Robledo, le regard sévère, lui demanda avec brusquerie:
--Comment vous appelez-vous?
Les yeux fixés sur le whisky, elle pensait à autre chose et elle
répondit distraitement:
--Je m’appelle Blanche, d’autres m’appellent «la marquise». Me
permettez-vous de prendre encore un verre?... Tout à l’heure, chez moi,
nous n’aurons pas de bouteille pareille. Je suppose que nous irons chez
moi... C’est tout près... Cependant, si vous préférez l’hôtel...
Le regard impassible de l’homme lui parut une approbation et elle se
hâta de se verser un troisième verre, qu’elle dégusta en le soulevant
dans sa main tremblante. Robledo l’interrompit en disant d’une voix
lente:
--Vous vous appelez Hélène et si on vous appelle «la marquise» c’est
parce que quelqu’un vous a connue mariée à un marquis italien.
La surprise de la femme fut telle qu’elle écarta ses lèvres de la
liqueur et regarda Robledo avec des yeux démesurément ouverts.
--Dès que vous avez commencé de parler, j’ai senti que vous me
connaissiez.
Machinalement elle posa le verre sur la table.
Puis, regrettant son geste, elle le reprit et le vida d’un trait.
--Mais vous, qui êtes-vous?... Qui es-tu?... Qui es-tu donc?
En formulant la première question elle s’était approchée de Robledo, qui
se rejeta en arrière pour éviter son contact. Elle répéta sa demande en
portant ses mains à ses tempes comme si elle faisait un douloureux
effort de mémoire. Elle dit enfin, découragée:
--Tant d’hommes ont passé dans ma vie!
Ses yeux reflétèrent une inquiétude, puis la crainte, et à son tour elle
se rejeta en arrière, comme une bête effrayée. Elle semblait avoir pris
peur de l’homme assis en face d’elle.
--Oui, je vous reconnais, murmura-t-elle. Oui, c’est bien vous; vous
avez changé, mais c’est bien vous. Je ne vous aurais jamais reconnu si
vous n’aviez pas rappelé le passé.
Elle parut retrouver sa volonté et son énergie, et elle regarda
longuement son compagnon, sans ressentir de crainte.
Puis elle ajouta d’une voix farouche:
--Il aurait mieux valu ne jamais nous revoir.
Tous deux demeurèrent longtemps muets. Hélène semblait avoir oublié la
bouteille que ses doigts continuaient machinalement à caresser. La
curiosité de l’Espagnol rompit ce silence.
--Qu’est devenu Moreno?
Elle l’écouta d’un air étonné et parut ne pas le comprendre.
On devinait à ses yeux qu’elle accomplissait un effort de pensée qui la
troublait toute.
«Moreno? Qui était donc ce Moreno? Elle avait connu tant d’hommes!»
Elle se versa un autre verre comme si le whisky eût été son remède et
but avidement; alors un sourire éclaira vaguement ses traits.
--Je sais maintenant de qui vous parlez... Moreno; c’était un pauvre
homme, un égaré. Je ne sais rien de lui.
Robledo la pressa de questions, mais Hélène ne put retrouver dans sa
mémoire une image claire et arrêtée du disparu.
--Je crois qu’il est mort. Il est parti dans son pays et il a dû mourir
là-bas. Vous dites qu’il n’est jamais revenu?... Alors, il est sans
doute mort ici. Peut-être s’est-il tué? Je ne sais plus... S’il fallait
que je me rappelle l’histoire de tous les hommes que j’ai connus, je
serais folle depuis longtemps! Elles ne tiendraient pas dans ma tête.
Robledo continua sa rigoureuse enquête.
--Et la fille de Pirovani?
Elle porta une autre fois ses mains à ses tempes et plongea ses doigts
dans les fausses boucles de sa toison outrageusement blonde. En même
temps une moue convulsive, qui trahissait le violent travail de son
esprit, sépara un moment les deux rangées de ses dents, d’une blancheur
également outrageuse.
--Pirovani?... Ah! oui. Cet Italien qui vivait à Rio Negro et que Moreno
a volé... Je ne sais pas; je crois que nous n’avons plus jamais parlé de
sa fille. Moreno dépensait sans compter et je lui apprenais les plaisirs
de la vie. Pauvre fou!
Elle se tut et s’affaissa sur son siège, la tête basse. Elle semblait
maintenant plus petite. Quand elle levait les yeux, elle rencontrait le
regard sévère de l’Espagnol; elle les baissait encore et les fixait sur
la bouteille.
Ils avaient à nouveau cessé de parler. Robledo songeait: «Et dire que
c’est pour cette loque que deux hommes se sont tués, que tant de femmes
ont pleuré et que j’ai souffert d’horribles angoisses!»
