7 juillet 1865.

Monsieur et bon ami.

J'espère que ma bien-aimée mère est heureuse aux pieds de Dieu, mais je

suis bien seule depuis qu'elle m'a quittée, et ses conseils me manquent

à ce point que je ne sais plus ni que dire, ni que faire.

Peut-être m'aurait-elle blâmée de vous écrire, et pourtant votre nom

était sur ses lèvres, à l'heure où elle m'a dit au revoir pour un monde

meilleur, et je suis bien sûre de l'avoir entendu dans son dernier

baiser.

Elle vous aimait tant! Je crois bien qu'elle ne sera pas fâchée contre

moi, si elle me voit. Elle avait confiance en vous et je ne peux guère

m'adresser à un autre que vous.

Comment vais-je commencer, cependant? Je ne sais pas où je suis. Et

quelles paroles employer, puisque j'ai à vous dire que vous êtes la

cause bien innocente de ma captivité inexplicable!

Je suis maintenant à peu près certaine que la lettre n'était pas de

vous: la lettre qui m'a mise hors du couvent de la Sainte-Espérance. De

qui est-elle? Ma mère avait des ennemis, puisqu'elle recevait des

lettres qui l'ont tuée.

Mais je ne connaissais aucun de ces ennemis.

Et la lettre ne peut être d'un ami, puisqu'elle n'est pas de vous. Je

l'ai gardée, je vous la montrerai, si je dois avoir jamais le bonheur de

vous revoir.

Assurément, je n'aurais pas dû ajouter foi à cette lettre, ni surtout

obéir à ses prescriptions. Il y avait là-dedans trop de choses qui

n'étaient pas vous.

Mais j'ai cru à ma joie, c'est ma joie qui m'a trompée. Ma joie m'avait

rendue folle.

Est-ce qu'un pareil bonheur serait possible?

Il est au-dessus de mes forces de vous répéter ce qu'il y avait dans

cette lettre, mais je dois vous dire, pour mon excuse, qu'elle me

parlait de Mme Thibaut, votre mère....

C'est ce nom respecté qui m'a décidée.

Une fois décidée, j'ai accompli résolument tout ce que vous

m'ordonniez... tout ce que la lettre, du moins, m'ordonnait de faire.

J'ai confiance en vous, Lucien, je ne crois qu'en vous ici-bas: comment

aurais-je pu désobéir à un ordre qui me venait de vous?

Je ne me déplaisais pas tout à fait chez les Dames de la

Sainte-Espérance. Ce sont des personnes calmes et douces, un peu

froides, même un peu sévères, mais leur austérité convenait justement à

ma mortelle tristesse.

Je ne me plaignais de rien, même au fond de mon coeur. Je vivais en

moi-même. J'étais avec ma mère--et avec vous.

Je savais, on me l'avait dit tout de suite, que ma pension était payée

par ma cousine Olympe. Cela m'inspirait beaucoup de reconnaissance, et

peut-être aussi un peu de chagrin. Je ne pourrais expliquer ce dernier

sentiment que je me reprochais à moi-même.

Maintenant, pour vous apprendre le reste, il faut bien que je fasse

comme si la lettre était de vous. Pardonnez-moi. Vous êtes la bonté même

et vous me jugerez sans rudesse.

En quittant le couvent, je me suis rendue tout de suite à l'endroit que

vous m'aviez indiqué. Est-il besoin d'ajouter que vous n'y étiez pas?

Mais il y avait quelqu'un à m'attendre. Je fus reçue par une femme jeune

encore, très forte de taille et d'un joyeux caractère qui se dit envoyée

par vous.

Tout de suite, je me dis ce doit être une bonne fermière des environs

d'Yvetot.

Elle portait le costume des Cauchoises.

Je fus attristée par votre absence, mais rien de vous ne peut me

blesser. Je ne conservais encore aucun soupçon. Je pris mon repas avec

cette femme. Nos métayères mangent et boivent bien quand elles ont

l'occasion. Je ne m'étonnai ni de son appétit ni de sa soif. Après le

dîner, sa gaieté avait redoublé. Elle se mit à chanter des chansons qui

n'étaient pas toutes de Normandie.

Je fus un peu choquée par certaines de ces chansons et aussi par

quelques plaisanteries. Elle le vit et me dit:

--On est habitué au cidre chez nous, et peut-être que le vin de par ici

aura tapé sous ma coiffe.

La chambre d'auberge était à deux lits. Elle ronfla dans l'un, je

veillai dans l'autre.

Et quand je m'endormis, à la fin, je fis de beaux rêves.

Le lendemain, en s'éveillant, elle mit sur mon lit des vêtements qui

n'étaient pas les miens, donnant pour prétexte que je devais éviter

d'être reconnue.

C'était plausible. Les vêtements me semblaient pourtant d'une élégance

un peu trop parisienne.

Dès que je fus habillée, nous sortîmes. Je lui demandai où nous allions;

elle me répondit:

--Chez Nadar. Quand ma pauvre mère se promenait encore, j'avais regardé

souvent avec envie la devanture de ce palais, où travaille le célèbre

photographe. Je me souvenais du désir que vous aviez de posséder mon

portrait. Mais nous étions si pauvres!

