(Écriture imitant assez habilement celle de L. Thibaut. Signature du
même, également contrefaite.)
Paris, 1er juillet 1865.
_À Mlle Jeanne Péry de Marannes, pensionnaire, au couvent de la
Sainte-Espérance, en ville._
Mademoiselle,
Dans les termes où nous sommes ensemble, je me crois autorisé à vous
écrire la présente. J'ai trop d'honnêteté pour saisir l'occasion de vous
y glisser un mot de tendresse, et vous me tiendrez bon compte de cette
réserve qui coûte à mon coeur.
Voici l'exposé sincère de la question: Nous n'étions séparés que par les
préjugés de ma respectable mère, laquelle mettait obstacle à nos projets
d'union dans l'intérêt de mon avenir.
Vous serez bien aise d'apprendre, Mademoiselle, que mes larmes et mes
prières ont enfin fléchi l'entêtement de cette tendre mère qui consent à
faire le bonheur de son fils.
Si donc, comme je l'espère, vous êtes toujours, dans les mêmes
intentions qu'autrefois, Mademoiselle et chère fiancée, je vous prierais
instamment, aussitôt la présente reçue, de quitter la maison où vous
êtes pour le moment, et de venir me trouver à l'hôtel de Beauvais, rue
Legendre, aux Batignolles, où je vous attendrai demain, sur la brune.
Une voiture vous conduira dans les bras de celle qui vous appellera
bientôt sa fille.
Je ne vous en marque pas davantage pour le moment, car mon impatience
paralyse ma plume, et je me borne à vous exprimer que mon sentiment et
ma tendre affection ne font que croître naturellement par la
circonstance.
Croyez-moi bien toujours, je vous prie.
Votre fiancé fidèle,
Lucien Thibaut.
_P. S._--Veuillez ne pas vous étonner de quelques expressions échappées
à mon ardeur, et quant à la précaution de quitter le couvent
brusquement, sans rien dire à personne, croyez qu'elle est dans
l'intérêt bien entendu de votre sécurité, comme cela vous sera expliqué
au long, hôtel de Beauvais.
_Ici, nouvelle mention de la main de Lucien:_
Jeanne était alors une véritable enfant, une pauvre chère enfant sans
défense ni expérience. Il n'y avait pas plus de quinze jours qu'elle
avait perdu son abri: l'aile de sa mère. Et, pourtant, je ne peux pas le
cacher: Au premier abord, je lui en voulus de s'être laissée prendre à
un piège aussi grossier. D'autant que, pour tomber dans ce piège, il lui
avait fallu me croire capable d'écrire une lettre pareille.
La personne qui avait imité ma signature, me regardant comme un idiot,
avait cru faire preuve d'adresse en me prêtant ces platitudes. Mais
Jeanne!...
_Autre mention, également de Lucien:_
Je place à cet ordre l'envoi que je reçus pendant que j'écrivais ma
dernière lettre à Geoffroy. J'en avais reculé le classement pour ne
point interrompre le récit de mon entrevue avec M. Louaisot de
Méricourt.