XVII

Quand Hélène s’éveilla, tard dans la matinée, elle s’aperçut avec

surprise que la métisse ne répondait pas à ses appels répétés.

Elle vit arriver enfin une de ces fillettes qu’on appelait

_chinitas_[28] et qui travaillaient dans la maison sous les ordres de

Sébastienne; la jeune fille lui déclara que la respectable métisse était

sortie à la première heure et n’était pas rentrée.

--On dit qu’il y a eu du grabuge à l’_estancia_ de don Carlos Rojas. Le

commissaire est parti avec beaucoup d’hommes.

D’après la fillette on avait vu Sébastienne aux environs du village, à

cheval, et accompagnée du domestique de M. Robledo.

--Elle a dû aller voir s’il n’est rien arrivé à sa petite patronne

d’autrefois. Chacun raconte son histoire... Mais ce qui est sûr c’est

qu’on a tué quelqu’un à l’_estancia_.

La servante cessa de parler en voyant que sa patronne ne paraissait pas

curieuse d’en savoir davantage. Elle s’était contentée de pousser une

exclamation de surprise aux premiers mots de ce rapport. Puis elle avait

gardé le silence comme si le récit ne l’intéressait pas.

Après avoir déjeuné, elle demeura toute la matinée dans le salon de sa

maison. Elle pensait aux longues heures qui allaient s’écouler avant que

la nuit vînt et elle s’impatientait. Elle était décidée à faire appeler

Robledo; mais, d’après la petite servante, Robledo était parti avec le

commissaire pour l’_estancia_ de Rojas et il ne devait revenir que le

soir.

Elle ne vivrait pas plus longtemps dans ce village. Son mari pouvait

bien rester et travailler à la construction des canaux. Pour elle, elle

pensait demander à Robledo les moyens de regagner Paris, ou tout au

moins l’argent nécessaire pour se rendre à Buenos-Ayres. Une fois dans

la grande ville elle saurait bien se défendre. Au temps de sa jeunesse

elle s’était trouvée dans des situations aussi graves sinon pires et

elle savait par expérience qu’une femme énergique peut se tirer d’un

mauvais pas plus facilement qu’un homme.

Songeant à ce qu’elle allait dire à l’Espagnol, elle appelait la nuit,

mais en même temps elle s’effrayait de la fuite rapide des heures, car

le moment approchait où un homme était en droit de se présenter à sa

fenêtre pour exiger d’elle l’accomplissement d’une promesse faite la

nuit précédente.

Elle avait besoin d’un effort de pensée pour se convaincre qu’elle

n’avait pas rêvé cette entrevue avec _Manos Duras_.

«Quelle sottise! pensa-t-elle. Ai-je pu vraiment agir ainsi?»

Bien souvent dans sa vie elle s’était pareillement étonnée de ses

propres actes; il semblait qu’il y eût en elle deux personnalités

ennemies dont l’une avait horreur de l’autre.

«Et peut-être cet homme viendra-t-il dès ce soir!» pensait-elle.

Pour se tranquilliser elle se dit que le _gaucho_ avait peut-être oublié

ses promesses. Mais il lui revint immédiatement que sa petite servante

lui avait vaguement parlé des événements terribles survenus à

l’_estancia_ de Rojas.

Cependant comme elle avait tendance à croire que les événements devaient

toujours s’ajuster à sa convenance, elle retrouva sa confiance et son

optimisme.

«Il ne viendra pas, se dit-elle. Quelle extravagance! Cet homme-là

pouvait-il prendre au sérieux une promesse aussi absurde?...»

Après les bruits qui avaient circulé dans le village, il n’oserait pas

revenir. D’ailleurs si ce sauvage était redoutable en rase campagne,

elle saurait s’en défendre ici en tenant étroitement closes les fenêtres

et les portes de la maison.

Elle cessa donc de penser au _gaucho_, mais le souvenir de la dernière

nuit ne sortit pas de sa mémoire. Quelque chose s’était passé au lever

du jour, au moment où la lumière avait commencé d’apparaître aux fentes

de sa fenêtre; elle s’en était rendu compte confusément, comme on

perçoit les événements extérieurs quand les yeux hésitent à s’ouvrir et

quand la pensée oscille encore entre le sommeil et la veille.

