(Extrait du journal _Le Moustique_, «courrier de la politique, de la
littérature, du commerce, des arts et des tribunaux». Imprimé. Signé
Midas.)
...Et voilà pourquoi l'administration française et généralement tous nos
services publics inspirent une pitié pleine d'admiration à l'Europe
entière!
Rien ne va, rien ne se fait. Nos bureaux sont si pleins d'employés
inutiles qu'on n'y peut plus bouger.
Dès qu'on donne un ordre, vingt messieurs plus ou moins décorés se
mettent en mouvement, non pas du tout pour exécuter cet ordre, mais pour
trouver un moyen administratifs de charger l'exécution comme un paquet
sur les épaules d'un collègue.
Ledit collègue, aussitôt chargé, cherche un voisin sur qui déposer son
sac.
Et ainsi de suite.
Je connais, et vous aussi, un homme de lettres qui a _fait_ le mois
dernier quarante-sept employés, dix-neuf bureaux, seize escaliers et
onze corridors au ministère des Finances, pour arriver à savoir qu'il ne
saurait rien.
Mais, de temps en temps, nos organes officiels prennent la peine
d'élever leur grande voix pour enseigner au monde cet Évangile: c'est à
savoir que nos administrations sont parfaites, et que tout va pour le
mieux dans le meilleur des gouvernements possibles!
Ces réflexions nous sont suggérées par le mécontentement public qui
commence à se faire jour par rapport aux lenteurs inexplicables de la
justice dans l'instruction du crime du Point-du-Jour: _l'Affaire des
ciseaux,_ comme on la nomme dans le peuple.
Voilà des mois et des mois que cette instruction dure. Au parquet, on ne
parait pas être beaucoup plus avancé que le premier jour.
Ah! s'il s'agissait d'un procès de presse! à la bonne heure!
En Angleterre dont la mode est de blâmer le système judiciaire, il y a
longtemps que ce serait fini,--mais on croirait en vérité que nos
magistrats prolongent à plaisir l'émotion malsaine résultant de certains
drames criminels.
Cela amuse le tapis! disent MM. les profonds politiques.
Voulez-vous savoir comment les choses eussent marché en Angleterre? Le
coroner aurait fait la constatation du meurtre et l'enquête, ici:--un
jour.
L'intendant de police, fonctionnaire responsable, aurait institué trois
agents, quatre au plus,--responsables aussi--avec charge spéciale de
mettre la main sur l'accusée, ci:--un jour.
Les agents spéciaux se seraient mis en campagne et la prochaine session
du comté aurait vu le jury en face d'une coupable ou d'une innocente.
Voilà.
Mais c'est que, à Londres, ils n'ont pas ce congrès de vieilles
perruques immorales qui dorment sur leurs sièges et ne s'éveillent que
chez Mabile.
Vous souriez? Il n'y a pas de quoi. Vous doutez? Allez y voir. Hier,
chez ledit Mabile, Mlle Freluche parlait vert entre deux simarres en
bourgeois.
C'est que, à Londres, ils n'ont pas cette nuée de petits jurisprudents
au biberon qui cotillonnent l'hiver et buvottent, l'été, les eaux de
toutes les fontaines mal fréquentées.
Les juges restent chez eux, en Angleterre, chez nous, les plages
d'Étretat, de Trouville, de Cabourg sont sablées avec l'argent du
budget.
En Angleterre, il y a un homme pour une besogne, en France, il y a une
besogne pour cent paresseux.
Lequel est le plus grand du scandale ou du ridicule?
Et qu'on ne nous taxe pas de malveillance. Notre indignation déborde,
voilà tout.
Vendredi dernier--nous sommes au mercredi--un de nos collaborateurs qui
n'est pourtant ni substitut, ni juge d'instruction, ni même officier de
paix, a parié qu'avant huit jours, par lui-même et avec ses propres
ressources, il verrait le fond de cet insondable mystère: le meurtre du
Point-du-Jour.
Notre collaborateur a gagné son pari. Et il lui restait vingt-quatre
heures de marge.
Avis à MM. du parquet. En trois jours, ni plus, ni moins, _Le Moustique_
a trouvé tout seul ce que les armées combinées de la justice et de la
police françaises cherchent en vain depuis une année.