Pour Watson, les faits se succédèrent avec la rapidité vertigineuse et
l’illogisme des tableaux d’un cauchemar qui se déroule par delà le temps
et l’espace.
Il entendit des coups de feu; puis des cavaliers passèrent devant lui
ventre à terre tandis que d’autres s’arrêtaient net et faisaient feu sur
les deux andins. En vain _Piola_ criait en levant les bras.
--Ne tirez pas, frères, nous sommes des gens pacifiques et nous nous
rendons!
Les nouveaux venus ne voulaient rien entendre et continuaient à
décharger leurs carabines sans obéir aux ordres de Robledo.
Le camarade de _Piola_, blessé, tomba et l’autre jugea bon de sauter à
terre et de se mettre à l’abri derrière son cheval.
Bientôt le groupe entier des gens de la Presa se trouva réuni sur
l’esplanade du _rancho_. Watson ne fit pas attention aux exclamations de
Robledo qui s’étonnait de le trouver là, ni aux saluts du commissaire.
Tous deux l’oublièrent à leur tour pour marcher vers _Piola_ et le
sommer, le revolver sur la poitrine, de leur dire où était Celinda.
Quelques hommes de la troupe mirent pied à terre pour examiner
l’individu qui venait d’être blessé et celui que don Carlos avait
abattu.
L’attention du jeune homme fut attirée enfin par la vue de son propre
cheval sur lequel le petit _Cachafaz_ se dressait d’un air important, en
montrant les trois vaincus d’un doigt accusateur.
--Voilà les brigands qui ont enlevé ma petite patronne. Je les ai vus,
moi...
Mais il n’eut pas le loisir de continuer car il se sentit pris par la
taille et, brusquement dépourvu de sa dignité de cavalier, il se
retrouva à terre.
Richard domptant la douleur qu’un tel mouvement causait à son épaule
blessée l’avait saisi de son bras valide. Son cheval sembla le
reconnaître quand il se fut remis en selle et prit, au grand galop, dès
qu’il eut senti les éperons, la direction qu’avait suivie Rojas.
L’_estanciero_ poursuivait _Manos Duras_ depuis plusieurs minutes et ne
perdait pas l’espoir de l’atteindre. Il était difficile de galoper d’une
façon continue sur ces pentes sablonneuses. De plus le cheval du
_gaucho_ portait le poids de deux personnes et son cavalier était forcé
de maintenir Celinda tout en pressant la marche de sa monture. Rojas
était moins gêné dans sa poursuite et surtout il avait les mains libres.
Tout en fuyant, le bandit tourna plusieurs fois la tête vers Rojas et
tendit son bras droit armé d’un revolver. Deux balles sifflèrent tout
près de don Carlos qui riposta mais cessa bientôt de tirer. Il n’avait
plus que trois cartouches. Le matin, en quittant l’_estancia_ il avait
bouclé son ceinturon porte-revolver mais n’avait pas garni de munitions
nouvelles les gaines de la cartouchière. Il ne pouvait plus compter que
sur les trois coups qui lui restaient à tirer et sur le couteau qu’il
portait à sa ceinture pour les besoins de sa vie aux champs. Il
craignait aussi de blesser sa fille.
Le _gaucho_, mieux approvisionné, continua à prodiguer ses balles tout
en fuyant.
L’_estanciero_ comprit ce que voulait _Manos Duras_ et son indignation
s’accrut encore.
--Oh! le bandit! Il essaie maintenant de tuer mon cheval!
Et le centaure argentin ressentit à cette pensée la même rage qu’il
avait éprouvée en voyant sa fille en danger.
Un instant après, Rojas, qui paraissait toujours soudé à sa monture et
qui faisait corps avec elle, sentit sous ses jambes un tressaillement
mortel. Il déchaussa vivement les étriers et sauta à terre au moment
même où la pauvre bête roulait sur le sol; du poitrail sortait un jet de
sang semblable au flot pourpré qui jaillit d’un tonneau qu’on défonce.
