(Écriture de Lucien. Non signée et non datée.)
Je ne sais pas si je suis éveillé. Je crois plutôt que je rêve. Ce qui
m'arrive est tellement étrange que je doute, même après avoir entendu et
vu.
Geoffroy! Je suis bien sûr que tu te serais rendu, comme je l'ai fait, à
l'appel de ce M. Louaisot de Méricourt. Son nom ne m'était pas inconnu.
Il appartenait à une famille de notaires, établi à Méricourt,
arrondissement de Dieppe. On a beau se raisonner, ces rendez-vous
mystérieux, donnés par les gens d'affaires, ont quelque chose
d'irrésistible.
Surtout quand le mystère est déjà entré dans notre vie par quelque porte
que ce soit.
Or, le mystère m'enveloppe et déborde tout autour de moi.
On y va toujours à ces rendez-vous qui sont des promesses ou des
menaces: J'y suis allé.
C'est au cinquième étage d'une grande maison de la rue Vivienne, dont
les fenêtres, ouvertes sur le derrière, dominent le vitrage du passage
Colbert.
J'ai été reçu par une grosse joufflue de servante, portant le costume de
chez nous, un peu amendé à la parisienne. Elle m'a toisé d'un regard
joyeusement effronté et m'a dit en balançant ses boucles d'oreilles d'or
en girandoles:
--Comment vous va? C'est vous qu'êtes le gentil garçon de juge? Je vous
reconnais bien comme ça du premier coup, quoique je ne vous aie encore
jamais vu. Je n'aime pas beaucoup les juges, mais je raffole des
amoureux. Censé, le patron est à déjeuner chez Véfour; mais entrez tout
de même, vous l'attendrez dans sa chapelle.
En parlant ainsi avec le pur accent d'Yvetot, elle m'avait pris par le
bras, sans façon, et me poussait à travers un salon, riche en poussière,
dont les meubles étaient dérangés à la diable.
--C'est moi qui fais le ménage, reprit-elle avec son rire retentissant,
ça se voit, pas vrai? Farceur!
Elle ouvrit une porte et m'en fit passer le seuil.
--Voilà, continua-t-elle, c'est l'atelier, la fabrique et la renommée.
Voulez-vous un coup de sec? ou demi-sec? Vous aimez peut-être mieux le
tout doux? Il y a toujours de quoi dans l'armoire, au goût des messieurs
et des dames.
Cette coquine, un peu trop mûre pourtant, était brutalement jolie avec
sa coiffe normande, surchargée de dentelles, et son jupon court. Elle
tourna la clé d'un placard pour y prendre sans doute du sec ou du
demi-sec, mais mon geste l'arrêta.
--Bah! s'écria-t-elle en riant plus fort, pas même ce qui plaît aux
demoiselles? On nous avait bien dit que vous étiez un agneau. Alors
asseyez-vous et gobez le marmot en pensant à votre bergère. À vous
revoir.
Elle sortit, claquant la porte à tour de bras.
J'étais seul dans le cabinet de M. Louaisot de Méricourt; une grande
pièce basse d'étage, avec châssis régnants, chargés de casiers. Des deux
côtés de la cheminée qui supportait une vilaine pendule, il y avait deux
magnifiques consoles, genre Boule, avec bouquets de fleurs et de fruits
en pierres précieuses.
Mais je ne remarquai point cela dans le premier moment parce que mon
attention fut tout de suite attirée vers un assez vaste bureau flanqué
d'un fauteuil de cuir, forme grenouille, sur lequel un véritable
fouillis de pièces de procédure et de dossiers s'éparpillait.
Un mouvement venait de se produire sur ce bureau. Le vent de la porte
brusquement poussée par la Normande, avait soulevé une feuille de papier
blanc posée sur le devant de la tablette.
Et la feuille, en s'envolant, avait découvert un agenda d'où sortait, en
manière de signet, un portrait-carte photographié.
De la cheminée, près de laquelle j'étais, c'est à peine si on pouvait
distinguer la nature de ce dernier objet; encore bien moins était-il
possible de reconnaître la personne représentée.
Je déclare même que je n'aurais pas su dire, en m'appuyant sur le seul
témoignage de mes yeux, si le portrait représentait un homme ou une
femme.
Et cependant je m'élançai en avant avec un battement de coeur qui
faillit me jeter foudroyé sur le plancher. Je saisis l'agenda, j'en
arrachai la carte, et je reconnus, au travers d'un éblouissement, le
sourire bien aimé de ma petite Jeanne.
Oui, de Jeanne que j'avais tourmentée tant de fois pour avoir son
portrait, et qui jamais ne me l'avait donné!
L'instant d'auparavant j'aurais cru pouvoir affirmer que Jeanne n'avait
jamais posé devant un photographe.
Mais c'était bien elle, vivante, on peut le dire, et parlante.
Au dos de la carte où le nom du photographe avait été effacé par un
grattage, il y avait quelque chose d'écrit au crayon.