Tourmentée par sa curiosité de femme, la métisse attendit avec
impatience l’heure du rendez-vous.
Elle se trouvait dans la cuisine de la maison, située dans un hangar
ouvert sur la cour. Elle avait sur sa table un réveille-matin et
plusieurs fois, elle en approcha la lampe pour savoir l’heure. Un peu
avant dix heures elle quitta ses souliers, traversa la cour pieds nus et
s’engagea finalement sur une des galeries extérieures.
Elle parvint ainsi en étouffant le bruit de ses pas à l’angle du
bâtiment le plus voisin de la fenêtre de la chambre d’Hélène. Puis elle
s’assit sur le plancher et se tapit pour écouter sans être vue.
Au bout d’un instant elle aperçut dans l’ombre _Manos Duras_ qui
s’approchait de la maison. Elle le vit quitter ses éperons, les serrer
dans sa ceinture et monter avec précaution les marches du perron.
Presque aussitôt, la fenêtre de la chambre s’ouvrit; Hélène parut et fit
signe au nouveau venu de parler à voix basse. Sébastienne tendit
l’oreille, mais la fenêtre était si loin qu’elle ne put, en concentrant
son attention, que saisir quelques mots isolés.
Encore étaient-ils prononcés d’une voix si faible qu’elle ne put être
certaine de les avoir exactement perçus. Elle crut entendre «Celinda» et
«Fleur du Rio Negro». Mais elle pensa bientôt qu’elle était le jouet
d’une illusion de ses sens. Comment sa petite patronne d’autrefois
serait-elle mêlée aux affaires de ces gens-là?
En avançant la tête au coin de la maison elle parvenait à voir _Manos
Duras_ et la marquise. Le _gaucho_ l’écoutait avec des signes
approbateurs ou bien, s’il parlait, c’était en phrases brèves, en
appuyant sur les mots avec des gestes affirmatifs. A un certain moment,
il essaya même de prendre la main d’Hélène, mais elle se rejeta en
arrière avec une brusquerie qui laissait voir à la fois sa répugnance et
son orgueil. Immédiatement elle sembla se repentir et dit à voix plus
haute sur un ton de promesse:
--Nous reparlerons de cela demain ou un autre jour; quand vous aurez
accompli la mission que je vous ai donnée. Vous connaissez nos
conventions.
Et elle se sépara de lui avec des mines coquettes tout en prenant bien
soin de se maintenir hors de la portée de ses mains.
Le _gaucho_ voyant la fenêtre se fermer descendit l’escalier et, arrivé
dans la rue, s’arrêta:
Sébastienne qui s’était levée pour mieux le voir crut l’entendre
murmurer avec un accent joyeux:
--Au lieu d’une, j’en aurai deux.
Mais cette fois encore, elle n’était pas sûre d’avoir bien entendu. Elle
finit par regagner à travers la cour le réduit où elle avait son grabat,
quelque peu déçue par les maigres résultats de sa surveillance.
Une chose cependant s’était fixée dans sa mémoire et l’empêchait de
trouver le sommeil. Les deux interlocuteurs avaient-ils vraiment
prononcé le nom de mademoiselle Rojas?
A plusieurs reprises, elle se demanda encore: «Qu’est-ce que ces gens
pouvaient bien dire de ma fillette?»
Robledo lui aussi passa une nuit agitée. Il avait installé Torrebianca
dans la chambre qu’il avait déjà occupée avec sa femme lors de son
arrivée à la Presa. Epuisé par les émotions de la journée, le marquis
avait enfin consenti à rester chez son ami.
Deux fois, l’Espagnol s’éveilla au cours de la nuit et prêta l’oreille
pour mieux entendre. De la chambre voisine, où se trouvait son ami, lui
parvenaient des gémissements et des mots prononcés à demi.
--Frédéric, as-tu besoin de quelque chose?
Son ami lui répondait alors d’une voix faible et accablée puis
s’efforçait de demeurer silencieux.
Quand Robledo s’éveilla pour la troisième fois, la lumière du jour
marquait de lignes claires les fentes de sa fenêtre. Un bruit l’avait
tiré de son sommeil et l’avait forcé à sauter du lit.
Il entra dans la salle commune qui servait aussi de salle à manger et y
trouva Watson penché sur une chaise, en train de chausser ses éperons.
La chaise était tombée et c’est ce bruit qui avait réveillé Robledo. Et
apercevant son associé, l’Espagnol lui dit avec gaîté:
--Comme vous êtes matinal!... Je vous ai pourtant entendu rentrer bien
tard hier.
Watson, qui semblait triste, se borna à répondre:
--Comme nous ne travaillons pas aujourd’hui, je vais galoper un peu dans
la campagne.
Quand le jeune homme fut parti, Robledo acheva de s’habiller et se mit à
marcher de long en large dans la salle à manger. A chaque fois qu’il
passait devant la porte de la chambre occupée par Torrebianca, il était
tenté d’entrer. Il voulait voir son ami. Un vague pressentiment le
tourmentait.
«Allons voir comment il a passé la nuit», se dit-il.
Il ouvrit la porte, regarda à l’intérieur de la pièce et fit un geste
d’étonnement. Il n’y avait personne; le lit, avec ses couvertures en
désordre, était vide. L’Espagnol demeura tout pensif. Il s’imagina
d’abord que Frédéric n’ayant pu dormir de la nuit était sorti à l’aube
pour marcher un peu.
Instinctivement, il se mit à regarder autour de lui et à examiner la
chambre. Sur la table étaient dispersés des papiers et sur chacun il
reconnut une ou deux lignes de l’écriture de Torrebianca: des lettres
commencées que le marquis avait jugé inutile de continuer.
Il prit un des papiers: «Je te suis reconnaissant des efforts que tu as
faits, mais je ne peux plus...» Sur un autre il lut: «La seule femme qui
m’ait véritablement aimée, ma mère, est morte. Ah! si j’étais sûr de la
retrouver!»
Robledo continua l’examen des autres feuilles. Il n’y trouva que
quelques lignes raturées ou des mots inintelligibles. Torrebianca avait
essayé d’écrire mais il avait finalement renoncé à cet effort. Il crut
voir son ami, au milieu de la nuit, jeter sa plume, qu’il venait de
trouver sur le plancher, et dire avec l’indifférence de celui qui déjà
croit s’être dégagé des soucis d’ici-bas: «A quoi bon!»
Il demeura pensif, les feuillets à la main. Puis une pensée optimiste
lui rendit l’espoir. Son ami errait peut-être aux environs du village.
Ces lettres inachevées étaient la preuve que sa volonté n’était pas bien
ferme.
