VIII

L’aspect de la maison de Pirovani changea beaucoup après l’installation

des Torrebianca.

A travers les vitres des fenêtres on apercevait maintenant d’élégants

rideaux; on ne voyait plus, sur les galeries extérieures, des

domestiques crasseuses procéder en plein air à certains soins de

toilette. La présence de cette dame, si élégante et si belle, avait

obligé les serviteurs à prendre plus de soin de leur personne. Pour la

grosse Sébastienne elle-même c’était, comme disaient ses amies,

«dimanche tous les jours».

Les habitants de la Presa eurent une surprise nouvelle, outre l’arrivée

d’Hélène dans la maison de l’entrepreneur. Dans le salon de Pirovani il

y avait un piano demi-queue; personne jusqu’alors ne l’avait ouvert.

L’Italien l’avait acheté à Buenos-Ayres pour rendre service à l’un de

ses compatriotes, marchand d’instruments de musique. On lui avait dit,

d’ailleurs, qu’il n’est pas de salon distingué sans un piano, mais un

piano horizontal, au couvercle à demi soulevé.

Quand il avait fait l’emplette du précieux instrument, il croyait bien

que jamais personne à la Presa ne l’utiliserait. Lorsque Hélène, qui ne

cessait de fumer pendant les heures de solitude, était lasse de

parcourir toutes les pièces, la cigarette aux lèvres, pour admirer

l’élégance et le confort de sa nouvelle maison, elle ouvrait le piano et

laissait courir ses doigts sur les touches. Pendant des heures entières

elle répétait des romances de sa jeunesse, inconnues presque de la

génération venue après elle, ou elle rejouait les airs qui étaient à la

mode au moment où elle avait fui Paris.

Souvent, enthousiasmée par ces évocations du passé, elle éprouvait le

besoin irrésistible d’allier sa voix à celle de l’instrument. En

l’entendant chanter, Sébastienne et les autres servantes cessaient de

travailler dans la cour; elles pénétraient lentement dans la maison,

charmées comme les bêtes que subjuguèrent la voix et la lyre d’Orphée.

Une partie des habitants subissait aussi cette attraction. Lorsque, la

nuit venue, les travailleurs avaient terminé leur repas, des enfants et

des femmes se dirigeaient vers la maison de Pirovani et s’asseyaient sur

le sol, à quelque distance, pour contempler les fenêtres où s’allumaient

de faibles reflets rouges. Si des enfants turbulents commençaient à se

poursuivre en jouant, leur mère leur imposait silence.

--Taisez-vous, polissons, la dame va chanter!

Elles frissonnaient d’une émotion religieuse quand montait la voix

d’Hélène, soutenue par les accords du piano. A travers les cloisons de

bois, la mélodie semblait venir d’un monde lointain pour enchanter cette

multitude d’êtres naïfs qui depuis des années n’avaient entendu d’autre

musique que le son des guitares du cabaret.

Quelques hommes, enflammés d’admiration et de désir, venaient grossir ce

public fruste. Ils étaient restés indifférents devant la fille de Rojas

l’_estanciero_, qu’ils trouvaient semblable à un garçon; mais ils

s’enthousiasmaient en voyant passer à cheval, en costume d’amazone, la

marquise de Torrebianca.

--Voilà une femme!... Regardez-moi si c’est arrondi! Et, en l’écoutant

chanter, ils restaient hébétés, envahis d’une volupté délicieuse. Ils

pensaient que seule une femme très belle pouvait chanter ainsi.

Une semaine après l’installation des Torrebianca dans leur nouvelle

demeure, Sébastienne annonça à ses voisines que «madame» allait

désormais recevoir chaque jour ses amis, comme les dames riches de

Buenos-Ayres. Le soir, les commères de la Presa s’assemblèrent devant

les fenêtres brillamment éclairées. Hélène, assise au piano, chantait

des romances sentimentales, tandis que ses invités commençaient

d’arriver.

D’abord se présentèrent l’ingénieur français et Moreno. Ce dernier, en

habit sous son pardessus, avait cru devoir compléter son costume par un

chapeau haut de forme. Il n’était pas, lui, comme Pirovani, qui portait

un chapeau mou avec l’habit de soirée. «Madame la marquise», une femme

du monde, avait certainement remarqué cette faute de goût.

Canterac s’arrêta, le pied sur la première marche de l’escalier, et dit

à son compagnon:

--Je ne devrais pas entrer. C’est la maison de Pirovani, cet intrigant,

que je déteste, mais je fâcherais la marquise si je n’assistais pas à la

soirée.

Moreno était l’ami de tout le monde; il n’avait jamais détesté

réellement personne; il crut devoir prendre la défense de l’absent.

