IX

Le fameux _Manos Duras_ vivait sur la bordure du haut plateau, face à la

Pampa. Il apercevait au loin, devant lui, les limites de la Patagonie,

et à ses pieds la vaste et tortueuse coupure du fleuve, avec un coin de

l’_estancia_ de Rojas.

Sa maison, construite en briques crues, était entourée de cahutes plus

misérables encore et d’enclos formés de quelques vieux madriers fichés

en terre, où l’on ne voyait que de loin en loin paître des animaux.

Tout le monde connaissait, dans le pays, l’emplacement du _rancho_[22]

de _Manos Duras_; mais bien peu y étaient allés, car l’endroit avait

mauvaise réputation. Ceux qui passaient, inquiets, par ces parages,

n’étaient rassurés que s’ils trouvaient les lieux déserts. Alors les

chiens au pelage hirsute, aux yeux sanglants, aux crocs aigus,

compagnons habituels du _gaucho_, n’accouraient pas en aboyant, vers le

chemin. On ne voyait pas davantage ses chevaux tondre l’herbe maigre des

environs.

_Manos Duras_ était parti. Peut-être était-il en maraude le long des

rives du rio Colorado, où le bétail était plus abondant que près du rio

Negro; peut-être poussait-il jusqu’aux contreforts des Andes, pour aller

retrouver ses amis de la vallée de Bolson, peuplée surtout d’aventuriers

chiliens, ou bien ceux qu’il avait sur les berges des lacs andins. Ces

excursions dans la Cordillère, chuchotaient les gens, lui servaient à

vendre au Chili les animaux volés en Argentine.

D’autres fois le _rancho_ de _Manos Duras_ présentait une animation

extraordinaire. Des _gauchos_ errants s’installaient pendant quelques

semaines dans les cahutes d’argile, et nul ne savait avec certitude d’où

ils venaient ni où ils s’en iraient, en quittant le pays. Ces visites

mettaient fort mal à l’aise le commissaire de la Presa qui craignait

chaque matin d’apprendre qu’un vol avait été commis... Cependant, les

jours passaient, sans que rien vînt troubler la paix du village ni des

environs. Chez _Manos Duras_, on tuait et on écorchait les bêtes; le

_gaucho_ vendait la viande dans tout le pays; mais comme nulle plainte

ne parvenait à don Roque, celui-ci se gardait bien de rechercher la

lointaine provenance des animaux.

Un beau jour, les compagnons de _Manos Duras_ se dispersaient; lui,

continuait sa vie solitaire, ou disparaissait aussi pendant quelque

temps, à la grande joie du commissaire.

Il vivait, en ce moment, avec trois laconiques compagnons aux faces

sinistres qui, d’après les commérages du cabaret, étaient descendus

d’une vallée de la Cordillère.

--Trois hommes de bien qui ont eu des malheurs, disait le _gaucho_, en

parlant d’eux, trois bons amis qui sont venus habiter mon _rancho_ en

attendant que les méchants se lassent de les calomnier.

Un jour qu’il faisait très chaud, _Manos Duras_ monta à cheval pour

aller faire quelques achats au camp. On était aux premières heures de

l’après-midi. C’était l’hiver en Europe; ici, régnait le terrible été

d’un pays sec, au climat extrême.

La terre déserte paraissait trembler sous le soleil. La réverbération

faisait onduler les lignes droites et déplaçait les contours des

collines, des édifices et des êtres. Parfois aussi, sous cette lumière

capricieuse, les objets apparaissaient doubles et renversés. Dans ce

pays sans une goutte d’eau, on croyait les voir se refléter dans

d’immenses lacs. C’étaient les mirages du désert, dont la forme est si

changeante et si imprévisible qu’elle parvient même à étonner les fils

du pays, habitués cependant à toutes les illusions d’optique.

A l’extrémité lointaine de la coupure ouverte par le fleuve, presque au

niveau de l’horizon, se traînait comme un long ver noir, un flocon

cotonneux en avant.

_Manos Duras_ fit halte pour mieux voir. Ce n’était par le courrier de

Buenos-Ayres.

--C’est sans doute un train de marchandises qui vient de Bahia Blanca,

se dit-il.

On le voyait quoiqu’il fût encore à bien des kilomètres de la Presa,

qu’il allait dépasser d’autant, pour ne s’arrêter qu’à Fort Sarmiento.

Les yeux acquéraient, dans cette plaine, une puissance plus grande; la

rétine embrassait de plus vastes étendues et les distances semblaient

moindres qu’en d’autres pays.

Le _gaucho_ contempla un instant la marche du convoi lointain, puis il

remit son cheval au galop. Pour raccourcir sa route, il avait coutume de

traverser un grand morceau des domaines de Rojas, qui s’avançait entre

son _rancho_ et l’agglomération éloignée.

