Lorsque Watson reprit le chemin du village, des scrupules commençaient à
troubler la sérénité de sa conscience.
Il se rappelait avec remords le bref dialogue dans le parc improvisé et
les mots durs qu’il avait adressés à Robledo. «Et c’est pour cette femme
qui conduit les hommes à la mort, pensa-t-il, que j’ai rudoyé le
meilleur de mes amis».
Ensuite, le visage triste et mouillé de larmes de Celinda remplaçait
dans son imagination la face pleine de bonté de Robledo.
«Pauvre Fleur du Rio Negro», se dit-il encore. J’irai demain implorer
son pardon si elle veut bien m’entendre».
Il était tout absorbé en arrivant à la Presa, et se laissait guider par
l’instinct de sa monture; soudain, il sentit que son cheval avait envie
de s’arrêter: il leva la tête et se rendit compte qu’il se trouvait
devant la maison de Torrebianca.
Le commissaire de police à l’aide de deux de ses hommes refoulait
doucement le dernier groupe de badauds et les accompagnait avec des
exhortations paternelles.
Don Roque s’éloigna et Richard se préparait à se remettre en marche
quand il vit s’entr’ouvrir une fenêtre de la maison et une main de femme
lui faire signe d’approcher. Watson resta insensible à cet appel et la
fenêtre s’ouvrit toute grande laissant voir Hélène vêtue de noir; elle
semblait en deuil, mais elle portait ces funèbres vêtements avec une
certaine coquetterie.
Richard dut s’approcher de la maison et ôta son chapeau pour répondre
aux gestes affectueux de la marquise.
--Nous sommes restés bien longtemps sans nous voir!... Entrez tout de
suite.
Il secoua la tête et la regarda d’un air sévère.
--Vous ne me demandez pas de qui je porte le deuil? continua-t-elle. La
mère de mon mari est morte et je l’aimais beaucoup. Je suis triste... Si
vous saviez quel besoin j’éprouve en ce moment de causer avec un
véritable ami.
Elle essayait de donner à ses paroles un accent douloureux, tout en
l’invitant avec des gestes séducteurs à entrer dans la maison. Mais
Richard continua de secouer la tête et dit enfin:
--Je viendrai vous rendre visite quand vous habiterez une autre maison
et quand votre mari sera là. Maintenant, je ne puis.
Et il s’éloigna sans tourner la tête tandis qu’elle passait de la
surprise à la colère et qu’elle se décidait à refermer violemment sa
fenêtre.
Après le repas, Watson voulut s’excuser auprès de Robledo et le pria de
lui pardonner sa brutalité; mais l’Espagnol lui imposa silence:
--Ne parlons plus du passé; notre amitié reste entière, notre petit
heurt est sans importance. Ce qui est terrible c’est le sort de
Pirovani et la situation où se trouve Canterac... Je comprends que ses
paroles vous aient fait impression. Pauvre homme! Il n’a voulu accepter
que ce qui lui était strictement nécessaire pour son voyage à travers la
Cordillère. Il m’a dit qu’il attendrait de mes nouvelles au Chili.
J’essaierai d’obtenir pour lui, de mes amis de Buenos-Ayres, quelques
recommandations. Quelle catastrophe! Et tout cela pour une femme!
Robledo demeura pensif, puis son optimisme reprit le dessus et il
affirma:
--Je ne la crois pas foncièrement mauvaise. C’est une femme impulsive,
aux passions mal asservies, et qui sème le mal le plus souvent sans s’en
douter, parce que toute son attention porte sur sa propre personne
qu’elle prend pour le centre de tout ce qui existe. Riche, peut-être
serait-elle bonne; mais elle ignore la modestie et elle est incapable de
se résigner au sacrifice. Elle désire tant de choses et elle en possède
si peu!
Il sourit avec mélancolie, se tut un instant puis reprit:
--Fort heureusement, toutes les femmes ne se ressemblent pas. Elle-même
m’a dit un jour qu’à notre époque la femme qui pense un peu se croit
malheureuse et déteste ce qui l’entoure si elle ne possède pas le
collier de perles qui est comme l’uniforme de la femme moderne... Il est
un être, mon cher Watson, plus redoutable encore que la femme qui veut à
tout prix acquérir son collier de perles, c’est celle qui l’a possédé,
qui l’a perdu et qui veut à tout prix le regagner.
Dans sa mémoire passa le souvenir de _Gualicho_ ce démon sournois dont
les ruses harcèlent les Indiens et qui les force à monter à cheval pour
le chasser à coups de lance et de _boléadoras_. Si Hélène était demeurée
dans l’ancien monde, elle n’eût été qu’une d’entre ces femmes dont le
charme redoutable s’atténue et se neutralise par le voisinage d’autres
femmes pareilles. Ici, entourée d’hommes qui l’admiraient, dans ce
milieu primitif qui la faisait ressortir comme un être d’essence
supérieure, elle avait exercé sans le vouloir une influence aussi
désastreuse que celle du démon rouge que redoutaient jadis les cavaliers
errants de la Pampa.
Elle même avait été victime de l’isolement quand elle s’était éprise de
Watson. Elle avait cru pouvoir se jouer des hommes et les mépriser. Elle
l’avait confié à Robledo un soir, en regardant avec pitié ses
poursuivants. Mais Richard était la jeunesse, la santé virile, l’objet
adoré du premier amour d’une jeune fille et par cela même il
représentait la tentation pour une coquette déjà mûre qui devait désirer
l’enlever à une autre femme. Elle avait besoin de se prouver à elle-même
qu’elle avait conservé son ancien pouvoir de séduction en bouleversant
l’existence du jeune ingénieur.
