--Douze années ont passé depuis mon dernier séjour à Paris... Ah! je
reconnais que j’ai bien changé d’aspect.
Et Robledo en prononçant ces mots se revit tel qu’il se voyait chaque
matin avec mélancolie dans le miroir, en procédant à sa toilette.
Il était encore vigoureux et sa santé était excellente; mais la
vieillesse avait commencé d’exercer sur lui ses ravages. Le sommet de
son crâne était entièrement dénudé. Il avait par contre rasé sa
moustache où les poils blancs étaient plus nombreux que les noirs; cette
transformation lui avait donné, disait-il, un faux air de prêtre ou
d’acteur, mais avait rendu à son visage un peu de la fraîcheur de la
jeunesse.
Il était assis dans un fauteuil sous le hall d’un élégant hôtel
parisien, près de l’Arc de Triomphe.
Devant lui se trouvait un jeune ménage, Watson et Celinda. La fuite des
années avait seulement accentué les traits de la physionomie de Richard
et frappé plus nettement sa beauté d’athlète calme. Celle qui avait été
la Fleur du Rio Negro montrait maintenant la beauté estivale d’un fruit
doux en sa saison. Elle avait conservé sa sveltesse d’éphèbe sportif
mais la maternité avait donné une majesté à ses formes épanouies.
Elle ne portait plus ses cheveux coupés comme la toison d’un petit page
et elle n’eût plus osé en public les bonds et les espiègleries puériles
de l’amazone de Patagonie qui étonnait les émigrants. Elle se devait
maintenant de garder un sérieux de maman. Autour de la table du hall
s’agitait un petit garçon de neuf ans volontaire et quelque peu
désobéissant qui courait se mettre sous la protection de Robledo,
autrement dit de «l’oncle Manuel» quand ses parents le grondaient. A
l’un des étages du Palace deux nurses anglaises surveillaient les jeux
de trois autres enfants plus jeunes.
Dans l’ensemble, ils offraient l’aspect bien connu de la famille
sud-américaine qui vient s’établir pour quelques mois en Europe, comme
une tribu joyeuse et riche, et qui transporte de l’autre côté de l’Océan
la maison entière, sans oublier les domestiques. La famille n’était pas
encore largement développée car le père et la mère étaient jeunes;
quatre cabines sur le bateau et cinq chambres avec salon commun dans les
hôtels suffisaient à la contenir. Encore dix années de vie et d’affaires
heureuses et prospères et la caravane familiale retiendrait pour son
prochain voyage en Europe tout un côté du paquebot et un étage entier du
Palace.
--Et que d’événements depuis mon dernier séjour ici!
Le visage de Robledo s’assombrit au souvenir des luttes soutenues
pendant deux ans pour obtenir la reprise des travaux du Rio Negro.
Il avait connu l’angoisse de dettes accumulées, les réclamations des
créanciers qu’on ne peut payer.
Presque tous les habitants de la Presa s’étaient dispersés après la
destruction des digues par le fleuve. Les rares voyageurs qui visitaient
le pays s’émerveillaient de ce village en ruines semblable dans cette
terre sans souvenirs aux antiques cités mortes du vieux monde.
Le gouvernement s’était enfin décidé à reprendre les travaux. On avait
vaincu peu à peu le fleuve qui s’était résigné à subir l’oppression de
la digue; les canaux de Robledo et de Watson s’étaient mouillés des
premières eaux, puis avaient accueilli dans leur lit fangeux
l’irrigation vivifiante.
Les deux associés n’eurent plus alors qu’à laisser le temps s’écouler.
L’eau miraculeuse faisait surgir une foule de miracles secondaires. Des
hommes de tous pays affluaient vers le village mort pour défricher cette
terre dont ils pouvaient espérer être un jour les propriétaires. Une
nappe d’un vert tendre et lumineux s’étendait lentement sur les champs
autrefois poudreux. Les buissons desséchés et piquants cédaient la place
à de jeunes arbres qui, nourris par le suc d’une terre assoupie depuis
des milliers d’ans et constamment baignés par l’eau qui courait à leurs
pieds montaient prodigieusement en l’espace de quelques semaines.
