XVIII

Pour Watson, les faits se succédèrent avec la rapidité vertigineuse et

l’illogisme des tableaux d’un cauchemar qui se déroule par delà le temps

et l’espace.

Il entendit des coups de feu; puis des cavaliers passèrent devant lui

ventre à terre tandis que d’autres s’arrêtaient net et faisaient feu sur

les deux andins. En vain _Piola_ criait en levant les bras.

--Ne tirez pas, frères, nous sommes des gens pacifiques et nous nous

rendons!

Les nouveaux venus ne voulaient rien entendre et continuaient à

décharger leurs carabines sans obéir aux ordres de Robledo.

Le camarade de _Piola_, blessé, tomba et l’autre jugea bon de sauter à

terre et de se mettre à l’abri derrière son cheval.

Bientôt le groupe entier des gens de la Presa se trouva réuni sur

l’esplanade du _rancho_. Watson ne fit pas attention aux exclamations de

Robledo qui s’étonnait de le trouver là, ni aux saluts du commissaire.

Tous deux l’oublièrent à leur tour pour marcher vers _Piola_ et le

sommer, le revolver sur la poitrine, de leur dire où était Celinda.

Quelques hommes de la troupe mirent pied à terre pour examiner

l’individu qui venait d’être blessé et celui que don Carlos avait

abattu.

L’attention du jeune homme fut attirée enfin par la vue de son propre

cheval sur lequel le petit _Cachafaz_ se dressait d’un air important, en

montrant les trois vaincus d’un doigt accusateur.

--Voilà les brigands qui ont enlevé ma petite patronne. Je les ai vus,

moi...

Mais il n’eut pas le loisir de continuer car il se sentit pris par la

taille et, brusquement dépourvu de sa dignité de cavalier, il se

retrouva à terre.

Richard domptant la douleur qu’un tel mouvement causait à son épaule

blessée l’avait saisi de son bras valide. Son cheval sembla le

reconnaître quand il se fut remis en selle et prit, au grand galop, dès

qu’il eut senti les éperons, la direction qu’avait suivie Rojas.

L’_estanciero_ poursuivait _Manos Duras_ depuis plusieurs minutes et ne

perdait pas l’espoir de l’atteindre. Il était difficile de galoper d’une

façon continue sur ces pentes sablonneuses. De plus le cheval du

_gaucho_ portait le poids de deux personnes et son cavalier était forcé

de maintenir Celinda tout en pressant la marche de sa monture. Rojas

était moins gêné dans sa poursuite et surtout il avait les mains libres.

Tout en fuyant, le bandit tourna plusieurs fois la tête vers Rojas et

tendit son bras droit armé d’un revolver. Deux balles sifflèrent tout

près de don Carlos qui riposta mais cessa bientôt de tirer. Il n’avait

plus que trois cartouches. Le matin, en quittant l’_estancia_ il avait

bouclé son ceinturon porte-revolver mais n’avait pas garni de munitions

nouvelles les gaines de la cartouchière. Il ne pouvait plus compter que

sur les trois coups qui lui restaient à tirer et sur le couteau qu’il

portait à sa ceinture pour les besoins de sa vie aux champs. Il

craignait aussi de blesser sa fille.

Le _gaucho_, mieux approvisionné, continua à prodiguer ses balles tout

en fuyant.

L’_estanciero_ comprit ce que voulait _Manos Duras_ et son indignation

s’accrut encore.

--Oh! le bandit! Il essaie maintenant de tuer mon cheval!

Et le centaure argentin ressentit à cette pensée la même rage qu’il

avait éprouvée en voyant sa fille en danger.

Un instant après, Rojas, qui paraissait toujours soudé à sa monture et

qui faisait corps avec elle, sentit sous ses jambes un tressaillement

mortel. Il déchaussa vivement les étriers et sauta à terre au moment

même où la pauvre bête roulait sur le sol; du poitrail sortait un jet de

sang semblable au flot pourpré qui jaillit d’un tonneau qu’on défonce.