Complètement éveillée maintenant elle médita sur ce qu’elle avait

entr’aperçu plusieurs heures auparavant, et elle se convainquit qu’un

homme s’était arrêté devant sa fenêtre au lever du jour. Elle se

souvint qu’un bruit de pas étouffés avait couru sur la galerie

extérieure, et que la cloison de bois avait légèrement craqué sous le

poids du corps appuyé contre elle. Elle aurait même juré qu’elle avait

entendu comme un soupir douloureux ou un râle de désespoir. Et son

instinct lui disait que cet être mystérieux qui avait vécu quelques

instants auprès d’elle, derrière la cloison de planches, n’était autre

que son mari.

Par deux fois elle s’approcha de la fenêtre et l’ouvrit pour l’examiner

à l’intérieur et à l’extérieur avec l’espoir de trouver une lettre ou un

indice quelconque du passage de l’invisible visiteur que l’aube avait

amené et que le soleil levant avait chassé.

«C’est Frédéric, répéta-t-elle: ce ne peut-être que lui... Robledo doit

savoir où il se trouve. Comme je voudrais qu’il revînt au village pour

lui parler.»

Un peu après midi, tandis qu’elle fumait sa vingtième cigarette, on

frappa à la porte. Un moment de silence s’écoula, puis les coups se

firent entendre à nouveau. Hélène comprit que, profitant de l’absence de

Sébastienne, les deux _chinitas_ avaient quitté la maison pour aller

vagabonder dans le village, en quête de nouvelles.

Elle se décida à aller ouvrir elle-même, et fut toute surprise en

reconnaissant le visiteur: c’était Moreno. La présence de l’employé

n’avait en elle-même rien d’extraordinaire, et cependant Hélène ne put

retenir un geste d’étonnement, car depuis bien longtemps elle ne pensait

plus à lui. Pendant ces dernières heures, c’était l’image d’autres

hommes qui avait accaparé sa pensée.

Rougissant de son oubli, elle l’invita avec une amabilité exagérée à

pénétrer dans la maison. Un heureux hasard lui envoyait cet imbécile

pour la distraire pendant cette interminable soirée qui sans cette

visite eût coulé monotone et solitaire.

En entrant dans la grande salle, Moreno caressa les meubles d’un regard

tendre et protecteur, comme des meubles à lui. Puis il prit place, avec

une aisance dont il n’avait jamais fait preuve lors de ses précédentes

visites, dans le fauteuil qu’elle lui offrit.

--Je pars pour Buenos-Ayres par le train de ce soir, madame la marquise,

dit-il avec la vanité d’un homme conscient de ses propres mérites. Il

faut que j’aille informer le Gouvernement de ce qui s’est passé ici et

m’entretenir avec le ministre des Travaux Publics sur les mesures à

prendre pour continuer les travaux.

Hélène approuva de la tête ces paroles tandis que ses yeux semblaient

sourire avec malice. Ce brave père de famille s’exagérait un peu son

importance.

--Mais, avant de partir, j’ai cru devoir venir vous trouver pour traiter

d’une question qui a certains rapports avec mes entreprises futures.

Il continua de parler et bientôt l’étincelle de joyeuse ironie qui

dansait dans les pupilles de la Torrebianca s’éteignit. Ses yeux

n’exprimèrent plus qu’un intérêt passionné et sans cesse grandissant.

Moreno lui exposait comment Pirovani lui avait confié toute sa fortune

et l’avait nommé tuteur de sa fille unique qui vivait en Italie.

--L’infortuné, continua-t-il, à ce que j’ai pu voir en examinant

rapidement ses papiers, était plus riche que je ne pensais. Cette

suprême mission que mon malheureux ami m’a confiée va me donner beaucoup

d’ouvrage et m’obliger peut-être à quitter mon emploi; qui sait même si

je pourrai revenir ici!... Je crains que nous ne nous revoyons pas avant

bien longtemps.

Malgré l’air satisfait et assuré qu’il affectait depuis la veille

l’employé s’attristait en pensant à l’éventualité de cette longue

absence.

--Comme cette maison, reprit-il, appartenait au pauvre Pirovani qui m’a

confié la gestion de ses biens, je viens vous dire madame la marquise,

en vertu de mes pouvoirs, que vous pouvez y demeurer sans payer un

centime, aussi longtemps que vous le jugerez utile. Considérez-la comme

vôtre. Que ne ferais-je pas pour vous!

Elle fixait sur lui un regard curieux. Elle avait peine à cacher

l’étonnement que cette révélation lui avait causée. Moreno, dépositaire

de l’héritage de l’entrepreneur; Moreno, pliant sous le poids de

l’énorme fortune qui tombait entre ses mains et retournant vers les

villes populeuses pour y refaire sa vie!

