Il y a un vieux Paris que j’ai connu, je m’en suis aperçu hier en
confrontant mes souvenirs avec la présente vision de l’avenue de
l’Opéra. Jusque vers 1880 et encore bien après, c’était une voie
maudite. Les commerçants hésitaient à s’établir dans ce désert d’où se
détournaient les passants; il y avait tout le long un tas de boutiques à
louer. Cela semble à cette heure à peine vraisemblable et c’est l’exacte
vérité. Les voitures même ne la prenaient pas volontiers. Ce n’est que
vers 1889 qu’elle commença à devenir à la fois une voie commerçante et
une voie commerciale et cela fut dû principalement aux étrangers et aux
provinciaux qui affluèrent cette année-là et qui venaient admirer
l’Opéra de Garnier, auquel les Parisiens furent très longtemps à
s’habituer. Mon interlocuteur me fit remarquer que la vie intense des
grands boulevards ne descendait pas alors jusqu’à l’Opéra, et c’est
exact. Le mouvement avait encore son centre entre la rue Drouot et la
rue Lepeletier, finissait à la chaussée d’Antin. On pouvait traverser la
place de l’Opéra en flânant et, au-delà, c’était d’un calme presque
champêtre. La rue Basse-du-Rempart existait encore avec ses escaliers et
sa balustrade en bois, le long de l’actuel Olympia, à ce que je crois,
où il y avait un dépôt de voitures ou d’omnibus. Les boulevards, en leur
partie la plus brillante, étaient petitement éclairés et surtout par les
boutiques, où l’on veillait tard. Rien des rutilances américaines qui
éclatent si bêtement un peu partout. Il y avait encore de la discrétion
et du goût. Les passages étaient très fréquentés et en cas de pluie
soudaine on était sûr d’y rencontrer quelqu’un de connaissance. C’était
en tout temps un lieu de rendez-vous. En trente ans cet aspect ancien de
Paris s’est évanoui. Ces temps semblent archaïques. Quand on se les
rappelle, il semble qu’on commence à être très vieux, beaucoup plus
vieux que la réalité.