L’_estanciero_ se trouvait à pied et l’autre s’enfuyait emportant sa

fille sur l’arçon de sa selle. Il concentra toute sa volonté dans la

main qui tenait le revolver et dirigea l’arme vers son ennemi en fuite.

Il fallait tuer le cheval.

Rojas qui ne craignait pas de combattre les bêtes féroces ou les hommes,

trembla d’émotion. Tuer un cheval! Il était excellent tireur et

cependant il pressa la détente une fois, puis une autre sans que la

monture du _gaucho_ cessât de galoper. Il allait tirer la dernière

cartouche quand le cheval de _Manos Duras_ tituba, ralentit son élan,

puis fit panache en soulevant de ses ruades d’agonie un nuage de sable.

Rojas reprit sa course, mais avant d’avoir atteint le lieu de la chute

il vit le _gaucho_ se relever et tirer un second revolver de sa

ceinture, sans cesser de maintenir Celinda du bras gauche. L’air

menaçant, il attendit dans cette posture que son ennemi approchât.

Don Carlos avança encore de quelques pas, mais _Manos Duras_ fit feu sur

lui et la balle passa si près de son visage qu’un instant il se crut

atteint. Rojas se jeta alors à terre pour offrir une moindre cible aux

balles et se mit à ramper le revolver à la main. Le _gaucho_ ne pouvait

deviner qu’il n’avait plus qu’une cartouche, et, croyant qu’il rampait

vers lui pour le viser de plus près, il continua son feu.

De plus, il maintenait Celinda devant sa poitrine comme un bouclier.

Mais la jeune fille se débattait pour échapper au bras robuste qui la

retenait prisonnière et ses mouvements firent plusieurs fois dévier les

balles.

--Si tu tires une fois de plus, vieux, je tue ta fille.

A cette menace, don Carlos, qui avait d’ailleurs conscience de son

impuissance, n’osa pas tirer et se contenta de ramper lentement sur le

sable.

_Manos Duras_ parut soudain s’inquiéter d’un nouveau danger qu’il

sentait tout proche et il commença de jeter de côté et d’autre des

regards avides. Mais comme il avait d’abord à redouter son ennemi le

plus rapproché, l’_estanciero_, il ne voulut pas égarer son attention et

continua de tirer.

L’autre ennemi encore invisible était Watson, qui entendant les

détonations avait mis pied à terre pour se rapprocher du lieu de combat

et s’avançait le corps ployé au milieu des plantes rudes qui montaient

du sol sablonneux.

Il eut un moment la pensée d’attaquer _Manos Duras_ avec son revolver,

mais il craignit de blesser Celinda qui se débattait toujours pour

échapper à son ravisseur.

Il revint alors vers son cheval et détacha de la selle le lasso que lui

avait offert la fille de Rojas. Il le prit dans sa main droite et par

un détour au milieu des buissons il parvint à se placer derrière le

_gaucho_.

Cette courte marche le fit beaucoup souffrir. Des branches épineuses

s’accrochèrent plusieurs fois à son épaule blessée; de plus la crainte

d’échouer lui donnait un tremblement intérieur. Saurait-il bien se

servir de cette arme primitive?

Il se rappelait les rires dont la Fleur du Rio Negro soulignait sa

maladresse; mais cette évocation des joyeuses promenades qu’il avait

faites en compagnie de celle qui maintenant était aux prises avec un si

terrible danger lui rendit son énergie et sa volonté. Les enseignements

qu’il avait reçus dans sa jeunesse, l’esprit méthodique et pratique de

sa race lui donnèrent du courage. «Ce qu’un homme fait, un autre peut

bien le faire.» Il se recommanda aux puissances mystérieuses et

impondérables qui mènent notre existence et nous protègent parfois d’un

inexplicable amour et il lâcha le lasso presque sans regarder, se fiant

au hasard et à son instinct. Puis bondissant en arrière au plus épais

des buissons il tira sur la corde d’un effort joyeux et puissant, car la

résistance lui indiquait que le lasso avait saisi sa proie. Sa joie fut

si sauvage qu’il tira des deux mains bien que la déchirure de son épaule

lui arrachât des rugissements de douleur.