Quoique je n'eusse manifesté aucune surprise, la métayère me dit en

forme d'explication:

--C'est la maman à M. Thibaut qui veut comme ça qu'on lui envoie par la

poste la frimousse de sa future belle-fille. Ma main a tremblé, Lucien,

en traçant ce dernier mot.

La fermière l'avait prononcé avec un bon gros rire.

Je posai en souriant, car je pensais à vous. Le premier cliché réussit.

Ce fut la fermière qui passa au bureau, et je n'entendis pas l'adresse

qu'elle donna pour qu'on y envoyât les épreuves.

Je n'ai plus jamais entendu parler de cela.

En sortant de chez Nadar, nous prîmes une voiture sur le boulevard, et

la métayère en ferma les stores, toujours par précaution, après avoir

parlé bas au cocher.

Nous partîmes aussitôt et nous sortîmes de Paris. La voiture roula

plusieurs heures sans s'arrêter. Nous dînâmes dans un village. Quand la

fermière se fut «mis sa bouteille dans le coffre», comme elle disait,

elle redevint aussi gaie que la veille et me dit:

--Tout ça finira joliment bien, vous verrez, mais M. Thibaut a des

mesures à prendre. On agit dans votre intérêt. Dormez tranquille.

Et en effet, aussitôt remontée en voiture, je me sentis prise d'un

assoupissement irrésistible. J'avais mangé très peu pourtant, et c'est à

peine si le vin trempé d'eau de mon verre avait touché mes lèvres.

Je dormis jusqu'à la nuit tombée, où il me sembla que nous entrions dans

une ville. Je voyais vaguement beaucoup de lumières et j'entendais les

roues sonner sur le pavé.

À en juger par le temps qu'avait duré notre voyage, nous devions être

déjà bien éloignées de Paris. Je songeai à Rouen, qui est sur la route

de chez nous....

Je ne m'éveillai véritablement qu'après être sortie de la voiture.

On m'avait portée dans une allée qui n'était pas large. Je voyais

beaucoup de clarté derrière moi: dans la rue, sans doute.

Le trouble de mes sens était si complet que ce moment m'a laissé de très

vagues souvenirs.

Un homme, qui n'était pas le cocher, aida la fermière à me faire monter

un escalier ciré et éclairé comme ceux de Paris.

Une porte était toute ouverte au haut de l'escalier. Nous entrâmes, la

métayère, l'homme et moi.

L'homme disparut à l'intérieur de la maison. Dans mes souvenirs, il est

vêtu d'une robe de chambre à ramages et porte des lunettes. Je ne l'ai

plus revu.

Je fus tout de suite introduite par la métayère dans ma chambre

actuelle, que je n'ai point quittée depuis lors.

C'est une cellule assez propre dont la petite fenêtre à jalousies ne

voit rien, sinon un coin du ciel, par-dessus des toitures et des tuyaux

de cheminée.

En montant sur une chaise pour me pencher au-dessus de la garde en

treillage de fer qui coupe ma croisée à la hauteur de mon menton, j'ai

pu apercevoir, non pas une cour, mais un passage vitré qui s'illumine le

soir.

La poussière, qui est collée en couche épaisse sur les vitres, m'empêche

de bien distinguer au travers, mais le soir, je vois passer des

quantités de silhouettes, et il me semble que ce doit être une galerie

comme celle des Panoramas.

Je suis là depuis cinq longs jours.

Il me serait impossible de vous indiquer où est située la maison; mais

j'ai abandonné l'idée de Rouen. Les bruits durent jusqu'à deux heures du

matin, et j'ai bien cru reconnaître le grand mouvement de Paris. Les

voitures roulent sans relâche.

Une fois j'ai entendu de l'autre côté de ma porte la voix de basse

taille de l'homme qui a aidé la métayère à me faire monter; mais il a

passé sans entrer.

Je suis servie par la métayère elle-même, que j'appelle toujours ainsi,

mais qui doit être une servante. Je ne vois qu'elle.

Elle me parle encore de vous quelquefois, comme par manière d'acquit. Je

n'y crois plus.

Je ne suis pas mal traitée, mais je suis prisonnière. Ce ne peut être

par votre ordre.

Ma lettre n'a pas d'autre but que de vous informer de cette situation

extraordinaire. Si je parviens à vous la faire remettre, votre coeur

vous dictera la conduite à tenir.

Mon moyen pour arriver là est bien chanceux.

Ma lettre doit subir un examen préalable auquel j'ai consenti; je ne

puis rien vous dire de plus, sinon que je reste votre amie bien dévouée.

_Note de Geoffroy_.--Le papier gardait en plusieurs endroits des traces

de larmes. À la signature qui ne portait que le nom de Jeanne, Lucien

avait ajouté de sa main: «Péry».

Le numéro suivant avait cette mention, également de la main de Lucien:

«La présente pièce, qui est ma prétendue lettre, ne me fut remise que

plus tard et par Jeanne elle-même. C'est un faux.»

Le dernier vivant · 第 98 / 341 题