Avec l’indifférence de l’habitude, il laissa son cheval suivre un

sentier tortueux à peine tracé parmi les broussailles.

Mais il fit cette fois une fâcheuse rencontre. Don Carlos Rojas était

sorti, lui aussi, pour visiter son _estancia_; il ruminait en marchant

des projets pour l’avenir.

Les terres hautes resteraient toujours aussi pauvres et ne pourraient

nourrir qu’un petit nombre d’animaux. Les jeunes taureaux étaient

«_criollos_[23]» comme il disait lui même, avec quelque mépris; osseux,

aux sabots durs, aux longues cornes, la chair parcheminée, forcés de se

contenter d’une herbe grossière et peu abondante, ils étaient les

descendants dégénérés du bétail que les colonisateurs espagnols avaient

acclimaté là, des siècles auparavant, l’amenant à travers l’Atlantique

sur leurs minuscules vaisseaux.

Plein de remords, il se rappelait les animaux de luxe de l’_estancia_ de

son père, ces taureaux énormes, l’échine plane comme une table, aux

cornes diminuées, aux os recouverts de chairs opulentes. C’étaient

disait-il lui-même, de véritables montagnes de biftecks... Alors il se

prenait à imaginer la fécondité future de ses terres basses que les

miracles de l’irrigation allaient bientôt fertiliser.

Elles prodigueraient la luzerne avec autant d’abondance que la terre de

Chanaan, et il pourrait nourrir au bord du Rio Negro un de ces

merveilleux troupeaux comme on en voit dans les _estancias_ voisines de

Buenos-Ayres. Le rude et maigre bétail du pays céderait la place à de

superbes animaux, dus aux croisements des meilleures races de la terre.

Don Carlos cheminait, tout en rêvant à cette transformation magnifique

avec la volupté d’un artiste qui polit dans son esprit l’œuvre future,

lorsqu’il vit venir vers lui un cavalier.

Il plaça sa main au dessus de ses yeux pour mieux le voir et frémit de

colère:

--Le diable m’écrase si ce n’est pas ce voleur de _Manos Duras_!

Le gaucho, en passant près de lui, porta une main à son chapeau pour le

saluer; puis il éperonna son cheval.

Don Carlos hésita un instant, puis mit au galop sa monture qu’il poussa

devant _Manos Duras_ pour lui barrer le passage et le forcer à

s’arrêter.

--Qui vous a permis de traverser mes terres? demanda-t-il d’une voix

sifflante et que la colère faisait trembler.

Les gens qui traitaient ainsi _Manos Duras_ n’obtenaient ordinairement

d’autre réponse qu’un regard plein d’insolence et de silencieuse menace.

Cette fois, ses yeux hardis évitaient de rencontrer le regard de

l’_estanciero_ et il répondit d’une voix égale, comme pour s’excuser.

Il savait bien qu’il n’avait aucunement le droit d’emprunter ce chemin,

sans l’autorisation du maître de ces terres; mais il évitait ainsi un

long détour en se rendant à la Presa.

Il ajouta, argument sans réplique:

--Et puis, don Carlos, vous laissez passer tout le monde.

--Oui, mais pas toi, répondit Rojas, furieux. Si je te rencontre encore

dans l’_estancia_, c’est avec une balle que je te saluerai.

A cette menace _Manos Duras_ dépouilla toute affectation de respect. Il

regarda Rojas d’un air méprisant et dit en pesant sur les mots.

--Vous êtes un vieux, sans quoi vous ne parleriez pas ainsi.

Don Carlos tira son revolver de sa ceinture et le braqua sur la poitrine

de _Manos Duras_.

--Et toi, tu es un voleur de bétail, dont tout le monde a peur, je ne

sais trop pourquoi. Si jamais tu voles encore une de mes bêtes, le vieux

que je suis se chargera de te régler ton compte.

Le _gaucho_ n’osa porter la main à ses armes, car l’_estanciero_ le

visait toujours avec son revolver et l’expression de son visage laissait

voir clairement qu’il n’hésiterait pas à mettre ses menaces à exécution.

Sûr de recevoir une balle au premier geste suspect, le bandit se

contenta de dire en le regardant avec des yeux pleins de rancune:

--Nous nous retrouverons, patron, et nous causerons plus à notre aise.

Sur cette promesse, il piqua son cheval et partit au galop sans tourner

la tête, tandis que don Carlos restait immobile le revolver à la main.

Près du fleuve, le _gaucho_ fit une rencontre plus agréable. Un groupe

de cavaliers s’avançait; il fit halte pour les reconnaître. C’était la

marquise de Torrebianca, en amazone, escortée de Canterac et de Moreno.

L’ingénieur l’avait à nouveau pressée de venir contempler les progrès

des travaux du barrage; elle n’avait pas pu se dérober plus longtemps.