Le lasso avait en effet emprisonné le groupe formé par _Manos Duras_ et

Celinda, s’enroulant autour de leurs corps. Sous la rude traction tous

deux tombèrent à la renverse.

Le _gaucho_ lâcha Celinda pour recouvrer l’usage de ses deux mains;

encore allongé sur le sol il tira son couteau de sa ceinture et trancha

la corde qui le liait. Watson qui avait deviné son intention s’approcha

en courant et à plusieurs reprises le frappa sur la tête et au visage

avec la crosse de son revolver. Mais Rojas en quelques bonds arrivait

lui aussi auprès du groupe jeté à bas. Il avait lâché son revolver

inutile et saisi son couteau.

--Laisse-le moi, _gringo!_... ordonna-t-il d’une voix haletante, c’est à

moi seul de le tuer... Il est à moi!

Il repoussa Watson qui, s’occupant désormais de Celinda seule, l’enleva

de terre et l’emporta derrière les buissons les plus proches. La jeune

fille, encore étourdie par sa chute, se frotta les yeux sans reconnaître

l’Américain. Elle avait au visage et au bras des écorchures d’où le sang

coulait goutte à goutte. Cependant, don Carlos aidait presque _Manos

Duras_ à se relever.

--Debout, fils de chienne... tu ne pourras pas dire que je te tue en

traître! Sors ton couteau et à nous deux!

Le _gaucho_ avait déjà le couteau à la main; Rojas ne s’en était pas

aperçu, tout à la joie féroce d’avoir enfin cet homme à portée de son

poing.

A peine debout, le bandit lui lança traîtreusement sa pointe vers le

ventre, mais il était encore étourdi par les coups que Watson lui avait

assénés; son attaque fut molle et l’_estanciero_ eut le temps de parer

d’un revers de la main gauche.

A son tour, il le frappa en pleine poitrine, puis le cribla de coups si

pressés que _Manos Duras_ s’écroula en perdant son sang par vingt

blessures.

--Le voilà mort, le puma!

Don Carlos poussa ce cri en brandissant son couteau rouge de sang

au-dessus de sa tête tandis que le blessé se tordait à ses pieds en

roulant d’un côté sur l’autre avec des râles d’agonie.

Watson avait emporté Celinda à l’écart pour l’empêcher de voir le

combat, mais en prenant soin de ne pas perdre de vue l’_estanciero_ qui

pouvait avoir besoin de son aide.

Les deux hommes se retrouvèrent et portèrent la jeune fille jusqu’à

l’endroit où l’ingénieur avait laissé son cheval. Ils voulaient cacher à

Celinda la vue de l’agonisant. Brisée par tant d’émotions elle les

regardait avec des yeux dilatés et vagues et semblait ne pas les

reconnaître. Enfin elle se jeta au cou de son père et fondit en larmes.

Puis, oubliant les préjugés ordinaires, elle se blottit dans les bras de

Watson et le couvrit de baisers.

Le grand garçon que troublaient ces caresses et qu’effrayaient les

blessures superficielles du visage de la jeune fille, demandait

anxieusement:

--Vous ai-je fait mal, miss Rojas?... N’est-ce pas que j’ai lancé le

lasso moins mal que d’autres fois?

Tous deux l’aidèrent à se mettre en selle et, marchant à côté de son

cheval, reprirent la direction du _rancho_ de la _India muerta_.

