(Écrite par Lucien sans signature ni suscription)
Paris. 8 septembre, midi.
Je sors de chez M. Cressonneau aîné, le juge d'instruction. Il est très
bien logé dans une des maisons neuves de la place Saint-Michel auprès de
la fontaine. Il m'a montré tout son appartement et m'a prié de regarder
à sa vue».
Il voit de ses fenêtres le palais, la Sainte-Chapelle et tout un
panorama de monuments.
Il y a vraiment une grande différence entre un juge comme moi et un juge
comme lui. Il a un boudoir, et sa robe de chambre lui donne l'air d'un
petit duc.
J'avais peur d'arriver trop matin à cause du voyage qu'il venait de
faire, mais il ne m'a pas fait attendre du tout.
Je suis entré dans sa salle à manger où il déjeunait d'un oeuf frais et
d'une côtelette.
Il est jeune encore, assez joli garçon, vif, pétulant, spirituel et un
peu bavard. Sous sa calotte de velours il n'y a presque plus de cheveux.
Tu vois si je suis froid, j'ai remarqué tout cela.
--Entrez donc, mon cher collègue, entrez donc, m'a-t-il dit en me
tendant la main sans se lever. On va vous donner un bon fauteuil, car
vous avez passé une mauvaise nuit. Je vous voyais à toutes les gares.
Pauvre cher garçon! vous me faisiez l'effet d'une âme en peine! Quel
singulier cas que le vôtre! Voulez-vous faire comme moi? un oeuf? une
côtelette?
Je remerciai et je pris le fauteuil qu'on avait roulé vers la table à
mon intention. M. Cressonneau aîné, quand je fus assis, me serra de
nouveau la main le plus cordialement du monde.
--Ma parole, reprit-il, je vous attendais presque. Je suis enchanté de
vous voir: sérieusement, je ne mens pas: j'ai beaucoup entendu parler de
vous, comme bien vous pensez, depuis l'affaire, mais aussi auparavant et
autrement, M. Ferrand vous regardait alors comme très fort. Vous savez
que nous l'avons à Paris? Sa nomination doit être au _Moniteur_
d'aujourd'hui.... Connaissez-vous là-bas une demoiselle Agathe? Agathe
Desrosiers?
J'aurais voulu l'interrompre, mais ce n'était pas aisé. Il y allait
d'une telle abondance! Je répondis affirmativement.
--Voilà! poursuivit-il. J'étais à Étretat. C'est l'affaire qui m'a
rappelé ici. Cette demoiselle Agathe est une peste assez réussie. Je
plains Pivert. C'est celui-là un vrai naïf! Il fait des mots! La
demoiselle Agathe nous avait raconté vos fiançailles. Moi, je ne suis
pas de l'école formaliste, vous savez. Les convenances sont du drap dont
on habille la sottise. Je ne m'en sers tout juste que pour ne pas aller
en chemise. Ne craignez donc rien de moi. Je ne vous méprise pas le
moins du monde. Vous êtes un original, eh bien! après?
Il cassa la coque de son oeuf en petits morceaux et se servit la
côtelette.
Je ne peux pas te dire l'air que j'avais, mais je ne ressentais pas
encore trop d'impatience.
Pendant que M. Cressonneau opérait son changement d'assiettes, je saisis
le joint et je dis:
--J'étais venu pour vous demander s'il me serait possible de voir ma
femme.
Il s'arrêta de découper pour me regarder.
--Sa femme! répéta-t-il avec une nuance de reproche amical. Comme il
vous lâche cela la bouche ouverte! Eh bien! ma parole, je ne déteste pas
ça. Nous sommes de la jeune magistrature. Toutes les vieilles
précautions oratoires nous ennuient et nous dégoûtent. Moi, par exemple,
si je l'appelais Mme Thibaut....
Je l'interrompis pour lui dire:
--C'est son vrai nom, c'est son seul nom.
Son couteau sépara la côtelette en deux d'un geste tout gaillard.
--Au fait, collègue, répéta-t-il, c'est ma foi, la vérité! Seulement, je
n'aurais pas cru que la réclamation vint de vous. Mais quant à la voir,
impossible! Le secret est une de ces machines surannées qui font honte à
la jeune école, mais il faut y tenir. L'accusée est au secret ici comme
à Yvetot.
Je courbai la tête.
--Nous changerons tout cela, continua-t-il en manière de consolidation.
Je suis pour la méthode anglaise et toute la jeune école avec moi. Nous
arrivons, les vieux glissent. Je parie qu'avant vingt ans d'ici tout le
code d'instruction criminelle sera démoli. Nous avons déjà bien changé
de façons et de tournures, dites donc! Est-ce que je ressemble, moi qui
vous parle, à un robin du temps de Louis-Philippe? Excepté la barbe....
--Permettez-moi... commençai-je.
--La barbe! répéta-t-il avec énergie. Voilà ce que je ne conseillerai
jamais aux hommes de notre profession. Il faut à chaque état sa
physionomie, son caractère. Avec de la barbe on nous prendrait pour des
artistes ou des gens de lettres! Vous vouliez faire une question?