Dans l’intérêt de sa tranquillité, il importait qu’elle rétablît

l’équilibre entre Pirovani et le Français. Ce dernier n’avait pas de

maison à offrir; il voulait du moins prouver à Hélène que, directeur des

chantiers du fleuve, il était le supérieur de cet Italien, qui devait

maintes fois s’incliner devant ses décisions.

L’employé de bureau avait été flatté qu’on l’invitât aussi; d’ailleurs

il était temps à son gré qu’on cessât de le prendre pour un homme de

tout repos.

Il venait à cheval derrière Hélène, qui ne s’occupait pas de lui le

moins du monde. Elle semblait pourtant se souvenir de sa présence si

Canterac devenait trop pressant, s’il tendait la main pour saisir la

sienne ou pour se permettre sournoisement d’autres privautés.

--Moreno, ordonnait la marquise, avancez et placez-vous à ma gauche pour

que le capitaine garde sa distance. Je n’aime pas les militaires, ils

sont trop hardis.

Tous trois s’arrêtèrent de causer pour considérer _Manos Duras_ qui

demeurait immobile au bord du chemin. Moreno prononça le nom du

_gaucho_, et Hélène ressentit une telle curiosité qu’elle se décida à

lui parler.

--C’est vous le fameux _Manos Duras_, de qui on m’a dit tant de choses?

Le rude cavalier semblait troublé par les paroles et le sourire de la

dame. Il commença par ôter respectueusement son chapeau «comme devant

une image sainte» pensa Moreno. Puis il dit avec l’air théâtral qui chez

lui était naturel:

--Vous avez devant vous ce misérable, madame, et voici le plus beau

moment de ma vie.

Le _gaucho_ la regardait avec des yeux brûlants d’adoration et de désir;

elle sourit, heureuse de cet hommage barbare.

Canterac trouvait cette conversation ridicule; avec des gestes

d’impatience et des murmures de protestation, il indiquait qu’il

entendait poursuivre sa route; elle ne voulut pas l’écouter et continua

de parler en souriant à ce _gaucho_ qui l’intéressait.

--Il court sur votre compte des histoires terribles. Sont-elles vraies?

Combien de gens avez-vous tués?

--Pure calomnie, madame! répondit _Manos Duras_ en la regardant

fixement. Mais, si vous me le demandez, je tuerai tous les jours qui

vous voudrez.

Cette réponse plut à Hélène, qui dit en se tournant vers Canterac:

--Comme il est galant... à sa manière! Vous m’avouerez qu’un pareil

hommage ne manque pas d’agrément.

Mais ce dialogue familier entre Hélène et le bandit semblait irriter de

plus en plus l’ingénieur. A plusieurs reprises, il essaya de pousser son

cheval entre les deux interlocuteurs pour mettre fin à la conversation,

mais Hélène l’arrêtait chaque fois d’un geste contrarié.

Voyant qu’elle s’obstinait à causer avec _Manos Duras_, il se rabattit

sur Moreno, incapable de garder pour lui seul sa colère.

--Ce _gaucho_ est un insolent, il faudra lui donner une leçon.

L’employé approuva sans réserves la première partie de la phrase, mais

il haussa les épaules en entendant le Français parler de leçon. Que

pouvaient-ils contre le nomade redoutable, quand le commissaire lui même

lui témoignait une sorte de respect?

--Il vous faut obtenir, continua l’ingénieur, qu’on ne lui achète plus

de viande au camp et qu’on n’accepte aucune des affaires qu’il

proposera.

Moreno fit un geste affirmatif. S’il ne désirait que cela, c’était

facile.

Hélène reprit enfin sa marche après avoir salué le _gaucho_ avec une

certaine coquetterie; elle était satisfaite de le voir ému, ses yeux

avides brillants de désirs.

--Pauvre homme! c’est un type bien curieux!

Tandis que les trois cavaliers s’éloignaient, _Manos Duras_ demeura

immobile près du chemin. Il voulait voir cette femme quelques moments

encore. Il avait sur le visage une expression grave et pensive, comme

s’il pressentait que cette rencontre allait influer sur son existence.

Mais lorsque Hélène eût disparu avec ses compagnons derrière un

monticule de sable, le _gaucho_, que sa présence n’éblouissait plus eut

un sourire cynique. Des images lascives défilèrent dans sa pensée,

chassèrent ses hésitations et lui rendirent son audace coutumière.

--Pourquoi pas? se dit-il. Elle est toute pareille à celles qui dansent

au bar du _Gallego_. Toutes sont des femmes.

La marquise et ses compagnons continuèrent leur promenade au bord du

fleuve. Soudain elle se souleva un peu de sa selle pour voir plus loin.