Il examina le sol devant la maison et eut un geste de satisfaction en
distinguant parmi les empreintes fraîches laissées par les sabots du
cheval de Watson le contour d’un pied humain, celui de son camarade
sans doute.
Il avait été à l’école des chercheurs de pistes qui tirent profit des
moindres traces perdues dans le désert. Les pas de Torrebianca le
conduisirent dans une ruelle ouverte entre sa maison et la maison
voisine et qui donnait sur la campagne. Mais à la sortie du village il
perdit la piste au milieu des nombreuses empreintes laissées là par les
gens qui étaient partis à l’aube.
Instinctivement il marcha vers le fleuve et se mit à le suivre vers
l’amont. Les eaux glissaient d’un mouvement uniforme sans que le moindre
objet flottant vînt altérer leur surface. Il finit par se lasser de ces
recherches que seul un pressentiment guidait et justifiait.
«Frédéric, se dit-il, m’a troublé par le récit de ses malheurs. Pourquoi
vais-je penser des choses absurdes?... Rentrons à la maison. Mon cœur me
dit que je l’y trouverai en arrivant. Il doit être allé se promener de
l’autre côté du village.»
Et il revint à la Presa: mais une angoisse vague l’obligeait à presser
le pas.
A la même heure, près de l’_estancia_ de Rojas, _Manos Duras_, à l’abri
de quelques buissons causait avec ses trois compères venus de la
Cordillère.
Ils avaient mis pied à terre et ils tenaient leurs chevaux par la bride.
L’un des trois hommes ne portait pas le même costume que ses compagnons
et ressemblait plutôt à un ouvrier de la Presa qu’à un cavalier des
champs. _Manos Duras_ lui donnait des explications qu’il écoutait en
silence avec de légers clignements d’yeux approbateurs. Puis, cet homme
se mit en selle; le bandit et ses deux compagnons le suivirent des yeux
jusqu’à ce qu’il eût disparu au milieu des bouquets de plantes sauvages.
--Le petit vieux va savoir ce qu’il en coûte de me menacer, dit le
_gaucho_ avec un sourire haineux.
Un des hommes de la Cordillère qui portait le surnom de _Piola_[27] et
qui, grâce à son âge et à ses façons autoritaires, semblait exercer une
certaine influence sur ses deux compagnons, secoua la tête d’un air de
doute. Le plan de _Manos Duras_ lui paraissait excellent, mais il ne
comprenait pas qu’on restât dans le pays un jour ou deux après le coup.
Il valait mieux battre en retraite tous ensemble et sans délai vers la
Cordillère.
--Laisse-moi faire, compère; je m’y connais, répondit le _gaucho_. Il
faut auparavant que j’aille recevoir quelque chose qu’on m’a promis.
J’irai ce soir peut-être et demain je vous rejoindrai.
Il comptait sur son cheval dont il fit de grands éloges. Avec cette bête
il se faisait fort de rattraper ses camarades en route. D’ailleurs,
seul, il irait d’un meilleur train que ses amis dont les bagages
retarderaient la marche.
Cependant, l’envoyé de _Manos Duras_ galopait vers l’_estancia_ de
Rojas. Il arriva devant une barrière, l’ouvrit et continua sa course à
travers les domaines de don Carlos.
Arrivé près du bâtiment principal, il vit venir à sa rencontre
_Cachafaz_, averti par les aboiements de quelques chiens qui sautaient
devant les pattes du cheval et tentaient de le mordre. Le petit cria
pour les chasser, puis écouta avec la gravité d’une grande personne les
paroles de l’envoyé.
Le message lui causa une joie telle qu’oubliant le cavalier, il courut
vers _l’estancia_. Don Carlos buvait dans la salle à manger le dixième
_maté_ de la matinée. Celinda, en costume féminin, était assise dans un
fauteuil de jonc et semblait en proie à de mélancoliques pensées. Le
métis entra en criant.
--Patron, le commissaire vous fait dire de vous rendre tout de suite au
village. On a arrêté celui qui a volé votre vache.
L’_estanciero_, tout heureux de la nouvelle, suivit _Cachafaz_ sans
lâcher toutefois la calebasse à _maté_ et sans cesser tout en marchant
d’aspirer le breuvage avec son chalumeau d’argent.
Il voulait obtenir du courrier qui venait d’arriver au triple galop de
son cheval de nouveaux détails sur l’événement. Arrivé devant la maison
il demeura perplexe: le cavalier avait disparu. _Cachafaz_ parcourut le
champ voisin et les enclos, appela, mais ne put découvrir l’homme.
Finalement, Rojas haussa les épaules et, tout à la joie de la nouvelle,
il trouva une explication à cette disparition. Don Roque, pour qu’il fût
plus vite averti, lui avait envoyé un avis par un voyageur quelconque
qui avait dû faire un large détour et qui n’avait pas voulu perdre plus
de temps. Lui aussi était pressé, et comme il jugeait utile d’aller à la
Presa pour parler au commissaire, il monta à cheval en promettant à
Celinda d’être de retour avant le repas de midi.
Allongés sur le sol, _Manos Duras_ et ses trois amis le virent passer
dans le lointain, en route vers le village. La face collée contre les
racines des buissons, ils causaient et riaient avec un calme cynique.
--Il va chercher la vache que nous avons mangée hier, dit _Piola_.
Et _Manos Duras_ ajouta, en accompagnant ses paroles d’une grimace
obscène:
--Nous verrons bien ce qu’il dira quand nous aurons pris sa génisse.
Richard Watson, qui galopait dans la campagne, avait bonne envie de
s’approcher de l’_estancia_, mais il craignait que sa présence n’irritât
Celinda; il vit lui aussi dans le lointain don Carlos Rojas passer dans
la direction de la Presa. Cela parut lui donner de l’audace. Celinda
était seule chez elle et il lui était facile de trouver un prétexte
quelconque pour lui rendre visite. Mais bientôt il eut peur de nouveau.
S’il se montrait près de l’_estancia_, le seul _Cachafaz_ ne
viendrait-il pas le recevoir? Il valait mieux errer dans la campagne.
Peut-être la fille de Rojas, lasse d’être seule, se déciderait-elle à
monter à cheval.
Il était résolu à attendre jusqu’à la chute du soleil. Il avait eu la
précaution d’emporter quelques vivres dans une des sacoches de sa selle
et d’ailleurs, comme tous les amoureux, il ignorait que l’homme est, de
naissance, affecté d’une maladie mortelle, la faim, et qu’il ne peut
vivre qu’en l’apaisant deux fois par jour. Pour l’instant, des choses
qu’il jugeait beaucoup plus importantes l’occupaient.