L’_estanciero_ se trouvait à pied et l’autre s’enfuyait emportant sa
fille sur l’arçon de sa selle. Il concentra toute sa volonté dans la
main qui tenait le revolver et dirigea l’arme vers son ennemi en fuite.
Il fallait tuer le cheval.
Rojas qui ne craignait pas de combattre les bêtes féroces ou les hommes,
trembla d’émotion. Tuer un cheval! Il était excellent tireur et
cependant il pressa la détente une fois, puis une autre sans que la
monture du _gaucho_ cessât de galoper. Il allait tirer la dernière
cartouche quand le cheval de _Manos Duras_ tituba, ralentit son élan,
puis fit panache en soulevant de ses ruades d’agonie un nuage de sable.
Rojas reprit sa course, mais avant d’avoir atteint le lieu de la chute
il vit le _gaucho_ se relever et tirer un second revolver de sa
ceinture, sans cesser de maintenir Celinda du bras gauche. L’air
menaçant, il attendit dans cette posture que son ennemi approchât.
Don Carlos avança encore de quelques pas, mais _Manos Duras_ fit feu sur
lui et la balle passa si près de son visage qu’un instant il se crut
atteint. Rojas se jeta alors à terre pour offrir une moindre cible aux
balles et se mit à ramper le revolver à la main. Le _gaucho_ ne pouvait
deviner qu’il n’avait plus qu’une cartouche, et, croyant qu’il rampait
vers lui pour le viser de plus près, il continua son feu.
De plus, il maintenait Celinda devant sa poitrine comme un bouclier.
Mais la jeune fille se débattait pour échapper au bras robuste qui la
retenait prisonnière et ses mouvements firent plusieurs fois dévier les
balles.
--Si tu tires une fois de plus, vieux, je tue ta fille.
A cette menace, don Carlos, qui avait d’ailleurs conscience de son
impuissance, n’osa pas tirer et se contenta de ramper lentement sur le
sable.
_Manos Duras_ parut soudain s’inquiéter d’un nouveau danger qu’il
sentait tout proche et il commença de jeter de côté et d’autre des
regards avides. Mais comme il avait d’abord à redouter son ennemi le
plus rapproché, l’_estanciero_, il ne voulut pas égarer son attention et
continua de tirer.
L’autre ennemi encore invisible était Watson, qui entendant les
détonations avait mis pied à terre pour se rapprocher du lieu de combat
et s’avançait le corps ployé au milieu des plantes rudes qui montaient
du sol sablonneux.
Il eut un moment la pensée d’attaquer _Manos Duras_ avec son revolver,
mais il craignit de blesser Celinda qui se débattait toujours pour
échapper à son ravisseur.
Il revint alors vers son cheval et détacha de la selle le lasso que lui
avait offert la fille de Rojas. Il le prit dans sa main droite et par
un détour au milieu des buissons il parvint à se placer derrière le
_gaucho_.
Cette courte marche le fit beaucoup souffrir. Des branches épineuses
s’accrochèrent plusieurs fois à son épaule blessée; de plus la crainte
d’échouer lui donnait un tremblement intérieur. Saurait-il bien se
servir de cette arme primitive?
Il se rappelait les rires dont la Fleur du Rio Negro soulignait sa
maladresse; mais cette évocation des joyeuses promenades qu’il avait
faites en compagnie de celle qui maintenant était aux prises avec un si
terrible danger lui rendit son énergie et sa volonté. Les enseignements
qu’il avait reçus dans sa jeunesse, l’esprit méthodique et pratique de
sa race lui donnèrent du courage. «Ce qu’un homme fait, un autre peut
bien le faire.» Il se recommanda aux puissances mystérieuses et
impondérables qui mènent notre existence et nous protègent parfois d’un
inexplicable amour et il lâcha le lasso presque sans regarder, se fiant
au hasard et à son instinct. Puis bondissant en arrière au plus épais
des buissons il tira sur la corde d’un effort joyeux et puissant, car la
résistance lui indiquait que le lasso avait saisi sa proie. Sa joie fut
si sauvage qu’il tira des deux mains bien que la déchirure de son épaule
lui arrachât des rugissements de douleur.