Dans une prairie que des saules bas bordaient du côté du fleuve, on

voyait deux chevaux sellés en liberté.

Un homme et un jeune garçon avaient mis pied à terre et semblaient

s’amuser à lancer très haut le lasso. C’était un lasso de corde, léger

et facile à manier, mais moins solide que le lasso de cuir

qu’employaient les cavaliers du pays.

Son instinct de femme plutôt que ses yeux permit à Hélène de reconnaître

le jeune garçon.

C’était la Fleur du Rio Negro qui apprenait à Watson à manier le lasso

et qui s’amusait de la maladresse du _gringo_. Comme Torrebianca allait

tous les jours diriger les travaux du fleuve, Richard avait maintenant

plus de liberté; il en profitait pour suivre la fille de Rojas dans ses

courses vagabondes.

Hélène fit signe à ses deux compagnons de ne pas la suivre et s’approcha

de la prairie où se tenaient les deux jeunes gens.

Celinda l’aperçut la première et brusquement, elle tourna le dos avec

un mouvement d’hostilité. En même temps, elle ordonna à Watson de lui

ajuster un de ses éperons qu’elle avait peur de perdre.

Le jeune homme s’agenouilla, puis il fit mine de se relever; son aide

était inutile; l’éperon de Celinda était solidement fixé. Mais elle

insista pour le faire rester dans cette position.

--Voyons, _gringuito_, je vous dis qu’il va tomber. Regardez donc mieux.

Elle ne consentit à reconnaître son erreur et ne lui permit de se

relever que lorsque l’autre eut tourné bride. Hélène avait deviné le

stratagème et compris les gestes hostiles: elle s’éloigna, piquée.

Les trois cavaliers entrèrent dans la rue centrale du campement un peu

après le coucher du soleil. Devant la maison de Pirovani, qu’elle

considérait déjà comme la sienne, la marquise descendit de cheval en

s’appuyant sur Moreno, car l’Espagnol avait devancé l’autre pour jouir

de son agréable contact.

Le Français salua avec une raideur militaire et s’éloigna tandis

qu’Hélène entrait dans la maison. Un jour perdu! Il était furieux contre

lui-même et contre les autres.

Pirovani parut à l’entrée d’une rue et voyant que Moreno se dirigeait

vers son logement il courut à sa rencontre. Il désirait ardemment

connaître les péripéties de cette excursion où il n’avait pas été

invité. Naïf comme le sont les jaloux il craignait que pendant cette

courte promenade Canterac ait pris une grande avance sur lui. Il sourit

avec une joie puérile quand l’employé lui raconta comment «madame la

marquise» lui avait demandé de se placer entre elle et l’ingénieur

français pour le tenir à distance.

--Oh! je sais bien qu’elle ne peut le souffrir, dit l’Italien, j’en ai

la preuve... Mais comme il dirige les travaux et rend parfois service à

Robledo et à son mari, elle n’a pas osé dire ce qu’elle pense de lui.

Un nuage passa sur son bonheur lorsque Moreno lui parla de leur

rencontre avec _Manos Duras_ et de l’amicale conversation du _gaucho_ et

de la marquise.

De cela surtout, l’entrepreneur fut scandalisé.

--Nous sommes forcés de vivre ici comme des égaux, parce que nous sommes

tous reclus dans le même désert, dit-il avec indignation. Un beau jour

ce _gaucho_ voleur se croira en droit d’assister tout comme nous aux

réunions du soir chez la marquise. C’est inouï!

--Le capitaine, ajouta Moreno, demande qu’on n’achète plus de viande à

_Manos Duras_ et qu’on n’accepte aucune des affaires qu’il pourrait

proposer. Mais c’est vous, plutôt que lui, qui pourrez décider la chose.

Pirovani approuva avec véhémence.

--Nous le ferons; le Français a raison... c’est la première fois depuis

longtemps que je suis d’accord avec lui.

X

Quelques mois après le début des travaux à la Presa, les habitants des

diverses colonies établies au bord du Rio Negro se mirent à parler avec

admiration du nouveau bar du _Gallego_ et le proclamèrent le plus bel

établissement de la région. Le propriétaire avait apporté à l’intérieur

des améliorations nouvelles aussi instructives qu’intéressantes.

Parmi les premiers ouvriers venus à la Presa se trouvait un Anglais qui

pendant ses années d’aventures avait poussé jusqu’au centre sauvage du

Paraguay; il en avait rapporté comme uniques bénéfices quatres caïmans

empaillés et un boa de plusieurs mètres dont les indigènes avaient

bourré le ventre avec des herbes. Il était mort du delirium tremens,

quelques semaines après son arrivée, et l’honorable cabaretier, son

créancier, s’était emparé des animaux pour en décorer le plafond de sa

boutique. En réalité Antonio Gonzalez regardait avec une appréhension

héréditaire l’énorme reptile, mais ces ornements d’un nouveau genre

plaisaient aux plus notoires ivrognes du pays. Couvert de mouches, le

serpent s’étendait au milieu du plafond et les quatre caïmans se

balançaient aux quatre coins, montrant au public leurs ventres jaunes et

la plante de leurs pattes. On accourait d’abord pour admirer ces objets

insolites. Cependant, la première curiosité passée, le patron du cabaret

remarqua que cette décoration n’était pas du goût de tous ses clients.