Et maintenant sans doute, elle souffrait cruellement dans sa vanité en
se voyant dédaignée par le seul homme qui, dans ce désert, eût réussi à
l’intéresser.
Robledo finit par montrer une pitié un peu méprisante pour la femme de
Torrebianca.
--Elle se croit née pour vivre sur les sommets et le malheur semble se
complaire à la jeter à bas... Il est naturel qu’elle soit mauvaise
puisqu’elle n’a pour se consoler, ni modestie, ni résignation.
Puis l’Espagnol envisagea non sans alarme les conséquences des malheurs
de ce matin.
--L’entrepreneur mort... l’ingénieur en chef en fuite... Il faudra
suspendre les travaux... La construction de la digue va subir un retard
et les crues arriveront avant qu’elle soit achevée. Quelle situation!
Il faut nous rendre à Buenos-Ayres et provoquer des décisions rapides.
Pendant une grande partie de la nuit ses préoccupations l’empêchèrent de
s’endormir.
Le lendemain matin, Watson monta à cheval, mais au lieu de se diriger
vers les chantiers des canaux, il prit le chemin de l’_estancia_ de
Rojas. Tant que le gouvernement n’aurait pas envoyé un nouveau directeur
chargé d’achever la construction de la digue, les travaux entrepris par
Robledo seraient inutiles; il était prudent de les suspendre.
Arrivé près de l’_estancia_, il voulut descendre de cheval pour ouvrir
une _tranquera_, sorte de claie formée de gros bâtons qui servait de
porte à la clôture. Mais il aperçut tout contre elle un petit métis
joufflu d’une dizaine d’années, aux yeux veloutés d’antilope, au teint
brillant couleur chocolat clair, qui le regardait en souriant, un doigt
dans le nez.
--Le patron est parti comme une bombe ce matin... dit-il, on nous a volé
une vache hier au soir.
Mais Richard l’interrogea sur un point qui l’intéressait bien davantage.
--Et ta petite patronne, _Cachafaz?_
L’enfant qu’on appelait _Cachafaz_[25] à cause de ses espiègleries
retira son index de la narine, où il l’avait fourré et montra la plaine.
--Elle vient de partir tout de suite, tout de suite... Vous la trouverez
par là, tout près.
Et son doigt montrait toute l’étendue de l’horizon. Watson comprit que
pour l’ami _Cachafaz_, enfant du désert, «tout de suite, tout de suite»
signifiait une heure, peut-être même deux ou trois, et par «là tout
près» environ deux ou trois lieues.
Mais il voulait voir Celinda, il était décidé à la chercher et, se
fiant à son étoile, il se lança au galop dans la plaine.
Ce que le petit métis ne dit pas c’est que la petite patronne était
malade, de l’avis de sa mère, vieille Indienne qui était venue remplacer
Sébastienne comme première servante de l’_estancia_, mais qui n’avait ni
la bonne humeur ni l’activité de la métisse. Un cigare du Paraguay
pendait continuellement au bout de ses lèvres bleuâtres et dégouttantes
de nicotine, et quand don Carlos était absent elle se servait pour boire
du _maté_ de la calebasse ouvragée et du chalumeau d’argent du patron
lui-même. Les gens de l’_estancia_ éprouvaient pour la mère de
_Cachafaz_ un respect superstitieux. On la croyait sorcière et on
supposait qu’elle entretenait des rapports cachés avec les esprits qui
hurlent et tourbillonnent dans les colonnes de sable hautes comme des
tours que l’ouragan soulève sur le plateau. L’Indienne, qui avait
remarqué la mélancolie de Celinda et surpris plusieurs fois ses larmes,
secouait la tête comme si ces constatations eussent confirmé son
opinion.
--Il n’y a pas de doute, fillette, vous êtes malade et je connais votre
maladie.
Un de ses ancêtres avait été un grand magicien à l’époque où les Indiens
étaient seuls maîtres dans ce pays où ils campaient.
Les chefs de tribus l’appelaient quand ils se sentaient malades. Son
père avait hérité de ce trésor de science, mais il ne lui en avait
malheureusement transmis qu’une infime partie.
--Ce sont les _ayacuyas_ qui vous tourmentent et il faut vous guérir des
blessures de leurs flèches.
Elle connaissait bien les _ayacuyas_, ces génies indiens si petits que
douze d’entre eux tenaient sur un ongle, génies armées d’arcs et de
flèches dont les blessures sont la cause certaine de la plupart des
maladies.
Elle même, pauvre ignorante ne les avait jamais vus; mais son aïeul et
son père, les grands _machis_ (sorciers guérisseurs), avaient eu de
fréquentes relations avec ces diables minuscules. Seuls les indigènes
les plus savants arrivaient à les connaître. Des médecins _gringos_
prétendaient les avoir vus également et les avaient appelés dans leur
langage des microbes, mais que pouvaient-ils savoir!
Quand ils n’avaient plus de flèches pour blesser les hommes ils les
attaquaient à coup d’ongles et de dents. L’essentiel était de savoir
extraire en incisant ou en suçant les chairs du malade les éclats de
flèches, les ongles ou les dents que les diables invisibles avaient
laissés dans son corps.