Robledo et le commissaire s’avancèrent à leur rencontre et manifestèrent

leur joie de retrouver Celinda. Les autres hommes de l’expédition

étaient arrêtés devant les ruines. Après avoir pansé à leur manière les

deux blessés, ils les surveillaient ainsi que _Piola_, et parlaient de

les conduire dès le lendemain à la prison de la capitale du territoire.

Celinda, en se retrouvant au milieu d’amis qui se félicitaient

joyeusement de sa délivrance reprit vite sa gaieté et sa pétulance. Elle

essayait de cacher à Watson les écorchures qui gâtaient son visage, mais

quand ses yeux se fixaient sur lui, ils étaient pleins de tendresse.

--Vous ai-je fait mal, miss Rojas?... répéta le jeune homme, d’un ton

suppliant, comme si son trouble ne lui eût pas permis de poser d’autres

questions. N’est-ce pas que je n’ai pas trop mal lancé le lasso?

Elle regarda de côté et d’autre pour s’assurer que son père était loin

et dit à voix basse en imitant l’accent de Richard:

--_Gringo chapeton_, fieffé maladroit!... Oui, tu m’as fait mal et tu

lances le lasso terriblement mal... Mais enfin tu m’as attrapée et comme

j’ai juré qu’à cette condition, je te reviendrais, eh bien me voici!

Elle avança les lèvres comme pour le caresser de leur petit cercle rose;

c’était une avance sur ce qu’elle lui donnerait tout à l’heure, quand

ils seraient seuls.

L’expédition rentra à la Presa à la tombée de la nuit après avoir pris

quelque repos à l’_estancia_ de Rojas, où Sébastienne guettait. La

métisse poussa des clameurs de joie en voyant revenir sa petite

patronne, mais les blessures que Celinda avait au visage lui arrachèrent

aussitôt après des cris d’indignation. Au milieu d’un flot de paroles

furieuses elle laissa échapper le nom de la marquise malgré les

recommandations prudentes que Robledo lui faisait à voix basse. Elle

finit par raconter à Rojas tout ce qu’elle savait de l’entretien de la

«grande dame» et de _Manos Duras_, et lui fit part des soupçons que lui

avait suggérés leur entente.

Sébastienne, sans consulter son ancien patron, décida de rester à

l’_estancia_ auprès de Celinda.

Don Carlos lui-même avait demandé à Watson de rester lui aussi jusqu’au

lendemain, en attendant son retour.

--J’ai une petite course urgente à faire à la Presa; quelques mots à

dire à certaine personne.

La voix mielleuse et l’accent doucereux de l’Argentin avaient quelque

chose d’effrayant. Robledo essaya de le faire renoncer à ce voyage car

il devinait son intention. Rojas fut plus explicite avec lui.

--Laissez, don Manuel, il faut que je voie cette garce qui a voulu faire

du mal à ma fillette. Je me contenterai de lui trousser les jupes et de

lui appliquer cinquante coups de ce _rebenque_, comme ceci...

Et il faisait siffler la terrible lanière de cuir de son fouet court.

L’Espagnol dut accepter sa compagnie jusqu’au village; il comprenait

qu’il était inutile de tenter de s’opposer à ses desseins. Rojas était

encore possédé de la rage homicide qu’avait suscitée en lui son combat

avec _Manos Duras_, mais Robledo espérait le calmer au bout de quelques

heures.

Quand ils arrivèrent dans la rue centrale les gens de l’expédition

trouvèrent rassemblée presque toute la population de la Presa. Les

premiers cavaliers donnaient en passant les nouvelles qui couraient

promptement d’un groupe à l’autre. Tout le monde se félicitait de la

mort de _Manos Duras_ comme si le village eût été délivré d’un terrible

fléau.

Les plus craintifs déploraient que le commissaire gardât les trois

prisonniers dans un _rancho_ voisin du village pour les envoyer le

lendemain à la prison du territoire. La foule, avec cette férocité

collective qui se fait jour dès que survient la délivrance longtemps

attendue, aurait voulu les mettre en pièces pour se venger de la terreur

que le _gaucho_, maintenant disparu, lui avait longtemps inspirée.

