CIMETIÈRES

Le hasard, ou plutôt une curiosité légitime, mais qui ne m’était pas

tout d’abord personnelle, me conduisit hier au Père-Lachaise, vers le

tombeau d’Oscar Wilde, qu’un zèle maladroit a transformé en une sorte de

but de pèlerinage. Oh! qu’il faut monter le long des chemins mal pavés

et qu’il faut chercher dans ce dédale sinueux où les fils conducteurs

sont à tout instant interrompus! Enfin nous apercevons le four

crématoire. Ce ne peut être que dans cette région, la seule maintenant

où l’on inhume. Le souvenir de Moréas que j’accompagnais là me guide et

nous arrivons en vue d’un tombeau recouvert d’une bâche. On nous avait

dit que nous trouverions des gardiens de bonne volonté qui soulèveraient

le voile. Mais point. Il faut se mettre à leur recherche, cependant que

passent les familles indifférentes et qu’aux bancs solitaires se tassent

les amoureux. Il y a même un couple assez vif. Enfin voici l’homme à qui

il incombe de dénouer les ficelles et il nous permet de voir à moitié le

génie assyrien qui, dans une pose un peu tourmentée, veille sur les

cendres du poète. Est-il choquant, ce génie? J’en suis mauvais juge,

rien de ce qui est dans la nature ne pouvant me choquer, mais je pense

qu’il n’y a pas de quoi distraire d’une douleur vraie, ni de quoi

allumer les curiosités. Le nôtre est fort déçue. Mais peut-être y a-t-il

un rapport trop net entre la vie trop connue de Wilde et une statue trop

symbolique. Il est vrai qu’étant donné la pose de son génie, le

sculpteur ne pouvait s’en tirer qu’on lui donnant un corps de femme.

Mais une femme aurait été là un paradoxe un peu ironique. La question

n’a d’autre intérêt et nous redescendons, trouvant çà et là de bien plus

évidents motifs de scandale, car qu’y a-t-il de plus scandaleux que la

bêtise? Oh! cette Mme Dubois agenouillée, sans genoux! dans une robe de

bronze! Ce cul-de-jatte en prière nous afflige. Nous avons à peine la

force de sourire devant l’impudence de la famille Badin qui n’a pas su

«qu’on ne badine pas avec la mort». Les cimetières sont cruels. Ils

empêchent d’envier les morts.

Dissociations · 第 81 / 99 题