--Je vous chercherai un _machi_ qui vous guérira, fillette, et vous
tirera du corps cette tristesse que vous ont donnée les _ayacuyas_. Mais
que le patron n’en sache rien.
Les remèdes proposés par la mère de _Cachafaz_ faisaient sourire
Celinda. Lorsqu’elle était lasse de vivre enfermée dans l’_estancia_
elle prenait son cheval et galopait sans but dans la plaine. Elle ne
s’habillait plus en garçon; elle avait pris en horreur ce costume qui
lui rappelait trop de souvenirs. Elle aimait mieux monter en amazone et
elle oubliait le lasso qui était autrefois son amusement favori.
Elle avait déjà galopé pendant une heure ce matin-là à travers les
terres de son père, quand elle aperçut sur une hauteur un cavalier
immobile qui, rapetissé par la distance, semblait un soldat de plomb.
Elle s’arrêta en remarquant que ce cavalier minuscule, qui semblait
l’avoir reconnue, descendait la pente au galop et se dirigeait vers
elle. Un instant elle cessa de le voir, puis il reparut considérablement
agrandi et longeant un bas-fond voisin. C’était certainement Watson. Son
premier mouvement fut de fuir.
Mais elle se repentit bientôt de cette dérobade qui lui parut une
lâcheté et elle s’arrêta dans une attitude pleine de dédain.
Arrivé près d’elle, Richard ôta son chapeau en baissant humblement les
jeux. Il voulait parler, mais il ne trouvait pas ses mots. D’ailleurs
elle ne lui laissa pas le temps de s’expliquer.
--Que cherchez-vous? dit-elle durement. Votre _gringa_ vous a donc
congédié? Je n’ai que faire des déchets.
Elle fit faire demi-tour à son cheval pour s’éloigner.
Richard voulut l’attendrir et dit d’une voix suppliante:
--Celinda, je viens vous témoigner mon repentir... Je viens retrouver ma
Fleur du Rio Negro.
Le ton d’humilité enfantine que prenait ce solide garçon parut
l’émouvoir, mais bien vite elle redevint sévère.
--Que Dieu vous aide, mon frère, et passez votre chemin; aujourd’hui je
ne fais pas l’aumône.
Elle se remit en marche, mais elle s’arrêta encore une fois pour
ajouter, avec une cruauté d’enfant gâtée:
--Je n’aime pas les hommes qui demandent pardon. D’ailleurs j’ai juré de
ne vous revoir que si vous me preniez au lasso... Et vous ne me prendrez
jamais car vous n’êtes qu’un _gringo_, un maladroit et un ingrat.
Et piquant son cheval elle s’enfuit au grand galop non sans avoir
adressé à Richard une grimace méprisante. La cruelle façon dont
l’amazone l’avait quitté laissa tout honteux le jeune homme et lui
enleva l’envie de la poursuivre. Mais son orgueil se révolta et il
résolut de la rattraper pour lui montrer qu’il n’était pas si maladroit
qu’elle le croyait.
Tous deux se mirent à évoluer dans les terres de _l’estancia_, à se
poursuivre en escaladant les hauteurs et en plongeant dans les
bas-fonds. De temps en temps Celinda, qui avait toujours une grande
avance sur son poursuivant, retenait la course de son cheval comme pour
se laisser atteindre par Watson; mais quand il était tout proche elle
repartait au grand galop et l’insultait en lui lançant les mots que les
_gauchos_ avaient autrefois inventés pour se moquer des Européens,
ignorants des usages du pays et médiocres cavaliers.
--_Gringo chapeton_[26], cavalier de paille qui ne tient même pas à
cheval!
Richard portait au pommeau de sa selle un lasso de corde que la Fleur du
Rio Negro lui avait donné autrefois. Tout en galopant il le déroula et
il le lançait vers elle à chaque fois qu’il pouvait l’approcher. Le
lasso retombait dans le vide, bien loin de Celinda qui soulignait
d’ironiques éclats de rire la maladresse de l’ingénieur; mais peu à peu
son rire changea d’accent, se fit de plus en plus joyeux; le mépris
qu’elle éprouvait pour son maladroit ami semblait avoir fait place à une
franche gaîté. Watson riait lui aussi car il pressentait que cette joie
commune les réunissait plus rapidement que l’inutile lasso.
Dans leur évolutions, ils se rapprochaient de _l’estancia_. Celinda fit
franchir à son cheval une barrière de troncs et disparut. Watson ne put
obliger le sien à sauter de même et dut faire un large détour pour
entrer par la _tranquera_ ouverte.
Il s’avança alors avec une lenteur calculée jusqu’à la maison de
_l’estanciero_, il espérait que quelqu’un viendrait l’interroger.
Celinda demeurait invisible et il n’osait se présenter à la porte,
craignant d’être fort mal reçu par la fille de Rojas.
Avec un à propos providentiel le petit _Cachafaz_ surgit à nouveau
contre les pattes de son cheval.
--Demande à mademoiselle Celinda si je puis entrer pour la saluer.
Le petit lutin s’éloigna en grattant sous sa chemise lâche le gros
bouton qui saillait sur sa panse couleur chocolat. Il revint peu de
temps après et annonça à Watson de sa petite voix chantante et mielleuse
d’Indien:
--Ma petite patronne vous fait dire de partir: elle ne veut plus vous
voir parce que vous êtes... parce que vous êtes trop laid.
Et _Cachafaz_ se mit à rire de ses propres paroles tandis que Watson
regardait tristement du côté de la maison. Enfin, le jeune homme fit
faire demi-tour à son cheval et s’éloigna un peu rasséréné par la
résolution qu’il venait de prendre.