Mais la dernière nouvelle que lancèrent les cavaliers bavards de

l’avant-garde allait permettre à tous de satisfaire leur rage. En un

instant chacun eut connaissance des révélations de Sébastienne. La

«grande dame» avait préparé, d’accord avec _Manos Duras_, une terrible

vengeance comme en contaient les grands lecteurs de romans ou comme la

plupart en avaient vu s’accomplir sous leurs yeux au cinématographe.

L’étrangère blonde avait voulu tuer la pauvre fille de l’_estancia_, une

enfant du pays, par envie ou pour toute autre raison.

Robledo qui passait à cheval au milieu des groupes comprit à quelques

mots surpris au vol que la colère commençait à s’emparer des habitants.

Les hommes de l’expédition défilaient justement devant l’ancienne maison

de Pirovani. Les femmes, qui se montraient les plus enflammées,

poussèrent les premières des cris hostiles en regardant les fenêtres de

l’édifice.

--Mort à la gueule peinte, mort à la grande p....

Et elles lâchaient franchement la plus grande injure qui se peut

adresser à une femme. Robledo pressentant ce qui allait arriver tourna

bride et vint placer son cheval devant les premières marches du perron

de bois.

Mais les fidèles mêmes qui l’avaient suivi dans son expédition

refusaient de lui obéir.

Négligeant ses conseils et ses ordres, les femmes et les gamins

commencèrent à passer sous le ventre de son cheval ou à se glisser le

long de ses flancs... Et derrière ces premiers assaillants, les hommes

envahirent l’entrée de la maison. Ils saluaient vaguement et

s’excusaient du geste en passant devant l’ingénieur.

L’assaut fut foudroyant et les obstacles cédèrent avec cette facilité

qui centuple bientôt l’ardeur des attaques populaires aux jours de

révolution triomphante. La porte brisée s’abattit, la vague humaine eut

un remous sur le seuil puis s’engouffra tumultueusement dans l’intérieur

de la maison. Les vitres des fenêtres volèrent en éclats, puis les

meubles, le linge, toute sorte d’objets jaillirent au dehors comme des

projectiles. En vain quelques-uns, plus prudents et plus calmes,

protestaient contre cet absurde pillage.

--Mais cela ne lui appartient pas... Tout appartenait à don Enrique

l’Italien.

La multitude n’écoutait plus rien; pour elle tout était la propriété de

la grande dame; elle pouvait ainsi sans scrupules satisfaire sa rage.

Et elle ne cessait de pousser des clameurs où revenait souvant

l’infamante épithète.

Enfin, Robledo, qui gesticulait sur son cheval et criait des ordres

inutiles, réussit à se faire entendre. Les assaillants semblaient

fatigués. D’ailleurs ils n’avaient pu découvrir la femme détestée et la

déception avait calmé leur fureur destructrice. Mais la cause principale

du silence relatif qui permit à Robledo de reprendre quelque influence

fut l’arrivée d’un vieil ouvrier espagnol qui avait cessé de travailler

aux canaux pour s’employer à porter l’eau du fleuve jusqu’aux maisons du

village à l’aide d’une charrette attelée d’une rosse lamentable.

L’homme obtint l’attention de tous plus vite que l’ingénieur. Les

assaillants descendirent peu à peu dans la rue pour écouter de plus

près.

--Que faites-vous là, criait-il. Elle est partie... Je l’ai vue dans une

voiture avec Monsieur Moreno, l’homme du Gouvernement. Ils s’en vont à

la station prendre le train de Buenos-Ayres.

Immédiatement des cavaliers de bonne volonté s’offrirent à l’arrêter

dans sa fuite. Elle avait pris une grande avance, mais peut-être en

crevant leurs chevaux pourraient-ils la rattraper à Fort Sarmiento.

