Textuellement ceci: _En campagne, tout de suite! 3.000. C'est convenu._

Au moment où je déchiffrais ces mots bizarres il me semblait que

l'écriture ne m'en était pas inconnue, et qu'un nom allait me monter aux

lèvres.

Mais le nom ne vint pas et le souvenir qui voulait naître s'évanouit,

chassé par le flot de pensées qui envahit tumultueusement mon cerveau.

Le portrait de ma Jeanne chez cet homme! Comment? Pourquoi?

Un signalement écrit peut s'obtenir sans le concours du modèle, mais un

portrait photographié--debout--éveillé, souriant!

Je crus entendre un bruit de pas lointain encore, et je rouvris l'agenda

pour y replacer la carte.

Involontairement, mes yeux tombèrent sur la dernière page à demi-remplie

hier et attendant les notes d'aujourd'hui.

Mon nom écrit en toutes lettres arrêta mon regard.

Le fait en lui-même ne pouvait m'étonner que médiocrement puisque

j'étais ici sur l'invitation du maître de l'agenda, mais mon nom était

accolé à un substantif qui me parut inexplicable.

Il y avait, c'était la dernière ligne écrite: _Lucien

Thibaut.--Succession._

Et rien avant, rien après pour servir de clef à ce singulier rébus.

Certes, ma succession ne devait pas être opulente, je vivais surtout des

émoluments de ma charge.

Mais telle qu'elle était, ma succession, je ne la voyais pas encore

ouverte, et il pouvait m'étonner qu'on eût ainsi à s'en occuper chez les

gens d'affaires.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que cette surprise était bien loin de

m'impressionner comme la découverte du portrait qui me laissait sous le

coup d'un grand trouble.

Seulement, cette surprise m'avait empêché de reposer l'agenda à la place

même où je l'avais pris et j'étais encore penché au-dessus du bureau

lorsqu'un bruit de porte qu'on ouvrait me redressa en sursaut.

J'attendais ce bruit puisque je savais qu'on approchait, mais je

l'attendais derrière moi et du côté par où j'étais entré moi-même.

Au contraire, il se produisait en face de moi, dans une lacune ménagée

sous le dernier étage des casiers, et que je n'avais point remarquée.

Cette lacune servait au jeu d'une porte dérobée qui venait de rouler sur

ses gonds.

En même temps, une voix de basse-taille fredonna sur un mode

sentimental:

_Ah! vous dirai-je, maman_

_Ce qui cause mon tourment...._

La chanson s'arrêta à ce deuxième vers, parce que le chanteur, dépassant

la baie de la petite porte, venait de m'apercevoir en flagrant délit

d'indiscrétion.

Ma main tenait encore l'agenda accusateur.

--Ah! ah! fit le nouvel arrivant, qui resta debout dans l'embrasure de

la porte. Tiens, tiens! Allons! exact au rendez-vous, mon cher

compatriote... car je suppose bien que vous êtes notre bon petit juge?

Je ne me souviens pas d'avoir été jamais plus désagréablement attaqué.

La voix de cet homme, qui était ronde pourtant et possédait un certain

caractère de bonhomie, ou plutôt de vulgaire franchise, me frappa, me

blessa comme un son connu et détesté.

Ma mémoire, rapidement interrogée, m'affirma que nous nous rencontrions

pour la première fois. Je ne pouvais connaître ni sa voix, ni lui. Cette

assurance cependant ne diminua en rien mon irritation, et je fis un pas

en avant, la tête haute, pour demander avec sévérité:

--S'il vous plaît, d'où vous vient ce portrait?

Je pense que mon accent devait être plus que sévère, car le nouveau venu

recula.

Mais ce fut l'affaire d'une seconde. L'instant d'après, il entra tout à

fait et repoussa très délibérément la porte derrière lui.

--Allons, allons, me dit-il, en assurant d'un coup de doigt les lunettes

d'or, qu'il avait sur le nez, je ne déteste pas les questions. Nous

allons causer nous deux, mon prince, je vous ai fait venir pour cela;

causer de tout un peu, et causer encore d'autres choses. Mon temps vaut

cher, c'est vrai, mais vous le payerez son prix.... Dites donc, vous

permettez qu'on se mette à l'aise chez vous?

Il appuya sur ce dernier mot avec une intention comique, mais sans

méchanceté.

Moi, désormais, je gardais le silence, regrettant déjà mon apostrophe

imprudente qui allait mettre obstacle peut-être à l'explication

ardemment souhaitée.