--Je reviendrai demain, se dit-il, je reviendrai tous les jours jusqu’à
ce qu’elle me pardonne.
Hélène passa la soirée seule dans la grande salle de sa maison. A
plusieurs reprises elle prit un livre, mais ses yeux glissaient sur les
pages sans qu’elle comprît le sens d’une seule ligne.
Elle demeura longtemps pensive sur le sopha à fumer des cigarettes. Puis
elle vint se placer près d’une fenêtre et regarda à travers les vitres
la rue centrale de manière à ne pas être vue de l’extérieur.
En réalité, elle risquait seulement d’être vue par les deux agents de
police que don Roque avait placés près de la maison pour empêcher les
rassemblements de se former comme la veille. Les gens semblaient avoir
oublié pour le moment l’ancienne maison de Pirovani. Personne ne
s’arrêtait plus devant elle et les précautions du commissaire étaient
bien inutiles. D’ailleurs beaucoup d’ouvriers de la digue étaient allés
à Fort Sarmiento pour assister aux obsèques de l’entrepreneur. Les
autres se trouvaient au magasin du _Gallego_, ou formaient aux abords
du village des groupes où l’on se demandait avec vivacité si vraiment
les travaux allaient être suspendus, ce qui laisserait tout le monde
sans ouvrage.
Certains, les plus optimistes, se figuraient que le premier train
amènerait un nouvel ingénieur en chef, comme s’il eût été impossible au
gouvernement de Buenos-Ayres de vivre un jour de plus si les travaux
n’étaient immédiatement repris. Le _Gallego_ et d’autres Espagnols
engageaient des paris et soutenaient que leur compatriote don Manuel
Robledo, qu’ils honoraient comme une gloire nationale, serait le nouveau
directeur désigné.
De vieux journaliers qui avaient prêté leurs bras à toutes les
entreprises de l’Etat haussaient les épaules avec résignation.
--La charrette est embourbée, vous verrez le temps qu’il faudra pour la
faire rouler à nouveau.
Cependant, Hélène, debout près de la fenêtre contemplait la rue déserte
et repassait dans son esprit toutes les difficultés de la situation.
Pirovani mort; l’autre en fuite; la maison qu’elle occupait sans
propriétaire certain. Elle pensa aussi à ce que devait dire Robledo et
au brusque éloignement de Watson, l’homme qui lui inspirait le seul
sentiment qui donnât quelque intérêt à l’existence monotone qu’elle
menait ici. Peut-être, à cette heure même, Richard était-il à la
recherche de cette petite fille qui avait tenté de la frapper de sa
cravache.
Jamais, au cours de son existence si diverse qu’elle était seule à
connaître entièrement, elle ne s’était vue dans une situation aussi
difficile. Jusqu’à cette multitude hétérogène, où plus d’un individu
avait laissé en Europe un passé chargé de crimes, qui osait lui adresser
des réprimandes et forçait les autorités de la Presa à la faire garder
par ces deux hommes qu’elle voyait de sa fenêtre appuyés sur leurs
sabres. C’est pour se trouver dans cette situation qu’elle avait passé
l’Océan et qu’elle était venue s’installer dans ce pays presque sauvage!
Dans les moments les plus angoissants de son existence elle avait
toujours trouvé un remède; mais comment continuer à vivre à la Presa?
Pirovani mort, il lui faudrait abandonner cette maison, et personne ne
viendrait plus l’admirer, ni s’efforcer de lui être agréable. Il ne
restait que Robledo, un ennemi. Il restait bien aussi Watson, mais il
avait tant changé!
Elle se rappela l’idée qu’elle avait caressée pendant ces derniers
jours, alors que le jeune homme était le compagnon de ses promenades.
Elle abandonnerait Torrebianca, ce naufragé incapable de regagner la
rive, et s’en irait par le monde avec Watson. Mais ce fut pour se
convaincre que cette solution était désormais impossible, et une fièvre
de haine la saisit.
Richard s’était écarté d’elle pour toujours. Elle n’en pouvait plus
douter depuis qu’elle lui avait parlé de sa fenêtre la veille. Peut-être
pourrait-elle le reprendre facilement si seulement elle le voyait en
tête à tête; mais l’autre semblait pressentir le danger, il lui avait
dit d’un ton qui ne laissait aucun doute sur sa résolution, qu’il ne la
reverrait que dans une autre maison et en présence de son mari. Hélène
ignorant l’entrevue de Watson et de Canterac ne pouvait attribuer ce
brusque revirement qu’à l’influence de Celinda.
«Elle me l’a repris, pensa-t-elle. Cette fille sauvage m’a barré la
seule route qui me fût encore ouverte. Oh! comme je la hais!»
Tandis que se continuaient ses réflexions, elle se sentait agitée par
deux ordres contraires de pensées, qui semblaient partager sa conscience
en deux personnalités distinctes.
L’image de Watson la réconfortait encore pendant ces moments d’angoisse.
C’était lui l’homme jeune, le maître irrésistible qui s’impose à l’heure
du crépuscule aux femmes habituées à se jouer cruellement et froidement
du désir des hommes. Les hommes, elle les avait recherchés autrefois par
ambition ou par cupidité; mais maintenant elle ne pouvait se passer de
Watson. Elle ne le désirait plus seulement parce qu’il était capable de
la faire sortir de cette situation critique, elle le désirait pour
lui-même; parce qu’il était la jeunesse et la force naïve, tout ce qui
peut servir de soutien à une existence lassée. En outre, la jalousie la
torturait, une jalousie de femme orgueilleuse et vieillie qui se voit
arracher le dernier espoir d’être heureuse par une rivale qui pourrait
presque être sa fille.