Le lasso avait en effet emprisonné le groupe formé par _Manos Duras_ et
Celinda, s’enroulant autour de leurs corps. Sous la rude traction tous
deux tombèrent à la renverse.
Le _gaucho_ lâcha Celinda pour recouvrer l’usage de ses deux mains;
encore allongé sur le sol il tira son couteau de sa ceinture et trancha
la corde qui le liait. Watson qui avait deviné son intention s’approcha
en courant et à plusieurs reprises le frappa sur la tête et au visage
avec la crosse de son revolver. Mais Rojas en quelques bonds arrivait
lui aussi auprès du groupe jeté à bas. Il avait lâché son revolver
inutile et saisi son couteau.
--Laisse-le moi, _gringo!_... ordonna-t-il d’une voix haletante, c’est à
moi seul de le tuer... Il est à moi!
Il repoussa Watson qui, s’occupant désormais de Celinda seule, l’enleva
de terre et l’emporta derrière les buissons les plus proches. La jeune
fille, encore étourdie par sa chute, se frotta les yeux sans reconnaître
l’Américain. Elle avait au visage et au bras des écorchures d’où le sang
coulait goutte à goutte. Cependant, don Carlos aidait presque _Manos
Duras_ à se relever.
--Debout, fils de chienne... tu ne pourras pas dire que je te tue en
traître! Sors ton couteau et à nous deux!
Le _gaucho_ avait déjà le couteau à la main; Rojas ne s’en était pas
aperçu, tout à la joie féroce d’avoir enfin cet homme à portée de son
poing.
A peine debout, le bandit lui lança traîtreusement sa pointe vers le
ventre, mais il était encore étourdi par les coups que Watson lui avait
assénés; son attaque fut molle et l’_estanciero_ eut le temps de parer
d’un revers de la main gauche.
A son tour, il le frappa en pleine poitrine, puis le cribla de coups si
pressés que _Manos Duras_ s’écroula en perdant son sang par vingt
blessures.
--Le voilà mort, le puma!
Don Carlos poussa ce cri en brandissant son couteau rouge de sang
au-dessus de sa tête tandis que le blessé se tordait à ses pieds en
roulant d’un côté sur l’autre avec des râles d’agonie.
Watson avait emporté Celinda à l’écart pour l’empêcher de voir le
combat, mais en prenant soin de ne pas perdre de vue l’_estanciero_ qui
pouvait avoir besoin de son aide.
Les deux hommes se retrouvèrent et portèrent la jeune fille jusqu’à
l’endroit où l’ingénieur avait laissé son cheval. Ils voulaient cacher à
Celinda la vue de l’agonisant. Brisée par tant d’émotions elle les
regardait avec des yeux dilatés et vagues et semblait ne pas les
reconnaître. Enfin elle se jeta au cou de son père et fondit en larmes.
Puis, oubliant les préjugés ordinaires, elle se blottit dans les bras de
Watson et le couvrit de baisers.
Le grand garçon que troublaient ces caresses et qu’effrayaient les
blessures superficielles du visage de la jeune fille, demandait
anxieusement:
--Vous ai-je fait mal, miss Rojas?... N’est-ce pas que j’ai lancé le
lasso moins mal que d’autres fois?
Tous deux l’aidèrent à se mettre en selle et, marchant à côté de son
cheval, reprirent la direction du _rancho_ de la _India muerta_.