Les Italiens et les Andalous auraient à la rigueur consenti à boire sous

la panse jaunâtre des caïmans, mais ils n’osaient plus lever la tête

pour vider leur verre de peur d’apercevoir la forme sinistre de l’énorme

serpent rongé de mouches. Les plus audacieux ne se décidaient cependant

à entrer, que s’ils avaient fermé la main droite, et avancé comme des

cornes l’index et l’auriculaire tout en murmurant «_Lagarto! Lagarto!_»

pour conjurer le mauvais sort.

Le _Gallego_ se sacrifia une fois de plus. Le boa fut décroché et vendu

à un cabaretier de Buenos-Ayres et seuls les quatre caïmans continuèrent

à se balancer au plafond comme des lampes funéraires éteintes.

L’intérieur du cabaret était orné d’une infinité de drapeaux, destinés à

flotter tous sur le toit aux jours de fête. Il y avait là, revendiqués

par les ouvriers des divers pays du globe, tous les rectangles de

couleur que les hommes ont inventés pour se séparer de leurs semblables.

Antonio Gonzalez les admettait tous: celui de l’Irlande libre aussi bien

que celui de la République sioniste. Il avait eu cependant une sérieuse

discussion avec certains compatriotes natifs de Barcelone, qui avaient

voulu lui imposer le drapeau catalan.

--Je l’accepte, disait-il avec une solennité diplomatique. Je ne discute

que ses dimensions.

Il arrêta enfin qu’il resterait quatre fois plus petit que le drapeau

espagnol.

Les jours de fêtes patriotiques il pavoisait sa maison avec l’aide de

Fritérini et il donnait des explications au commissaire, seul

représentant de l’autorité.

--Vous êtes très savant, don Roque, mais pour ce qui est des drapeaux,

je connais mon affaire mieux que personne. D’abord, au-dessus de tous

les autres il faut placer celui de l’Argentine; puis à sa droite, sans

discussion possible, celui de l’Espagne. C’est nous qui venons après les

Argentins dans ce pays. Oui, vous savez bien, Isabelle la Catholique, et

Solis et don Pedro de Mendoza et don Juan de Garay... Il citait au

hasard, encore, des noms de navigateurs et de conquérants. Et maintenant

Fritérini, _mio caro_, place les autres drapeaux à ton idée car nous

sommes tous égaux et cette terre comme dit don Manuel est la terre de

tous.

En été les mouches envahissaient la salle du bar. Elles tombaient dans

les verres, pénétraient dans les bouches, les narines et les oreilles.

Elles se laissaient tuer, mais il y en avait tant que les clients lassés

renonçaient à les chasser et se contentaient de cracher ou de souffler

quand elles se glissaient dans leur bouche ou leurs oreilles. Des

cloisons de bois ou de planches surgissaient aussi des insectes

sanguinaires qui perforaient les épidermes et suçaient le sang de

l’homme.

En hiver, toutes les portes étaient fermées et l’atmosphère épaisse du

cabaret était chargée d’odeurs de tabac, de genièvre, de vin âcre, de

linge mouillé et de cuir de souliers. Les règles commerciales les plus

illogiques guidaient la marche de l’établissement. Il n’y avait presque

pas de chaises dans la salle. Les guitaristes reposaient leur fondement

sur des crânes de chevaux et une partie des clients s’asseyaient sur le

sol quand la fatigue les prenait; cependant derrière le comptoir, les

files de bouteilles de champagne étaient renouvelées sur les étagères

chaque semaine.

Les soirs de paie, les ouvriers sans famille instauraient des orgies

babyloniennes. Ils arrosaient les boîtes de sardines et de foie gras

avec des bouteilles de Pommery-Greno; toute la nuit le whisky et le gin

déliaient les langues.

Du reste le pain manquait et il fallait ronger du biscuit dans la

semaine. On parlait beaucoup du chemin de fer et on faisait des paris

sur le jour où les trains s’arrêteraient enfin régulièrement à la Presa.

Dans l’ancien monde les voies ferrées étaient établies entre les villes

déjà construites; mais dans ce monde nouveau on lançait d’abord les

rails à travers le désert; puis, de cinquante en cinquante kilomètres,

on créait une station autour de laquelle un village se développait.