Et tout en subissant cette torture il lui fallait se préoccuper de la
tragique situation où l’avait mise la rivalité d’amour de deux hommes
qui l’avaient désirée, et se défendre aussi de la haine de tout un
village.
«Que faire? pensa-t-elle. Ah! où me suis-je laissée prendre?»
De petits coups frappés à la porte de la salle la troublèrent dans ses
pensées. Sébastienne entra d’un air timide et embarrassé, en tournant
dans ses doigts un bout de son tablier. En même temps elle souriait en
regardant sa maîtresse et semblait chercher des mots pour donner corps à
la demande qu’elle était venue présenter.
Hélène l’encouragea à parler et la métisse dit alors résolument:
--J’étais au service du feu don Pirovani et comme il n’est plus là, pour
le motif que nous savons tous, il faut que je parte.
Hélène s’étonna fort de cette décision. Elle pouvait rester; sa
maîtresse était satisfaite de son service. La mort de l’Italien ne
l’obligeait nullement à partir. Il fallait bien qu’elle servît quelque
part et Hélène préférait que ce fût chez elle. Mais la métisse s’obstina
et secoua la tête:
--Il faut que je parte. Si je reste, j’ai des amies capables de
m’arracher les yeux. Merci bien! Je tiens à vivre en paix avec les
miens... et, pourquoi ne pas le dire? Madame ne compte pas beaucoup de
sympathies dans le pays.
Après ces mots, Hélène ne jugea pas prudent de continuer la conversation
et elle se contenta d’approuver avec tristesse.
--Si vous avez peur de rester ici!
Cette tristesse émut Sébastienne.
--Je resterais bien volontiers; Madame me plaît beaucoup et ne m’a
jamais fait de mal... Mais les gens sont comme ils sont et moi, pauvre
femme, je ne vais pas me battre avec toutes celles de la Presa. Si je
puis servir madame en quelque autre chose, qu’elle me le dise...
Elle se retira enfin après avoir insisté sur son désir d’être utile à
Hélène et sur le chagrin qu’elle éprouvait de quitter son service. Elle
était près de la porte quand, pour répondre à la marquise qui lui
demandait où était son mari, elle se retourna.
--Je ne sais pas. Il est sorti ce matin et n’est pas encore rentré;
peut-être est-il allé à Fort-Sarmiento avec don Moreno pour
l’enterrement de mon pauvre patron.
Restée seule, Hélène commença à s’inquiéter de son mari, cette figure
oubliée prit à ses yeux une importance nouvelle. Elle était habituée à
le considérer comme un être sans volonté, toujours prêt à accepter
toutes ses idées et à croire ce qu’elle voulait qu’il crût. Mais le
dernier épisode de sa vie n’était pas sans relief!
Dans une grande capitale il aurait eu de moindres proportions, mais,
ici, dans ce village, où les événements extraordinaires étaient rares,
et face à cette foule d’aventuriers toujours prêts à insulter les gens
d’une classe plus élevée!
Son inquiétude s’accrut lorsqu’elle pensa que Torrebianca découvrirait
peut-être la vraie raison du combat à mort qu’il avait lui-même dirigé.
Elle repassa dans son esprit tout ce qu’elle avait pu remarquer chez son
époux depuis la veille. Rentré chez lui, Frédéric lui avait raconté la
triste fin du duel, mais avec certains ménagements, comme s’il eût
redouté de lui causer une émotion en lui apprenant la nouvelle. Puis, le
soir, il n’avait plus semblé le même homme.
Il avait évité de lui parler, ne lui avait répondu que par monosyllabes;
par deux fois elle avait surpris son regard fixé sur elle avec une
expression qu’elle ne lui avait jamais vue. Agacé par la curiosité de la
foule, Torrebianca avait fermé la fenêtre puis s’était réfugié dans sa
chambre pour n’en sortir que le lendemain matin de très bonne heure,
avant qu’elle-même fût éveillée. Le jour touchait à sa fin et il n’était
pas encore de retour. Que devait-elle penser de tout cela?
Mais son inquiétude ne tarda pas à s’évanouir. Elle était si habituée à
dominer complètement son mari qu’elle finit par trouver absurdes ses
soupçons et ses craintes. D’ailleurs, même si ces inquiétudes étaient
pleinement justifiées, elle réussirait bien à le calmer et à le
convaincre comme tant d’autres fois.
L’apparition d’un passant qui marchait lentement le long de la maison en
regardant les fenêtres lui fit oublier son mari. C’était _Manos Duras_.
Une heure auparavant, alors qu’elle était comme maintenant debout devant
la fenêtre, elle avait cru par deux fois voir le _gaucho_ au coin d’une
ruelle voisine. Le rude cavalier passait à pied, à travers le village,
comme un travailleur un jour de repos. Il distingua la forme de la
marquise derrière les rideaux et la salua en ôtant son chapeau, tandis
qu’un sourire découvrait ses dents de loup.
C’était le premier salut souriant qu’eût reçu Hélène depuis la mort de
Pirovani. Elle devina que cet homme était le seul admirateur qui lui
restât, et cela lui parut si comique qu’elle en rit presque.