Hélène parut deviner sa pensée et dit humblement:
--Vous ne savez pas combien ces dernières années furent terribles pour
moi... La guerre venue, on s’est acharné à me poursuivre; on m’a
interdit de vivre à Paris. On me soupçonnait, on me prenait pour une
espionne, pour une Allemande, car chacun m’attribuait une nationalité
différente. J’ai parcouru l’Italie, et bien d’autres pays. Je suis même
allée dans votre patrie; car vous êtes bien Espagnol? Ne vous étonnez
pas de ma question, je ne sais plus me rappeler tant de choses!... En
rentrant à Paris, je n’ai retrouvé aucune des personnes de mon temps,
absolument aucune. Le monde d’avant la guerre était un autre monde. Tous
ceux que j’ai connus sont morts ou sont partis bien loin. Parfois il me
semble que je suis tombée dans une autre planète. Quelle solitude!
Elle semblait accablée sous ce monde nouveau, qu’elle ne pouvait
comprendre.
--Je trouve enfin sur ma route un homme qui me rappelle ma vie
d’autrefois... et il faut que ce soit vous! Il aurait mieux valu ne
jamais nous revoir!
Puis elle ajouta comme pour elle-même:
--Cette rencontre va me faire penser à bien des choses que ma mémoire
n’aurait plus retrouvées... Pourquoi êtes-vous revenu de si loin?
Pourquoi avez-vous eu l’idée de vous promener dans cette partie de
Montmartre où les étrangers riches ne passent jamais? Oh! le hasard
maudit!
Soudain elle se dressa, un éclair bleu dans les pupilles.
--Laissez-moi boire. Comme je vous serais reconnaissante si vous
m’offriez la bouteille entière! Il me la faut après cette maudite
rencontre qui va ressusciter tant de choses... J’aime la vie par-dessus
tout. Je ne crains ni les malheurs ni la misère pourvu que je continue à
vivre... Mais j’ai peur des souvenirs et le whisky les tue ou les
déguise en pensées agréables. Laissez-moi boire... ne dites pas non.
Comme Robledo gardait le silence, Hélène saisit la bouteille et remplit
son verre qu’elle vida avec une lenteur voluptueuse. Tout en buvant elle
indiqua de l’œil la triste fillette qui continuait à fumer et à tousser.
--Celle-là suit la mode d’aujourd’hui: morphine, cocaïne et cætera...
Moi je reste de mon temps, de la vieille époque. Ces drogues me rendent
malade. Je ne crois qu’aux moyens classiques.
Et elle caressa d’une main amoureuse les contours de la bouteille. Une
clarté étrange, que la liqueur rendait de plus en plus intense,
apparaissait sur son visage. Maintenant que le whisky était à elle, elle
désirait être seule pour le déguster à loisir.
--Partez, dit-elle à Robledo, et oubliez-moi. Si vous voulez me donner
quelque chose, je vous remercierai; si vous ne me donnez rien je me
contenterai de la bouteille, c’est un cadeau de prince... Partez,
Robledo, votre place n’est pas ici.
Mais il ne bougeait pas; il voulait ranimer sa mémoire et sonder encore
son passé mystérieux.
--Et Canterac?... Avez-vous jamais rencontré le capitaine Canterac?
Ce nom semblait pour elle plus lointain encore que les autres.
Robledo lui rappela, pour l’aider, le parc artificiel improvisé en son
honneur sur les bords du Rio Negro.
--Oui, cette fête avait du chic. D’autres hommes ont fait pour moi des
choses plus coûteuses, mais cela, c’était original!... Pauvre capitaine!
Je l’ai rencontré souvent depuis; je crois qu’il est maintenant général.
Comment dites-vous qu’il se nommait?
Et elle continua d’évoquer des souvenirs; mais l’Espagnol se rendit
compte qu’elle confondait Canterac avec un autre officier de ses amis et
fondait en une seule personne deux hommes qu’elle avait connus à des
moments distincts de sa vie.
Robledo était sûr que Canterac était mort. Quand la guerre avait éclaté
il errait dans les républiques du Pacifique et changeait souvent de
métier, passant des salpêtrières du Chili aux mines de la Bolivie et du
Pérou. Il était rentré en France pour rejoindre l’armée et il était mort
à Verdun comme tant d’autres héros obscurs. Mais cette femme, qui avait
si affreusement troublé sa vie, n’avait même pas gardé de lui une image
précise. Elle avait oublié son nom, quand Robledo le répéta.
Pourtant les questions renouvelées de l’Espagnol allèrent fouiller dans
sa mémoire et la torpeur finit par céder; alors les souvenirs
l’assaillirent en foule. Ce fut elle qui demanda soudain:
--Comment s’appelait ce jeune Américain, votre associé?... Je crois que
c’est le seul homme qui m’ait un peu intéressée parmi tous ceux qui me
poursuivaient... Peut-être l’ai-je aimé, justement parce qu’il ne m’a
jamais désirée vraiment. Je me suis quelquefois souvenue de lui... de
loin en loin... il s’est marié?