Sur l’emplacement des cahutes d’argile séchée que la longue période de
solitude et de misère avait détruites, on élevait des édifices de
briques vastes et bas, avec un patio central, qui imitaient
l’architecture espagnole de la période colonisatrice.
L’ancien bar du _Gallego_ devenait un grand magasin avec de nombreuses
annexes où l’on vendait tout ce qui peut être utile ou agréable aux gens
que l’agriculture enrichit, où se traitaient toutes sortes d’affaires et
où s’effectuaient même les opérations de banque.
Le propriétaire avait gagné des millions en transformant ses champs
sablonneux en terres d’irrigation. Il avait enfin réalisé son rêve de
regagner l’Espagne en laissant à la tête du magasin un gérant espagnol,
intéressé à ses affaires.
--J’ai reçu hier une lettre de don Antonio, dit Robledo avec une
indulgente ironie. Il voudrait que nous allions le voir à Madrid. Il
veut nous faire admirer sa maison, ses automobiles et surtout ses hautes
relations. Il me raconte fièrement que les journaux parlent des dîners
qu’il donne. Il me dit aussi qu’on l’a décoré et qu’un de ces jours on
doit le présenter au Roi. Voilà un homme heureux.
Le souvenir de la Patrie lointaine assombrit le visage de Celinda.
--Elle pense à son père, dit Watson à son associé. On ne peut parler de
la Presa sans qu’elle s’attriste... Est-ce notre faute si le vieux n’a
pas voulu venir?
Robledo approuva et tenta de consoler Celinda. Don Carlos n’avait pas
voulu s’arracher à son _estancia_ malgré les plus pressantes prières. Il
ne tenait pas à revoir dans sa vieillesse cette Europe, où, jeune, il
avait fait tant de folies. Il voulait conserver intactes ses illusions
anciennes. Et puis il craignait de ne pas avoir tout le temps de jouir
des grandes transformations que sa propriété avait subies.
--Il ne me reste que quelques années, disait-il, pourquoi irais-je les
gaspiller en parcourant l’Europe, quand j’ai tant de choses à faire ici?
Celinda me donnera beaucoup de petits-enfants et je ne veux pas qu’ils
soient de pauvres diables.
Les canaux de Robledo avaient atteint les terres de l’_estancia_ et
transformé les pâturages maigres et brûlés en opulentes prairies de
luzerne constamment humides et verdoyantes. Son bétail engraissait et se
multipliait prodigieusement. Autrefois il lui fallait galoper longuement
avant de trouver çà et là un animal osseux aux longues cornes qui
cherchait à découvrir quelque plaque d’herbe isolée au milieu de la
plaine presque désertique. Aujourd’hui, les jeunes taureaux gras et
lustrés ployaient les pattes sous le poids de leur chair, et ruminaient
la luzerne succulente qu’ils tondaient autour d’eux sans besoin de se
déplacer.
En outre, don Carlos était considéré là comme le premier personnage et
pour lui c’était perdre son rang que de s’en aller vers ces pays de
_gringos_ où son histoire était inconnue et où nul ne lui prêterait
attention. Il espaçait même ses voyages à Buenos-Ayres; les amis de sa
jeunesse étaient morts et il y trouvait seulement leurs fils ou leurs
petits-fils, qui avaient presque oublié son nom. Au contraire tout le
monde à la Presa respectait en lui le plus grand propriétaire du pays.
On l’avait fait aussi juge municipal et les immigrants qui cultivaient
les parcelles de terrain reconnaissaient son autorité pleine de sagesse
en le consultant sur toutes leurs affaires et en acceptant sans
discussion ses sentences.
--Qu’irais-je faire à Paris?... J’y serais ridicule... Laissez-moi avec
mes pareils... Chaque bœuf à son pâturage.