Dorénavant elle n’aurait plus d’autre amoureux qu’un _gaucho_ aux
trois-quarts bandit.
Pensive, le front contre les vitres, elle regarda l’avenue déserte.
_Manos Duras_ avait disparu dans la ruelle voisine et les deux policiers
eux-mêmes, jugeant leur faction inutile, s’étaient éloignés dans la
direction du bar.
De nouveau coups discrets de Sébastienne se firent entendre à la porte
de la salle. Elle entra avec plus de résolution que tout à l’heure, mais
elle parla à voix basse avec un sourire confidentiel.
--Monsieur est-il rentré? demanda Hélène.
--Non, c’est pour autre chose... J’étais dans la basse-cour il n’y a
qu’un instant quand ce _gaucho_ qu’on appelle _Manos Duras_ s’est
présenté à la porte de derrière et m’a dit:
Elle réfléchissait pour se rappeler exactement les paroles de _Manos
Duras_.
--Va dire à ta patronne que je ne lui tourne pas le dos comme beaucoup
d’autres et qu’elle sera toujours la même pour moi, parce que je suis de
ceux qui se brisent mais ne plient pas.
Voilà ce que m’a dit _Manos Duras_ pour que je le répète à Madame.
Hélène sourit en entendant ces déclarations. Pauvre homme! Et on le
traitait de bandit!... Pour elle il était en ce moment la figure la plus
séduisante du pays, le seul homme d’honneur qui osât lui offrir son aide
et faire front contre la populace.
Quand la métisse fut sortie, Hélène resta à la fenêtre pour voir défiler
les passants dont le nombre augmentait avec la chute du jour. Elle
s’éloigna des vitres quand survinrent quelques groupes d’ouvriers à
cheval; d’autres suivirent dans des voitures louées à Fort Sarmiento.
Ils revenaient certainement de l’enterrement de l’entrepreneur. Avant de
disparaître, tous regardaient furtivement la maison.
Il faisait presque nuit quand elle vit passer, seul, un cavalier qui
baissait obstinément la tête. C’était Richard Watson. Elle comprit à son
costume couvert de poussière et à l’aspect de son cheval qu’il ne
revenait pas comme les autres de l’enterrement. Il avait sans doute
passé la journée dans les champs, à l’_estancia_ de Rojas peut-être, et
il avait erré près du fleuve en compagnie de l’écuyère à la cravache.
«Et moi, je suis là, pensa-t-elle, enfermée comme une bête féroce pour
échapper aux insultes d’une populace injuste!... Et l’on s’étonne que
les femmes deviennent mauvaises!»
Elle demeura immobile, les yeux mi-clos, tandis que les ombres du
crépuscule surgissant des coins de la pièce venaient peu à peu se
rejoindre au centre et l’enténébrer toute. Seule une faible clarté
extérieure donnait une légère fluorescence bleue aux vitres sur
lesquelles se détachait la silhouette immobile d’Hélène.
Il faisait nuit noire quand elle se décida à appeler Sébastienne qui,
devinant son désir, répondit:
--J’apporte la lampe!
Elle entra portant une grande lampe à pétrole qu’elle posa sur la table
au milieu de la salle.
Elle allait se retirer, croyant n’avoir plus rien à faire, quand la
maîtresse la retint.
--Savez-vous où peut se trouver en ce moment ce _Manos Duras_ dont vous
m’avez parlé tout à l’heure?
La métisse, toujours prête au bavardage, entama, avant de répondre avec
précision, un long préambule. _Manos Duras_ vagabondait partout en ce
moment avec ses amis de la Cordillère qu’il avait logés dans son
_rancho_, des gens peu recommandables qui ne craignaient même pas Dieu.
Qui savait ce qu’ils pouvaient bien manigancer!... Il lui avait dit
aussi, pendant leur entretien à la porte de la basse-cour, qu’il allait
peut-être partir pour un long voyage; «c’est pourquoi il s’était permis
de venir déranger Madame pour savoir si elle n’avait rien à lui
ordonner».
--Je crois, termina-t-elle, que s’il n’est pas encore rentré à son
_rancho_, je mettrai la main dessus chez le _Gallego_.
--Allez le chercher, dit Hélène, et prévenez-le de ma part de se trouver
à dix heures précises devant la maison... C’est tout. Mais avertissez-le
habilement, sans que personne s’en aperçoive.
Sébastienne, qui avait eu l’air de ne pas bien comprendre les premiers
mots tant elle avait éprouvé de surprise, cessa de s’étonner quand sa
maîtresse lui eut recommandé d’être discrète, et affirma avec énergie
que la patronne pouvait dormir sur ses deux oreilles, qu’elle ferait la
commission avec sa prudence habituelle.
Elle sortit de la maison et se hâta vers le cabaret. Si elle n’y
trouvait pas le _gaucho_ c’est qu’il aurait quitté le village.
Devant la porte de l’établissement elle s’arrêta pour jeter un coup
d’œil à l’intérieur. C’était l’heure du dîner, la pratique était rare.
La plupart des clients étaient chez eux, assis à leur table, et ce
n’était que dans une heure qu’ils reviendraient se grouper autour du
comptoir. Un vieux _gaucho_ raclait une guitare en regardant la panse
d’un des caïmans suspendus au plafond.
Les trois hôtes de _Manos Duras_ écoutaient avec attention. Ce dernier,
assis sur un crâne de cheval, le dos au mur, fumait d’un air pensif.