M. Louaisot de Méricourt, sans attendre ma réponse, dépouilla le paletot

noisette qu'il portait en surtout, malgré la chaleur, et m'apparut, vêtu

d'un gilet à manches, en tartan marron, d'une cravate blanche mal nouée

et d'un pantalon noir qui gardait de nombreuses traces de boue, en dépit

du beau fixe.

Il avait sous ce pantalon de vastes bottes difformes, chaussant bien à

l'aise les pieds qu'on rêve au Juif-Errant, devenu facteur de la poste:

pieds montagneux, aux orteils pourvus de robustes oignons, les vrais

pieds du fantassin éternel! Il remarqua sans doute l'attention que

j'accordais à sa base, car il me dit en décrochant dans un coin une robe

de chambre à ramages. Patience et longueur de temps! j'éclabousserai les

autres, à mon tour. Je n'aime pas les brosses. Mon pantalon ne sera

propre que quand il roulera cabriolet. Il endossa sa robe de chambre et

revint vers moi en ajoutant:

--Saperlotte! pas si agneau! Vous savez, Monsieur et cher compatriote,

je vous demandais tout à l'heure s'il était permis de se mettre à l'aise

_chez vous_, parce que je vous surprenais travaillant comme chez vous,

la main et le nez dans mes bibelots. Ce n'est pas un reproche. Je suis

le meilleur enfant de la Terre. Mais au lieu d'être un peu déconcerté et

de me dire avec politesse: «Pardonnez-moi, mon cher M. Louaisot de

Méricourt, si je touche à vos chiffons, c'est le hasard ou la

Providence, ou ci, ou ça», enfin un mot d'excuse, ah bien! ouiche! vous

haussez votre tête à cinquante centimètres au-dessus de vos épaules, et

vous me demandez malhonnêtement où j'ai volé ce qui est bien à moi....

Pas si agneau qu'on me l'avait annoncé, Mylord! Saperlotte, pas si

agneau!

Je balbutiai je ne sais quoi. Il se plongea dans son fauteuil de cuir,

et reprit bonnement:

--Mettons ça dans le coin, contre la muraille et n'en parlons plus. Moi,

je n'ai rien à cacher. Je vous aurais montré de moi-même le petit

portrait, avec tout plein de plaisir. Pauvre chatte! un joli brin! J'ai

connu son papa. Quelle canaille! Ça vous rembrunit, mon juge? Dans le

coin! Je n'ai qu'une envie, c'est de vous plaire.

Depuis qu'il était assis, je trouvais M. Louaisot de Méricourt tout

exigu. C'était, en vérité, un drôle de bonhomme, tout en jambes, avec un

buste court et replet, une tête qui hésitait entre l'épicier et le

pitre.--mais des yeux d'aigle!

Ces yeux-là arrêtaient le rire que toute la personne de M. Louaisot

provoquait au premier aspect. Ils regardaient d'autorité, et parfois,

sous le verre de ses lunettes, on voyait fulgurer de véritables éclairs.

--Monsieur, lui dis-je, désirant éviter tout cas de guerre, c'est bien,

en effet le hasard....

Il m'interrompit d'un coup sec de son couteau à papier dont il frappa

ma manche.

Asseyez-vous, M. Thibaut, fit-il en changeant de ton, je vous tiens pour

incapable d'espionner les gens qui vous ouvrent leur cabinet. Nous

sommes destinés à nous entendre, c'est certain et nécessaire. Ce qui

mène tout chez moi, je suis bien aise de vous le dire, c'est la

conscience, jointe à la minutie dans la délicatesse. Je ne m'en vante

pas: la profession l'exige. Faites-moi l'honneur de vous asseoir.

Je m'assis, il reprit:

--Vous grillez pour l'histoire du petit portrait? Je conçois ça. La

jeunesse! J'en ai éprouvé, à l'âge voulu, les rêves et les douceurs.

Mais ça n'empêche pas la conscience. Sans elle, dans notre état, on

n'aurait pas de l'eau à boire. Authenticité des renseignements, minutie

des informations, délicatesse des rapports. Je ne parle pas même de la

discrétion: c'est l'air qu'on respire en ces lieux. Moi, j'appelle ça

travailler en artiste.

Les avocats, mon cher Monsieur, les avoués, les notaires, c'est le vieux

monde. Il en faut pour donner des positions à un tas de fainéants.

D'ailleurs, en Angleterre, on a essayé de détruire les crapauds et il a

fallu en faire revenir de pleines cargaisons du continent. Historique.

