8 septembre 1865, 6 heures du matin. _(Sans suscription.)_

Je suis à Paris depuis une heure. J'ai la tête froide et calme. Je me

porte très bien. Je combattrai vaillamment, j'en suis sûr, et je la

sauverai, je l'espère.

Tout conspire pour l'accuser. Son innocence est pour moi claire comme

l'existence même de Dieu.

J'ai été frappé au milieu de mon bonheur. Je n'ai pas ressenti le coup

aussi cruellement qu'on pourrait le penser. Je ne croyais pas à ce

bonheur.

D'ailleurs, moi, je ne suis rien, elle est tout: je ne songe qu'à elle.

Quand on l'arrêta, je la suivis à la prison. Elle y entra. On ferma la

porte sur moi. Je m'assis auprès de la porte, parce que mes jambes

étaient faibles sous le poids de mon corps.

M. Ferrand voulut m'emmener chez lui, je le remerciai. Je pensais être

là à ma place.

Geoffroy, je suis son mari. La loi nous a joints. Rien ne peut briser

cette union que la mort.

C'est là ma consolation, ma joie, mon espérance.

Ils sont venus trop tard. Jeanne est à moi devant les hommes, nous

étions l'un à l'autre déjà devant Dieu.

Je ne suis pas malheureux: Jeanne est ma femme.

Je pensais à cela, sur ma borne, au seuil de la prison où est Jeanne. Je

me disais: Là-dedans, et plus tard, sur le banc des accusés, elle

portera mon nom.

Et je remerciais Dieu.

Pendant cela, il venait des gens de la ville pour me regarder. On ne

m'insulta pas. Je crois au contraire que tout le monde avait pitié de

moi.

Ma mère m'a écrit des choses incohérentes et cruelles, mais il y a dans

sa lettre qu'elle m'aime toujours. Elle aurait pu me maudire.

Mais c'est trop vite parler de ma bonne mère: je n'eus sa lettre que le

lendemain, c'est-à-dire hier. Je restai à la porte de la prison très

longtemps--jusqu'à la nuit tombée. M. le président envoya trois fois

pour me chercher.

Louette, la femme de chambre d'Olympe vint aussi--plus de trois fois.

À la nuit noire, je frappai au guichet de la prison. Le concierge vint.

Je lui dis:

--Ce n'est pas pour entrer. Je voudrais savoir à quelle heure les

prisonniers se couchent.

Il me répondit:

--Elle est couchée depuis longtemps. Je le remerciai et je partis.

Je sortis dans la campagne et je pris le chemin qui mène à la ferme de

Bois-Biot. J'allais vite, comme si on m'eût attendu à un rendez-vous.

Dans l'aire de la ferme, les gens étaient rassemblés et causaient tous à

la fois. Quelque chose d'insolite s'était passé, je le vis bien et je

m'approchai.

--C'est M. le juge. Il va nous dire pourquoi on a mis la petite

demoiselle en prison!

--Parce qu'on l'accuse d'avoir tué quelqu'un, répondis-je.

Ils se mirent à rire. Puis un gars dit:

--Dame! il y a de si drôles de choses dans ce monde-ci!

Et un autre demanda:

--Est ce que c'est vous qui la condamnerez, M. le juge?

Je me mis rire à mon tour.

Ils me racontèrent que la justice avait opéré une descente dans

l'ancienne chambre de Jeanne. On avait trouvé et emporté une boîte à

ouvrage. Parmi les preuves qui accablent ma chère petite femme, celle-ci

est une des plus lourdes. Mais Jeanne est innocente.

Je quittai ces braves gens, qui ne riaient plus. J'allai à notre haie.

Je m'assis sur l'herbe mouillée.--Pour moi, Jeanne était accroupie parmi

les feuilles et cueillait des primevères. Nous fûmes ensemble toute la

nuit. Je ne dormis pas.

Je me levai sans fatigue, avec le soleil. En repassant devant la ferme,

je dis:

--Non, non, mes amis, ce n'est pas moi qui la condamnerai.

La fermière me demanda:

--Comment ferez-vous, M. le juge, si elle est coupable?

Je me rendis à la porte de la prison pour savoir si Jeanne avait bien

dormi. Le guichetier me fit un salut de connaissance et me répondit:

--C'est elle qui voudrait bien avoir de vos nouvelles!

Je lui mis une pièce d'argent dans la main et il me promit de dire à

Jeanne que je l'aimais toujours bien.

M. le président Ferrand ne se lève guère qu'à neuf heures. J'allai chez

moi où je trouvai les lettres de ma mère et de mes soeurs. Je les lus.

Je préférai bien la colère de maman au pardon de mes soeurs. Je t'assure

qu'elle est très bonne. Mes soeurs ne sont pas méchantes, mais elles

ont envie de se marier. Je trouvai M. Ferrand à son bureau. Il était

entouré des pièces relatives à l'assassinat de Rochecotte.

--Mon pauvre M. Thibaut, dit-il en m'apercevant, c'est épouvantable.

Nous avons tous été trompés indignement.

Le dernier vivant · 第 186 / 341 题