Robledo et le commissaire s’avancèrent à leur rencontre et manifestèrent
leur joie de retrouver Celinda. Les autres hommes de l’expédition
étaient arrêtés devant les ruines. Après avoir pansé à leur manière les
deux blessés, ils les surveillaient ainsi que _Piola_, et parlaient de
les conduire dès le lendemain à la prison de la capitale du territoire.
Celinda, en se retrouvant au milieu d’amis qui se félicitaient
joyeusement de sa délivrance reprit vite sa gaieté et sa pétulance. Elle
essayait de cacher à Watson les écorchures qui gâtaient son visage, mais
quand ses yeux se fixaient sur lui, ils étaient pleins de tendresse.
--Vous ai-je fait mal, miss Rojas?... répéta le jeune homme, d’un ton
suppliant, comme si son trouble ne lui eût pas permis de poser d’autres
questions. N’est-ce pas que je n’ai pas trop mal lancé le lasso?
Elle regarda de côté et d’autre pour s’assurer que son père était loin
et dit à voix basse en imitant l’accent de Richard:
--_Gringo chapeton_, fieffé maladroit!... Oui, tu m’as fait mal et tu
lances le lasso terriblement mal... Mais enfin tu m’as attrapée et comme
j’ai juré qu’à cette condition, je te reviendrais, eh bien me voici!
Elle avança les lèvres comme pour le caresser de leur petit cercle rose;
c’était une avance sur ce qu’elle lui donnerait tout à l’heure, quand
ils seraient seuls.
L’expédition rentra à la Presa à la tombée de la nuit après avoir pris
quelque repos à l’_estancia_ de Rojas, où Sébastienne guettait. La
métisse poussa des clameurs de joie en voyant revenir sa petite
patronne, mais les blessures que Celinda avait au visage lui arrachèrent
aussitôt après des cris d’indignation. Au milieu d’un flot de paroles
furieuses elle laissa échapper le nom de la marquise malgré les
recommandations prudentes que Robledo lui faisait à voix basse. Elle
finit par raconter à Rojas tout ce qu’elle savait de l’entretien de la
«grande dame» et de _Manos Duras_, et lui fit part des soupçons que lui
avait suggérés leur entente.
Sébastienne, sans consulter son ancien patron, décida de rester à
l’_estancia_ auprès de Celinda.
Don Carlos lui-même avait demandé à Watson de rester lui aussi jusqu’au
lendemain, en attendant son retour.
--J’ai une petite course urgente à faire à la Presa; quelques mots à
dire à certaine personne.
La voix mielleuse et l’accent doucereux de l’Argentin avaient quelque
chose d’effrayant. Robledo essaya de le faire renoncer à ce voyage car
il devinait son intention. Rojas fut plus explicite avec lui.
--Laissez, don Manuel, il faut que je voie cette garce qui a voulu faire
du mal à ma fillette. Je me contenterai de lui trousser les jupes et de
lui appliquer cinquante coups de ce _rebenque_, comme ceci...
Et il faisait siffler la terrible lanière de cuir de son fouet court.
L’Espagnol dut accepter sa compagnie jusqu’au village; il comprenait
qu’il était inutile de tenter de s’opposer à ses desseins. Rojas était
encore possédé de la rage homicide qu’avait suscitée en lui son combat
avec _Manos Duras_, mais Robledo espérait le calmer au bout de quelques
heures.
Quand ils arrivèrent dans la rue centrale les gens de l’expédition
trouvèrent rassemblée presque toute la population de la Presa. Les
premiers cavaliers donnaient en passant les nouvelles qui couraient
promptement d’un groupe à l’autre. Tout le monde se félicitait de la
mort de _Manos Duras_ comme si le village eût été délivré d’un terrible
fléau.
Les plus craintifs déploraient que le commissaire gardât les trois
prisonniers dans un _rancho_ voisin du village pour les envoyer le
lendemain à la prison du territoire. La foule, avec cette férocité
collective qui se fait jour dès que survient la délivrance longtemps
attendue, aurait voulu les mettre en pièces pour se venger de la terreur
que le _gaucho_, maintenant disparu, lui avait longtemps inspirée.
