Il est naturel qu’une nation soit nationaliste, qu’elle se préfère aux
autres nations, qu’elle se fasse l’illusion de leur être supérieure en
vertus sociales, en intelligence, en manières. C’est pour elle une
condition de vie. Cela correspond pour les individus à l’estime de soi
et quand il s’agit de toutes petites nations, elles trouvent encore,
sans que les plus grandes soient portées à en rire, des motifs de fierté
et d’allégresse. Le nationalisme est un sentiment qui ne devrait être
individuel que dans la mesure où l’individu se sent solidaire du
sentiment national. Malheureusement il n’en est pas ainsi. Il se trouve
toujours quelques citoyens pour ériger en vertu un sentiment qui est si
naturel qu’il en est invincible, et comme la vertu, principalement la
vertu factice, est contagieuse, un parti politique se forme bientôt, qui
s’arroge la prétention d’être plus nationaliste que les nationaux
vulgaires, d’être pour ainsi dire sur-nationaliste. Cependant, il faut
justifier ce titre insolent et c’est alors que commence la surenchère.
Chacun s’ingénie. On ne se demande plus si une chose est bonne: elle est
étrangère, donc proscrivons-la; si cet ouvrier possède bien son métier,
si ce commerçant est honnête et ingénieux: ils sont étrangers, qu’ils
s’en aillent. Pour le moment, et nous sommes sans doute au faîte, la
croisade se lève contre les pauvres filles qui viennent en France pour
être institutrices: elles sont étrangères, elles ne peuvent être que des
démons. Il y a quelque temps, c’était aux étudiants étrangers que l’on
s’en prenait: plutôt les banquettes vides dans nos facultés que ce flot
empoisonné d’étrangers! Cela est fort triste et un peu bête, en un pays
si mal peuplé. La France est-elle en train de retourner à l’état
d’esprit paysan pour qui tout être non indigène est un intrus et un
ennemi? Cette manière de marcher au rebours de la civilisation est
affligeante.