Cependant, son ami Robledo errait la tête basse dans la rue centrale de
la Presa. Il revenait de chez lui et Torrebianca ne s’y trouvait pas. La
servante qui avait préparé le déjeuner l’avait attendu en vain. Où le
trouver?
Au milieu de la rue il entendit des voix amies et leva la tête. Rojas
parlait avec animation au commissaire du village qui lui répondait d’un
air étonné. Tous deux saluèrent Robledo qui s’approcha.
--Un courrier est arrivé à mon _estancia_, dit don Carlos, pour me
prévenir que le commissaire avait retrouvé la vache qu’on m’a volée...
Or don Roque n’a envoyé personne et ne sait de quoi il s’agit. C’est une
plaisanterie que je trouve fort mauvaise. Quel est le maudit imbécile
qui a voulu me jouer ce tour?
Robledo resta quelques minutes à l’écouter en feignant de s’intéresser à
l’affaire, puis il se remit en marche. Il s’inquiétait uniquement de
découvrir la cachette de Torrebianca et croyait le reconnaître dans
tous les hommes qu’il apercevait au loin.
«Dommage que Richard soit sorti de si bonne heure, pensa-t-il. Il
m’aurait aidé à le chercher.»
Watson, ballotté entre ses craintes et le désir de voir Celinda, s’était
peu à peu rapproché de l’_estancia_; mais quand il arrivait auprès d’une
des claires-voies qui servaient de portes à l’enceinte de fils barbelés
il demeurait indécis. La Fleur du Rio Negro lui avait dans sa rancune
ordonné de ne plus reparaître; comment expliquerait-il sa présence dans
la propriété de Rojas?
A la vue d’une barrière ouverte, il reprit courage. «Elle dira ce
qu’elle voudra, en avant! pensa-t-il. Il faut que je la voie quand elle
devrait ne m’adresser que des injures!»
Et il avança lentement sur un des chemins qui menaient à l’_estancia_.
Soudain son cheval parut inquiet, pressa le pas puis s’arrêta net, prêt
à se cabrer.
Le jeune homme aperçut les corps de deux dogues, tués tout récemment
sans doute, car leurs têtes brisées baignaient dans une flaque de sang.
Il continua d’avancer et à quelques pas de la maison il trouva un homme
étendu au milieu du chemin.
Il était mort lui aussi. C’était un _péon_ de Rojas, un métis qu’il crut
reconnaître pour l’avoir vu plusieurs fois, bien qu’il fût maintenant
défiguré par des coups de feu. Une de ses orbites était restée vide et
quelques débris de la masse cérébrale s’échappaient du crâne par ce
trou. Autour de lui la terre buvait avidement le sang et se couvrait de
mouches.
Il sauta à bas de son cheval et, revolver au poing, il s’avança vers la
maison. Arrivé devant la porte il s’aperçut qu’il n’y avait personne
dans la vaste pièce qui servait à la fois de salon et de salle à manger
et il se mit à lancer des appels de tous côtés.
Un fauteuil de jonc, le siège préféré de Celinda, était par terre,
renversé. Il remarqua aussi que le tapis de la grande table semblait
avoir été violemment tiré, car il était lui aussi tombé à terre. Il
avait entraîné dans sa chute tous les objets qui se trouvaient
d’ordinaire sur la table et qu’on voyait froissés ou brisés sur le sol.
Il poussa de tels cris et répéta tant de fois son nom pour rassurer tout
le monde que des pas se firent entendre enfin à l’intérieur du bâtiment
et que le visage cuivré et ridé de la mère de _Cachafaz_ parut dans
l’entre-bâillement d’une petite porte. D’autres servantes et des _péons_
de l’estancia, tous métis, surgirent peu à peu de leurs cachettes; ils
bredouillaient des explications inintelligibles et gardaient un silence
plein d’horreur.
Watson sortit de la maison juste au moment où le petit _Cachafaz_
revenait de l’enclos en regardant avec inquiétude de côté et d’autre.
Brusquement tous en même temps voulurent raconter l’événement à
l’ingénieur, mais le petit métis les devança avec une espèce d’autorité.
Il se trouvait près de la petite patronne et il avait tout vu. Trois
hommes étaient arrivés au grand galop. _Cachafaz_ était sorti de la
maison, attiré par les aboiements des chiens, et il avait entendu les
coups de feu qui les avaient tués. Puis il avait vu un _péon_ courir
vers les cavaliers pour leur demander sans doute pourquoi ils
envahissaient l’_estancia_. Tous trois avaient tiré des coups de
revolver sur lui et il avait roulé à terre.
--Je me suis réfugié en courant dans la maison, continua l’enfant. Ma
petite patronne est sortie pour voir ce qui se passait; mais les trois
méchants hommes sont arrivés et lui ont jeté un _poncho_ sur la tête. Je
me suis caché sous une table; puis j’ai risqué un œil et je les ai vus
monter à cheval en emportant la petite patronne, qui agitait ses
bras... comme ça... sous le _poncho._ Voilà tout ce que je sais.
Les autres auraient bien voulu raconter aussi leurs impressions bien
qu’ils n’eussent en vérité pas vu grand’chose puisqu’ils s’étaient
cachés dès que le _péon_ était tombé et ne s’étaient montrés qu’à
l’arrivée de Watson.
Celui-ci, tout en cherchant à se débarrasser de tous ces gens qui lui
parlaient à la fois, pensait avec remords au temps qu’il avait perdu par
son indécision en errant le long des clôtures barbelées de l’_estancia_.
Pourquoi n’était-il pas entré une demi-heure plus tôt; il aurait été aux
côtés de Celinda pour la défendre!
Il lut dans les yeux d’antilope de _Cachafaz_ que le petit n’avait pas
tout dit et qu’il voulait bien parler, mais à lui tout seul. L’enfant
souriait avec mépris en entendant les autres donner des renseignements
contradictoires sur l’extérieur des assaillants. Tous croyaient les
connaître et tous les avaient vus sous un aspect différent. Watson
l’entraîna à l’écart et _Cachafaz_, dressé sur la pointe des pieds, lui
dit à voix basse:
--C’est _Manos Duras_ qui a enlevé la petite patronne. Je sais où il la
tient.