Certes, il regrettait d’être séparé de ses petits-fils, mais la
séparation ne serait pas bien longue. Quand Celinda et son _gringo_ de
mari reviendraient, l’aîné aurait juste l’âge d’apprendre de son
grand-père comment tout vrai _criollo_ doit monter à cheval.
Pour le moment le petit garçon jouait avec Robledo, fort occupé
d’escalader ses genoux pour se laisser ensuite retomber sur le tapis.
--Carlitos, mon trésor, supplia la mère, laisse donc en paix l’oncle
Manuel.
Et elle ajouta pour répondre à ce que Robledo avait dit de son père.
--C’est vrai, il n’a pas voulu, mais cela ne m’empêche pas d’être
triste quand je pense qu’il pourrait être ici et voir tout ce que nous
voyons.
Une jeune dame élégamment vêtue s’approcha du groupe; c’était
l’institutrice française chargée de l’éducation de Carlitos. Elle venait
le chercher pour l’emmener au bois de Boulogne. La mère le couvrit de
tendres caresses sans réussir à calmer ses protestations d’enfant gâté.
--Je veux rester avec l’oncle Manuel!
Mais l’oncle Manuel avait besoin de sortir seul, il l’expliqua au jeune
tyran et s’excusa.
--Si tu obéis à ta maman et si tu vas au Bois avec la demoiselle, ce
soir quand tu te coucheras je te raconterai une longue, longue histoire!
Carlitos prit acte de la promesse et se laissa emmener par
l’institutrice sans se rebeller plus longtemps.
--Enfin le despote est parti, dit Robledo, feignant d’être fort heureux
de sa délivrance.
Celinda le remercia d’un sourire. L’Espagnol avait concentré sur
Carlitos tout le besoin d’aimer qu’éprouvent les célibataires au seuil
de la vieillesse. Il était très riche et le cours des années accroîtrait
encore sa richesse, à mesure que de nouvelles terres d’irrigation
seraient livrées à la culture. Quand on lui parlait de ses millions il
se tournait vers le fils de Celinda et l’appelait «mon prince héritier».
Il comptait léguer une partie de sa fortune à des neveux qu’il avait en
Espagne et qu’il connaissait à peine, mais la plus grande part irait à
Carlitos. Il aimait bien aussi les autres fils de Watson; mais celui-ci
était né pendant la dure époque des inquiétudes et des indécisions, au
moment où son œuvre était en péril, et c’est pourquoi il le préférait
comme on préfère les compagnons des jours mauvais.
--Qu’allez-vous faire ce soir? demanda Robledo à Celinda. Même programme
que les autres soirs, sans doute: visite générale chez les grands
couturiers de la rue de la Paix et des rues voisines?
Elle approuva de la tête, tandis que Watson riait.
--Quand vous lasserez-vous d’acheter des robes? continua l’Espagnol.
Vous ne craignez pas que vos bagages ne trouvent pas place sur le
transatlantique quand nous repartirons pour Buenos-Ayres?
Celinda s’excusa en faisant un retour vers sa lointaine patrie.
--Il faut que j’achète en prévision de l’avenir. Songez que là-bas dans
notre colonie on ne trouve aucune de ces choses qu’on rencontre aussi
facilement ici. Nous sommes des millionnaires du désert, nous en sommes
aux premiers jours de la création d’un monde. Nous sommes pour ainsi
dire des millionnaires sauvages...
Cette épithète les fit rire tous trois, puis ils demeurèrent songeurs.
Leurs yeux ne virent plus le hall où ils se trouvaient, ni la foule
élégante assise autour des tables voisines. Ils évoquaient l’ancien
campement de la Presa, qui s’appelait maintenant «Colonia Celinda» et
les champs arrosés, fertiles et riants que possédaient les deux
ingénieurs. Les arbres n’étaient pas très hauts car les plus âgés
n’avaient que neuf ans d’existence. Ils virent aussi la grande place de
la colonie, entourée d’édifices neufs et sur la place, don Carlos Rojas
que l’âge semblait avoir rapetissé, et dont le profil était chaque jour
plus maigre et plus aquilin; il avait en écoutant hommes et femmes l’air
autoritaire et bon des anciens patriarches.
