Le Touring-Club va essayer de défendre les forêts contre les vandales.
Il faudrait intéresser à leur cause les vandales eux-mêmes, et cela sera
difficile. Je pense qu’il ne suffira pas de leur réciter les
supplications de Ronsard aux bûcherons de la forêt de Gâtine:
_Écoute, bûcheron, arrête un peu le bras..._
Ce bruit des haches qui faisait couler la sève et saigner le cœur du
poète les réjouit au contraire; si d’entières provinces leur
appartenaient, ils les tondraient volontiers. Il en sera ainsi
fatalement de toute chose belle qui peut se transformer en or. Comment
atteindre ces gens-là et comment les attendrir? Le seul moyen est
peut-être de faire passer sous le contrôle de l’État les forêts qui
subsistent encore. C’est ce qu’on va essayer de faire pour la forêt
d’Eu. Mais il serait un peu socialiste de demander qu’on le fasse pour
toutes les forêts qui appartiennent à des particuliers. Et puis, cela
deviendrait vite un moyen de chantage contre l’État. Payez, où j’y mets
la cognée sinon des moyens de ratissage un peu plus perfectionnés! Le
sentiment qui fait agir le Touring-Club est donc des plus louables et
l’opinion publique lui en sera reconnaissante, même s’il n’arrive pas à
toucher l’âme ligneuse des marchands de bois. Il l’essaiera peut-être
encore en leur démontrant qu’ils ont intérêt à conserver les arbres qui
protègent plus qu’ils ne le croient les pâturages et les labours dont du
moins ils ne sauraient contester l’utilité. Mais quel contraste entre
ces instituteurs et ces enfants du peuple qui travaillent courageusement
à l’œuvre du reboisement des flancs de montagne et des hauts plateaux et
ces grands seigneurs qui vendent leurs forêts pour qu’on en fasse des
poteaux télégraphiques, des traverses de chemins de fer et du papier! Je
sais bien que les forêts sont soumises à un mauvais régime foncier, mais
ne pourraient-ils consentir à un léger sacrifice pécuniaire, quand il
s’agit d’entretenir des domaines si beaux et si utiles au bien général?
Espérons que l’on trouvera des arguments idoines à la dureté de leurs
cervelles.