Comme le patron du bar était absent, Fritérini imitait derrière le
comptoir les allures du propriétaire, et lisait avec ravissement un
vieux journal italien tout crasseux.
Averti par une toux discrète, _Manos Duras_ leva les yeux et vit à la
porte la métisse lui faire signe de sortir. Derrière le cabaret,
Sébastienne lui fit sa commission d’une voix mystérieuse, et, tout en
parlant, elle porta à plusieurs reprises son doigt à ses lèvres. En
outre elle cligna de l’œil pour que l’autre «ne la prît pas pour une
bête» et pour lui laisser entendre qu’elle savait très bien pourquoi on
l’avait envoyée l’avertir.
Quand la métisse fut partie, _Manos Duras_ ne rentra pas tout de suite
dans le bar. Il préféra demeurer seul dans l’ombre pour mieux savourer
sa satisfaction. Sa joie était mêlée d’un étonnement profond. Comment
aurait-il pu s’imaginer, tandis qu’il rôdait autour de la demeure de la
belle dame, que celle-ci allait le prier de venir la voir seule ce soir
même?
En proposant ses services à Sébastienne dans la cour de la maison, il
avait suivi l’élan d’une façon de générosité. Il voulait apparaître à la
marquise comme différent des autres habitants de la Presa, et il avait
offert sa protection sans espoir de la voir accepter... Et quelques
heures après, elle l’envoyait chercher. Que voulait-elle lui demander?
Mais il chassa bientôt les incertitudes qui commençaient à troubler sa
joie et il se raffermit dans son orgueil viril. Il n’était qu’un
sauvage, mais il était un homme autant que les autres, mieux que les
autres même puisque tous le redoutaient... et ces _gringas_ venues de
l’autre monde ont parfois de telles fantaisies!... Il finit par sourire
avec fatuité.
--C’est bien ce que je disais, pensa-t-il, l’une vaut l’autre!... Toutes
les mêmes!
Et il revint s’asseoir au cabaret au milieu de ses amis, attendant
l’heure.
Cependant Robledo et Watson achevaient leur repas; ils entendirent
frapper à leur porte.
L’Espagnol s’étonna un peu de voir entrer Torrebianca en costume de
ville noir et cravate de deuil, mais si couvert de poussière que ses
vêtements semblaient gris et sa tête et ses moustaches complètement
blanches.
--Je viens d’enterrer le pauvre Pirovani à Fort Sarmiento... Moreno m’a
ramené dans sa voiture.
Robledo l’invita à s’asseoir à table.
--Tu peux dîner ici si tu ne veux pas rentrer tout de suite chez toi.
Torrebianca secoua la tête.
--Je ne rentrerai pas chez moi.
Il prononça ces mots avec une telle énergie que Robledo se mit à le
regarder fixement. Il était en proie à une excitation qui faisait
trembler ses mains et brouillait ses mots.
--J’ai mangé un peu avec Moreno avant de partir... Mais je dînerai de
nouveau... Ah! la mort! Pauvre Pirovani! Je voudrais aussi boire un peu.
Bien qu’il prétendît avoir faim, il toucha à peine aux divers plats que
lui présenta la servante. Par contre il but beaucoup de vin,
machinalement, sans savoir au juste ce qu’il buvait.
L’Espagnol avait cru percevoir, depuis l’entrée de son ami, une odeur de
genièvre. Moreno et lui avaient sans doute bu quelques verres de liqueur
avant de prendre le chemin du retour. C’était pour cela peut-être que
Torrebianca se montrait nerveux, car il n’avait pas l’habitude des
boissons alcooliques.
Watson, qui avait fini de dîner, remarqua que le nouveau venu le
regardait avec insistance comme pour lui faire entendre que sa présence
le gênait.
--Moreno est resté chez lui? demanda-t-il.
Et il partit en prétextant qu’il avait besoin de parler à l’employé et
d’apprendre ce qu’il avait l’intention d’écrire au Gouvernement pour lui
exposer la nécessité de reprendre des travaux.
Quand Robledo et Torrebianca furent seuls, le marquis sembla devenu un
autre homme. Son excitation tomba, il abaissa son regard et l’Espagnol
crut le voir s’affaisser sur son siège comme une masse molle qui
s’écroule faute de soutien. Toute l’énergie factice qu’il devait à
l’alcool était brusquement tombée et le Torrebianca que Robledo avait
devant lui n’était plus comparable qu’à une enveloppe de baudruche
subitement dégonflée.
--Il faut que tu m’écoutes, dit-il en levant sur son ami des yeux
humiliés et suppliants. Tu es le seul appui qui me reste au monde, le
seul être qui m’aime... et c’est pour cela que tu me dois la vérité.
Aujourd’hui, pendant l’enterrement du malheureux Pirovani, je n’ai pensé
qu’à une chose: «Il faut que je voie Robledo; il me dira ce que je dois
penser de tout cela». Mais je ne t’ai pas dit encore ce qu’est «tout
cela»: c’est ce que je remarque autour de moi depuis hier, les regards
des gens, les gestes hostiles, les injures que je crois deviner et que
je ne peux croire ensuite avoir devinées... Ah! tout cela est si
affreux!
Toujours plus découragé et plus lamentable, Torrebianca appuya son front
dans ses mains; Robledo voulut lui dire quelques mots pour lui rendre un
peu d’énergie, mais il l’interrompit.
--Tu parleras tout à l’heure. Je veux que tu écoutes d’abord des choses
que tu ne sais pas ou que tu as oubliées, depuis que je te les ai dites.
