M. Louaisot de Méricourt sourit d'un air discret et fin.

--Emballe dans le boudoir, ma vieille, dit-il, donne le journal et prie

d'attendre. Sois polie, sois même prévenante, mais non pas jusqu'à

offrir l'absinthe. Et souviens-toi bien de ceci: le jeune seigneur ici

présent doit être traité en toutes circonstances avec les mêmes

ménagements. La dame et lui font la paire. Suppose que ma clientèle soit

un panier, ils sont le dessus de ma clientèle. Va!

La Normande l'écoutait comme toujours d'un air moitié obéissant, moitié

goguenard.

Quand elle eut refermé la porte, M. Louaisot reprit:

--Concis et précis, voilà désormais le mot d'ordre. Je supprime toute

une série d'arguments intermédiaires, et je dis: nos prémisses étant

posées comme ci-dessus, il est clair que la maman vous ferait rôtir sur

le bûcher d'Abraham plutôt que de vous laisser convoler avec la

photographie.

C'est certain, c'est net et plus évident que la lumière du jour. Et je

l'approuve, cette mère de famille.

Mais si on démolissait les prémisses de fond en comble, de manière à

n'en pas conserver une miette, qu'arriverait-il? Veuillez me répondre.

Je n'eus garde. Il continua:

--Monsieur et cher compatriote, j'ai rencontré plus d'un modèle

d'ahurissement, mais d'aussi parfait que vous, jamais! J'ai peut-être

en tort de vous parler la langue des artistes et gens du monde. En bon

français d'Yvetot, voyons! Je suppose que Mme la marquise ne veuille

plus de vous?

Je dus faire un mouvement, car il s'écria:

--N'est-ce pas que c'est une idée? J'en ai comme ça par hasard d'assez

mignonnes. Il est manifeste que le refus de la belle Olympe arrangerait

déjà beaucoup nos affaires. Le gros poisson étant parti, on

recommencerait la pêche aux goujons.

Mais c'est que notre pauvre photographie n'est même pas un goujon,

direz-vous?

Elle n'est rien. Elle est moins que rien.

Donc, le refus de la rayonnante Olympe n'aurait pour résultat immédiat

que de nous ramener à Mlle Sidonie, à Mlle Agathe et à Mlle

Maria. Est-ce que nous voulons? Non? Alors, creusons l'idée....

J'écoutais, pour le coup, de toutes mes oreilles. Cela mettait M.

Louaisot en bonne humeur, il continua:

--Ma parole, il a l'air de comprendre, l'élève Thibaut! Je creuse: je

suppose que la situation monétaire de Mlle Jeanne vienne à

s'améliorer. Comment? Je vais vous étonner: par la resplendissante

Olympe elle-même.

Vous faites la grimace, ça m'est égal. Quand on est en train de

supposer, il ne faut jamais s'arrêter à moitié route. Les frais sont

nuls.

Je suppose donc que cette même radieuse Olympe, comparable à la

divinité, abaisse un regard plein de miséricorde sur la

photographie--qui est sa parente, vous savez, et qui pouvait avoir

quelques droits à l'héritage de feu le marquis. Eh! eh! pas si bête, ce

M. de Méricourt! je suppose, dis-je, que la dite Olympe ait l'idée,

spontanée ou suggérée, de prendre ladite photographie sous sa protection

majestueuse, de la relever par son contact purificateur, de la présenter

dans le monde....

--Assez! assez! balbutiai-je avec découragement.

--Comment, assez! non pas, saperlotte! ce n'est pas assez, mon cher

Monsieur.

--Vous me leurrez d'espérances impossibles!

--Est-ce votre avis? Gardez-le pour vous. Personne ne vous a consulté,

pas vrai? Loin que ce soit assez, il faut encore qu'Olympe, déjà

plusieurs fois nommée, et image de la céleste Providence, après avoir

nettoyé notre ange, fournisse une jolie petite dot par-dessus le marché.

Cette fois, je me levai indigné. M. Louaisot me saisit le poignet au

moment où je me dirigeais vers la porte.

Cet homme a la force d'un boeuf. Je restai immobile comme si les deux

moitiés d'un étau s'étaient refermées sur mon bras.