D’autres doutaient du succès de cette poursuite. Le train passerait dans

une heure à peine. Il n’avait jamais de retard car il partait de la

station précédente, celle du Neuquen.

Les femmes, qui étaient toujours les plus acharnées, conseillaient aux

cavaliers de tenter de toute façon l’aventure; ils ramèneraient la

«grande dame» en la traînant par les cheveux. Des hommes pleins de sens

et d’imagination proposaient dans la même intention pieuse de se placer

simplement le long de la voie et de faire au passage du train une

décharge nourrie sur la voiture où avait pris place la grande p.... Et

ils s’étonnaient quand Robledo essayait de leur faire comprendre qu’il

pouvait se trouver d’autres voyageurs dans le même wagon et que

d’ailleurs il était impossible, parmi toutes les voitures qui formaient

le train, de reconnaître la sienne.

Quand tous furent enroués à force de crier et convaincus qu’ils

n’arriveraient pas à rattraper la «grande dame», ils se turent et

l’ingénieur put se faire entendre.

--Laissez-la partir. C’est _Gualicho_ qui nous quitte après avoir jeté

le désordre partout... Tout ce qu’il faut souhaiter c’est que ce démon

ne revienne plus. Que n’est-il parti plus tôt!

Quand la nuit fut enfin venue la foule s’apaisa. C’était l’heure du

dîner et les plus exaltés préférèrent poursuivre leur conversation à la

table de famille et au magasin du _Gallego_.

Rojas demeurait sombre et semblait avoir oublié tous les événements de

la journée pour ne plus penser qu’à la fuite d’Hélène.

--Croyez bien que je le regrette, don Manuel. J’aurais bien voulu lui

retrousser les jupes, puis avec mon _rebenque_...

D’une main il faisait le geste de soulever les jupes d’Hélène et il

expliquait la vengeance qu’il lui eût plu d’exercer.

A partir de ce jour le village où le seul personnage important était

Robledo connut une existence monotone et bientôt angoissée. Les

ouvriers, voyant les travaux suspendus, commencèrent à se débander. Les

groupes d’oisifs passaient leur temps à prédire la reprise des travaux

par ordre du gouvernement dans le courant de la semaine suivante; mais

l’ordre n’arrivait pas. Là-bas, à Buenos-Ayres, on étudiait posément la

question, et les ouvriers perdant patience jetaient sur leur dos leur

sac plein de hardes et s’en allaient à pied ou en chemin de fer bien

loin de ce lieu où l’argent n’arrivait plus et où la pauvreté

grandissait chaque jour.

Le magasin, redevenu boutique, avait pris un aspect funèbre. Seuls

quelques vieux clients, de solvabilité reconnue, venaient boire debout

devant le comptoir. Don Antonio le _Gallego_ avait rudement refusé tout

crédit à la plus grande partie des consommateurs et, pour appuyer la

décision qu’il avait prise, avait placé un revolver dans chacun des

tiroirs de la banque, et le beau _rifle_ américain sous son siège. Quand

son public n’avait pas d’argent ces précautions n’étaient pas

superflues.

--Il faut que vous alliez à Buenos-Ayres, don Manuel, disait-il à

Robledo avec son solide optimisme. Vous êtes le seul qu’on écoutera

là-bas.

Mais la tristesse et le découragement extérieurs avaient fini par gagner

Robledo. Seule l’ardeur nouvelle de son associé Watson parvenait à lui

arracher un sourire mélancolique. Richard paraissait heureux et

nullement inquiet de ses canaux. Il ne s’intéressait plus qu’à l’élevage

et passait des jours entiers à l’_estancia_ de Rojas.

Que lui importait l’arrêt momentané des travaux!... Il était jeune et

les années s’échelonnaient nombreuses devant lui. Il n’avait d’autre

désir que de pénétrer la vie d’une _estancia_, mais sous la direction de

Fleur du Rio Negro, qui du lever au coucher du soleil l’accompagnait à

cheval dans la campagne.