Pressé de questions par Richard, il s’expliqua. _Manos Duras_ ne
figurait pas parmi les trois hommes qui avaient emmené Celinda. Mais le
petit, sorti de sa cachette, s’était glissé dans un enclos voisin et
avait grimpé au sommet d’une pyramide de luzerne séchée que l’on
conservait pour nourrir les vaches pendant l’hiver. La cime était un
poste d’observation d’où le regard embrassait une énorme étendue de
terrain. Invisible dans son beffroi, il avait vu les trois cavaliers en
rejoindre au loin un quatrième qui semblait les attendre et qui était
sans aucun doute _Manos Duras_. Puis les quatre hommes avaient pris au
galop la même direction; l’un d’eux portait la prisonnière devant lui
sur sa selle.
Il avait vu aussi du haut de la montagne de luzerne Watson arriver, mais
il était si méfiant qu’il n’avait pas voulu descendre avant de s’être
assuré de son identité.
Ce récit troubla si profondément Richard qu’il resta quelque temps sans
pouvoir coordonner ses idées. Il pensa avant tout qu’il était urgent de
partir à la recherche de Celinda pour la délivrer et ne voulut pas
considérer l’énorme disproportion de forces qui existait entre lui et
les bandits. Il avait pour l’aider le petit _Cachafaz_ qui connaissait
l’endroit où il cachait la jeune fille. C’était là le point important. A
lui maintenant de l’arracher à ses ravisseurs. Et, avec l’absurde
témérité des amoureux qui refusent d’apprécier les obstacles à leur
valeur, il monta à cheval et fit signe au petit de l’accompagner.
_Cachafaz_ se jucha d’un bond sur la croupe et se cramponna aux
vêtements de Watson qui piqua des deux et mit son cheval au galop.
Richard croyait avoir deviné la pensée de l’enfant et dès qu’il eut
dépassé la clôture de fils de fer barbelés de l’_estancia_ il prit la
direction du _rancho_ de _Manos Duras_, que souvent il avait aperçu de
loin.
--Vous vous trompez de chemin, patron, dit _Cachafaz_.
Et, montrant le point le plus élevé qui bordait le fleuve du côté de la
pampa, il ajouta:
--Allons par là, au _rancho_ de la _India muerta_.
Ce _rancho_ en ruines, dit de la _India muerta_, était bien connu dans
la région et cependant peu de gens s’y étaient rendus car il servait
uniquement de refuge aux vagabonds soucieux de continuer leur voyage
sans être vus des gens du pays.
--Nous les trouverons là-bas, répéta le petit métis, s’ils n’ont pas
filé plus loin.
Quand Robledo rentra chez lui, fatigué d’avoir inutilement cherché son
ami, il fut aussi désagréablement surpris que l’avait été Watson à peu
près à la même heure en arrivant à l’_estancia_ de Rojas.
Il trouva assise sur le seuil Sébastienne qui semblait l’attendre, à en
juger du moins par l’air satisfait qu’elle prit pour le recevoir. De son
côté, il fut tout heureux de la retrouver car il s’imagina que Frédéric
la lui envoyait pour lui expliquer sa fuite. Peut-être cet homme faible
était-il revenu aux côtés de sa femme convaincu une fois de plus par ses
arguments mensongers.
--C’est votre patron qui vous envoie?... M’apportez-vous une lettre de
lui?
Sébastienne écouta ses questions avec une surprise qui élargissait ses
yeux bridés.
--Quel patron? Le marquis?... Je n’ai pas de nouvelles de lui. Je le
croyais ici. Je viens pour autre chose.
Avec des soupirs de lassitude elle avait remis son corps massif dans la
position verticale; baissant le ton elle dit:
--Je n’ai pu dormir de toute la nuit et je suis venue vous voir, don
Manuel, pour vous demander de répondre à une petite question.
L’ingénieur se résigna à cette consultation avec une patience non
exempte d’ironie; mais dès que la métisse eut commencé son visage se
transforma et il écouta chacune de ses paroles avec une attention
concentrée.
Quand elle eut fini de raconter ce qu’elle avait vu et entendu la nuit
précédente, elle ajouta:
--Pourquoi la belle madame et _Manos Duras_ ont-ils parlé de ma petite
patronne d’autrefois? Qu’est-ce que ma colombe innocente peut avoir de
commun avec eux?... Comme je ne suis qu’une bête et que je n’arrive pas
à comprendre grand’chose, je me suis dit: «Je vais aller trouver don
Robledo, l’ingénieur, lui qui sait tout. Il me dira bien...»
Mais Robledo ne l’écoutait plus. Il paraissait absorbé et brusquement il
eut un geste de stupeur et d’inquiétude, comme s’il se fût subitement
trouvé en face d’une redoutable réalité. Il tourna le dos à Sébastienne
et courut rapidement vers l’endroit d’où il était venu.
La métisse fut étonnée de voir l’ingénieur partir si vite et précipiter
sa course comme si ce qu’elle venait de lui dire lui eût fait craindre
d’arriver trop tard. De loin, Robledo se mit à gesticuler et à pousser
des cris pour attirer l’attention de don Carlos et du commissaire qui
continuaient à causer à la même place. Tous les deux se regardèrent
stupéfaits en l’entendant crier d’une voix haletante:
--A cheval! L’histoire du messager et de la vache n’est qu’une ruse de
_Manos Duras_ pour vous éloigner de l’_estancia_. J’ai peur qu’un
malheur ne menace Celinda; il faut partir sans tarder. Pourvu que nous
n’arrivions pas trop tard!
Quand le premier moment de stupeur fut passé, les paroles de l’ingénieur
semèrent l’alarme.
Don Roque courut à sa maison pour prendre ses armes et monter à cheval.
Ses quatre hommes, prévenus par lui, firent l’impossible pour le suivre;
mais trois d’entre eux seulement purent trouver un cheval prêt et des
armes à feu, prêtées par des voisins, pour remplacer les sabres inutiles
qu’ils venaient d’abandonner.
Cependant, Robledo, rentré chez lui, pressait son domestique espagnol de
seller un cheval tandis que lui-même bouclait le ceinturon garni de
cartouches qui soutenait son revolver. Il fit avertir les contremaîtres
de ses chantiers qui habitaient non loin de là et qui possédaient des
armes et demanda en outre au patron du bar le magnifique _rifle_
américain qu’il dissimulait sous son comptoir.
Robledo craignait aussi à ce moment qu’on laissât don Carlos Rojas
s’échapper. Il l’avait obligé à venir jusque chez lui et lui avait
recommandé d’être prudent.
--Ce n’est pas parce que vous arriverez là-bas une demi-heure plus tôt
que vous empêcherez ce qui a pu arriver; par contre, si vous partez
seul, vous risquez de vous trouver à la merci de ces bandits. Un peu de
patience. Nous partirons tous ensemble.