--J'en voulais faire plusieurs.
--Ne vous gênez pas! J'écoute.
--D'abord....
--Avec moi, ne vous gênez jamais! J'aurai toujours le plus grand plaisir
à vous être agréable, et si vos questions ne me vont pas, je me
dispenserai d'y répondre, voilà. Allez.
Il avala un verre de vin en riant d'un air satisfait.
--Ma première question, dis-je, est probablement de celles que vous
croirez devoir laisser sans réponse. Je désirerais savoir ce que vous
pensez de la position judiciaire de l'accusée.
--Eh bien! collègue, fit-il, en reposant son verre, c'est là ce qui vous
trompe! Jeune école des pieds à la tête! Au Palais, je suis bien obligé
de suivre une routine: les vieux me mangeraient, mais chez moi, j'agis à
ma guise. À quoi bon des cachotteries?... En premier lieu, il n'y a pas
à dire, voyez-vous, elle est délicieusement jolie.... Il parait que
votre président Ferrand avait vu son portrait. Pivert me l'a dit hier,
après la tripotée de reproches qu'il a reçue du même président. C'est
son pain quotidien. Il arrivera à force de verges. Vous voyez comme je
suis sans façon dans mon langage. Jeune école, Pivert m'a dit: «Puisque
M. le président lui servait de témoin, il aurait bien pu la
reconnaître.» Dame! ça parait plausible, mais... à quoi pensez-vous
donc, collègue?
Je pensais à ce qu'il disait. C'était la première fois que j'entendais
parler de cela, car j'eus seulement beaucoup plus tard entre les mains
la lettre où Mlle Agathe racontait le mot prononcé par M. Ferrand à
la vue du portrait de Jeanne. Mais au lieu d'avouer ma préoccupation, je
dis:
--J'attends votre réponse à ma question, Monsieur et cher collègue.
--Alors, fit-il, la... distraction de M. le président ne vous frappe
pas? Tant mieux! c'est sans doute qu'elle n'a aucune importance. Je vous
disais donc que l'accusée est adorable. Mais ceci n'a pas encore été
classé, même par la jeune école, au nombre des circonstances
atténuantes. Mon opinion sur la situation, judiciaire de l'accusée, je
vais vous la dire sans la mâcher. L'accusée est perdue de fond en
comble. Sa culpabilité est plus claire que le jour, ceci ne serait rien,
mais en même temps, ce qui est tout, plus facile à démontrer que deux
et deux font quatre.
Il repoussa son siège et prit un cure-dents.
J'essuyai la sueur de mon front. M. Cressonneau me tendit la main pour
la troisième fois.
--Vous avez voulu savoir et j'ai parlé, me dit-il d'un ton sérieux. Il
est bon de ne pas garder d'illusions. L'affaire est simple comme
bonjour. C'est Fanchette qui a commis le crime, et Jeanne est Fanchette.
Voilà tout.
--Et si Jeanne n'était pas Fanchette? demandai-je.
Il me regarda avec une curiosité qui n'était pas sans inquiétude.
Mais j'avais parlé au hasard.
Il se leva. Je fis aussitôt comme lui. Loin de me renvoyer, il passa son
bras sous le mien, et me conduisit voir ses richesses.
Ses faïences lui donnaient beaucoup de fierté. Il en causait presque
aussi volontiers que de «sa vue».
--Voyons vos autres questions, me dit-il en toquant une terre cuite
qu'il affirma être de Clodion.
--J'ose à peine formuler le désir que j'ai, murmurai-je. Cette fameuse
photographie, je ne l'ai jamais eue....
--Ah! parbleu! interrompit-il, la chose sera originale! Je vais non
seulement vous la montrer, mais vous faire cadeau d'un exemplaire.
--Est-ce vrai! m'écriai-je tout tremblant.
Il prit dans sa poche une enveloppe de lettre qui contenait deux
épreuves du portrait dont il a été si souvent question.
J'en avais déjà vu une chez M. Louaisot, mais il avait refusé de la
mettre en ma possession. Je saisis avidement celle que M. Cressonneau me
tendait. J'avais un espoir. Il y a de si singulières ressemblances! Mais
après avoir fait subir au portrait un minutieux, un douloureux examen,
je laissai retomber mes deux bras.
--Oui, oui, fit M. Cressonneau, je n'étais pas fâché de voir votre
impression, c'est vrai, quoique le plaisir de vous être agréable m'eût
amplement suffi. Vous en étiez toujours à vos idées de séparer Jeanne de
Fanchette? Mais maintenant, c'est bien fini, hein?
Je répondis:
--Du moins, ce portrait est bien parfaitement celui de ma femme.
--Est-ce tout ce que vous aviez à me demander, collègue?
--Non, mais ceci est ma dernière requête. Je vous supplie de m'apprendre
s'il y a pour moi un moyen quelconque de parvenir jusqu'à ma femme.