Ne détruisez rien de ce que la nature a créé: même les officiers

ministériels, voilà le fond de ma religion.

Mais il ne faut pas non plus mettre les crapauds dans des cages, comme

des jolis oiseaux. Ils ne sont pas institués pour ça. Si vous soumettez

aux gens qui ont des diplômes, ou qui achètent leurs charges au marché

une difficulté,--une vraie difficulté comme celle qui menace de vous

étrangler, mon juge.--eh bien! autant vaudrait vous nouer un pavé à la

cravate pour piquer une tête du haut du parapet du Pont-Neuf!

Ça nous ramène à nos moutons, j'ai le portrait de la belle enfant, là,

sur ma table, au milieu d'une multitude d'autres objets, parce qu'il y a

une personne, homme, femme, ou militaire, qui désire avoir son adresse,

soit à Paris, soit à la campagne....

--Et qui vous offre 3.000 francs pour cela! m'écriai-je avec toute mon

indignation revenue.

--Juste! 3.000 francs comptant, de la main à la main.

--Et vous l'avez cette adresse?

M. Louaisot de Méricourt m'envoya un signe de tête plein de

bienveillance.

--Jeunesse! fit-il d'un air attendri, je t'ai connue à l'époque! Mon

cabriolet, auquel il était fait allusion tout à l'heure, ne me rendra

pas, quand je l'aurai, tes agréables enivrements!

Causons raison, voulez-vous? et ne lorgnez plus le portrait de la

minette, ou bien je causerais tout seul.

Mon cher Monsieur, vous êtes, sans vous en douter, un de mes meilleurs

clients, et je tiens à vous montrer le bonhomme--moi s'entend--sous ses

aspects les plus flatteurs.

Fin de l'escarmouche préliminaire: j'entre dans le vif. Attention!

Prime, d'abord, M. Thibaut, je vous connais comme ma propre poche. C'est

un point à considérer puisque ça va vous éviter une confession toujours

pas mal ridicule.

Je vous savais par coeur dès le temps du baron de Marannes avec qui il

m'est arrivé de faire, de ci, de là, quelque petite bricole d'affaire.

Bon diable. Pas de tenue. Il a fini comme ça se devait: ni mieux, ni

plus mal. Y a-t-il longtemps que vous n'avez reçu des nouvelles de notre

ami Rochecotte?...

Je répondis négativement.

--Je pense à lui, reprit M. Louaisot, parce qu'il était de la bande du

baron, et aussi pour autre chose. Le voilà riche, ce bon grand Albert!

Plus riche qu'il ne croit. Avez-vous su qu'il avait des vues sur Mme

la marquise de Chambray? Oui? Et ça ne vous fait rien quand on chasse

sur vos terres?... Bien, bien! ne nous fâchons jamais. C'est vous qui

lui avez écrit une cocasse de lettre, l'année dernière, à ce bon Albert!

L'étonnement me fit sauter sur mon siège.

--La conscience, dit M. Louaisot, évidemment content de l'effet produit.

Faites-moi penser à vous reparler de ce pauvre Rochecotte, avant la fin

de notre conférence. Il lui est arrivé quelque chose.

Quant à votre lettre, j'en ai fait mention pour que vous pussiez voir à

quel point je suis renseigné. Ah! Mylord, vous étiez déjà un jeune

magistrat bien embarrassé! Et j'aurais pu, dès lors, vous offrir tout un

bouquet d'informations. Mais regardez-moi. Est-ce que j'ai l'air de

celui qui court après les pratiques?

Il se frotta les mains en clignant de l'oeil à mon adresse. Je gardai le

silence.

--Vous me direz, reprit-il: «Si vous ne courez pas après la pratique,

mon cher M. Louaisot, pourquoi m'avez-vous écrit?» Ah! voilà! Ça fait

partie d'une règle de conduite: je cueille les poires de mon jardin

quand elles sont mûres.

Il se mit à rire. Le rire éclairait ses traits vulgaires d'une lueur

qu'on pourrait qualifier d'ignoble.

Mais son bel oeil flamboyait héroïquement derrière ses lunettes.

--Après la conscience, reprit-il d'un ton de professeur, ce qu'il faut

dans notre état, c'est la décence. Pélagie vous aura

scandalisé.--Pélagie, c'est mon clerc, vous savez, la Cauchoise?--Elle a

une dégaine un peu folâtre, et je connais les divers sous-officiers

qu'elle fréquente pour le mauvais motif. Mais vous aurez beau regarder

dans une longue-vue, Monsieur, vous ne verrez rien si la lorgnette n'est

pas à votre point. Pélagie fait partie de la règle de conduite; elle a

sa raison d'être.... Je suis bête, moi! Je n'ai qu'à mettre un papier

dessus, parbleu!