Mais la dernière nouvelle que lancèrent les cavaliers bavards de
l’avant-garde allait permettre à tous de satisfaire leur rage. En un
instant chacun eut connaissance des révélations de Sébastienne. La
«grande dame» avait préparé, d’accord avec _Manos Duras_, une terrible
vengeance comme en contaient les grands lecteurs de romans ou comme la
plupart en avaient vu s’accomplir sous leurs yeux au cinématographe.
L’étrangère blonde avait voulu tuer la pauvre fille de l’_estancia_, une
enfant du pays, par envie ou pour toute autre raison.
Robledo qui passait à cheval au milieu des groupes comprit à quelques
mots surpris au vol que la colère commençait à s’emparer des habitants.
Les hommes de l’expédition défilaient justement devant l’ancienne maison
de Pirovani. Les femmes, qui se montraient les plus enflammées,
poussèrent les premières des cris hostiles en regardant les fenêtres de
l’édifice.
--Mort à la gueule peinte, mort à la grande p....
Et elles lâchaient franchement la plus grande injure qui se peut
adresser à une femme. Robledo pressentant ce qui allait arriver tourna
bride et vint placer son cheval devant les premières marches du perron
de bois.
Mais les fidèles mêmes qui l’avaient suivi dans son expédition
refusaient de lui obéir.
Négligeant ses conseils et ses ordres, les femmes et les gamins
commencèrent à passer sous le ventre de son cheval ou à se glisser le
long de ses flancs... Et derrière ces premiers assaillants, les hommes
envahirent l’entrée de la maison. Ils saluaient vaguement et
s’excusaient du geste en passant devant l’ingénieur.
L’assaut fut foudroyant et les obstacles cédèrent avec cette facilité
qui centuple bientôt l’ardeur des attaques populaires aux jours de
révolution triomphante. La porte brisée s’abattit, la vague humaine eut
un remous sur le seuil puis s’engouffra tumultueusement dans l’intérieur
de la maison. Les vitres des fenêtres volèrent en éclats, puis les
meubles, le linge, toute sorte d’objets jaillirent au dehors comme des
projectiles. En vain quelques-uns, plus prudents et plus calmes,
protestaient contre cet absurde pillage.
--Mais cela ne lui appartient pas... Tout appartenait à don Enrique
l’Italien.
La multitude n’écoutait plus rien; pour elle tout était la propriété de
la grande dame; elle pouvait ainsi sans scrupules satisfaire sa rage.
Et elle ne cessait de pousser des clameurs où revenait souvant
l’infamante épithète.
Enfin, Robledo, qui gesticulait sur son cheval et criait des ordres
inutiles, réussit à se faire entendre. Les assaillants semblaient
fatigués. D’ailleurs ils n’avaient pu découvrir la femme détestée et la
déception avait calmé leur fureur destructrice. Mais la cause principale
du silence relatif qui permit à Robledo de reprendre quelque influence
fut l’arrivée d’un vieil ouvrier espagnol qui avait cessé de travailler
aux canaux pour s’employer à porter l’eau du fleuve jusqu’aux maisons du
village à l’aide d’une charrette attelée d’une rosse lamentable.
L’homme obtint l’attention de tous plus vite que l’ingénieur. Les
assaillants descendirent peu à peu dans la rue pour écouter de plus
près.
--Que faites-vous là, criait-il. Elle est partie... Je l’ai vue dans une
voiture avec Monsieur Moreno, l’homme du Gouvernement. Ils s’en vont à
la station prendre le train de Buenos-Ayres.
Immédiatement des cavaliers de bonne volonté s’offrirent à l’arrêter
dans sa fuite. Elle avait pris une grande avance, mais peut-être en
crevant leurs chevaux pourraient-ils la rattraper à Fort Sarmiento.