Puis, tandis que Celinda pensait toujours à son père, les deux associés
repassèrent en esprit leur prospérité actuelle. Des centaines
d’agriculteurs venus de tous les pays d’Europe avaient acheté des
parcelles de ces terres irriguées pour y établir leurs vergers. Les
colons acquittaient par des versements échelonnés sur dix ans le prix
de ce sol auquel l’eau avait donné une valeur énorme. Chaque trimestre
entraient dans leurs bureaux des sommes considérables qui s’en allaient
dormir immobiles dans les banques.
Les canaux poussaient leurs tentacules à travers l’ancien bassin du Rio
Negro et transformaient chaque année des terres sablonneuses en champs
fertiles; de nouveaux émigrants étaient sans cesse attirés vers ce pays
et les recettes de la société s’en trouvaient doublées ou triplées. Cela
continuerait pendant des années et des années, jusqu’à ce qu’ils eussent
amoncelé un total invraisemblable de millions.
Robledo pensait avec mélancolie à l’étrange destin qu’aurait cette
énorme richesse. Elle était venue à lui alors qu’il était déjà vieux et
n’était plus tenté par des plaisirs qui trompaient en les amusant les
autres mortels. Les fils de Watson et de Celinda, archimillionnaires, ne
connaîtraient jamais ni l’esclavage du travail ni les angoisses de la
pauvreté; devenus des hommes ils iraient gaspiller à Paris une partie de
leur patrimoine princier et se feraient connaître par leurs prodigalités
et leurs qualités brillantes d’être inutiles et oisifs. L’insolence du
contraste amusait Robledo, ce laborieux qui avait subi dans son
existence tant de privations et de déceptions, et il acceptait avec un
souriant fatalisme cet aboutissement de ses efforts; il le trouvait
logique et bien d’accord avec l’ironie de l’existence.
Un autre contraste avait marqué la période où s’amassait sa richesse.
Tandis qu’il devenait millionnaire, de l’autre côté des mers, la moitié
du monde était livrée aux horreurs de la guerre. Au début, ce cataclysme
avait mis sa propre entreprise en péril. Les colons étrangers
abandonnaient les champs de l’Argentine pour aller servir leurs patries
respectives. Puis, ce moment de retour vers le nouveau monde s’arrêtait
et un reflux humain ramenait vers ses terres de nouveaux cultivateurs.
Beaucoup de ceux qu’il avait laissés en Europe douze ans auparavant à la
tête d’un capital énorme étaient pauvres maintenant ou avaient disparu.
Par contre, lui, qui cherchait fortune et qui n’était qu’un colon
ignorant de l’avenir se sentait comme écrasé par l’excès de sa
prospérité. Il se trouvait semblable aux animaux de don Carlos Rojas,
qui, gavés de nourriture, demeuraient accroupis dans la luzerne et
regardaient sans appétit la riche pâture qui les entourait.
Watson et Celinda étaient jeunes; ils avaient des illusions et des
désirs; ils savaient employer leur argent. Elle mordait aux délices de
la vie luxueuse; son mari connaissait la plus grande joie des amoureux:
plein d’une orgueilleuse satisfaction, il offrait à Celinda tout ce
qu’elle pouvait désirer; mais lui... Il ne goûtait même pas l’innocente
paresse qui donne à la vieillesse quelque douceur. La richesse l’avait
comblé trop tard, et le temps lui avait manqué pour apprendre à être
riche.
Pendant la plus grande partie de son existence il avait vécu simplement
et sans confort; le confort ne lui était plus nécessaire maintenant.
Devant la porte de l’hôtel une luxueuse automobile attendait dès les
premières heures du matin Celinda l’ancienne amazone et son mari. Ils ne
pouvaient vivre sans ce véhicule; on eût dit qu’ils en disposaient
depuis leur naissance. Ah! la jeunesse! comme elle s’adapte
merveilleusement à tout ce qui est richesse ou plaisir!