Des pensées nouvelles se firent jour peu à peu à travers sa surprise,

semblables à des îlots informes et bouillonnants encore, en plein

travail de formation. Son être se dédoublait et, auprès de la femme

frivole, éprise de luxe et de vanité, surgissait celle dont l’énergie

redoutable dans les moments difficiles était capable de résolutions

extrêmes, et qui ne craignait pas de faire souffrir. Et cette femme en

s’éveillant donnait à sa compagne cet impérieux conseil: «Ne le laisse

pas partir, c’est le destin qui te l’envoie.»

Moreno, qui contemplait «madame la marquise» avec des yeux plus hardis

depuis qu’il se voyait riche et puissant, vit soudain comme l’ombre d’un

nuage invisible sur ses traits; sa bouche se contracta douloureusement,

et elle enfouit son visage dans ses mains pour cacher ses larmes.

L’employé se leva de son fauteuil pour la consoler. Il avait compris sa

douleur; ne portait-elle pas le deuil de la mère de son mari? Et puis,

la triste fin de Pirovani, la fuite de Canterac, tant d’événements

accumulés en si peu de temps!

--Tout ce qui arrive est bien triste, madame la marquise, mais il ne

faut pas que cela vous fasse pleurer.

Et il se hasarda à lui prendre les mains et à les serrer doucement avant

de les écarter de ses yeux mouillés de larmes.

--Ce n’est pas ce que vous croyez qui me fait pleurer, soupira-t-elle;

je pleure sur moi-même, sur mon malheur que rien ne peut réparer. Je

suis seule au monde. Mon mari n’est pas rentré depuis deux jours... et

ne rentrera plus peut-être. Quelles calomnies a-t-on pu lui rapporter!

Il me restait mes amis, mes fidèles amis, l’un est mort, l’autre est en

fuite. Je n’avais plus que vous... et vous partez pour toujours!

L’employé, tout ému, balbutia:

--Mon admiration vous restera toujours, madame la marquise... Je pars,

mais en réalité, je ne pars pas... A Buenos-Ayres, je serai à votre

disposition.

Il cessa de parler car l’émotion commençait à lui troubler les idées.

Hélène avait séché ses larmes et le regardait avec intérêt.

--Personne n’a jamais pu me comprendre, dit-elle. Les hommes sont ainsi

faits: ils se précipitent tous ensemble vers la femme qui leur plaît,

l’assomment de leurs assiduités et se disputent la première place de

telle façon que la malheureuse toute désorientée ne sait pas bien

connaître celui qu’elle préfère. Maintenant que vous partez et que je

vous perds pour toujours, je me rends compte que les deux amis qui nous

ont quittés, se mettaient en avant avec tant d’autorité qu’ils avaient

réussi à me cacher l’homme qui aurait dû m’intéresser le plus.

A ces mots, Moreno fut si bouleversé qu’il prit la main d’Hélène dans

les siennes.

--Oh! marquise, que dites-vous!

Elle se laissa caresser la main et pressa même une des siennes entre ses

doigts, puis elle ajouta avec l’accent de la vérité, comme pour lui

confier ses pensées les plus intimes:

--Je vous ai toujours apprécié pour votre modestie, cette modestie qui

cache de grandes qualités que vous ne soupçonnez pas vous-même. J’aime

les hommes dont le cœur est plein de bonté et libre d’orgueil. Souvent,

dans ma solitude, je pensais aux grandes choses qu’aurait pu réaliser en

Europe un homme tel que vous, guidé dans son œuvre par une femme

inspiratrice de nobles ambitions.

Moreno garda le silence. Il la regardait avec un certain étonnement et

semblait l’admirer davantage après les mots qu’il venait d’entendre.

Cette femme avait les mêmes pensées qu’il avait eues bien souvent

lui-même sans oser y croire tout à fait.

Hélène ajouta, accablée:

--Mais il est trop tard; laissons cela! Vous avez une famille, je n’ai

plus d’illusion ni d’espoir. Je suis seule et pauvre, et je ne sais

comment s’achèvera ma vie.

L’employé demeurait pensif, les sourcils froncés, et semblait tourmenté

d’une vision pénible. Il revoyait dans une petite maison près de

Buenos-Ayres, aux pièces modestes et propres, une femme et des enfants.

Mais cette image ne tarda pas à s’effacer et Moreno reprit l’air assuré

et autoritaire qu’il avait montré dans les premiers moments de sa

visite.