D’autres doutaient du succès de cette poursuite. Le train passerait dans
une heure à peine. Il n’avait jamais de retard car il partait de la
station précédente, celle du Neuquen.
Les femmes, qui étaient toujours les plus acharnées, conseillaient aux
cavaliers de tenter de toute façon l’aventure; ils ramèneraient la
«grande dame» en la traînant par les cheveux. Des hommes pleins de sens
et d’imagination proposaient dans la même intention pieuse de se placer
simplement le long de la voie et de faire au passage du train une
décharge nourrie sur la voiture où avait pris place la grande p.... Et
ils s’étonnaient quand Robledo essayait de leur faire comprendre qu’il
pouvait se trouver d’autres voyageurs dans le même wagon et que
d’ailleurs il était impossible, parmi toutes les voitures qui formaient
le train, de reconnaître la sienne.
Quand tous furent enroués à force de crier et convaincus qu’ils
n’arriveraient pas à rattraper la «grande dame», ils se turent et
l’ingénieur put se faire entendre.
--Laissez-la partir. C’est _Gualicho_ qui nous quitte après avoir jeté
le désordre partout... Tout ce qu’il faut souhaiter c’est que ce démon
ne revienne plus. Que n’est-il parti plus tôt!
Quand la nuit fut enfin venue la foule s’apaisa. C’était l’heure du
dîner et les plus exaltés préférèrent poursuivre leur conversation à la
table de famille et au magasin du _Gallego_.
Rojas demeurait sombre et semblait avoir oublié tous les événements de
la journée pour ne plus penser qu’à la fuite d’Hélène.
--Croyez bien que je le regrette, don Manuel. J’aurais bien voulu lui
retrousser les jupes, puis avec mon _rebenque_...
D’une main il faisait le geste de soulever les jupes d’Hélène et il
expliquait la vengeance qu’il lui eût plu d’exercer.
A partir de ce jour le village où le seul personnage important était
Robledo connut une existence monotone et bientôt angoissée. Les
ouvriers, voyant les travaux suspendus, commencèrent à se débander. Les
groupes d’oisifs passaient leur temps à prédire la reprise des travaux
par ordre du gouvernement dans le courant de la semaine suivante; mais
l’ordre n’arrivait pas. Là-bas, à Buenos-Ayres, on étudiait posément la
question, et les ouvriers perdant patience jetaient sur leur dos leur
sac plein de hardes et s’en allaient à pied ou en chemin de fer bien
loin de ce lieu où l’argent n’arrivait plus et où la pauvreté
grandissait chaque jour.
Le magasin, redevenu boutique, avait pris un aspect funèbre. Seuls
quelques vieux clients, de solvabilité reconnue, venaient boire debout
devant le comptoir. Don Antonio le _Gallego_ avait rudement refusé tout
crédit à la plus grande partie des consommateurs et, pour appuyer la
décision qu’il avait prise, avait placé un revolver dans chacun des
tiroirs de la banque, et le beau _rifle_ américain sous son siège. Quand
son public n’avait pas d’argent ces précautions n’étaient pas
superflues.
--Il faut que vous alliez à Buenos-Ayres, don Manuel, disait-il à
Robledo avec son solide optimisme. Vous êtes le seul qu’on écoutera
là-bas.
Mais la tristesse et le découragement extérieurs avaient fini par gagner
Robledo. Seule l’ardeur nouvelle de son associé Watson parvenait à lui
arracher un sourire mélancolique. Richard paraissait heureux et
nullement inquiet de ses canaux. Il ne s’intéressait plus qu’à l’élevage
et passait des jours entiers à l’_estancia_ de Rojas.
Que lui importait l’arrêt momentané des travaux!... Il était jeune et
les années s’échelonnaient nombreuses devant lui. Il n’avait d’autre
désir que de pénétrer la vie d’une _estancia_, mais sous la direction de
Fleur du Rio Negro, qui du lever au coucher du soleil l’accompagnait à
cheval dans la campagne.