L’estanciero écoutait ces conseils avec des grognements impatients; il
tremblait tout à la fois de colère et d’anxiété. Robledo s’éloigna un
instant de la porte de sa maison pour marcher à la rencontre de quelques
hommes qu’il avait mandés et leur expliqua ce qu’il attendait d’eux. Le
cabaretier parut à son tour portant le _rifle_ américain qu’il remit à
son compatriote aussi solennellement que s’il lui eut confié toute sa
famille.
Don Carlos profita de l’éloignement momentané de Robledo pour sauter sur
son cheval et partir au grand galop sans s’inquiéter des cris qui
l’accompagnaient dans sa fuite.
Après cet acte de l’impatient Rojas, l’expédition s’organisa;
l’ingénieur et le commissaire se trouvèrent à la tête d’une douzaine
d’hommes, tous à cheval et armés de carabines.
La nouvelle s’était répandue dans le village et des groupes de femmes et
d’enfants accouraient pour assister au départ de la troupe de cavaliers.
Quand le peloton passa devant l’ancienne maison de Pirovani, Robledo en
regarda les fenêtres avec quelque inquiétude.
«Qui sait, se dit-il, si nous ne contemplerons pas là-bas un nouveau
malheur causé par cette femme!»
A la même heure, Watson abandonnait son cheval et, suivi de _Cachafaz_,
commençait à ramper au milieu des âpres buissons. Le petit métis l’avait
conduit jusqu’à une colline sablonneuse, sur le rebord du plateau, d’où
l’on avait une vue presque verticale sur le _rancho_ de la _India
muerta_.
Il connaissait l’endroit de réputation. Vingt années auparavant la
maison avait des habitants qui faisaient paître leurs moutons dans les
champs voisins. Mais les ouragans capricieux avaient brusquement
recouvert le sol d’une épaisse couche de sable. De plus, le puits du
_rancho_, qui fournissait autrefois une eau relativement douce, ne
contenait plus qu’un liquide salé. Les hommes avaient fui, les
constructions de briques crues étaient rapidement tombées en ruines;
seuls les vagabonds recherchaient l’abri de leurs toits crevés.
Watson s’étonna de pouvoir avancer en rampant au milieu des arbustes de
la colline de sable sans que l’aboiement d’un chien vînt déceler sa
présence. Cela lui fit craindre que _Cachafaz_ ne se fût trompé dans ses
déductions et que la masure ne fût vide. Mais le petit métis, qui
ouvrait la marche, s’arrêta entre deux touffes de buissons et, tournant
vers lui son visage, lui fit signe d’approcher.
Il passa lui-même la tête entre les tiges et il put voir, à vingt mètres
au-dessous de lui, une esplanade de sable au centre de laquelle
s’élevaient les ruines du _rancho_. Deux chevaux erraient à pas lents,
en quête de l’herbe maigre qu’ils mâchonnaient, et un homme était assis
par terre, un fusil en travers des genoux.
_Cachafaz_ lui souffla à l’oreille:
--C’est un de ceux qui ont enlevé la petite patronne.
Watson eut beau tendre le cou pour regarder, il ne put voir aucune autre
personne. Abandonnant son observatoire, il recula en rampant et, revenu
au pied de la colline, il tira de sa poche un crayon et une lettre
oubliée dont il déchira un feuillet. _Cachafaz_ le regardait écrire de
ses yeux de petit animal rusé, comme s’il devinait ce qu’on attendait de
lui. Richard lui remit le papier puis lui montra l’endroit où il avait
laissé son cheval.
--Cours au village et remets cette lettre à M. Robledo, l’ingénieur, ou
au commissaire... au premier des deux que tu rencontreras.
Il voulut ajouter d’autres explications, mais le lutin à peau cuivrée
n’était plus là pour les entendre. Il s’était lancé sur la pente et un
instant après il sautait sur le cheval et disparaissait au galop.
Richard recommença l’ascension du coteau sablonneux pour aller observer
ce qui se passait dans le _rancho_. Il aperçut cette fois deux hommes:
celui qu’il avait déjà vu et qui était toujours assis par terre, sa
carabine en travers des genoux, et devant lui, debout, armé des seules
armes qu’il portait à sa ceinture, un _gaucho_ qu’il reconnut
immédiatement: c’était _Manos Duras_. Tous deux causaient, mais il ne
put entendre leurs paroles à cause de la grande distance qui le séparait
d’eux. Son observation était donc inutile pour le moment. Il ne put
songer non plus à les attaquer même en profitant de la surprise, car il
ne voyait que deux de ses ennemis; les autres étaient certainement à
l’intérieur des ruines, en train de dormir peut-être.
«Où peuvent-ils garder Celinda?» pensa le jeune homme.
Toujours se traînant au milieu des buissons il commença de suivre le
contour de la colline sablonneuse pour tâcher d’examiner les ruines du
côté opposé. Les deux bandits continuèrent à parler sans se douter
qu’au haut de la pente voisine un homme rampait pour les espionner.
Le compagnon de _Manos Duras_, celui qu’on appelait _Piola_, se mit à
lui parler sur un ton de reproche.
--Tu sais très bien que je n’aime pas les affaires où les filles sont
mêlées. Il est rare qu’elles finissent bien, et, de plus, elles font un
fracas de tous les diables. Il aurait mieux valu aller rafler du bétail
au Limay pour le vendre ensuite dans la Cordillère. Il aurait mieux valu
aussi emmener les vaches du vieux Rojas et en faire du bon argent que de
nous amuser comme des gamins à lui enlever sa génisse.
_Manos Duras_ fit le geste de l’homme supérieur qui ne juge pas à propos
d’expliquer l’opportunité de ses actes; _Piola_ continua:
--Tu as peut-être des raisons pour agir ainsi. Nous t’avons aidé comme
des frères, mais si on t’a payé pour enlever la demoiselle, tu devrais
partager avec nous.
Le _gaucho_ prit un air hautain.
--Il ne s’agit pas d’argent. Je t’ai expliqué que c’était une vengeance;
c’est la plus terrible que je puisse tirer de ce maudit vieux qui m’a
insulté... Tu connais aussi nos conventions. Vous me la réservez, puis,
quand nous aurons gagné la Cordillère, elle sera pour vous.
_Piola_ sourit avec une joie répugnante en l’entendant rappeler leur
pacte.
--C’est bon; nous te la réserverons, dit-il. Tu seras le premier... si
tu viens nous rejoindre au plus tard demain. Si tu tardes, tu ne la
retrouveras pas entière... Mais, pourquoi ne pars-tu pas tout de suite
avec nous? Pourquoi nous quittes-tu? Qu’as-tu donc à faire à la Presa ce
soir?