--Moi aussi, dit-il, je réfléchis plus souvent qu’autrefois. Cette nuit

je n’ai pas pu dormir: je me suis levé trop tard pour aller voir ce qui

s’est passé à l’_estancia_ de Rojas... Et hier, justement, j’ai pensé

qu’il vaudrait mieux peut-être que je parte pour l’Europe. Je veillerais

sur la fille de Pirovani et je gérerais ses biens plus commodément qu’à

Buenos-Ayres. Qui sait? peut-être augmenterais-je considérablement

cette fortune en me lançant dans les affaires! Je ne suis pas sûr de

posséder les qualités que vous m’attribuez, madame la marquise; mais

j’ai l’habitude des chiffres, j’ai de l’ordre et je suis peut-être

capable de réussir dans les affaires tout comme un autre. Pourquoi pas?

Il y eut un long silence et l’employé, troublé d’avance par ce qu’il

allait dire, osa enfin balbutier timidement.

--Peut-être pourriez-vous venir avec moi en Europe... pour me donner des

conseils. Vous me croyez très intelligent, mais là-bas je ne serai qu’un

ignorant.

Hélène eut un mouvement de surprise et repoussa avec hauteur cette

proposition.

--C’est impossible! Quelle folie!... De quel fardeau allez-vous vous

charger, mon ami!... Vous oubliez d’ailleurs que je suis mariée, que je

suis du monde et que les gens en nous voyant ensemble feraient les

suppositions les plus outrageantes.

Mais tout en protestant, elle prit dans les siennes les mains de Moreno,

approcha du sien son visage, l’enveloppa du parfum qui émanait de sa

chair tentatrice, et dit enfin avec enthousiasme:

--Que votre cœur est grand!... Comment vous prouver ma reconnaissance

pour votre intention généreuse?

Moreno se remit à parler d’un ton suppliant. Que leur importait les

propos des gens?... En Europe, personne ne les connaissait. Ils

vivraient à Paris, dans la cité merveilleuse qu’il avait si souvent

admirée à travers les romans et qu’il n’aurait jamais pu voir si

Pirovani n’était pas mort. C’est lui que devrait remercier la marquise,

si elle daignait être sa compagne et son inspiratrice.

--Et votre famille? demanda la Torrebianca d’un ton grave que ses

regards démentaient.

Il répondit avec l’optimisme cynique de l’homme qui sait le pouvoir de

l’argent et qui compte, grâce à lui, résoudre toutes les difficultés.

--Ma famille restera à Buenos-Ayres où elle sera mieux installée que

jamais. Avec beaucoup d’argent on arrange tout et chacun est heureux...

J’aurai beaucoup d’argent, car il est bien juste que je me récompense

moi-même des peines que m’imposera mon rôle de tuteur. Et j’en gagnerai

aussi dans les affaires.

Elle résistait encore, mais toujours plus faiblement, et Moreno jugea

bon de l’émouvoir en lui décrivant les délices de ce Paris qu’il n’avait

jamais vu et dont l’autre était déjà lassée.

--C’est une folie, interrompit Hélène; je n’ai pas le courage d’aller

au-devant d’un pareil scandale. Que dira-t-on si nous fuyons ensemble?

Puis elle ajouta avec une expression de pudeur craintive:

--Je ne suis pas telle que vous croyez. Les hommes acceptent avec une

étonnante facilité tout ce qu’on leur raconte des femmes, et qui sait ce

qu’on a pu vous dire de moi!... J’avoue que mon mariage n’a pas été

heureux; mon mari est bon, mais il n’a jamais su me comprendre. Mais, de

là à provoquer un scandale en fuyant avec un autre homme!

L’employé eut recours à toutes les phrases qu’il avait emmagasinées dans

sa mémoire au cours de ses lectures. Qu’était-ce que le mariage et que

l’opinion du monde! Elle avait le droit de connaître le véritable amour,

si elle le trouvait sur sa route. Elle avait aussi le droit de «vivre sa

vie» aux côtés d’un homme qui saurait l’embellir pour elle autant

qu’elle le méritait.

Il continuait à réciter des fragments de ses lectures romanesques et la

marquise, qui devait connaître aussi bien que lui la valeur de tels

arguments, finit pourtant par se laisser attendrir et troubler par cette

amoureuse éloquence.

La Torrebianca jugeait maintenant qu’elle avait suffisamment prolongé

son simulacre de résistance et croyait le moment venu de céder pour

permettre à Moreno de passer à des questions d’un intérêt immédiat.

Elle feignit de n’avoir plus entière conscience de ses actes; passant

ses mains sur les épaules de Moreno elle parla tout près de son visage

d’une voix faible comme un souffle, et les yeux au ciel, elle semblait

se perdre dans ses souvenirs.