Robledo fit un signe affirmatif et elle continua:
--Ne me parlez plus. Quand je vous regarde, il me semble que les années
écoulées défilent à rebours devant moi et peu à peu je me rappelle
tout... Ce jeune homme s’appelait Richard; sans doute a-t-il épousé
cette fille de la Pampa à qui on avait donné le nom d’une fleur.
Ces souvenirs, les seuls à surgir distincts et vivaces dans sa mémoire,
lui faisaient goûter l’amère tristesse qu’inspire aux déchus le bonheur
d’autrui.
Elle se contempla avec une pitié méprisante comme si elle se voyait pour
la première fois. Elle s’était crue le centre de l’univers; maintenant
elle avait roulé jusqu’aux bas-fonds et elle pressentait de nouveaux
abîmes où elle tomberait encore, car le malheur n’a jamais de fin.
D’autres pouvaient évoquer leur passé avec une douce mélancolie. C’était
pour eux un plaisir comparable à celui que nous donne une tendre musique
ancienne, ou le parfum d’un bouquet de fleurs fanées.
Ses souvenirs à elle mordaient comme des loups furieux et la
poursuivraient jusqu’à la mort. C’est pour cela qu’elle avait besoin de
vivre dans une inconscience de bête et d’assassiner chaque jour ses
pensées avec de l’alcool.
Elle voulut exprimer tout son désespoir et, montrant l’autre femme qui,
à moitié ivre, sommeillait sur le divan:
--Voilà comme je serai, bientôt.
Sur son visage parut passer l’ombre de la dernière heure, et, baissant
les yeux, elle ajouta:
--Et puis, la mort.
Robledo demeura silencieux. Il avait sorti en cachette son portefeuille
d’une poche intérieure et il comptait des papiers sous la table. Elle
continuait à parler dans un murmure sans se rendre compte qu’elle
dévoilait ses pensées les plus intimes.
--Peut-être alors un journaliste consacrera-t-il quelques lignes à celle
qu’on appelait «la marquise» et peut-être dans le monde quelques
douzaines de personnes se souviendront-elles de moi. Et encore!...
Peut-être resterai-je pour toujours au fond du fleuve. Mais, aurai-je ce
courage?
Robledo chercha sa main sous la table et lui remit un rouleau de petits
papiers.
--Je ne devrais pas le prendre, dit la femme; je n’accepte d’argent que
des gens qui ne me connaissent pas.
Mais elle cacha dans sa poitrine les billets de banque. Ses yeux soudain
joyeux démentaient les paroles qu’elle avait prononcées sur un ton de
dignité résignée pour s’excuser d’accepter le don.
Robledo la regardait maintenant avec pitié. Pauvre «Belle Hélène»! Elle
était passée dans la vie comme passent sur les mers australes les grands
albatros, qui, fiers de la force de leurs ailes blanches, s’abattent
avec une voracité implacable sur la proie découverte au milieu des
vagues et qui croient que tout dans le monde a été créé pour leur servir
de pâture. Aigle de l’Atlantique majestueux et farouche, elle avait eu
le parfum salin de l’immensité et la chair dure des êtres forts. Mais
les années en passant avaient dissipé l’illusion orgueilleuse de la
jeunesse, prompte à se croire immortelle, et maintenant le fier oiseau
de l’azur infini était forcé de chercher son aliment parmi les débris
que l’Océan crache sur la côte. Quand le froid et les ténèbres le
poussaient, cet aigle, vers la lumière, ses ailes défaillantes venaient
heurter les vitres gardiennes du feu. Il courait à la fenêtre où
semblait briller la flamme hospitalière du foyer, et il se cognait à la
lanterne du phare, insensible et dure comme un mur afin d’affronter la
rage des tempêtes.
Un jour, un de ces heurts lui briserait à jamais les ailes et l’océan de
la vie engloutirait son corps comme il avait précédemment, avec la même
indifférence, happé toutes les victimes de l’oiseau de proie.
Et, entraîné par son image, Robledo se vit lui-même, ainsi que ses amis,
sous une forme animale. Ils étaient des bœufs bien nourris, calmes et
bons comme les bêtes grasses qui paissaient dans les champs humides et
fertiles de leur colonie. Ils avaient les solides vertus de ceux qui
voient leur existence assurée, à l’abri de tout risque, et qui n’ont pas
besoin pour vivre de faire le malheur des autres... Ils continueraient à
vivre ainsi, tranquilles, privés de joies violentes, mais exempts de
douleurs, jusqu’à leur dernière heure.