--Je vous assure que l’Italien est un très brave homme; je suis certain

qu’il vous aime beaucoup.

Mais Canterac refusait d’écouter toute parole conciliante.

--Il manque de tact; il est toujours en travers de mon chemin. Cela

pourrait finir mal pour lui.

Ils entrèrent, et le marquis vint les recevoir. Ils passèrent au salon

et s’arrêtèrent, immobiles, tandis qu’Hélène continuait de chanter,

comme si elle n’eût pas remarqué leur entrée.

Deux autres invités, Robledo et Pirovani, se rencontrèrent devant la

maison. L’Italien portait, par-dessus son habit, une pelisse neuve et

s’était coiffé d’un haut de forme reluisant qu’il avait commandé par

télégramme à Bahia Blanca, comme si un démon familier lui eût rapporté

les malins propos de son ami Moreno.

Dans les groupes de curieux, que la nuit cachait à demi, on riait et on

chuchotait. Les uns se moquaient du cylindre de soie brillante où

l’entrepreneur avait fourré sa tête; d’autres l’admiraient, fiers qu’on

trouvât dans leur désert de tels chapeaux.

--Je viens en visite chez moi, en somme, dit Pirovani, pour faire

admirer sa générosité.

--Vous avez eu tort de céder votre maison, répondit simplement Robledo.

L’Italien prit un air de supériorité.

--Vous m’avouerez que la vôtre ne pouvait convenir à une aussi grande

dame. Je n’ai pas d’instruction, mais je sais à quoi la politesse

m’oblige; aussi...

Robledo haussa les épaules et continua sa marche, comme pour ne plus

l’entendre. L’entrepreneur le suivit et, montrant une des fenêtres

éclairées, il dit avec ferveur:

--Quelle voix d’ange! Quelle âme d’artiste!

Robledo eut un nouveau haussement d’épaules, et tous deux entrèrent dans

la maison.

Au salon, ils s’arrêtèrent auprès des trois hommes qui écoutaient sans

bouger; dès qu’Hélène eut lancé la dernière note de sa romance,

l’Italien se mit à applaudir et à pousser des clameurs d’enthousiasme.

Canterac et l’employé de bureau s’empressèrent alors d’exprimer aussi

leur admiration, chacun à sa manière.

Dans la nouvelle maison, les réunions furent moins simples et moins

austères que chez Robledo. Sébastienne, qui prisait par-dessus tout le

_maté_, ce remède à toutes les maladies, ce nectar délicieux, dut

servir, avec l’aide de deux petites métisses, des tasses d’eau chaude

additionnée d’une chose appelée thé.

Hélène affectait de s’occuper de la bonne marche du service, pour

évoluer parmi ces hommes qui la suivaient de leurs yeux avides, tandis

que leurs mains tremblantes répandaient sur les soucoupes le contenu de

leurs tasses. Ses trois admirateurs essayèrent à plusieurs reprises

d’entrer en conversation avec elle; mais elle savait si bien les

évincer, sans la moindre brusquerie, qu’ils finissaient par causer avec

le marquis. Par contre, la marquise recherchait le seul homme qui n’eût

pas essayé de lui parler. Elle réussit enfin, après diverses manœuvres,

à s’asseoir à une extrémité du salon, près de Robledo.

--Il est certain que Watson n’a pas voulu venir, dit-elle à l’Espagnol.

De plus en plus, je comprends que je ne lui suis pas sympathique... et à

vous non plus.

Robledo eut un geste pour se défendre de cette accusation, mais il ne

dit rien; elle insista, se prétendit victime de l’injuste antipathie des

deux associés, et l’ingénieur finit par répondre:

--Nous sommes, Watson et moi, des amis de votre mari, et nous sommes

effrayés de voir avec quelle légèreté vous laissez les gens qui viennent

vous rendre visite concevoir des espoirs que je veux croire vains.

Hélène se mit à rire; les paroles de Robledo, prononcées d’un ton plein

de gravité, semblaient l’amuser.

--Ne craignez rien, je ne suis pas née d’hier. Une femme qui connaît le

monde comme je le connais n’ira pas se compromettre ni faire une folie

pour ces hommes-là!

D’un regard ironique, elle enveloppa ses trois prétendants qui tenaient

toujours compagnie au marquis.

--Je ne suppose rien, dit Robledo sans changer de ton. Je vois ce qui se

passe; à Paris, j’ai vu aussi bien des choses... et l’avenir me fait

peur.

Hélène, indécise, regarda son interlocuteur. Elle ne savait si elle

devait rire encore ou se fâcher. Elle parla, enfin, avec l’accent d’une

personne qu’on vient d’offenser.