Une lugubre découverte vint accroître la tristesse de l’Espagnol peu de
temps après la fuite d’Hélène.
Gonzalez lui présenta un chapeau qu’un de ses clients avait trouvé au
bord du fleuve, loin du campement. L’ingénieur le reconnut
immédiatement. C’était celui que portait Torrebianca.
Il était depuis longtemps convaincu que son ami n’était plus au nombre
des vivants. Souvent, pendant la nuit, quand la pénible situation
financière de ses entreprises l’inquiétait au point de lui ôter le
sommeil, il reconstituait de déduction en déduction les actes du mari
d’Hélène après sa sortie de la maison au petit jour. Sans aucun doute,
son corps était au fond du fleuve.
Le patron du bar vint un autre jour lui faire part de la découverte
qu’avaient faite quelques Espagnols, qui, se trouvant sans travail,
s’adonnaient à la pêche. Deux lieues en aval du village ils avaient pris
pied dans une île fangeuse entourée de roseaux, avec l’espoir de
capturer quelques truites venues du lac lointain de Nahuel Huapi. Au
milieu des roseaux de la rive ils avaient aperçu deux objets allongés et
noirs que le courant balançait; c’étaient les jambes de Torrebianca.
Robledo n’eut pas le courage d’aller voir le cadavre. Après avoir
séjourné un mois dans l’eau il n’était plus qu’une masse gluante que
paraissait animer le grouillement de toute une faune éclose dans ses
chairs. Son compatriote Gonzalez, quittant pour une fois le comptoir de
son magasin, se chargea de faire le nécessaire pour donner à ces restes
une sépulture.
--Allez à Buenos-Ayres, il le faut, répétait le cabaretier. Don Ricardo
et moi nous vous remplacerons ici. Là-bas dans la capitale vous
travaillerez pour nous bien mieux que si vous restez à la Presa.
Robledo reconnut enfin la justesse de ces conseils et partit pour
Buenos-Ayres. Pendant plusieurs mois il courut les ministères, demanda
instamment la reprise des travaux, lutta contre la routine des
techniciens et des bureaux.
Il dut faire aussi tous ses efforts pour sauver son crédit dans les
banques. Ceux qui avaient soutenu autrefois son entreprise exprimaient
ouvertement des doutes et refusaient d’avancer encore l’argent qui
aurait permis de la poursuivre. Une atmosphère de scepticisme et de
méfiance enveloppait peu à peu tout ce qui touchait à la Presa.
L’hiver arriva sans que Robledo eût pu quitter Buenos-Ayres. Parfois il
était pris d’un brusque optimisme et il espérait obtenir le lendemain
même ce qu’il désirait. Mais le jour suivant on lui répondait encore:
«Revenez demain», et ce «demain» devenait un mot fatidique, symbole
vague d’un avenir qui jamais ne serait réalisé.
Les journaux lui rapportèrent un soir l’inquiétude des populations
riveraines du Rio Negro. Le débit des affluents augmentait avec une
abondance inquiétante. C’était la crue que depuis plusieurs mois il
n’avait cessé d’annoncer dans les ministères pour obtenir que l’on
continuât à temps les travaux.
Il reçut ensuite un télégramme de ceux-là mêmes qui lui avaient
conseillé d’aller à Buenos-Ayres. Ils lui demandaient maintenant de
revenir, comme si sa présence eut été capable de dompter miraculeusement
les forces de la nature.
Il revint à la Presa par un froid glacial. Il s’enfouit dans un manteau
de chauffeur à longs poils qu’il avait toujours porté pendant les rudes
journées d’hiver.
Le village était presque désert. Les maisons de bois les plus
résistantes avaient barricadé portes et fenêtres. Les bâtiments d’argile
montraient leurs toits écroulés; l’ouragan avait arraché les bâtis de
bois de leurs orifices d’aération. Personne dans les rues. Il ne restait
plus que les hommes qui habitaient le pays avant le commencement des
travaux. Dix ans semblaient s’être écoulés pendant ces quatre mois
d’absence.