Il s'agissait de la photographie que je dévorais toujours des yeux, à

ce qu'il parait.

M. Louaisot cacha ma pauvre petite Jeanne à l'aide d'une signification

sur timbre à laquelle était encore joint le protêt.

Mon oeil, arrêté dans cette direction, reconnut, ou crut reconnaître, au

corps du billet, l'écriture de Mme Péry.

M. Louaisot de Méricourt cligna encore de l'oeil et dit d'un air

aimable:

--Comme vous voyez! profits et pertes! Sans me targuer d'être supérieur

à Saint Vincent de Paul, je n'ai jamais rien refusé à la veuve et à

l'orphelin, quand l'affaire offre quelques garanties. J'avais

confusément l'idée que vous feriez les fonds à l'échéance, mais Mme

Péry refusa _mordicus_ de s'adresser à vous. C'était une nature

insuffisante, sans aucune initiative.... Ne vous apitoyez pas sur mon

sort. L'effet est de 500 francs, sur lesquels j'ai fourni 75 francs écus

et 425 francs d'eau de Contrexeville en cruchons vernis. Je puis vous

affirmer qu'il sera soldé un jour ou l'autre, capital, intérêts et

frais, plus un pourboire.... Pélagie!

La grosse gouvernante parut presque aussitôt, le nez et la coiffe au

vent.

--Apporte-moi une croûte, lui dit M. Louaisot, et quelque chose avec, M.

le juge permet. Regarde bien M. le juge. Pélagie, il est de la maison.

Jamais, au grand jamais, entends-tu, tu ne lui refuseras ma porte,--à

moins que nous n'ayons mieux à faire.

Pélagie exhiba ses trente-deux dents en un gros rire jovial et sortit.

J'avais toujours les yeux fixés sur le pauvre billet de la morte. Je me

disais qu'on l'avait protesté peut-être au chevet de son agonie. Et il

recouvrait maintenant l'adoré sourire de ma Jeanne, perdue pour moi

peut-être à jamais.

Pélagie apporta une assiette sur laquelle il y avait un bon morceau de

pain avec une tranche de rôti froid.

--On n'a donc pas bien déjeuné, ce matin, chez Véfour? demanda-t-elle

d'un air effrontément candide.

--Va voir de l'autre côté si j'y suis, toi! répondit M. Louaisot, la

bouche déjà pleine. Murons la vie privée, si nous ne voulons pas être

flanquée dehors, M. le juge est un jeune homme comme il faut, et tu lui

ferais croire que tu n'as pas été élevée aux Oiseaux!

Pélagie montra pour la seconde fois ses dents d'une blancheur insolente,

et fourra ses mains dodues dans les poches de son tablier de soie. Ce

fut sa seule réponse, mais elle en valait bien une autre. M. Louaisot de

Méricourt, reprit quand elle fut sortie:

--Excusez-la, M. Thibaut, elle sort de chez un conseiller d'État. Je

vous devais cette explication loyale. Où en étions-nous? Je vous disais

que vous étiez mon client sans vous en douter. Farceur! je crois au

contraire que vous vous en doutez supérieurement. Vous ne dites rien,

mais la langue vous démange de m'interroger, parce que vous savez de

science certaine que je peux vous apprendre un tas de machines. C'est

ici le magasin.

Il s'interrompit pour prononcer d'un ton railleur cette phrase que

j'avais lu la veille dans une lettre anonyme.

--_Tout n'est pas rose dans le métier d'amoureux._

Cela me fit relever la tête. Il me regardait fixement. Le rayon aigu de

sa prunelle m'entrait dans les yeux. Il reprit en baissant la voix:

--Avez-vous lu dans les journaux la mort de ce pauvre Albert de

Rochecotte?

Je crus avoir mal entendu.

--Mort! Albert serait mort! m'écriai-je.

--Bien, bien. Ce triste événement m'a aussi donné un coup. Je vous avais

dit que je vous reparlerais de lui avant de nous quitter, et peut-être

que ce fait divers ne sera dans votre journal que demain. Voilà: il

paraît que sa donzelle.... Comment l'appelez-vous?

Je me souvenais du nom de Fanchette qui revenait si souvent dans les

lettres d'Albert.

Je le balbutiai. J'étais atterré.