--Je ne suis, je crois, ni meilleure ni pire qu’une autre. Je suis

simplement une femme, née pour vivre dans l’abondance et le luxe, et

jamais je n’ai trouvé de compagnon capable de me donner ce qui m’est dû.

Robledo la regarda en silence; elle ajouta, baissant la tête:

--Vous ne connaissez pas ma vie. Pendant la meilleure partie de ma

jeunesse, j’ai couru après la richesse; quand je croyais la tenir, elle

m’échappait et je reprenais ma course... Et ce fut ainsi toujours,

toujours!

Un instant encore elle se tut, pour concentrer sa pensée, puis elle

reprit sur le ton de la confession:

--Les hommes ne peuvent pas comprendre les angoisses et les ambitions

qui torturent les femmes d’aujourd’hui. L’automobile et le collier de

perles sont comme l’uniforme de la femme moderne. J’ai eu tout cela plus

d’une fois, mais mon bonheur était incertain, fragile, et chaque jour je

craignais de tout perdre. Nous avons tous besoin d’entendre chanter

l’espérance, pour continuer à vivre; aussi veux-je espérer qu’ici mon

mari fera fortune. Quand cela sera-t-il? je ne sais... mais cette pensée

me fait supporter mon affreux exil.

Elle continua tristement:

--Et puis, que va-t-il gagner? Peut-être des centimes, quand déjà vous

avez amassé des milliers et des milliers de _pesos_... Ah! j’aurais

mérité un autre homme!

Elle releva la tête et sourit mélancoliquement en regardant l’Espagnol.

--Mon bonheur eût été, peut-être, de rencontrer un compagnon comme vous:

entreprenant, énergique, capable de dompter la fortune rebelle... Il

vous a manqué, à vous aussi, pour assurer votre triomphe, une femme

inspiratrice d’enthousiasme.

Robledo à son tour sourit, l’air bon enfant.

--Il est bien tard pour parler de ces choses.

Mais elle le regarda dans les yeux, tout en protestant contre ce

découragement.

--Il n’est jamais trop tard pour agir dans la vie. Les hommes énergiques

sont semblables aux terres exubérantes des tropiques, qui connaissent la

mort, jamais la vieillesse, car un printemps infatigable y fait lever

une vie toujours nouvelle. Ils disposent de la volonté qui commande

l’imagination; et l’imagination, comme un peintre fou, répand sur la

toile grise de la réalité les couleurs éclatantes de sa palette.

Tout en parlant, Hélène avait approché son visage de celui de Robledo.

Ses yeux semblaient vouloir pénétrer ceux de l’Espagnol; un moment, il

se troubla, mais il se reprit aussitôt et secoua la tête.

--Ce que vous dites, chère amie, est sans doute fort intéressant; mais

les hommes vraiment énergiques évitent de compliquer leur existence en

ressuscitant des printemps trompeurs.

Ils continuèrent à parler. Elle voulut revenir sur son passé.

--Si je vous contais mon histoire! Toutes les femmes sont persuadées que

leur vie fut un roman et que pour passionner le monde entier, il

suffirait de la raconter avec quelque adresse. Pour moi je ne prétends

pas que mon passé ait été intéressant; il fut, je crois, seulement

attristé par la disproportion qui toujours exista entre ce que je crois

mériter et ce que la vie a voulu m’accorder.

Un instant elle se tut, comme saisie d’une pensée pénible.

--N’allez pas croire que je sois une de ces parvenues qui ont faim de

plaisirs et de luxe parce qu’elles ne les connurent jamais. Au

contraire, si j’ai besoin d’argent et de luxe pour vivre, c’est que je

les ai possédés en naissant. Mon enfance fut riche et ma jeunesse

pauvre. Quels combats j’ai dû livrer pour recouvrer mon rang d’autrefois

et pour me faire une existence conforme à mon éducation première! Et la

lutte continue... les catastrophes se multiplient... et chaque fois je

me retrouve plus éloignée du point d’où je suis partie. Me voici dans un

des coins les plus ignorés de la terre; je suis réduite à vivre presque

comme les premiers êtres que l’histoire connaisse; et vous me faites des

reproches!

Robledo s’en excusa.

--Je suis votre ami et celui de votre mari; je me contente de vous

prévenir que vous prenez une mauvaise voie. Vous jouez avec ces hommes

un jeu dangereux.

Il montrait les trois hauts personnages de la Presa qui continuaient à

causer avec Torrebianca.