--Pourquoi n’y aurait-il pas une station ici, à la Presa, où nous sommes

plus de mille habitants? clamait Antonio Gonzalez, le patron du cabaret.

Par contre le train s’arrête à des endroits où il n’y a qu’un cheval

attaché à un poteau pour attendre la correspondance. Nous devrions

envoyer une délégation à Buenos-Ayres.

Certains groupes causaient à part, sans paraître intéressés par le bal

ni par les femmes attachées à l’établissement.

Les défricheurs parlaient de l’_alpataco_, cet odieux arbuste du pays

dont la tête broussailleuse n’atteint qu’une faible hauteur mais qui

pousse dans le sol des racines longues parfois de trente mètres. Son

bois était dur comme du bronze et faisait rebondir les haches quand il

ne les brisait pas. Pour arracher un de ces arbustes il fallait

plusieurs hommes et un jour de travail; si les défricheurs qui le

rencontraient travaillaient à forfait, ils avaient un fier sujet de

jurer et de se lamenter.

Le garçon qui portait le surnom de Fritérini était un jeune homme pâle

aux cheveux rejetés en arrière, aux yeux fiévreux; lorsqu’il avait fini

de servir les clients, il s’approchait d’une table occupée par quelques

ouvriers espagnols et il leur décrivait les beautés de sa ville natale

dans un langage d’Italien arrivé depuis deux ans seulement dans le pays.

--Je ne dis pas que qué Brescia sia une grande cita: questo no; ma,

quand c’est le soir, les jeunes gens ils vont avec la mandoline faire

des serenatas, et chacun a son amore... Oh! plus beau qu’ici... Ah!

Brescia!

Le _Gallego_, accoudé sur le comptoir, écoutait parler les plus vieux

des clients, des cavaliers du pays qui avaient chevauché des Andes à

l’Atlantique, du Colorado au détroit de Magellan pour guider les

acheteurs de bétail ou pour découvrir dans le désert des trous d’eau et

des pâturages nouveaux. Leur patience défiait le temps, et les semaines

ou les mois qu’avaient duré leurs voyages, ils en parlaient comme de

jours.

L’un deux aimait à raconter sa dernière expédition dans les chaînons des

Andes méridionales et sa visite aux lacs les plus solitaires. Il avait

servi de guide pendant ce voyage à un savant européen que lui adressait

un autre savant à qui, vingt années auparavant, il avait rendu le même

service. Au cours de la première expédition, ils avaient trouvé des

restes d’animaux monstrueux, qui dataient d’une période préhistorique:

des squelettes gigantesques qu’ils étiquetaient et mettaient en caisse

pour qu’on pût les reconstituer dans les musées de l’ancien continent.

Son dernier voyage avait été plus original. Le deuxième savant

recherchait aussi des animaux pré-historiques, mais il prétendait les

trouver vivants. Chez les rares habitants campés au pied de la

Cordillère, la croyance se perpétuait qu’il existait encore dans

certaines régions du désert patagon des bêtes énormes de formes inouïes,

derniers vestiges de la faune des époques où la vie apparut sur la

planète.

Certains juraient de fort bonne foi avoir vu de loin le plésiosaure

s’engloutir dans le cristal mort des lacs andins ou brouter l’herbe qui

croît sur les bords.

Mais ils l’avaient vu le soir, quand l’ombre immense et violette de la

Cordillère s’étend sur la plaine. Les incrédules soutenaient que cette

vision surgissait toujours tandis que l’observateur rentrait avec plus

d’un verre dans le corps, de quelque bar lointain.

Le vieux guide exposait le pour et le contre et terminait ainsi:

--En une année entière de recherches nous n’avons jamais rencontré un

seul de ces animaux, et pourtant nous avons marché, de lac en lac, du

Nahuel Huapi presque jusqu’à Magellan. Mais j’ai vu de mes yeux sur la

terre des traces de pieds plus grands que des pieds d’éléphants, que les

habitants de l’endroit nous montraient. J’ai vu aussi au bord d’un lac

des masses d’excréments séchés aussi hautes que moi, et qui ne pouvaient

provenir d’aucune bête connue. Quand je l’interrogeais, mon savant se

taisait, sans dire oui ni non. Qui sait ce que nous aurions trouvé si

nous étions restés là-bas plus longtemps! Peut-être quand les habitants

deviendront plus nombreux dans ces contrées découvrira-t-on un de ces

monstres solitaires.

Le patron du bar aimait lui aussi interroger ses plus vieux clients au

sujet de certains hommes mystérieux qui étaient passés dans le pays aux

premiers temps de la domination, tout juste après l’expulsion des

Indiens.

C’étaient des personnages de sang royal, devenus des vagabonds pour

connaître l’âpre volupté d’une liberté sauvage.