--Je vais me faire payer, répondit _Manos Duras_ avec jovialité. Je
veux laisser mes comptes en ordre avant de partir.
L’autre, qui ne pouvait comprendre l’optimisme de son compagnon, se mit
à réfléchir. Peut-être en ce moment savait-on déjà au village ce qui
était arrivé à l’_estancia_ de Rojas. Et si on l’ignorait encore, on le
saurait avant longtemps, c’est-à-dire dès que don Carlos serait rentré
chez lui après son inutile voyage à la Presa. _Manos Duras_ ne
craignait-il pas que le commissaire et les autres habitants du village
ne l’accusassent du rapt de la jeune fille?
--Cela pourrait arriver, répondit le _gaucho_, mais on m’a reproché tant
de choses sans jamais trouver aucune preuve!... Si on me voit au
village, on finira par croire que je n’ai pas été mêlé à l’affaire.
Aucun des gens de l’_estancia_ ne m’a vu. D’ailleurs, j’irai d’abord à
mon _rancho_ pour le cas où quelqu’un s’y rendrait et je n’entrerai au
village que vers le soir, comme les autres fois... Je compte avoir réglé
mes affaires à minuit et je pourrai partir vous rejoindre.
_Piola_ cligna de l’œil tout en montrant du doigt le _rancho_ voisin.
--Qu’est-ce qu’elle en dit?
--Elle croit que nous l’avons enlevée pour tirer de l’argent du vieux.
Elle ne devine pas ce qui l’attend... C’est une fille qui a du nerf et
elle ne semble pas avoir bien peur maintenant que la première émotion
est passée. _Pucha_, elle m’a donné du fil à retordre quand je l’ai
emportée sur mon cheval... Je lui ai laissé les mains attachées
là-dedans car sans cela elle se défend et je suis obligé de la battre
tout comme un homme.
_Manos Duras_ demeura pensif, puis ajouta avec un sourire cynique:
--Je n’ai pas voulu rester là-dedans, frère, car tu comprends bien que
c’est risqué de se trouver seul avec une belle fille... Je t’avouerai
que j’en connais une qui me plaît davantage; j’espère la voir bientôt.
Mais celle-là aussi est appréciable et si on restait seul avec elle, le
diable s’en mêlerait; on commencerait à faire de petites choses,
seulement pour s’amuser, puis on perdrait la tête et on ne sait trop ni
quand ni comment ça finirait. Nous sommes maintenant en territoire
ennemi, il ne faut pas l’oublier, et nous n’avons pas de temps à
perdre... Je renvoie la fête à demain. Aujourd’hui, j’ai autre chose à
faire pour que les réjouissances soient complètes... Quand les camarades
reviendront nous nous dirons adieu. Continuez votre route avec la
génisse, moi je retourne à mon _rancho_ et à demain s’il plaît à Dieu.
Richard rampa inutilement entre les buissons; il ne vit que les deux
hommes absorbés dans leur conversation et la masure dont l’unique
entrée, située du côté opposé, était obstruée par des madriers
disjoints. Il se demanda si les ravisseurs de Celinda l’avaient cachée
là ou si la jeune fille se trouvait dans un refuge plus difficile à
découvrir, sous la garde des deux autres hommes de la Cordillère.
Lassé enfin de faire le guet inutilement, il se laissa glisser sur la
pente sablonneuse et vint s’asseoir à l’endroit où _Cachafaz_ avait pris
son cheval.
Il demeura ainsi longtemps; il eût voulu voir les heures passer avec une
rapidité prodigieuse pour mettre fin à la torture de cette attente
impuissante et laisser paraître dans le lointain ses amis qu’il avait
appelés à son aide.
Ses yeux, qui fouillaient l’horizon sans rien remarquer de nouveau,
s’éclairèrent soudain en apercevant un cavalier minuscule qui
grandissait à mesure que le galop continu de sa monture le rapprochait
de lui. Quelques minutes après, il put le reconnaître facilement car il
l’avait vu le matin même. C’était don Carlos Rojas.
Bien qu’il se dirigeât vers lui, il jugea prudent de se porter à sa
rencontre et il se mit à courir aussi rapidement que le lui permettait
le sol sablonneux sillonné par les racines des plantes sauvages que le
vent avait mises à nu et où ses pieds s’embarrassaient et butaient
violemment.
En le voyant apparaître sur le bord du chemin, don Carlos fit cabrer son
cheval tout en tirant son revolver de sa ceinture. Puis, reconnaissant
Richard, il mit pied à terre.
Watson ne parvenait pas à comprendre l’arrivée de l’_estanciero_ car il
avait adressé sa lettre à ses amis de la Presa. De plus il arrivait
seul.
--Où sont les autres? demanda-t-il. Avez-vous vu Robledo?
Don Carlos fit une réponse évasive.
L’ingénieur et le commissaire venaient peut-être derrière lui, mais
peut-être aussi leur faudrait-il des heures pour arriver.
--Je n’ai pas voulu les attendre. Je les trouve un peu... flegmatiques;
qui sait à quel moment ils seront ici. La patience m’a manqué, et me
voici.
Il expliqua ensuite que, tandis qu’il courait dans le _rancho_ de _Manos
Duras_, sans passer par son _estancia_, il avait vu venir à sa rencontre
un cavalier qui galopait à bride abattue. Il avait tiré son revolver
pour l’arrêter, mais en remarquant son allure, il ne s’était pas servi
de son arme.
--Il semblait un singe sur un cheval et j’ai reconnu que ce singe était
_Cachafaz_. Il m’a raconté que vous étiez ici; il m’a montré votre
papier et je lui ai dit de prévenir ceux qui viennent derrière moi de ne
pas perdre leur temps à passer par l’_estancia_; il doit les conduire
ici directement... Que se passe-t-il?
Tous deux marchèrent au milieu des buissons en suivant les traces
laissées par Watson quand il était venu au-devant de Rojas. Don Carlos,
qui menait son cheval par la bride, le laissa à l’endroit même où
Richard avait laissé le sien un moment auparavant. Puis ils gravirent
sur les genoux, en s’aidant de leurs mains, la colline sablonneuse du
sommet de laquelle ils pouvaient voir le _rancho_ de la _India muerta_.
Avançant la tête au milieu des feuilles, ils virent _Piola_ assis par
terre comme tout à l’heure; mais il était seul. _Manos Duras_ avait
disparu.
L’homme fumait et regardait autour de lui avec inquiétude comme si ses
sens, aiguisés par la vie aventureuse du désert, l’eussent averti de
l’approche d’un ennemi caché.