Une lugubre découverte vint accroître la tristesse de l’Espagnol peu de

temps après la fuite d’Hélène.

Gonzalez lui présenta un chapeau qu’un de ses clients avait trouvé au

bord du fleuve, loin du campement. L’ingénieur le reconnut

immédiatement. C’était celui que portait Torrebianca.

Il était depuis longtemps convaincu que son ami n’était plus au nombre

des vivants. Souvent, pendant la nuit, quand la pénible situation

financière de ses entreprises l’inquiétait au point de lui ôter le

sommeil, il reconstituait de déduction en déduction les actes du mari

d’Hélène après sa sortie de la maison au petit jour. Sans aucun doute,

son corps était au fond du fleuve.

Le patron du bar vint un autre jour lui faire part de la découverte

qu’avaient faite quelques Espagnols, qui, se trouvant sans travail,

s’adonnaient à la pêche. Deux lieues en aval du village ils avaient pris

pied dans une île fangeuse entourée de roseaux, avec l’espoir de

capturer quelques truites venues du lac lointain de Nahuel Huapi. Au

milieu des roseaux de la rive ils avaient aperçu deux objets allongés et

noirs que le courant balançait; c’étaient les jambes de Torrebianca.

Robledo n’eut pas le courage d’aller voir le cadavre. Après avoir

séjourné un mois dans l’eau il n’était plus qu’une masse gluante que

paraissait animer le grouillement de toute une faune éclose dans ses

chairs. Son compatriote Gonzalez, quittant pour une fois le comptoir de

son magasin, se chargea de faire le nécessaire pour donner à ces restes

une sépulture.

--Allez à Buenos-Ayres, il le faut, répétait le cabaretier. Don Ricardo

et moi nous vous remplacerons ici. Là-bas dans la capitale vous

travaillerez pour nous bien mieux que si vous restez à la Presa.

Robledo reconnut enfin la justesse de ces conseils et partit pour

Buenos-Ayres. Pendant plusieurs mois il courut les ministères, demanda

instamment la reprise des travaux, lutta contre la routine des

techniciens et des bureaux.

Il dut faire aussi tous ses efforts pour sauver son crédit dans les

banques. Ceux qui avaient soutenu autrefois son entreprise exprimaient

ouvertement des doutes et refusaient d’avancer encore l’argent qui

aurait permis de la poursuivre. Une atmosphère de scepticisme et de

méfiance enveloppait peu à peu tout ce qui touchait à la Presa.

L’hiver arriva sans que Robledo eût pu quitter Buenos-Ayres. Parfois il

était pris d’un brusque optimisme et il espérait obtenir le lendemain

même ce qu’il désirait. Mais le jour suivant on lui répondait encore:

«Revenez demain», et ce «demain» devenait un mot fatidique, symbole

vague d’un avenir qui jamais ne serait réalisé.

Les journaux lui rapportèrent un soir l’inquiétude des populations

riveraines du Rio Negro. Le débit des affluents augmentait avec une

abondance inquiétante. C’était la crue que depuis plusieurs mois il

n’avait cessé d’annoncer dans les ministères pour obtenir que l’on

continuât à temps les travaux.

Il reçut ensuite un télégramme de ceux-là mêmes qui lui avaient

conseillé d’aller à Buenos-Ayres. Ils lui demandaient maintenant de

revenir, comme si sa présence eut été capable de dompter miraculeusement

les forces de la nature.

Il revint à la Presa par un froid glacial. Il s’enfouit dans un manteau

de chauffeur à longs poils qu’il avait toujours porté pendant les rudes

journées d’hiver.

Le village était presque désert. Les maisons de bois les plus

résistantes avaient barricadé portes et fenêtres. Les bâtiments d’argile

montraient leurs toits écroulés; l’ouragan avait arraché les bâtis de

bois de leurs orifices d’aération. Personne dans les rues. Il ne restait

plus que les hommes qui habitaient le pays avant le commencement des

travaux. Dix ans semblaient s’être écoulés pendant ces quatre mois

d’absence.