--D’ailleurs avant votre arrivée, la vie était ici monotone, sans doute,

mais calme et fraternelle. Votre présence semble avoir transformé ces

hommes; ils se regardent en ennemis et j’ai peur que leur rivalité, un

peu puérile aujourd’hui, ne tourne à la tragédie. Vous oubliez que nous

vivons bien loin de tous les groupements humains, et que cet isolement

nous ramène peu à peu à la vie barbare. Nos passions, que l’existence

des villes avait domptées, secouent ici le joug de l’éducation et se

déchaînent librement. Prenez garde, il est dangereux de jouer avec

elles.

Hélène se moqua de ses craintes et sourit, un peu méprisante; elle ne

pouvait admettre cette pusillanimité chez un homme aussi fort.

--Ne m’enlevez pas ma cour. J’ai besoin d’être entourée d’admirateurs,

comme les grands artistes orgueilleux. Que deviendrais-je si je n’avais

même pas le plaisir d’être coquette?

Puis, elle ajouta, le sourcil froncé, la voix dure:

--Que faire ici? Vous avez pour vous distraire votre travail, vos luttes

contre le fleuve, les exigences des ouvriers. Moi, je m’ennuie tout le

jour; certains soirs j’ai eu parfois l’idée de mourir; du moins, la nuit

tombée, je retrouve mes admirateurs, mon exil se fait plus

supportable... En tout autre lieu, peut-être aurais-je ri de ces hommes;

ici, ils m’intéressent. Ils sont pour moi, dans ce désert, comme une

heureuse trouvaille.

Son regard se dirigea, avec une ironie souriante, vers ses trois

soupirants.

--Ne craignez rien, Robledo, je ne perdrai pas la tête pour eux. Je me

rends bien compte de ma situation.

Elle se comparait à un voyageur, armé d’un revolver, mais avec une seule

cartouche, et que les rôdeurs de la Cordillère attaquaient, dans la

traversée du plateau patagon. S’il faisait feu, il ne tuerait qu’un seul

ennemi; les autres se jetteraient sur lui, le voyant désarmé. Il valait

mieux gagner du temps, en les menaçant tous, sans tirer.

--Je ris à la seule idée que je pourrais me décider pour l’un d’eux. Ce

ne sont pas ces hommes-là qui me feront tourner la tête. D’ailleurs,

même si l’un des trois venait à m’intéresser, je resterais prudente. Que

diraient ou même que feraient les autres en se voyant mis à l’écart.

J’aime mieux leur laisser à tous le bonheur incertain que donne

l’espérance.

Elle remarqua que sa longue conversation avec l’Espagnol faisait naître

un malaise et scandalisait les autres invités. Elle se leva.

--Qui va me donner une cigarette?

Tous trois s’avancèrent à la fois, offrant leurs étuis, et

l’entourèrent; on eût dit qu’ils étaient prêts à se battre, pour

s’arracher ses paroles et ses gestes.

La première soirée de la marquise de Torrebianca ne prit fin qu’après

minuit, chose inouïe dans ce désert. Seules, les fêtes au bar du

_Gallego_ s’achevaient aussi tard, certains samedis où les ouvriers

avaient touché la paie de la quinzaine.

Le lendemain, Sébastienne eut toute la matinée les yeux lourds de

sommeil et les pieds gourds. Elle s’était levée à l’aube, comme

d’habitude, après avoir attendu, pour se coucher, que le dernier invité

fût parti.

Elle se tenait sur une des galeries extérieures et grondait à voix basse

les petites servantes métisses qui risquaient d’éveiller la maîtresse,

en procédant bruyamment au nettoyage de la maison. Soudain, elle parut

oublier sa colère et s’abrita d’une main les yeux pour mieux voir un

cavalier qui faisait cabrer son cheval au milieu de la rue et agitait un

bras pour la saluer.

--Ma jolie demoiselle!... Je n’arrive jamais à la reconnaître avec son

costume de petit homme. Comment allez-vous?

Rapidement, elle descendit les marches de l’escalier de bois et traversa

la rue, pour aller au-devant de Celinda Rojas.

Elles ne s’étaient pas revues, depuis le jour où Sébastienne avait

quitté l’_estancia_; par haine de don Carlos la métisse crut devoir

étaler les splendeurs de sa nouvelle situation.

--C’est une grande maison, mademoiselle, soit dit sans vouloir critiquer

la vôtre. L’argent y coule comme l’eau, et puis, la patronne, une

_gringa_ très bien, on dit qu’elle est née marquise, là-bas dans son

pays. L’Italien, qui est pire que le diable pour rogner des sous aux

ouvriers, devient à moitié fou quand il s’agit de faire plaisir à cette

belle dame, et il s’arrange pour qu’elle ne manque de rien. Hier, elle a

donné une réunion, avec de la musique. Je pensais à vous, ma jolie

petite, et je me disais «Comme ma petite patronne serait heureuse

d’entendre chanter cette marquise!»