L’Espagnol ne pensait que dans les cas urgents à prendre une automobile
de louage. Il aimait mieux marcher à pied ou employer les moyens de
locomotion des gens peu fortunés.
--Ce n’est pas avarice, disait Celinda à son mari, en parlant de
Robledo qu’elle observait avec sa finesse de femme; il n’y pense pas et
n’éprouve pas de besoin.
La voix de la jeune femme ramena les deux ingénieurs à la réalité.
--Et vous, don Manuel, que comptez-vous faire ce soir? Accompagnez-moi
dans ma visite chez les couturiers et vous aurez le droit de parler de
la frivolité des femmes.
Robledo n’accepta pas cette proposition.
--Je dois aller voir un ancien condisciple qui m’a demandé de l’aider
dans une affaire. Le pauvre diable n’a pas fait fortune.
C’était un ingénieur qui pendant la guerre avait dirigé une fabrique de
munitions. L’usine était maintenant fermée et son propriétaire n’en
avait que faire, ayant réuni en quatre ans une grosse fortune.
L’ingénieur recherchait sans succès un bailleur de fonds pour la
transformer à son compte en fabrique de machines agricoles.
--Il habite derrière Montmartre, continua Robledo; il est chargé de
famille et je vais tâcher de l’aider à s’en tirer en lui prêtant
quelques douzaines de milliers de _pesos_, ce qui représente ici près
d’un million de francs. Il veut me montrer chez lui les plans d’une
machine à labourer dont il est l’inventeur.
Tous trois se levèrent et sortirent du hall. En sortant de l’hôtel, les
deux époux montèrent dans une élégante automobile. L’Espagnol préféra
marcher à pied jusqu’à la place de l’Etoile où il avait décidé de
prendre simplement le Métro.
C’était une après-midi de printemps, l’air était doux et le ciel doré.
Robledo marchait avec la vivacité d’un jeune homme. Soudain passa dans
sa mémoire l’image de son malheureux camarade Torrebianca. Il n’y avait
là rien que de très naturel. Depuis son retour en Europe, le souvenir
de Frédéric et de sa femme l’assaillait fréquemment car il avait vécu
avec eux tout au long de son dernier séjour à Paris; c’est de Paris
aussi qu’ils étaient partis ensemble pour l’Amérique. De plus cet
ingénieur pauvre à qui il allait rendre visite lui rappelait son ancien
compagnon d’études.
Pendant les douze dernières années qu’il avait passées sur les bords du
Rio Negro, l’image de Torrebianca était restée vivante dans sa mémoire.
Une vie de travail monotone où les incidents sont rares conserve
entières les fortes impressions que ne viennent pas effacer les
impressions nouvelles.
Souvent pendant ses longues heures de solitude pensive il s’était
demandé quelle fin avait dû avoir Hélène.
Son influence néfaste s’était fait trop longtemps sentir dans ce coin
perdu de la terre pour qu’on pût l’oublier facilement. Les plus anciens
habitants de la Presa, ceux qui étaient restés fidèles à leur glèbe, et
qui n’avaient pas voulu abandonner le village en ruines avaient même
transmis aux nouveaux colons de la «Colonie Celinda» la mémoire d’une
femme venue de l’autre côté de l’Océan et dont la beauté au pouvoir
funeste avait semé la ruine et la mort.
Ceux qui n’avaient pu la connaître se la représentaient comme une espèce
de sorcière, l’appelaient la «face peinte» et lui attribuaient toutes
sortes de méfaits extraordinaires. Ils affirmaient même qu’elle
surgissait aux points les plus solitaires du fleuve comme un fantôme à
la beauté fatale, et qu’on la voyait se peigner les cheveux ou se
peindre le visage; cette apparition portait malheur à ceux qui
l’apercevaient et leur annonçait une mort prochaine.
Robledo essaya, au cours de divers séjours à Buenos-Ayres, d’obtenir
quelques renseignements sur ce Moreno qui s’était enfui avec Hélène.