M. Louaisot, tout en mangeant son rôti sous le pouce, tenait toujours

fixé sur moi son regard tranchant qui me blessait et m'inquiétait.

Il me semblait deviner une menace dans ce regard.

--C'est ça! fit-il avec un singulier sourire, méchant et bonhomme à la

fois, c'est parbleu bien ça! Fanchette!... Quoiqu'elle ait peut-être

encore un autre nom. Il s'arrêta. Évidemment son regard me provoquait.

Je restai muet. J'étais frappé plus que je ne puis dire par l'annonce de

cette mort prématurée, à laquelle ma raison refusait d'ajouter foi.

--Mais que nous importent les autres noms qu'elle peut avoir? poursuivit

M. Louaisot sans perdre un coup de dents. Celui de Fanchette suffit

amplement à caractériser la particulière. À bon entendeur, salut, M.

Thibaut! Donc, Fanchette, puisque Fanchette il y a, se mêlait d'être

jalouse. Ce n'est pas rare, et quand elles ne le sont pas elles font

semblant, c'est leur état. Or, ce pauvre Rochecotte s'était mis en tête

de faire une fin....

--On n'épouse pas Fanchette! murmurai-je involontairement, par souvenir

de la dernière lettre du pauvre Rochecotte.

--Possible, me répondit M. Louaisot, mais alors Fanchette tue.

Ce mot me mit tout debout sur mes pieds. M. Louaisot, me voyant ainsi

levé, me dit avec un geste courtois:

--Ne vous dérangez donc pas, cher Monsieur.

Mais je ne l'entendais pas. Je restais là tout étourdi.

Après toi, Geoffroy, Rochecotte était celui de vous tous que j'aimais le

mieux.

M. Louaisot de Méricourt quitta son pain et son rôti pour prendre sur la

table un paquet de lettres qu'il feuilleta avec son couteau à manger.

--Fanchette tue, répéta-t-il, tout comme la balle d'un fusil ou le

boulet d'un canon. Il y a cent manières de tuer.... Est-ce que vous

n'aviez pas cher M. Thibaut, quelque engagement de jeunesse avec Mme

la marquise de Chambray?

Je dus me redresser très haut, car il enfila aussitôt toute une série de

gestes qui valaient la plus éloquente apologie. Et cela ne l'empêcha

pas d'ajouter:

--Vous comprenez bien qu'on me répond quand on veut. Je ne force

personne. Règle de conduite: quand je me permets d'interroger, c'est

toujours dans l'intérêt du client. Mettez, je vous prie, que je n'ai

rien dit, mon cher M. Thibaut.... Voici le fait-Paris en question.

Il détacha une fiche de papier imprimé qu'on avait coupée dans un

journal et collée, avec deux pains à cacheter, à l'intérieur d'une

lettre. Il me la tendit au bout de son couteau.

Le journal disait:

Encore un assassinat! Hier soir, à dix heures, le pittoresque hameau du

Point-du-Jour, si connu de tous les amateurs de plaisirs champêtres, a

été effrayé par un tragique événement.

Dans un cabinet particulier du restaurant: _les Tilleuls_, où se

réunissent d'ordinaire les joyeuses sociétés de promeneurs, un jeune

homme et une jeune femme s'étaient fait servir à dîner.

Et tous deux, pendant le repas, au dire des garçons qui les ont servis,

avaient fait preuve d'une gaieté folle.

Longtemps après qu'on leur eut monté le café, et quand le maître de

l'établissement s'étonnait déjà de ne plus rien entendre dans leur

cabinet, tout à l'heure si bruyant, une société qui occupait un salon

voisin put saisir quelques sons plaintifs.

On essaya d'ouvrir la porte qui était fermée ou plutôt barricadée en

dedans et force fut d'envoyer chercher un serrurier qui ouvrit enfin.

À l'intérieur, un spectacle horrible s'offrit aux yeux des assistants.

Le jeune homme--M. A. de R... reconnu par le maître de l'établissement

pour un de ses clients habituels--était étendu sur le carreau et baigné

dans son sang.

Il expira au bout de quelques secondes et ne put prononcer une seule

parole de révélation ou d'accusation.

La jeune fille, elle, avait disparu; nul ne peut dire quand ni comment.

Le maître de l'établissement dont elle était également connue la

désigne sous le nom de F....

On a trouvé parterre, auprès de la table--ceci n'est qu'un on-dit--un

mouchoir souillé de sang, ayant appartenu à la fille F... et un petit

étui ou paquet contenant une demi-douzaine de cartes photographiques qui

seraient des portraits de la même fille F....

