--Le mieux pour vous, ajouta-t-il, serait de faire un voyage. Je me
charge de vous obtenir un congé.
Je ne m'étais pas assis. J'étais auprès de son bureau, la tête penchée
et mes yeux parcouraient la pièce qu'il était en train de lire. C'était
une copie de l'acte d'accusation.
--M. le président, demandai-je, est-ce que vous la croyez coupable?
Il eut un sourire de compassion et garda le silence.
Je pris dans mon portefeuille la lettre d'Albert qu'il m'avait écrite en
réponse à mes questions au sujet de Jeanne. Tu te souviens, Geoffroy?
C'est la seule fois que j'aie en un soupçon. J'étais affolé par ces
dénonciations anonymes, et j'avais écrit à Albert pour lui demander s'il
connaissait ma Jeanne.
Sur ma prière, M. le président eut la bonté de lire la lettre. Quand il
l'eut achevée, il me dit:
--Mon Dieu, cher M. Thibaut, je savais bien que vous étiez de bonne foi.
Je suis content néanmoins d'avoir eu communication de cette pièce, qui
excuse jusqu'à un certain point votre erreur.
Il me rendit la lettre.
Cela me donna un grand coup, car cette lettre était pour moi l'évidence,
et, je croyais qu'après l'avoir lue, M. le président changerait
d'opinion sur Jeanne.
Je demandai encore.
--Est-ce que vous la croyez coupable?
--Mon cher ami, me répondit-il très affectueusement, cela importe peu
puisque je ne suis pas chargé de l'instruction. J'ai ici les pièces
parce que M. Cressonneau est arrivé hier au soir. Il repart aujourd'hui.
Je relevai la tête. Ces choses accablantes me donnaient du courage et je
sentis que ma voix s'affermissait quand je repris:
--M. le président, je vous demande la permission de voir ma femme.
Il répéta ce mot _ma femme_, d'un ton scandalisé, mais doux et plein de
compassion. Son regard était moins froid que d'habitude.
--C'est malheureusement vrai, prononça-t-il tout bas. Si je m'étais cru
hier, j'aurais battu M. Pivert qui a laissé le fait s'accomplir. Une
heure plus tôt, vous étiez sauvé!
Une chaleur monta à mon front et mon coeur battit comme de joie.
--Je remercie Dieu de ce retard, M. le président, puisque ce retard a
donné à Jeanne un protecteur. Je vous ai demandé la permission de voir
ma femme.
Il se leva.
--M. Thibaut, répliqua-t-il, je suis fâché de vous refuser. Ce n'est pas
à vous qu'il faut apprendre la loi. L'accusée est au secret. Il me salua
le premier. Je me dirigeai aussitôt vers la porte.
Pendant que j'étais en chemin, il me dit, retrouvant quelque chose de
son accent affectueux:
--Mon jeune collègue, vous me pardonnerez si j'ai mis fin à cette scène
pénible. Je vous plains de tout mon coeur, et je voudrais vous servir.
Faites un voyage. Vous n'ignorez pas que je quitte le ressort. À Paris,
où je vais, je vous promets de m'employer activement pour vous obtenir
une autre résidence. Désormais, vous ne seriez pas bien ici.
Je l'écoutais, arrêté sur le seuil. J'attendis qu'il eût achevé pour
demander:
--Est-ce aujourd'hui qu'elle part pour Paris?
Il secoua la tête affirmativement.
--À quelle heure?