(Écriture de Lucien. Suite du précédent.)
On est venu me demander pendant que j'écrivais. Il m'a été remis un pli
jeté dans la boîte du concierge, et contenant une lettre ou plutôt un
fragment de lettre qui ajoute un point d'interrogation à tant d'autres.
Tu le verras. Je continue tandis que j'ai la mémoire fraîche, désirant
terminer aujourd'hui même le récit de mon entrevue avec M. Louaisot.
Cette phrase bizarre: _Vous êtes peut-être un millionnaire sans le
savoir,_ glissa sur mon entendement au milieu du flux des paroles dont
j'étais littéralement inondé. M. Louaisot poursuivit après une pause,
destinée sans doute à souligner son allusion à mes prétendus millions:
--Vous n'avez pas, Monsieur et cher compatriote, à vous occuper des
réalités ou des rêves sur lesquels je pique mon hypothèque. Ça me
regarde exclusivement: Je suis majeur. Je prendrai votre promesse pour
bonne, voilà le fait. Pas d'écrit, pas de billet! à la normande!
Tapez-moi seulement dans le creux de la main.
Il avança la sienne. Je la touchai du bout de mes doigts.
Je n'espérais pas beaucoup sans doute du moyen mystérieux que M.
Louaisot mettait à ma disposition comme s'il eût été une bonne fée, mais
j'éprouvais une curiosité d'enfant.
Je voudrais en vain le cacher, j'étais sous le coup de ce trouble qui
porte à admettre le merveilleux.
Dans une certaine mesure, M. Louaisot, touchant le but qu'il visait,
avait réussi à me fasciner.
--Tope! fit-il, marché conclu. Trois et trois font six, lié! c'est six
mille francs que je gratte, ce matin. Passons au moyen dont je vais
opérer loyalement la livraison. Vous n'avez pas plus de ruse qu'il ne
faut dans votre sac, mon cher Monsieur, mais vous êtes juge; après tout,
ça forme un jeune homme.
Vous avez vu et entendu, sur le banc des accusés, des gaillards qui ont
le fil, sans compter les avocats: vous savez à peu près ce que parler
veut dire.
Bon! Votre maman, qui est une respectable femme, veut faire votre
fortune par un mariage. Les mères ne sortent pas de là. Pour elles,
c'est le grand chemin. Et ici, la bonne dame est tout spécialement
servie par le hasard. Après avoir jeté ses plombs sur des goujons de
médiocre grosseur, Mlle Sidonie, Mlle Agathe, Mlle Maria...
vous voilà tout ébahi de me voir connaître ces noms-là. Mettez-vous donc
une bonne fois dans la tête que notre métier vit de conscience.
Nos prospectus chantent: «Je sais tout, je sais tout, je sais tout!» Ce
serait donc manquer de conscience si la maison ignorait la moindre des
choses.
Je reprends: La maman Thibaut, en lorgnant ce fretin, a cru voir tout
d'un coup qu'un bien autre poisson rôdait autour de sa nasse.
Un superbe saumon, celui-là! saperlotte! le plus beau poisson du pays à
vingt lieues à la ronde! Mme la marquise de Chambray, la reine de la
localité, l'étoile de l'arrondissement, l'astre du département, et avec
ça le miroir de toutes les vertus, un phénix, quoi, une perle, un
trésor... je ne ris pas, au moins: c'est ma cliente. Me suivez-vous
bien, jeune homme?...
Je fis un geste affirmatif.
--Et vous ne vous offensez pas du ton léger que je prends, hein? On ne
peut pas toujours rester raides comme des bâtons. J'ai un fonds de
gaieté dans le caractère. «Voulez-vous bien me dire maintenant ce que
pouvait peser votre autre petite vis-à-vis de l'incomparable marquise?
Je parle de Jeanne Péry, la pauvre fillette. Vous savez mieux que
personne d'où elle sort. Et pour racheter sa naissance, elle n'a que les
dettes laissées par ses lamentables père et mère.
--Mme Péry, voulus-je dire, était une femme....
--Parbleu! interrompit M. Louaisot, et M. Péry, un homme. Au point de
vue physiologique, il faut cette variété dans les sexes pour constituer
un ménage.
Mais quel homme! et quelle femme! Votre fantaisie de grand enfant pour
l'héritière de ce couple, mon cher Monsieur, n'aurait pas même pu faire
tort à Mlle Maria, ni à Mlle Agathe, ni à Mlle Sidonie. Jugez
donc quand Mme votre maman l'a flanquée en balance avec la marquise
Olympe!
Et encore, votre bonne mère avait à dire ceci: c'est que vous étiez
moins godiche dans votre jeune âge. La susdite marquise Olympe avait été
votre premier rêve. Ne rougissez pas: c'est un fait acquis à l'histoire
générale de notre époque.
Bon! voici quelque chose de moins vraisemblable: de son côté,
l'éblouissante Olympe en tenait pour vous, mon prince. Sous quel
prétexte? Je n'explique pas, je constate. L'Amour a un bandeau dans la
mythologie, et d'ailleurs, en dehors de l'innocence incurable qui fait
le désespoir de vos proches, vous êtes diablement joli garçon!
Enfin n'importe, ça y était: Cupidon l'avait piquée de ses flèches. On
pouvait donc chanter: affaire bâclée! et marchander la corbeille.
Ah! bien, ouiche! pas du tout. Obstination inopinée de l'ancien agneau
qui tourne au bélier pour l'entêtement. L'agneau s'acharne après son
second rêve, le mauvais rêve, celui qui n'a pas le sou!
Dame! maman se fâche, mais là, tout bleu! Les deux soeurs n'ont plus une
goutte de sang qui ne soit vinaigre.... Qu'est-ce que c'est Pélagie?
La porte par où j'étais entré venait de s'ouvrir, et cette large fleur,
Pélagie, s'épanouissait sur le seuil.
--C'est la dame, dit-elle.
--Quelle dame? demanda M. Louaisot avec impatience.
--Parbleu! répliqua Pélagie, la belle, donc! Celle du pays, et que vous
avez dit d'aller lui chercher des gâteaux jusque chez Félix, si elle
veut.