De temps en temps il tendait le cou et regardait au loin, comme
attendant l’arrivée de quelqu’un.
--Attaquons-le, dit don Carlos à voix basse.
Il lui importait peu que l’homme de la Cordillère eût sa carabine toute
prête en travers des genoux. Lui et Watson avaient leur revolver.
--N’oublions pas l’autre qui est caché, répondit l’ingénieur.
--Eh bien quoi? Ils seront deux, et nous sommes deux aussi... Je vais
abattre ce bandit.
Il prit son revolver, décidé à tirer de l’endroit où il se trouvait sans
tenir compte de la distance; mais Watson le retint de la main et lui
murmura à l’oreille:
--Il y a deux autres hommes et je ne sais pas où ils sont. Attendons
l’arrivée de nos compagnons.
Ils demeurèrent dans cet état de douloureuse incertitude, ballottés
entre les voix de la prudence qui leur ordonnait d’attendre et le désir
de tenter cette folie d’attaquer des ennemis dont ils ignoraient le
nombre exact.
Watson ne tarda pas à savoir où s’étaient cachés les deux autres
compagnons du _gaucho_. Au loin éclatèrent de furieux aboiements de
chiens. _Piola_ appela et _Manos Duras_, sortant du rancho, parut à
l’angle du bâtiment de briques, visible un instant pour les deux hommes
qui guettaient étendus au milieu des buissons.
C’étaient les gens de la Cordillère qui arrivaient; après le rapt ils
avaient couru au _rancho_ de _Manos Duras_ afin de ramener le peloton de
chevaux qui devait les suivre dans leur voyage vers les Andes pour
porter les vivres et les autres objets indispensables à une aussi longue
expédition. Les chiens avaient grossi le peloton.
Un moment après firent leur entrée sur l’esplanade de sable deux
cavaliers armés de carabines et six chevaux en liberté qui formaient un
groupe compact et portaient sur leur dos des sacs et des paquets
assujettis avec des cordes. Les trois chiens de _Manos Duras_ bondirent
d’abord autour des ruines en saluant de leurs aboiements joyeux leur
maître invisible, puis ils parurent inquiets et se mirent à flairer
autour d’eux. Soudain, ils éclatèrent en hurlements féroces. Bavant de
rage, les crocs menaçants, ils essayaient de gravir la pente
sablonneuse, puis revenaient en arrière pour avertir les _gauchos_ de la
présence d’un ennemi caché.
Les deux cavaliers, qui n’avaient pas encore mis pied à terre, les
sifflèrent d’abord inutilement, puis partagèrent leur inquiétude et
regardèrent avec des yeux méfiants les buissons de la colline voisine.
--Ils nous ont découverts, murmura l’_estanciero_. Tant mieux! nous en
finirons une fois pour toutes.
Watson se rendit compte qu’il était impossible d’attendre plus longtemps
et le suivit vers la base du mamelon jusqu’à l’endroit où se trouvait le
cheval. Don Carlos se mit en selle après s’être assuré que son revolver
jouait facilement dans sa gaine. Richard marchait à pied, appuyé sur une
des jambes de Rojas. Tous deux se dirigèrent franchement vers le
_rancho_.
Quand ils y arrivèrent, précédés par les chiens qui reculaient sans
cesser de montrer leurs crocs et d’aboyer avec fureur, ils aperçurent
les deux hommes de la Cordillère, encore à cheval, et _Piola_ avec sa
carabine appuyée contre la poitrine, prêt à faire feu. Don Carlos
s’adressa à lui comme s’il eût été le chef.
--Où est ma fille? demanda-t-il violemment.
Le _gaucho_ andin l’écouta avec un visage impassible et feignit de ne
pas comprendre.
--Pas de mots inutiles, continua l’_estanciero_. Si c’est de l’argent
que vous voulez, causons; nous nous entendrons peut-être.
_Piola_ garda le silence. Pendant ce temps, obéissant peut-être à un
signe de lui, les deux cavaliers s’éloignèrent pour examiner l’horizon.
L’un d’entre eux revint seul et, mettant pied à terre, prononça quelques
mots à voix basse. On ne voyait personne aux environs. Les chiens
aboyaient toujours et rôdaient inquiets, mais c’était le résultat de la
première alerte. Ces deux hommes étaient certainement venus seuls.
Rojas fit de nouvelles offres et, donnant à sa voix un ton de douceur
exagérée, il s’efforça de contenir son indignation.
--Je ne sais pas de quoi vous parlez, monsieur, répondit enfin _Piola_.
Vous vous trompez, je n’ai jamais vu cette demoiselle.
--Oseriez-vous prétendre que vous n’êtes pas des amis de _Manos Duras_?
Tandis que les deux hommes parlaient, Richard, s’écartant un peu, essaya
de faire le tour du _rancho_ pour gagner la porte; mais l’autre
_gaucho_, devinant son intention, lui barra la route et leva sa
carabine, prêt à le viser. Finalement _Piola_ tourna le dos à Rojas sans
lui avoir fait aucune réponse précise et marcha vers l’angle du bâtiment
détruit derrière lequel il disparut.
Don Carlos voulut le suivre, mais il se heurta au même homme qui avait
arrêté Watson. Cette fois il dirigeait franchement son _rifle_ vers eux
pour les empêcher de passer et ils durent s’arrêter, partagés entre la
crainte de cette menace et le désir qu’ils avaient de se jeter sur le
bandit.
D’un coup de pied, _Piola_ écarta les poutres disjointes qui fermaient
l’entrée du _rancho_. La présence de l’homme de la Cordillère mit fin à
la lutte entre Celinda et _Manos Duras_. La jeune fille, les mains
attachées, se défendait des assauts lubriques de son ravisseur. Elle
l’avait égratigné, elle l’avait mordu tout en le repoussant à coups de
pieds. Le _gaucho_ portait au visage et aux mains des écorchures d’où le
sang coulait, mais son excitation était telle qu’il ne paraissait pas
s’en rendre compte.
En voyant son camarade il fit un effort pour retrouver son calme et dit
avec une gaieté féroce:
--Je te l’avais bien dit, frère. On commence par plaisanter puis on
prend goût au jeu. On ne peut pas rester calme à côté d’une belle fille.
Mais il se tut en s’apercevant que _Piola_ le regardait avec reproche.
--Tu t’amuses ici comme un gamin, tandis que dehors il se passe des
choses.
Du geste il l’invita à sortir, puis quand il eut passé la porte il
ajouta en baissant le ton:
--Le vieux de l’_estancia_ est là avec un de ces _gringos_ qui
travaillent aux chantiers du fleuve. Que faisons-nous?