Le _Gallego_ avait lu dans des livres et des journaux l’histoire de Jean

Ort, cet archiduc d’Autriche, qui avait renoncé à son titre pour

parcourir les mers sur son yacht luxueux plein de belles femmes et de

musiciens.

Un jour le bruit avait couru que le bateau s’était perdu corps et biens

au cap Horn. Mais Jean Ort n’était pas mort.

--Je l’ai connu, disait un ancien de la Presa; c’était un homme comme

vous et moi, ni plus ni moins, un de ceux qui arrivent avec leur sac sur

le dos pour demander du travail. Il était grand, blond et il buvait

toujours seul. Il n’avait jamais dit à personne qu’il s’appelait Jean

Ort, mais nous le savions tous. D’ailleurs il portait dans son sac un

gobelet d’argent avec l’écusson royal de sa famille et il aimait à s’en

servir pour boire tout seul dans son petit _rancho_ parce que c’était

celui qu’il avait tout enfant quand il allait à l’école. Puis

brusquement ce vagabond avait disparu. Certains supposaient qu’il se

cachait dans les pires quartiers de Buenos-Ayres; d’autres assuraient

l’avoir rencontré à Paysandu où il s’était établi photographe. Nul ne

savait où il était mort.

--Des blagues! disaient les sceptiques en écoutant ces récits. Tous les

_gringos_ qui viennent par ici sans avoir envie de travailler posent au

Jean Ort pour se faire admirer des imbéciles.

D’autres consommateurs, ceux d’aspect aisé, s’inquiétaient de l’avenir

de ce village naissant. Le sort en était lié à celui de ce Gonzalez qui

pour l’heure étalait à l’air sa poitrine velue, dépeigné, souillé de

poussière, les manches retroussées et fixées par des élastiques pour lui

dégager les mains. Le garçon lui-même avait meilleure apparence que le

patron, mais celui-ci avait en dépôt au «_Banco español_» de Bahia

Blanca des économies et quelques milliers de _pesos_, et de plus il

était propriétaire de mille hectares de terrain aux environs du

campement.

Mais qu’était cette prospérité actuelle en comparaison des millions de

_pesos_ qui allaient lui échoir le jour où la Presa, aujourd’hui simple

camp de travailleurs, deviendrait une agglomération importante, où son

magasin se transformerait en un luxueux établissement comparable à ceux

de Buenos-Ayres, où les terres poudreuses qu’il avait acquises

donneraient une infinité de parcelles pour lesquelles les colons

italiens et espagnols lui verseraient d’importantes redevances. Ce

jour-là, il pourrait revenir dans sa patrie et s’installer à Madrid.

Pourquoi ne serait-il pas, alors, député ou sénateur? Peut-être même le

ferait-on vicomte ou marquis comme tant de cabaretiers enrichis en

Amérique!

Il arrêtait bientôt le cours ambitieux de ses pensées pour revenir à la

rude réalité qui l’entourait encore. Devant ses clients, intéressés

comme lui à l’irrigation des terres, il dénigrait leur aspect actuel

pour rendre plus frappant le contraste avec leur prospérité future.

--Qu’y a-t-il ici, si on met à part les habitants de la Presa? Des

autruches et des pumas, voilà tout.

Ses auditeurs se divertissaient au souvenir des bandes d’autruches qui

descendaient du plateau jusqu’au bassin du fleuve, attirées sans doute

par ce spectacle nouveau: les travaux effectués par l’homme au bord de

l’eau.

La demoiselle de l’_estancia_ de Rojas s’amusait à poursuivre ces

troupeaux de bêtes haut perchées qui s’enfuyaient en ouvrant largement

le compas de leurs pattes solides; parfois le lasso de l’amazone les

atteignait à la course.

Le puma, poussé par la faim, descendait lui aussi des hauteurs pendant

l’hiver et venait rôder autour des _ranchos_ et des baraques de la

Presa.

Quand on parlait du puma quelques clients se mettaient à sourire en

regardant Fritérini. Un beau matin, le garçon qui était sorti dans la

cour du bar avait vu bondir du fond d’un tonneau vide une espèce de

tigre tacheté, de la grosseur d’un chien. C’était un puma qui s’était

blotti dans ce refuge pour dormir et pour l’effroi du nostalgique

évocateur des sérénades de Brescia.

--Quand nous aurons de l’eau, disait Gonzalez, quand nous pourrons enfin

irriguer nos terres, des milliers d’hommes viendront vivre ici.