M. A. de R..., venait de faire un héritage. Il était sur le point de se

marier. On attribue ce meurtre à la jalousie. La justice informe

activement.»

C'était terriblement clair. J'allais pourtant exprimer un doute, fondé

sur ce fait que le journal ne donnait que des initiales, lorsque M.

Louaisot me tendit une seconde fiche plus étroite qu'il venait de

découper délicatement avec des ciseaux dans le corps même de sa lettre.

Je lus ce qui suit:

...Vous avez déjà deviné: R. désigne Rochecotte et F. Fanchette. Je le

sais d'une façon trop certaine.

Ce que le journal ne dit pas, c'est que cette malheureuse a été vue par

un témoin sur le bord de la rivière, tout égarée et comme folle.

Elle tenait encore à la main une paire de ciseaux tout sanglants.--Ce

serait avec des ciseaux que le meurtre aurait été commis!--Elle avait

les mains souillées de taches rouges et des cheveux, arrachés dans la

lutte, se collaient horriblement à ses doigts....

Les uns disent qu'elle s'est noyée entre le Point-du-Jour et le pont de

Grenelle, les autres, qu'elle est parvenue à s'évader...»

Je restai muet de stupeur après cette lecture.

M. Louaisot ayant achevé de dépêcher sa prébende, quitta son fauteuil et

alla ouvrir le placard contenant, au dire de Pélagie, ce qui plaît aux

messieurs, aux dames et aux demoiselles. Il en retira une bouteille de

vin entamée.

--Un petit coup pour vous remettre le coeur? demanda-t-il avec sa bonne

humeur imperturbable. Sur mon geste de refus, il remplit un verre

jusqu'au bord et le huma sans se presser.

Puis il vint se rasseoir vis-à-vis de moi et reprit en s'essuyant la

bouche:

--Très malheureux, Monsieur et cher compatriote, je suis bien éloigné de

dire le contraire. Un charmant garçon, riche dès aujourd'hui, et qui

demain.... Mais bah! demain n'est à personne. Comprenez-vous maintenant

la vérité de ce que je vous disais sur le métier d'amoureux?

Et se figure-t-on chose pareille? avec des ciseaux! Combien cette

Fanchette a-t-elle dû frapper de coups? dix, vingt, trente?... Mais,

après tout, des ciseaux, c'est une arme de pauvre fille. Les grandes

dames tuent autrement. J'en ai connu qui se servaient d'une épingle et

qui frappaient--plus de mille fois--droit au coeur!

La profession a ses chagrins, mais elle est curieuse pour un

observateur.

Le truc, mon cher Monsieur, c'est de savoir tout utiliser. Et, tenez, ce

vieux bébé de baron a tourné l'oeil en me devant 176 fr. 20 c.; c'est de

l'argent. Mais je lui pardonne, parce que, un beau jour de sa vie, ou

peut-être une belle nuit, il a fait une besogne qui me vaudra mon

cabriolet, et mon hôtel aussi, et mon château, et encore, vous allez

rire, ma place au palais Bourbon, car j'ai des idées de politique. Je

m'exprime élégamment, j'aime à discourir, et ça me chatouillerait assez

d'être appelé «l'honorable préopinant».

Il s'arrêta et mit le poing sur la hanche pour ajouter:

--Dites-donc, vous! aussi honorable que bien d'autres! La profession est

délicate, c'est sûr, mais louche-t-elle plus que le commerce à faux

poids et l'industrie frelatée, qui remplissent la chambre d'usuriers et

de faiseurs, gonflés, les uns et les autres, comme des sangsues après

leur dîner rouge?... Et on se relève, chez nous par la conscience!

M. Louaisot enfla ses joues et fourra son pouce dans l'entournure de son

gilet, pour me regarder du haut de sa grandeur.

En somme, où tendait tout cela?

J'écoutais sans trop d'impatience ce débordement de paroles bavardes,

parce que j'y cherchais un sens qui n'était pas celui des mots

prononcés.

Mon instinct me disait que, sous ces verbiages, se dissimulait un but

très habilement poursuivi.

Dans toute la vérité du terme, je me sentais enveloppé par une menace

vague qui allait se resserrant sans cesse autour de moi.

Une fois ou deux, la pensée me vint que j'avais affaire à un maniaque,

mais ce soupçon ne tint pas contre l'évidence qui naissait de mon

émotion même.

Geoffroy, il faut me lire comme j'écoutais: entre les lignes et hors du

texte. C'est sérieux. Je dirai plus: c'est peut-être mortel.

