(Écrite et signée par Mlle Maria Mignet.)
Étretat. 5 septembre 1867.
_À Mlle Agathe Desrosier, à Yvetot._
Ma chère Guéguette,
J'ai supérieurement bien compris vos adorables plaisanteries sachant
par coeur, depuis le couvent, les fables de La Fontaine, et entre autres
le _Renard et les raisins._
Étretat est trop vert, bonne petite, voilà tout.
Je me sens incapable de vous exprimer à quel point je déteste votre
précieux substitut. Il s'appelle Pivert: Dieu m'a vengée.
Il n'y a rien de grandiose au monde comme les deux portes, percées par
la tempête dans les falaises d'Étretat. Honni soit qui mal y pense: la
société y est charmante. Pas un seul Pivert; c'est à peine si on y
trouve trois ou quatre journalistes, dont un est mon duc, je dois bien
l'avouer.
C'est un duc littéraire de la _Revue des Deux-Mondes_.
Il a cinq ou six oncles à l'Académie française, trois au sénat et un à
la Caisse d'épargne,--directeur.
Il ne ressemble en rien à un substitut, espionnant ses collègues pour
passer juge.
Vous trouvez-vous suffisamment payée de votre grève en macadam et des
crevettes pêchées chez Chevet? Moi, cela m'enchante de vous battre sur
le dos du Pivert.
Quant aux _biches_, Mlle Agathe, il y a des mots que vous connaissez
et que j'ignore. Je ne sais pas du tout ce que vous voulez dire. Passons
à des sujets plus décents, s'il vous plaît.
Tous mes compliments, chère amie, mais cette fois de bon coeur: votre
histoire du beau Thibaut, de Mme la marquise de Chambray et de
Mlle Jeanne Péry est intéressante au suprême degré. Je l'ai lue d'un
bout à l'autre à ces dames, et M. le duc a voulu l'entendre.
Il a applaudi des deux mains. Vous voilà en pied à la _Revue_, si vous
voulez.
Le fait est que vous racontez de main de maître. À l'unanimité, Étretat
vous a pardonné Pivert et vos impertinences.
C'est un succès. J'attendais impatiemment de nouveaux détails, car il
est impossible que le drame n'ait point marché depuis le temps.
Sont-ils mariés? La magnifique Olympe a-t-elle piqué une tête dans un
monastère? Piquer une tête n'est pas de mauvais ton ici, à cause des
bains de mer.
Je parie que Mlle Célestine et Mlle Julie ont écrit à la petite
les deux fameuses lettres qui commencent l'une par: «Ma chère...
oserai-je tracer le mot soeur?» Et la seconde par: «Ma chère soeur, moi,
j'écris le mot couramment, parce que je désire la chose ardemment.»
Quelle jolie paire de pestes! quand je pense qu'elles ont failli nous
monter la tête à toutes les deux--et à toutes deux ensemble encore!
Mais comme les choses se rencontrent, ma chère! Pendant que j'attendais
ici la suite de l'histoire au prochain numéro, l'histoire elle-même
arrivait en tilbury à Étretat, ou du moins un aboutissant de l'histoire.
Si vous n'aviez pas été franche comme l'or avec moi, au sujet des ruses,
mines et souterrains de l'ambitieux Amyntas, je vous aurais tout uniment
foudroyée.
Figurez-vous que nous avons à Étretat un ami, ou plutôt un protecteur du
cher substitut, si soigneux de son petit avenir, un Parisien, juge
d'instruction, je crois, M. Cressonneau aîné.
Ce M. Cressonneau qui n'est pas trop mal appartient à la jeune école
judiciaire. Il protège les arts, et s'empresse beaucoup autour de M. le
duc, à cause de la _Revue_. La _Revue_, en effet, peut être utile à sa
santé--il a pris vacance pour sa santé--qui s'appelle Mlle
Spiegelmeyer, première chanteuse du théâtre royal de quelque part.
C'est une jolie blonde, très bien élevée, qui ne fume pas devant le
monde. Elle voudrait un engagement au grand Opéra de Paris.