Il n’eut jamais de nouvelles certaines. Tous deux s’étaient perdus en
Europe comme dans une mer qui se fût refermée sur leur tête en les
engloutissant à jamais.
«Elle doit être morte, finissait par dire l’Espagnol. Elle est
certainement morte. Une femme pareille ne saurait vivre longtemps.»
Et pendant quelques mois il cessait de penser à elle, puis des allusions
lancées par quelque habitant primitif de la colonie venaient ranimer ses
souvenirs.
Quand il descendit les marches de la station située près de l’Arc de
Triomphe, il avait oublié complètement son compagnon et sa redoutable
épouse. Il se sentit enveloppé et entraîné par le flot humain qui
s’enfonçait dans les profondeurs du Métro et le train souterrain
l’emporta à l’autre bout de Paris.
Il passa plus de deux heures chez son ami l’inventeur qui habitait un
petit logement dans une rue donnant sur les boulevards extérieurs et, à
la nuit tombante, il se retrouva à pied, marchant par le boulevard
Rochechouart vers la place Pigalle.
Il se trouvait en pays presque inconnu.
Les excursions qu’il avait faites à Montmartre, pour accompagner des
Sud-Américains avides de connaître les délices puériles et frelatées des
restaurants nocturnes, ne l’avaient jamais conduit au delà de cette
place. D’ailleurs, ce coin de Paris offre la nuit un spectacle trompeur
qui fait contraste avec l’aspect médiocre qu’il présente pendant le
jour.
Un public d’allure banale et vulgaire fréquentait le boulevard qu’il
suivait.
Le soir tombait et peu à peu on voyait augmenter le nombre de ces femmes
aux atours fallacieux qui attendent le crépuscule et sa lumière
incertaine pour se lancer à la chasse de l’homme et de leur pain.
Robledo les croisait sans paraître remarquer leurs œillades enflammées
ni entendre les compliments qu’elles adressaient à sa belle mine.
«Pauvres femmes! Quels mensonges elles sont obligées de me dire pour
pouvoir manger.»
Soudain son attention fut attirée par une de ces femmes. Elle était
semblable aux autres et comme les autres elle le regardait avidement de
ses yeux provocants. Mais... ces yeux!... où avait-il vu ces yeux?...
Elle était habillée avec une élégance misérable. Sa robe, vieille et
déteinte, avait été très belle quelques années auparavant et, vue d’un
peu loin, elle pouvait tromper encore les gens distraits. Elle avait
conservé une certaine sveltesse et comme elle était grande, sa
silhouette pouvait faire oublier un moment les ravages que la misère et
le temps avaient exercés sur elle.
En voyant Robledo s’arrêter un instant pour l’examiner plus
attentivement, elle sourit avec une joie sincère. C’était une bonne
rencontre; la meilleure de la soirée. Ce monsieur avait l’aspect du
riche étranger qui erre sans but dans un quartier excentrique où il ne
reviendra jamais. Il fallait profiter de l’occasion.
Cependant, Robledo demeurait immobile et la regardait, le front plissé
par un effort mental.
«Quelle est cette femme?... Où diable l’ai-je vue?»
Elle s’était arrêtée aussi et, tournant la tête pour lui sourire, elle
l’invitait du geste à le suivre.
Sur le visage de l’ingénieur le doute et la surprise se reflétèrent tour
à tour.
«Quoi, ce serait?... Et moi qui la croyais morte depuis des années! Non,
c’est impossible. J’ai pensé à elle ce soir et c’est cela qui me
trouble... Ce serait là un hasard par trop extraordinaire!...»
Il continua de l’examiner de loin et crut bien reconnaître certains
traits de cette physionomie flétrie, mais il demeurait indécis car
d’autres traits lui étaient inconnus. Pourtant, les yeux! ces yeux!