--Oh! Paris! Vous ne le connaissez que par les livres, mais vous ne

savez pas vraiment ce qu’est cette vie. Une existence bien douce nous

attend là-bas.

L’employé considéra ces mots comme une acceptation et se crut en droit

de la prendre dans ses bras.

--Vous acceptez n’est-ce pas? Oh! merci... merci!

Mais Hélène le repoussa pour couper court à ces effusions et avec le

sérieux de la femme qui sait mener une affaire, elle reprit la parole.

--Si je disais «J’accepte» ce serait à la condition que nous partirions

aujourd’hui même. Sans cela je pourrais me repentir... D’ailleurs,

pourquoi rester plus longtemps dans cet endroit odieux? Je n’y ai que

des ennemis. Mon mari lui-même m’abandonne... Je ne sais ce qu’il est

devenu.

Moreno approuva de la tête. Il fallait profiter du train de ce soir.

S’ils attendaient le prochain, en deux jours, de nouveaux incidents se

produiraient peut-être. Le malheureux employé croyait de bonne foi que

la marquise était capable de regretter sa décision et jugeait

nécessaire de profiter de ce moment favorable.

Hélène lui posa plusieurs questions pour fixer en quelque sorte, avant

de le suivre, les articles du contrat verbal qui les lierait. Moreno lui

exposa tout ce que Pirovani lui avait confié en remettant ses papiers

entre ses mains et toutes les recommandations orales qu’il avait

ajoutées. Sa fortune était solidement établie. Avant le duel il lui

avait également remis tout l’argent qu’il avait chez lui. L’employé

pouvait payer les frais du voyage et du long séjour qu’ils auraient à

faire dans un luxueux hôtel de Buenos-Ayres.

--Une fois dans la capitale, continua-t-il, je réaliserai tous les fonds

qui sont déposés au nom de Pirovani et je ferai le nécessaire pour que

le gouvernement me verse également ce qu’il lui doit pour ses

entreprises... Je connais beaucoup de personnes haut placées qui

m’aideront... Vous verrez que si bien des gens me croient sot, je sais

me retourner quand il s’agit de finances... Dès que les affaires seront

en ordre nous nous embarquerons pour l’Europe.

Enhardi par ses propres paroles et certain maintenant qu’Hélène

acceptait, il tenta de porter la main sur elle; mais elle l’écarta.

--Non, dit-elle avec sévérité, tout en fermant à demi ses yeux

malicieux. Tant que nous ne serons pas arrivés à Paris je ne serai pour

vous qu’une compagne de voyage. Les hommes sont ingrats quand leur désir

est satisfait trop vite; ils abusent de la tendresse des femmes et

oublient vite leurs serments.

Elle eut un sourire plein de promesses et dit à voix basse en fermant à

demi ses paupières.

--Mais, dès que nous serons à Paris....

Moreno fut agréablement troublé de l’expression qui accompagna ces

quelques mots.

«Paris!...» Cette exclamation mentale fit surgir dans l’imagination de

l’employé la vision des mille épisodes de la vie joyeuse menée par les

étrangers dans la grande ville, ainsi que la décrivaient les romans.

Il vit un élégant restaurant de Montmartre comme il les imaginait et

comme il avait pu les admirer sur les toiles des cinématographes. Il

crut entendre la musique sautillante et heurtée d’un jazz-band. Il

suivit des yeux le tournoiement des couples qui dansaient dans un large

espace rectangulaire, entouré de petites tables brillamment servies.

Puis la marquise faisait son entrée, vêtue avec un luxe éblouissant,

appuyée sur son bras. Lui-même était en habit, et une perle énorme

luisait sur son plastron. Le gérant de l’établissement le saluait avec

le respect mêlé de familiarité qu’on doit aux clients bien connus; les

femmes admiraient de loin les bijoux d’Hélène; un groom aussi petit

qu’un gnôme emportait le somptueux manteau de fourrure de la dame, d’où

émanait un parfum de jardin enchanté.

Il examinait la carte des vins, et commandait un champagne si cher que

le sommelier exprimait par une révérence son admiration.

La vision s’évanouit et Moreno se trouva dans l’ancienne maison de

Pirovani, en face de cette femme qu’il avait désirée avec la ferveur

qu’inspire l’irréalisable, et qui, en ce moment, le dévorait des yeux.

--Oh! Paris, dit-il. Comme j’ai hâte de m’y trouver avec vous...

Hélène!... Car vous me permettrez maintenant de vous appeler Hélène,

n’est-ce pas?

La tentatrice · 第 30 / 36 题