--Il le faut, il le faut, il le faut! répéta-t-il par trois fois. Non

pas seulement pour vous, mais pour moi, pour nourrir l'affaire qui est

en train de maigrir. Et d'ailleurs, croyez-moi, Mylord, l'auguste Olympe

doit bien ça à sa pauvre petite cousinette. Ce ne sera qu'un à

compte....

Mon regard l'interrogea. Il s'interrompit pour ajouter:

--Ne tâchez jamais d'en savoir plus long que je n'en veux dire. C'est

inutile. Ne songez qu'à votre propre cas. Vous l'aimez ou vous ne

l'aimez pas, cette pauvre petiote....

--Jeanne! m'écriai-je. Si j'aime Jeanne!...

--Bien, très bien! interrompit-il. Ça suffit, je n'en doute pas, et

c'est pour cela que je vous dis sans ménager mes expressions: Votre

hésitation est bête comme tout. Pendant que vous hésitez, qui sait si la

pauvre petite chérie est étendue bien à son aise sur un canapé

entièrement bourré de feuilles de roses?

Eh! Biribi! vous ne songiez plus à cela!...

Son terrible regard était sur moi. Il m'entra dans le coeur comme un

couteau.

--Vous savez où elle est! prononçai-je avec effort.

Il me regardait toujours.

--Vous savez qu'elle souffre!...

Il haussa les épaules.

--Je sais tout, mon frère, prononça-t-il durement. La question n'est pas

là. Voici la question: je vous vends moyennant trois mille francs, un

moyen de forcer la marquise de Chambray....

--De forcer! répétai-je malgré moi.

--Dame! écoutez donc, je ne suis pas sorcier au point de tordre une

volonté sans serrer un peu son poignet ou sa gorge.

--Pour forcer, il faut menacer....

--À tous le moins, oui. Quelquefois, on est obligé d'exécuter la

menace.

--Pour menacer, il faut savoir....

--Ça parait plausible, M. Thibaut. Aussi, je comptais vous apprendre....

--Et vous croyez que je voudrais pénétrer dans la vie d'une femme!

Acheter son secret!

Je parlais avec une telle véhémence que ma voix se brisa dans ma gorge.

M. Louaisot me contemplait avec un mépris qui allait jusqu'à

l'admiration.

Il restait là devant moi sans parler.

Enfin, de lui quelque chose remua. Ce fut sa main qui souleva

négligemment la pièce de procédure placée sur le portrait de Jeanne.

Et il se mit à jouer avec la photographie, la faisant tourner et

retourner entre ses doigts.

--Je vois mon cher M. Thibaut, reprit-il après un assez long silence,

que vous n'aimez pas cette enfant-là comme je le croyais. Ceci vous

regarde, et je ne vois plus, en définitive, pourquoi vous ne finiriez

pas par vous entendre avec Madame votre mère.

Quant à moi vous me jugez mal parce que vous ne me connaissez pas. Dans

la profession, jamais on ne trahit un secret, c'est la règle de

conduite,--surtout pour trois mille misérables francs!

Je puis avoir la fantaisie de vous servir. J'y puis avoir intérêt aussi.

Je peux encore, suivant le penchant de ma nature espiègle, ne pas

résister au plaisir de faire une niche à une belle dame qui m'a traité

quelquefois peut-être du haut de sa grandeur. «Mais elle est ma cliente.

Son secret, mon cher Monsieur, repose dans ma poitrine comme au fond

d'un cercueil. «Elle a plusieurs secrets, la magnifique créature, un

surtout, un gros. Vous le connaîtrez peut-être un jour, mais ce ne sera

pas par moi.

Je nourris les affaires, je ne les étrangle pas.

Finissons: vous m'avez acheté pour trois mille francs de marchandise,

reste à opérer la livraison. J'y procède.

Il prit sur son bureau une feuille de papier à lettre et y traça

lestement une ligne,--une seule.

--Maintenant, poursuivit-il en me tendant la feuille pliée en quatre,

vous ferez de ceci l'usage que bon vous semblera. Il vous est même

loisible de le jeter au feu sans l'ouvrir; vous ne m'en devrez pas moins

les trois mille francs convenus.... Je suis attendu par une dame, vous

ne m'en voudrez pas si je vous quitte. Au plaisir de vous revoir, mon

cher M. Thibaut.

Comme je n'avais pas avancé la main pour prendre la feuille de papier

pliée en quatre, il la glissa sur mes genoux. Puis il me laissa seul.

Le dernier vivant · 第 95 / 341 题