Mais avant tout, il faut que je te pose une question. Crois-tu que ma
femme me trompe?
Ces mots prirent au dépourvu l’Espagnol qui demeura quelques secondes
sans tenter de répondre. Son ami sembla soudain craindre qu’il ne
répondît et pour l’en empêcher il se mit à raconter sa propre histoire
depuis le jour de sa rencontre avec Hélène.
Robledo l’avait entendue en partie lors de son séjour à Paris; ils
s’étaient connus à Londres, elle était d’une noble famille russe et son
mari avait occupé une haute dignité à la cour des tsars. Mais le ton du
narrateur était maintenant tout différent et Torrebianca semblait douter
de ce passé qu’il avait toujours admis sincèrement jusque-là et qu’il
étalait avec fierté.
En outre, ne se bornant plus aux traits généraux de cette histoire, il
révélait à son ami de nouveaux épisodes. Les choses du passé semblaient
avoir pris pour lui un relief nouveau et il remarquait des détails qu’il
avait négligés autrefois. Il avait toujours reçu dans sa maison un ami
intime, un ami favori de sa femme à qui elle montrait la plus grande
confiance et qu’elle affirmait avoir connu au temps où elle vivait dans
sa noble famille avant son premier mariage. Deux fois le marquis s’était
battu en duel pour sa femme que des gens habitués jusque-là à fréquenter
ses salons s’étaient mis brusquement à calomnier. Il ne pouvait se
rappeler sans remords un de ses amis qu’il avait gravement blessé au
cours d’un de ces combats.
--Je t’ai raconté, continua-t-il, toute notre histoire, tout ce que je
sais de certain sur la vie de cette femme. Tout le reste, c’est elle qui
me l’a dit et je ne sais plus si je dois la croire... J’ai même des
doutes sur sa nationalité et son nom. Je lui ai confié avec franchise
tout mon passé et peut-être en échange ne m’a-t-elle raconté que des
mensonges.
De nouveau, il regarda Robledo avec angoisse, espérant encore que son
ami lui conseillerait d’ajouter foi aux récits de sa femme. On eût dit
un naufragé cherchant un objet solide pour s’y cramponner. Mais Robledo
eut un geste ambigu et baissa la tête.
--Depuis quelques heures, ajouta Torrebianca, il me semble que je vois
les choses avec d’autres yeux. Oh! les regards cruels de cette pauvre
engeance, quand hier j’ai ouvert ma fenêtre!... Et aujourd’hui pendant
l’enterrement, quel supplice! Moi qui n’ai jamais craint personne, je
n’ai pu soutenir le regard hostile ou moqueur de tous ces ouvriers... Le
pauvre Moreno m’a entraîné à l’écart plusieurs fois ou s’est mis à
parler très fort pour m’empêcher d’entendre les commentaires qu’on
faisait derrière moi. Il ignore que j’ai deviné les efforts qu’il
faisait pour m’éviter des ennuis... Je me suis senti si abandonné
qu’après avoir pensé à toi, j’ai pensé à ma mère, comme un enfant. Elle
qui s’est privée de tout pour que son fils pût conserver intact
l’honneur de ses ancêtres!... Et à la fin, son fils est devenu la risée
d’un campement d’émigrants, dans un coin sauvage de la terre... Quelle
honte!
Il porta ses mains à ses yeux comme pour les préserver de visions trop
cruelles et il demeura dans cette position quelque temps. Puis il releva
la tête et demanda anxieusement:
--Toi, qui es mon seul ami, toi qui as vu de près mon existence à Paris,
dis-moi si tu crois que Fontenoy était l’amant de ma femme?
L’Espagnol eut un nouveau geste d’incertitude; comment répondre?
Torrebianca, d’une voix que l’agonie serrait de plus en plus, demanda
encore:
--Et ces deux hommes, crois-tu que c’est pour Hélène qu’ils se sont
battus hier?
Robledo ne fit même pas le geste vague de tout à l’heure; il se contenta
de baisser les yeux. Ce silence parut au marquis une réponse
affirmative et désespéré, il dit en cachant à nouveau son visage entre
ses mains:
--Et c’est moi, le mari, qui ai dirigé le combat où ils s’entre-tuaient!
Il y eut un long silence. Le marquis cachait toujours son visage entre
ses mains, tandis que Robledo le regardait avec pitié. Soudain, il se
dressa et dit lentement en se frottant les paupières:
--Je ne puis rester ici, je ne pourrais pas affronter sans honte le
regard de tous ces gens... Je ne puis non plus partir avec elle, elle ne
me prendrait plus à de nouveaux mensonges. Je la regarderai bien en
face, je verrai la fausseté de ses yeux et de son sourire et je la
tuerai... Je suis sûr que je la tuerai.
Son ami crut le moment venu de lui donner un conseil.
--Oublie cette femme et pour le moment essaye de trouver le repos.
Demain nous chercherons le meilleur moyen de te délivrer d’elle. Tu vas
commencer par passer la nuit ici. Je réfléchirai à ce que nous avons à
faire. Elle s’en ira, je ne sais pas encore comment nous réussirons à
l’éloigner; mais elle s’en ira et tu resteras avec moi.
Il passa son bras derrière le dos de Torrebianca et le caressa
paternellement; le marquis cachait toujours son visage.
Il détestait maintenant sa femme, mais il éprouvait en même temps un
inexplicable malaise à la pensée qu’il allait se séparer d’elle sans
retour.