_Manos Duras_, malgré tout son cynisme, fut étonné d’apprendre que don
Carlos était là, derrière le mur de briques. Comment avait-il pu
arriver si tôt... Qui avait pu lui révéler que sa fille se trouvait dans
ce _rancho_ lointain?... Mais sa férocité naturelle et le souvenir de
l’outrage que lui avait fait Rojas lui inspirèrent une solution.
--Le mieux, c’est de le tuer.
--Et le _gringo_ aussi? demanda ironiquement _Piola_. Tu as vite fait de
trouver un remède à tout.
L’homme de la Cordillère était inquiet; son instinct semblait lui
révéler la proximité d’un danger. Il était maintenant persuadé que ces
deux hommes n’étaient pas venus seuls. D’autres allaient sans doute
arriver pour leur prêter main forte. Ce que _Manos Duras_ avait de mieux
à faire, si vraiment il tenait à pousser à fond cette mauvaise affaire
que représentait le rapt de Celinda, c’était de monter à cheval sans
perdre de temps et d’emporter la belle jusqu’à un certain endroit, au
bord du Rio Limay, où ils avaient décidé de se retrouver le lendemain.
Il ferait bien de renoncer à retourner au village ce soir-là. Il
importait maintenant que l’ordre de marche fût changé. Pendant qu’il
s’éloignerait en emportant la petite, ils resteraient là avec les
chevaux. _Piola_ se chargerait de convaincre le vieux de l’inanité de
ses soupçons. Et si d’autres gens du village arrivaient, ils seraient
obligés de convenir, puisqu’ils les trouveraient sans la moindre femme
avec eux et sans _Manos Duras_, qu’ils étaient de pacifiques voyageurs
arrêtés en cet endroit.
Le _gaucho_ l’écouta avec impatience. Il avait pris goût à l’aventure et
il n’admettait aucune modification. Il voulait garder Celinda, mais il
ne voulait pas renoncer à rentrer au village à la nuit tombante pour
aller se faire acquitter sa mystérieuse dette.
--Tu pourrais aussi faire autre chose, continua _Piola_. Le père offre
de payer si nous lui rendons sa fille, et...
Mais il ne put continuer. Tout près d’eux, derrière l’angle du bâtiment
de briques, retentit un coup de feu, suivi d’un cri. L’ami de _Manos
Duras_ lança un juron.
--Voilà le bal qui commence, dit-il en armant sa carabine et en courant
vers l’endroit d’où venait la détonation.
Rojas venait de décharger son revolver sur l’homme qui lui barrait la
route. Ce dernier avait surtout surveillé Watson qui était le plus jeune
et lui inspirait plus de méfiance; il avait tourné son fusil vers lui et
don Carlos avait profité de cette négligence pour tirer doucement son
revolver, viser la poitrine du _gaucho_, et faire feu.
Dès que l’ennemi fut à terre, Watson se pencha sur lui pour s’emparer de
son arme.
Quand _Piola_ arriva au coin du _rancho_, Rojas avait déjà le pied à
l’étrier; par un sentiment atavique de centaure champêtre, il se croyait
plus fort et plus sûr à cheval qu’à pied. Watson, qui luttait avec le
blessé, venait de lui arracher son _rifle_ et se préparait à se
redresser; mais il vit le bandit andin le viser, car il était le plus
près de lui; instinctivement il se courba au moment même où le coup
partait. Grâce à ce mouvement, le projectile, au lieu de lui traverser
la poitrine, lui entama seulement l’épaule gauche, ne lui faisant qu’une
blessure superficielle. La douleur l’obligea à lâcher la carabine et il
demeura accroupi, tenant son épaule dans sa main.
Son agresseur fit quelques pas vers lui pour assurer son coup au moment
même ou _Manos Duras_, attiré par le bruit de la lutte, avançait la tête
à l’angle du bâtiment. Il vit don Carlos, déjà à cheval, braquer son
revolver sur _Piola._ Il prit lui aussi le sien dans sa ceinture pour
tirer sur l’_estanciero_, mais il n’en eut pas le temps. Entre eux deux
s’interposait l’autre cavalier andin qui était jusque-là resté en
observation.
--Voilà du monde!... beaucoup de monde!...
Les chiens arrivèrent derrière lui; ils bondissaient en avant puis
reculaient en aboyant vers les ennemis invisibles.
A partir de ce moment, les événements semblèrent se précipiter et se
superposer avec une incroyable rapidité.
_Manos Duras_ fut le premier à agir, il courut à son cheval qui
continuait à brouter l’herbe sans s’effrayer des coups de feu qu’il
s’était dès longtemps accoutumé à entendre. Puis il disparut derrière le
_rancho_.
_Piola_ parut oublier Watson pour penser à sa propre sécurité. C’était
aussi un homme de cheval qui se sentait plus sûr de lui et plus fort en
selle qu’à pied. Il monta à cheval, tenant toujours sa carabine à la
main droite, et rejoignit son camarade. Tous deux allèrent se placer à
côté du peloton de chevaux et se disposèrent à défendre jusqu’à la mort
le chargement de sacs et de ballots qui représentait la fortune de la
communauté.
Rojas sembla oublier leur existence et s’approcha de Watson pour lui
demander avec une ingénuité émue:
--Qu’avez-vous, _gringuito_?... Ils vous ont tué?
La blouse du jeune homme était marquée à l’épaule d’une tache noire qui
allait s’élargissant; mais il se releva et répondit avec un pâle
sourire:
--Ce n’est rien: une égratignure seulement.
Don Carlos ne put s’occuper de lui plus longtemps. Il voulait savoir ce
qui se passait de l’autre côté du _rancho_ et, poussant son cheval, il
dépassa l’angle du bâtiment.
Il ne trouva personne; la porte rustique, complètement ouverte, laissait
voir l’intérieur vide. Mais détournant son regard des ruines, il vit
s’éloigner au galop un cavalier qui portait sur le devant de sa selle
une espèce de long rouleau qu’il soutenait d’un bras et qui s’agitait
violemment comme un être vivant.
Son instinct plutôt que ses sens avertit l’_estanciero_.
--Ah! voleur de _gaucho_!
Le paquet qu’il avait d’abord pris pour un rouleau de vêtements
contenait une vie et refusait de se laisser emmener.
Ses oreilles perçurent une voix de femme; était-ce une erreur de ses
sens troublés par l’émotion? Cependant, il eut au même instant la
certitude que Celinda l’avait reconnu et l’appelait en une plainte
désespérée.
--Papa! papa!...