La femme sourit encore et lui fit, sans parler, un nouveau signe de tête
pour l’inviter à la suivre. Poussé par la curiosité, Robledo accepta
d’un geste involontaire et elle se remit à marcher. Elle n’avança que de
quelques pas et s’arrêta devant la porte grillée d’un bar d’aspect
sordide dont les vitres étaient masquées par d’épais rideaux. Elle
cligna de l’œil et, poussant le panneau, elle disparut à l’intérieur du
crasseux établissement.
L’Espagnol hésita. La pensée d’aller rejoindre cette femme lui répugnait
et cependant sa curiosité l’entraînait. Il sentit que s’il s’éloignait
sans lui parler il subirait toujours cette torturante incertitude et
regretterait jusqu’à la fin de sa vie d’avoir négligé une occasion
d’apprendre si Hélène vivait encore ou si elle était morte.
Il eut peur de cette anxiété future et, décidé à agir, il ouvrit presque
violemment la porte du bar.
Il aperçut six tables, un divan de toile cirée orné de fleurs le long du
mur, des miroirs troubles et un comptoir derrière lequel on voyait des
bouteilles sur des étagères. Une femme assez vieille, grosse comme un
pachyderme, aux yeux noircis, à la face mouchetée de boutons et de
croûtes, occupait le comptoir.
Robledo évoqua les souvenirs de ses jeunes ans passés à Paris et
reconnut le petit établissement fréquenté par des femmes qui n’ont
d’autres moyens d’existence que l’étreinte charnelle mais qui tiennent à
conserver un certain air d’indépendance tout en acceptant les conseils
et l’entremise de la patronne.
Un garçon d’aspect efféminé servait les clientes. Elles étaient deux
pour le moment: d’abord une toute jeune femme au visage exsangue et
transparent au point qu’on croyait distinguer les creux et les arêtes
des os de sa face. Une toux convulsive la secouait et entre deux quintes
elle portait à sa bouche une cigarette. A une autre table il vit une
femme âgée et d’aspect horrible qui, peut-être, avait été belle dans sa
jeunesse. Elle avait aussi cette sveltesse hardie de la femme que
Robledo avait suivie, mais sa robe et son visage révélaient une misère
plus profonde. Elle buvait à lentes gorgées le contenu d’un grand verre,
puis se renversait sur le divan et fermait les yeux, ivre déjà.
L’ingénieur se rendit compte en entrant que la femme était allée
s’asseoir au fond de l’établissement, loin du comptoir et des autres
clientes. Son arrivée provoqua une certaine émotion. La patronne
l’accueillit avec un sourire qu’une obséquiosité exagérée rendait
répugnant. La fillette phtisique lui lança un regard qui voulait être
amoureux mais que Robledo compara à ceux des mendiants qui implorent
l’aumône. La femme ivre sourit et laissa voir qu’il lui manquait
plusieurs dents. Puis elle cligna de l’œil avec impudeur pour l’inviter,
mais voyant que l’homme regardait ailleurs elle haussa les épaules et
reprit son somme.
Le nouveau venu s’assit à une table en face de la femme qui l’avait
précédé et put la contempler plus attentivement que dans la rue. Il se
rendit compte que l’accoutrement de cette vagabonde n’était qu’un
grossier trompe-l’œil et il eut presque un sourire de pitié.
D’un peu loin elle apparaissait vêtue pauvrement, mais avec une certaine
prétention qui pouvait leurrer des hommes simples ou imaginatifs,
toujours prêts à trouver élégante la femme qui les remarque. De près,
elle était grotesque. Son chapeau aux ailes majestueuses était rongé aux
bords et les plumes en étaient brisées. Il aperçut ses pieds sous la
table; comme sa jupe était remontée au moment où elle s’était assise, il
put compter les trous et les reprises de ses bas. Un de ses souliers
laissait voir sa semelle trouée par un long usage; la place de chaque
doigt était marquée par une échancrure ronde. Le rouge et la pâte
blanche dont était enduit le visage de cette femme ne parvenaient pas à
cacher les rides de l’âge et les traces qu’avait laissées là une vie
orageuse. Mais ces yeux!
Robledo était de plus en plus convaincu qu’il avait devant lui Hélène.