Qui avait le mieux vécu sa vie? Etait-ce cette femme à la biographie
fabuleuse qui ne pouvait exactement se rappeler son origine ni ses
aventures comme si son cerveau humain eût été incapable de contenir son
histoire aussi vaste qu’un monde? ou bien eux, qui ruminaient
honnêtement leur bonheur après avoir fini leur tâche sur la terre?
Il n’eut pas le loisir de réfléchir plus longtemps. Le garçon du bar,
qu’un individu venait d’appeler, était sorti dans la rue. Il rentra,
l’air inquiet, et dit quelques mots à voix basse à la patronne.
--Envolez-vous, mes colombes! cria de son comptoir la mégère en
s’adressant aux deux clientes les plus proches.
Elle expliqua que la police était en train de faire une rafle de femmes
dans le quartier et qu’elle viendrait peut-être visiter son
établissement. Un ami fidèle venait de l’avertir.
La fillette phtisique jeta sa cigarette et s’enfuit. Elle tremblait de
peur et sa toux en devenait plus effrayante encore. La femme ivre ouvrit
les yeux pour regarder autour d’elle et les referma en murmurant:
--Qu’ils viennent! Au violon on dort aussi bien qu’ici.
Hélène se hâta de fuir. Elle avait peur; cependant, elle prit soin de
gagner la porte avec une certaine dignité, parce qu’un homme était
derrière elle. Elle ne voulait pas qu’on la confondît avec les autres.
Demeuré seul, l’Espagnol tendit un billet au garçon pour payer la
bouteille et sortit sans attendre la monnaie. Une fois sur le boulevard
il regarda vainement de tous côtés. Hélène avait disparu.
Il ne la reverrait plus. Quand elle mourrait, il ne recevrait pas la
nouvelle de sa mort. Jusqu’à la fin de ses jours il ne saurait jamais de
façon certaine si l’autre vivait encore. Mais, après l’avoir rencontrée,
il devinait quelle serait sa fin. Elle était de celles qui quittent la
vie tragiquement, mais sans fracas, sans que leur nom soit prononcé, car
elles ont survécu des années durant à leur histoire morte.
--Et c’est là cette Hélène, se dit-il, qui, semblable à celle dont parle
le vieux poète, a déchaîné la guerre entre les hommes dans un coin de la
terre.
Indécis, il se demandait encore si cette femme avait été vraiment
mauvaise et pleinement responsable de sa perversité... Dans sa quête
avide des plaisirs de la vie avait-elle marché, inconsciente, sans voir
ce qu’elle écrasait sous ses pieds?
Tout en cherchant une voiture il conclut:
«Il aurait mieux valu pour elle qu’elle fût morte douze ans plus tôt...
Pourquoi vit-elle encore?»
Il sourit avec tristesse en pensant à la relativité dès valeurs
humaines; comme l’importance d’un être dépendait du milieu où il était
jeté!
«Cette loque a été semblable à l’héroïne d’Homère dans un pays à demi
sauvage où on connaît très peu de femmes! Que diraient maintenant ceux
qui ont fait tant de folies pour elle, s’ils la voyaient telle que je
viens de la voir?»
Quand il arriva à l’hôtel, Watson et sa femme venaient de rentrer de
leur promenade.
Deux domestiques portaient derrière Celinda d’énormes paquets: les
achats de l’après-midi.
Watson regarda sa montre avec impatience.
--Il est près de sept heures et nous devons nous habiller et dîner avant
d’aller à l’Opéra... Quand les femmes se mettent à acheter des robes et
des chapeaux, elles n’en finissent plus.
Avec des mines gracieuses, Celinda calma l’indignation qu’affectait son
mari. Elle l’embrassa à la fin. Puis elle entra dans la pièce voisine
pour changer de robe.
Watson demanda à Robledo s’il comptait les accompagner à l’Opéra.
--Non; je me fais vieux et je n’ai pas envie de mettre un habit et des
gants blancs pour aller entendre de la musique. J’aime mieux rester à
l’hôtel. J’assisterai au coucher de Carlitos... Je lui ai promis une
histoire.
Une indécision lui causait une gêne intérieure. Devait-il raconter à
Celinda et à son mari sa rencontre de l’après-midi? N’était-il pas plus
prudent d’en parler seulement à Watson?
Dans leurs conversations ils avaient rarement fait mention de la femme
de Torrebianca. Celinda, ordinairement si heureuse et si gaie, fronçait
le sourcil d’un air hostile quand on prononçait devant elle le nom de la
marquise.
Peut-être éprouverait-elle une joie cruelle en apprenant dans quelle
abjection l’autre était tombée? Mais Robledo repoussa cette supposition.
Celinda, en plein bonheur, eût répugné à se venger et son récit ne
ferait que réveiller la tristesse de souvenirs mauvais.
«Pourquoi ressusciter le passé?... Que la vie continue!»
Et il ne songea plus qu’à imaginer, pour la conter à son prince
héritier, une merveilleuse histoire.