Vous concevez que M. Cressonneau traite le Pivert terriblement
par-dessous la jambe, mais il a l'air de lui vouloir du bien au fond. Il
dit qu'Amyntas n'est pas plus bête qu'un autre idiot de sa force.
Il ne sait rien, bien entendu, des aventures de Mlle Jeanne dans le
cabinet de toilette ni à l'hôtel de Chambray, mais il nous a parlé en
grand détail de l'autre affaire: celle pour laquelle le parquet de Paris
s'était mis en rapport avec le parquet d'Yvetot.
Ma chère, voilà un drame! C'est à faire dresser les cheveux! N'envoyez
jamais vos garçons étudier le droit ou la médecine à Paris, si vous en
avez dans vingt ans d'ici. C'est trop dangereux. Quelle ville
abominable!
Vous souvenez-vous de ce beau danseur dont on disait qu'il avait les
mines du Pérou en expectative, M. Albert de Rochecotte? Vous n'avez pu
l'oublier, il vous trouvait jolie. Il vint, la dernière fois, passer
quinze jours justement chez Olympe. Il cousinait avec elle.
Que son exemple lamentable serve de leçon à tous les messieurs qui n'ont
pas honte de fréquenter des couturières!
Oh! Guéguette, ma bonne petite, j'essaye de plaisanter, mais ma main
tremble. Il a été assassiné, chez un traiteur, en dînant, assassiné avec
une paire de ciseaux! Ça va faire une cause célèbre.
Dire que nos frères et nos... oserais-je écrire fiancés--style Célestine
Thibaut--ne rougissent pas de se promener et même de prendre leur
nourriture en cabinet particulier avec ces petites guenons-là! Quel
goût! Les hommes sont vraiment trop pervers!
L'histoire de M. de Rochecotte en corrigera-t-elle au moins
quelques-uns? On devrait lui donner une énorme publicité dans l'intérêt
des familles.
Il parait que dans tout cela l'ambitieux Pivert n'avait pas montré un
coup d'oeil comparable à celui du lynx. On avait eu le tort de lui
donner une mission de confiance et il n'a fait que des sottises.
M. Cressonneau dit que l'instruction a marché sans lui, malgré lui, car
cette horreur de fille est cachée quelque part chez vous, on en est à
peu près certain maintenant, et ce Pivert avait affirmé dans sa réponse
au parquet de Paris qu'aucune jeune personne, ni à Yvetot, ni dans les
environs, ne répondait au signalement envoyé.
C'était même mieux qu'un signalement, c'était une photographie de Nadar.
Sans s'expliquer catégoriquement, car les juges doivent garder une
grande réserve dans ces sortes d'affaires, M. Cressonneau nous a laissé
entrevoir que l'instruction était mûre, et que, sous peu, notre ville
d'Yvetot serait témoin de l'arrestation de cette épouvantable créature.
Ainsi, _my dear_, vous allez encore avoir une histoire à raconter.
Vous avez raison de le dire: ce n'est vraiment plus la peine de courir
le monde pour se procurer des émotions, puisque le hasard vous les sert
à domicile.
En grâce, chérie, écrivez-moi, dès qu'il y aura la moindre des choses.
Tenez-moi surtout au courant de l'arrestation de Mlle
Fanchette--c'est le vrai nom de la tigresse qui se cacherait chez vous,
dit-on, sous une autre étiquette.
Peut-être que vous la connaissez. Elle vous aura peut-être taillé un
corsage ou donné de l'eau bénite à l'église. Non, tenez, ça fait frémir!
Et ne lâchez pas pour cela le drame Thibaut-Péry. La tournure que prend
là-dedans l'incomparable Olympe est tout à fait incompréhensible. Est-ce
qu'elle se serait aussi servie de ses ciseaux, une fois ou l'autre?
Lucien est juge. Ces messieurs savent tant de choses!
Écrivez-moi beaucoup, beaucoup, sans négliger de bien danser à la noce.
Un mot bien senti sur les toilettes qu'il y aura, s'il vous plaît.
_P. S._--On m'apprend à l'instant que M. Cressonneau part pour Paris,
mandé par dépêche télégraphique. Ça brûle.