Et ce fut alors la torture d’une attente longue et pleine d’angoisse.

Il restait des jours entiers au bord du fleuve et voyait avec une rage

impuissante le danger devenir plus pressant. Les eaux étaient chaque

jour plus hautes et plus impétueuses; le fleuve rapide entraînait des

troncs d’arbres arrachés sans doute aux pentes des Andes, ou roulait au

fond de son lit d’énormes blocs invisibles.

Il ne redoutait pas le danger d’une inondation; ce qui le maintenait

continuellement dans une affreuse inquiétude, c’était le sort des

travaux inachevés et non le péril couru par les hommes. Tous les matins

il examinait avec l’attention du médecin qui ausculte les malades la

digue qui devait barrer le fleuve d’une rive à l’autre et dont

l’insouciance amoureuse puis la rivalité mortelle des constructeurs

avaient empêché l’achèvement.

Quelques mètres séparaient toujours le tronçon le plus long de la digue

de celui qui de la rive opposée venait à sa rencontre. Les eaux, plus

hautes chaque jour, recouvraient ces deux murs dont la présence

invisible était décelée par des remous et des tourbillons écumeux.

Comme tous ceux qui vivent dans un perpétuel danger Robledo se sentit

devenir superstitieux; il se recommandait mentalement à de vagues et

puissants génies capables de réaliser un miracle.

«Si l’hiver passe sans que tout s’écroule, pensait-il, quel bonheur est

le nôtre!»

Mais, un matin, sous ses yeux, un des tronçons de la digue inachevée,

comme une de ces constructions de sable que les enfants construisent ou

détruisent au gré de leur caprice, fut arraché par les eaux: puis elles

le ployèrent comme une masse molle et flexible, et enfin les deux

murailles qu’avait dressées dans le fleuve l’effort de centaines

d’hommes, où s’étaient accumulées des milliers de tonnes de matériaux

solides et en apparence indissolubles, roulèrent dans le courant et

leurs débris échoués jonchèrent les rives et le bord des îles. Alors

Robledo pleura.

--Quatre années de travail! Et tout a fondu comme un peu de sucre dans

l’eau!... Quatre années de labeur inutile!... Et tout à recommencer.

Son compatriote le patron du bar se jugeait ruiné comme lui. Le tiroir

de sa caisse était vide. Adieu l’espoir de transformer ses champs

sablonneux en riches parcelles de terre irriguée! Il était pauvre, plus

pauvre que le jour où il était venu s’établir dans cette contrée

maudite.

Mais il avait foi en Robledo et il voulait le réconforter; aussi se

montrait-il optimiste.

--Tout s’arrangera, don Manuel, répétait-il souvent.

Mais il parlait sans conviction.

Don Manuel, voyant les eaux s’acharner à leur œuvre de destruction,

passa de la tristesse à la colère. Ses yeux ne regardaient plus le

fleuve. Ils vaguaient comme ceux de l’homme dont la pensée s’est enfuie

très loin et qui voit ce que les autres ne peuvent pas voir.

Il se rappela Canterac et Pirovani aussi nettement que s’il les eût

rencontrés la veille. Puis il vit un visage de femme sourire

cruellement. Par-dessus le temps et la distance elle exerçait encore une

influence maligne sur ce coin de la terre où elle était une fois passée.

C’était elle en réalité qui venait de détruire la digue.

L’Espagnol serra les poings. Il se souvint de l’_estanciero_ Rojas et du

châtiment qu’il voulait infliger avec son _rebenque_ à cette femelle

vicieuse. Lui-même en ce moment aurait fait pire.

«_Gualicho_ blond, pensa-t-il, démon funeste aux hommes et aux choses...

maudit soit le jour où je t’ai conduit ici!»

La tentatrice · 第 31 / 36 题