Il y a déjà du sang dans le passé, il y aura encore du sang dans

l'avenir.

--Mon cher M. Thibaut, reprit Louaisot après un court silence, je vous

étonnerais si je vous disais depuis combien de temps j'ai l'avantage de

m'occuper de vous. M. Scribe a fait plus de cent comédies, c'était un

homme de talent, moi aussi,--et je n'en ai fait, qu'une. Jugez si elle

doit être bonne!

Quand j'étais tout petit, là-bas, au pays, j'entendis raconter une fois

l'histoire d'un brave homme qui n'était pas cordonnier et qui vendit

300.000 paires de savates au gouvernement de l'empereur Napoléon 1er,

roi d'Italie et protecteur de la Confédération germanique.

Napoléon n'est pas mon fétiche, à moi, j'aime mieux Franconi.

Devine devinaille! Savez-vous pourquoi les gouvernements qui ont besoin

de chaussures frappent toujours à la porte des boutiques où il n'y a ni

cuir ni ligneul? Et de même pour le reste, achetant leur pain au

boucher, leur viande chez l'horloger et l'avoine de leurs chevaux aux

fabricants de corsets mécaniques?

Dans l'histoire dont je vous parle, on voyait un bedeau de paroisse et

un facteur rural, qui vendirent au grand Napoléon trente-six charretées

de fusils.

Le brave homme aux 300.000 paires de souliers était un maquignon de

Lillebonne qui avait un neveu, brosseur chez un capitaine, lequel

capitaine faisait la cour à une demoiselle qui connaissait une dame dont

la soeur avait une cousine. Comprenez-vous? La cousine était précisément

la tante d'un beau gars qui valsait bien. Et la femme de M. le

secrétaire général du ministère de la Guerre était folle de la valse.

J'ai gazé l'anecdote à cause de vos moeurs.

Voilà comment les choses se font: Mme la secrétaire générale donna la

fourniture au beau gars, qui la vendit à sa tante, qui la passa à la

cousine et ainsi de suite jusqu'à l'oncle du brosseur.

Tout le long du chemin, la fourniture avait sué des pièces de cent sous.

Elle était maigre, maigre quand elle arriva au maquignon de Lillebonne.

S'il avait eu la bête d'idée de livrer des vrais souliers au

gouvernement, il aurait fondu son dernier sou.

Mais c'était un fin finaud de Cauchois. Il se dit: Qu'est-ce que ça

fait? c'est pour des soldats!

Et il acheta un plein magasin d'almanachs qu'il fourra dans les

semelles.

Qui fut bien chaussé? ce fut le fournisseur. Quant aux soldats, ils

allèrent sur leurs plantes, dans la boue, jusqu'à Vienne ou jusqu'à

Moscou, je ne sais pas au juste. Et tout le monde fut content.

Ça vous est égal, mon histoire? vous croyez ça? Peut-être que vous vous

trompez. Moi elle me donna la première idée de ma comédie.

Et j'y pioche depuis le temps.

De rien on ne peut rien faire, ça parait certain, mais il est également

positif qu'avec presque rien on peut faire beaucoup. Voyez les

almanachs, qui deviennent des semelles, portant les conquérants de

l'Europe!

C'est affaire de soins, de peines, et la manière de s'en servir.

Mon histoire, telle que je vous l'ai contée, a tué le pauvre jeune M. de

Rochecotte, à plus de soixante ans de distance.

Et la petite photographie qui est là.... Mais n'embrouillons rien.

C'était pour réveiller votre attention, Monsieur et cher compatriote.

C'est fait.

Nous en étions à ce qu'on peut tirer de presque rien. Dame! consultez la

nature. Le coq est dans l'oeuf, le chêne est dans le gland.

On couve l'oeuf, on arrose le gland; l'affaire sort, on la nourrit, on

l'engraisse.

Mais comment engraisser une affaire? Avec du foin? Non, avec de

l'esprit, de l'adresse--et de la conscience.

J'en ai plein mes poches et encore au grenier.

Aussi, mon affaire se porte comme le Pont-Neuf, M. Scribe en serait

jaloux....

Il reprit haleine. Je passai mon mouchoir sur mon front qui était baigné

de sueur.

Pour tout autre ces choses eussent bourdonné à l'oreille comme un vain

son. Moi, j'en souffrais comme la souris que le chat pelote.

J'aurais payé pour que la griffe jaillît enfin hors de cette patte de

velours.