L’amazone l’écoutait, en approuvant de la tête; le récit avait sans

doute excité sa curiosité.

Pour l’éblouir davantage encore, Sébastienne énuméra toutes les

personnes qui avaient assisté à la fête.

--Tu n’as pas oublié quelqu’un? demanda Celinda quand elle eut fini de

débiter sa liste. Tu n’y a pas vu don Ricardo, l’homme qui travaille aux

canaux avec don Manuel?

La métisse secoua la tête.

--Le _gringo_ n’a pas paru de la soirée.

Puis elle se mit à rire, en appliquant sur une de ses cuisses de

pachyderme des claques qui mettaient en évidence, sous la jupe légère,

ses puissantes rondeurs.

--Oui, oui, je sais, je sais, fillette... On m’a parlé de l’affaire; on

vous voit tous les jours ensemble, à cheval, dans ces parages, le

_gringo_ et toi, et vous ne laissez pas passer un jour sans vous

rencontrer... Si quelquefois vous vous embrassez, cherchez un endroit

bien caché. Attention, les gens d’ici sont très bavards et ne perdent

pas une occasion de jaser. Et puis, méfiez-vous des hommes qui

surveillent les travaux, ils ont de ces lunettes qui font tout voir de

loin.

Celinda rougit et fit mine de protester.

--Oh! mais je trouve cela très bien, continua la métisse. Ce don Ricardo

est un bon et beau garçon; il fera un fameux mari pour vous, si don

Carlos, avec le fichu caractère que le bon Dieu lui a donné, ne se met

pas en travers. Les _gringos_ d’Amérique sont de braves gens, quand ils

ne boivent pas. J’ai une amie qui s’est mariée avec un qui est

mécanicien et elle le mène où elle veut, par le bout du nez. J’en

connais une autre qui...

Mais ces histoires n’intéressaient pas l’amazone:

--Alors, dit-elle, don Ricardo n’est pas venu, hier au soir?

--Ni hier, ni avant-hier. Il n’a encore jamais mis les pieds ici.

Sébastienne la regardait avec malice, et un sourire plein de bonté

dilatait son visage joufflu et cuivré.

--Jalouse déjà, petite? Allons, il n’y a pas de quoi rougir. Nous sommes

toutes pareilles, quand nous aimons un homme. On commence par penser

que quelqu’un va nous l’enlever... mais rien à craindre pour vous. Vous

êtes une perle, _patroncita_[21]. La dame est belle aussi, surtout quand

elle vient de se peigner et de se mettre sur la figure toutes ces choses

qui sentent bon, et qu’on lui porte de Buenos-Ayres. Mais à côté de

vous... rien à faire! Je l’ai presque vue naître, ma petite fillette;

quant à la marquise, elle ne doit plus savoir quand elle est née.

Puis, pour ne pas trop se vieillir elle-même, elle crut devoir ajouter:

--A vrai dire, la marquise ne doit pas être si âgée, mais qui ne

paraîtrait pas vieille à côté de vous, mon trésor? Ah! tout le monde ne

peut pas être un bouton de rose!

Un instant, elle cessa de parler pour regarder de côté et d’autre, puis,

baissant la voix et se dressant sur la pointe des pieds, elle dit avec

toute la joie d’une commère qui peut cancaner en paix:

--Il faut que vous sachiez, ma jolie, que beaucoup de gens lui courent

après; mais pas don Ricardo. Le pauvre _gringo_ se contente de vous

aimer, vous, mon petit jasmin. Les autres suivent la marquise... au pas!

comme des autruches: le capitaine, l’Italien, l’homme aux papiers, tu

sais, l’employé du gouvernement; ils sont tous fous et se regardent en

chiens de faïence! Et le mari n’y voit rien; quant à elle, elle se moque

de tous et elle s’amuse à les faire souffrir... Je crois que pas un des

hommes qui viennent à la maison ne lui plaît.

Ces paroles ne semblaient pas rassurer Celinda: au contraire elle s’en

effrayait mentalement, car elle pensait: «Watson, on ne peut pas le

comparer aux autres.»

Elle sentit le besoin d’exprimer son idée.

--Oui, les autres ne lui plaisent pas peut-être, mais don Ricardo est

plus jeune qu’eux tous, et ces femmes qui ont connu le monde et qui

commencent à vieillir ont parfois de telles... fantaisies.

La tentatrice · 第 22 / 36 题