Et ce fut alors la torture d’une attente longue et pleine d’angoisse.
Il restait des jours entiers au bord du fleuve et voyait avec une rage
impuissante le danger devenir plus pressant. Les eaux étaient chaque
jour plus hautes et plus impétueuses; le fleuve rapide entraînait des
troncs d’arbres arrachés sans doute aux pentes des Andes, ou roulait au
fond de son lit d’énormes blocs invisibles.
Il ne redoutait pas le danger d’une inondation; ce qui le maintenait
continuellement dans une affreuse inquiétude, c’était le sort des
travaux inachevés et non le péril couru par les hommes. Tous les matins
il examinait avec l’attention du médecin qui ausculte les malades la
digue qui devait barrer le fleuve d’une rive à l’autre et dont
l’insouciance amoureuse puis la rivalité mortelle des constructeurs
avaient empêché l’achèvement.
Quelques mètres séparaient toujours le tronçon le plus long de la digue
de celui qui de la rive opposée venait à sa rencontre. Les eaux, plus
hautes chaque jour, recouvraient ces deux murs dont la présence
invisible était décelée par des remous et des tourbillons écumeux.
Comme tous ceux qui vivent dans un perpétuel danger Robledo se sentit
devenir superstitieux; il se recommandait mentalement à de vagues et
puissants génies capables de réaliser un miracle.
«Si l’hiver passe sans que tout s’écroule, pensait-il, quel bonheur est
le nôtre!»
Mais, un matin, sous ses yeux, un des tronçons de la digue inachevée,
comme une de ces constructions de sable que les enfants construisent ou
détruisent au gré de leur caprice, fut arraché par les eaux: puis elles
le ployèrent comme une masse molle et flexible, et enfin les deux
murailles qu’avait dressées dans le fleuve l’effort de centaines
d’hommes, où s’étaient accumulées des milliers de tonnes de matériaux
solides et en apparence indissolubles, roulèrent dans le courant et
leurs débris échoués jonchèrent les rives et le bord des îles. Alors
Robledo pleura.
--Quatre années de travail! Et tout a fondu comme un peu de sucre dans
l’eau!... Quatre années de labeur inutile!... Et tout à recommencer.
Son compatriote le patron du bar se jugeait ruiné comme lui. Le tiroir
de sa caisse était vide. Adieu l’espoir de transformer ses champs
sablonneux en riches parcelles de terre irriguée! Il était pauvre, plus
pauvre que le jour où il était venu s’établir dans cette contrée
maudite.
Mais il avait foi en Robledo et il voulait le réconforter; aussi se
montrait-il optimiste.
--Tout s’arrangera, don Manuel, répétait-il souvent.
Mais il parlait sans conviction.
Don Manuel, voyant les eaux s’acharner à leur œuvre de destruction,
passa de la tristesse à la colère. Ses yeux ne regardaient plus le
fleuve. Ils vaguaient comme ceux de l’homme dont la pensée s’est enfuie
très loin et qui voit ce que les autres ne peuvent pas voir.
Il se rappela Canterac et Pirovani aussi nettement que s’il les eût
rencontrés la veille. Puis il vit un visage de femme sourire
cruellement. Par-dessus le temps et la distance elle exerçait encore une
influence maligne sur ce coin de la terre où elle était une fois passée.
C’était elle en réalité qui venait de détruire la digue.
L’Espagnol serra les poings. Il se souvint de l’_estanciero_ Rojas et du
châtiment qu’il voulait infliger avec son _rebenque_ à cette femelle
vicieuse. Lui-même en ce moment aurait fait pire.
«_Gualicho_ blond, pensa-t-il, démon funeste aux hommes et aux choses...
maudit soit le jour où je t’ai conduit ici!»