--Patience! fit M. Louaisot, avec son détestable sourire. Je ne dis rien

d'inutile, et nous en verrons le bout. L'origine de ma brillante

éducation fut donc l'anecdote des souliers militaires, fabriqués avec

des almanachs. Ils étaient, dans notre pays de Caux, cinq fournisseurs

de la même farine.... Mais vous transpirez trop, Monsieur et cher

compatriote. J'abrège. Arrivons au fait et parlons de vous.

--Oui, parlons de moi, répétai-je machinalement, je vous en prie!

C'était de ma part, un véritable cri de détresse. M. Louaisot me jeta un

regard de travers.

--Ma parole, fit-il non sans dépit, je ne suis pourtant pas ici pour

m'amuser. Aviez-vous peur de me voir démonter pour vous toute ma

mécanique? Non pas, non pas, diable!

Il ajouta en tirant sa montre:

--J'ai d'autres clients que vous, mon cher Monsieur, entre autres la

personne qui offre trois mille francs pour la photographie. Elle paye

bien, et comptant. Je la sers pour son argent, ric à rac. Mais quant à

gâter le métier, jamais! Ce n'est pas mon tempérament.

D'ailleurs, qui sait? Peut-être que j'ai une vieille dent de lait

contre cette personne-là. Et peut-être qu'au contraire je vous porte un

intérêt hors ligne. Pourquoi? parce que....

Voyons! si vous étiez l'affaire?

--L'affaire? répétai-je encore, cherchant à lire dans le rayon qui

flambait dans ses yeux.

--Oui, l'affaire! si vous étiez l'affaire, la propre affaire que je

nourris et que j'engraisse pour la vendre de mon mieux à la foire

prochaine? On a vu des choses plus étonnantes, Mylord!

En foi de quoi, ne faites plus l'endormi, et ouvrez vos deux oreilles

toutes grandes....

Il changea de ton et poursuivit avec une emphase soudaine:

--M. Thibaut, vous allez entrer, non, vous êtes entré déjà et jusqu'au

menton encore, dans une charade de tous les diables dont vous chercherez

le mot longtemps, longtemps.

Quand vous trouverez le mot, si jamais vous mettez la main dessus, il

sera peut-être trop tard.

En attendant, vous aurez des hauts et des bas, M. Thibaut. Au moment où

vous vous croirez mort, je vous enverrai du secours, par suite de

l'affection que vous avez su m'inspirer dans cette courte entrevue, ou

bien pour nourrir l'affaire, arrangez cela comme vous voudrez.

Mais aussi, quand vous ouvrirez le bec pour crier victoire, boum! un

coup de canon! C'est moi qui tirerai sur vous à boulet rouge.

L'affaire! Votre victoire tuerait l'affaire tout aussi bien que votre

mort.

Pour le moment, vous êtes à la côte comme disent les marins, aussi je

vous tends la corde. Que souhaitez-vous, cher M. Thibaut? Je gage que

c'est la photographie. En vérité, ça n'en vaudrait pas la peine. Je

ferai mieux, je veux vous rendre l'original du portrait....

Je joignis les mains comme s'il m'eût ouvert le ciel.

--Attendez donc! ajouta-t-il. Et ça se mêle d'être le collègue de M.

Ferrand! Voilà un compagnon dont la peau n'est pas transparente!

L'avez-vous regardé dans l'oeil?... Attendez donc! Que feriez-vous du

pauvre ange si les mêmes obstacles restaient dressés entre elle et vous?

Je ne fais rien à demi. En vous rendant l'original en question, je

prétends vous fournir les moyens de l'épouser bel et bien par-devant M.

le curé et par-devant M. le maire.

Ma tête s'inclina sur ma poitrine. J'étais incapable de trouver une

parole. Mais des paroles, il en avait pour deux.

--Vous croyez que je me moque de vous, jeunesse? reprit-il; vous avez

tort. Je n'ai jamais le temps de me moquer. Je possède un moyen certain

d'obtenir, par des voies de douceur, le consentement de cette farouche

Mme Thibaut. Je suis prêt à mettre ce moyen à votre disposition, et

ça ne vous coûtera que mille écus: juste le prix marqué par l'autre

client sur la photographie.

--Je n'ai pas mille écus, murmurai-je.

--On vous fera crédit, mon prince, dit-il en souriant.

Puis il ajouta ces paroles étranges:

--Voyez-vous, il ne faut jurer de rien. Vous êtes peut-être un

millionnaire, sans le savoir....

Le dernier vivant · 第 93 / 341 题