Tous deux se regardèrent fixement. Puis elle demanda d’un geste si elle
pouvait s’approcher et s’assit enfin à sa table.
--J’ai cru préférable d’entrer ici pour que nous puissions parler.
Souvent les hommes n’aiment pas qu’on les voie dans la rue avec une
femme. La plupart sont mariés. Vous l’êtes peut-être aussi, comme les
autres.
La voix était rauque et ne ressemblait pas à celle qu’il avait entendue
douze ans auparavant; et cependant sa conviction s’affermissait. «C’est
elle, pensa-t-il. Le doute n’est plus possible.»
La femme continua de parler.
--Je me trompe peut-être. Vous devez être célibataire. Je ne vois pas
votre alliance.
Et elle regardait en souriant les mains que l’Espagnol avait posées sur
la table. Mais une chose semblait la préoccuper beaucoup plus que l’état
civil du monsieur qui l’avait suivie. Elle tourna la tête avec anxiété
vers le comptoir où le garçon attendait qu’elle l’appelât.
--Puis-je prendre quelque chose, demanda-t-elle. Je vous avertis que le
whisky qu’on boit ici est admirable. On n’en trouve pas de meilleur dans
tout Paris.
Voyant que Robledo approuvait d’un mouvement de tête, le garçon
s’approcha et, sans besoin de demander ce que désirait la cliente, il
apporta de sa propre initiative une bouteille de whisky et deux verres
qu’il emplit. Il s’éloigna ensuite non sans avoir lancé à Robledo un
regard et un sourire qui rappelaient ceux de la patronne de
l’établissement.
La femme but avidement son verre et, voyant que l’autre ne touchait pas
au sien, elle le regarda d’un air suppliant.
--Avant la guerre le whisky était très bon marché, mais maintenant! Il
n’y a que les rois et les millionnaires qui peuvent en boire. Vous
permettez?
Robledo lui fit signe qu’il lui abandonnait sa part et elle se hâta de
profiter de la permission.
La liqueur sembla dissiper une sorte d’engourdissement mental qu’on
devinait à la lenteur de ses paroles, rendit un nouvel éclat à ses yeux
et une agilité plus grande à sa langue. Elle cessa de parler français et
lui demanda en espagnol:
--D’où êtes-vous? J’ai compris à votre accent que vous étiez
Américain... Américain du Sud. De Buenos-Ayres, peut-être?
Robledo secoua la tête et, sans perdre son sérieux, il lança un
mensonge.
--Je suis Mexicain.
--Je connais peu votre pays. Je me suis arrêtée quelques jours seulement
à Vera-Cruz entre deux paquebots. Je connais bien l’Argentine; j’y ai
vécu il y a bien longtemps... Où n’ai-je pas été? Il n’y a pas de langue
que je ne parle. Les messieurs m’apprécient pour cela et beaucoup de mes
amies m’envient.
Robledo la regardait fixement. C’était Hélène, il n’en pouvait douter.
Et cependant plus rien en elle ne rappelait la femme qu’il avait connue
autrefois. Les douze dernières années avaient pesé sur elle plus
lourdement que toute une existence banale et calme et avaient précipité
sa décadence.
S’il l’avait reconnue, c’était que depuis des années il vivait dans la
même solitude monotone et que rien n’avait troublé sa mémoire du passé.
Par contre elle avait tant vécu, elle avait tant connu d’hommes, qu’elle
ne pouvait se souvenir de l’Espagnol. D’ailleurs, l’ingénieur aussi
avait changé de visage en vieillissant.
Cependant, par une sorte d’instinct professionnel, elle sentit que cet
homme l’avait déjà approchée. Ses sens de femme de proie et de femelle
poursuivie, obligée de se défendre et de vivre en perpétuelle alerte,
semblèrent lui venir en aide.
--Je crois bien, dit-elle, que nous nous sommes déjà vus, mais j’ai beau
chercher, je ne puis me rappeler à quel endroit. J’ai parcouru tant de
pays!... J’ai connu tant d’hommes.