Comme lui, ses rustiques clients prenaient sans effort un accent plus

que lyrique pour célébrer les merveilles de l’eau. Pas très loin de la

Presa, se trouvait Fort Samiento, où l’on allait prendre le train. Ce

village avait poussé autour d’un fortin de l’époque de l’expulsion des

Indiens. L’armée d’occupation avait ouvert sans peine un petit canal en

profitant de la pente du fleuve, et l’eau avait fait de l’endroit une

oasis prodigieuse au milieu des terres desséchées. Des peupliers énormes

protégeaient de leur muraille les enclos. La vigne, tous les légumes et

tous les arbres fruitiers poussaient à profusion dans cette terre

vigoureuse qui commençait à procréer après des milliers d’années de

sommeil. Sa richesse étonnait davantage par son contraste avec le désert

qui s’étendait de nouveau au delà des points où les canaux poussaient

leurs ramifications dernières.

Mais les gens de la Presa admiraient surtout une autre oasis située à

quelques lieues en aval, en un point où le fleuve subissait une

dénivellation naturelle qui avait permis de pratiquer facilement une

saignée pour l’irrigation.

C’était un Basque qui avait ouvert là sans peine des canaux et conduit

l’eau sur des lieues et des lieues de terre plantée de luzerne.

La qualité de cette pâture excitait l’admiration des clients du bar.

Tous croyaient avec ferveur aux miracles de la luzerne bien arrosée. Il

suffisait dans le territoire de Rio Negro de semer, une fois pour

toutes, cette plante d’origine asiatique. Les champs de luzerne

abondamment pourvus d’eau étaient perpétuels. A Fort Sarmiento on en

trouvait qui dataient de l’époque qui avait immédiatement suivi

l’expulsion des Indiens, et après trente et quelques années d’existence

ils étaient meilleurs que le jour des semailles. On les fauchait et la

plante repoussait plus vigoureuse et plus luxuriante.

--Si l’homme pouvait manger de la luzerne, déclarait sentencieusement le

_Gallego_, la question sociale serait résolue pour toujours car chacun

sur la terre aurait largement de quoi manger.

Malheureusement les animaux seuls pouvaient s’assimiler cet aliment

merveilleux. Les brebis que le Basque laissait paître dans ses champs

semblaient des bêtes d’une autre planète où quelque nourriture

miraculeuse eût donné aux êtres une taille exagérée.

--On dirait des animaux vus à travers des jumelles grossissantes, disait

le cabaretier.

Son riche compatriote le Basque, fier de ses prés immenses et de ses

brebis énormes comme des mâtins, aimait à dire aux vagabonds qui

passaient en bordure de sa propriété:

--Si tu arrives à prendre ce mouton sur ton dos, je te le donne. Mais

l’homme malgré ses plus grands efforts ne parvenait pas à soulever la

lourde bête. Lorsqu’il recevait un hôte, le Basque lui offrait un

dindon à la broche. Et l’invité, à le voir sur la table se trompait, le

prenait pour un agneau rôti.

Le patron du bar rêvait d’égaler quelque jour la richesse de son

compatriote en créant d’immenses champs de luzerne. Et tandis qu’il

s’entretenait de ces pâturages fameux avec d’autres propriétaires qui

escomptaient eux aussi l’irrigation de leurs terres désertes, les heures

de la nuit passaient rapidement. Ils éprouvaient les mêmes émotions

qu’un enfant lorsqu’il écoute à la veillée quelque conte prodigieux.

--Quand verrons-nous la terre de nos champs rougir et se couvrir d’eau

comme l’argile dont nous faisons des briques.

Cette pensée les jetait dans l’extase. Puis ils regardaient l’horloge.

Il était tard; il fallait se coucher, pour être levé demain à l’aube.

Tous en quittant le cabaret tournaient instinctivement leur regard vers

le fleuve sombre qui depuis des milliers d’années glissait en silence au

milieu des terres stériles en leur refusant sa caresse génératrice de

tant de merveilles.

En attendant l’heure où il serait millionnaire grâce à l’irrigation, le

patron du bar tirait un de ses plus sûrs revenus des courses de chevaux

qu’il organisait certains dimanches. Il fallait pour cela l’autorisation

de don Roque, et il n’était pas facile de l’obtenir.

Le commissaire redoutait ses supérieurs. Le gouvernement fédéral avait

défendu ces fêtes dans le territoire de mœurs primitives car il en

résultait toujours des beuveries et des rixes. Mais l’ancien bourgeois

de Buenos-Ayres avait besoin, pour se résigner à vivre en Patagonie, de

compensations plus douces que son traitement de fonctionnaire; aussi,

quand le cabaretier le prenait à part, ses scrupules étaient vaincus.

--Mais, au nom de Dieu, _Gallego_, pas de réclame pour tes courses!

suppliait le commissaire. Qu’il n’y ait pas de tapage, hein; s’il

arrivait un malheur et si on le savait à Buenos-Ayres!... Il faut que la

fête soit seulement pour les habitants du campement.

Mais l’affaire demandait au contraire une certaine publicité, et de

plusieurs lieues à la ronde de nombreux cavaliers commençaient d’arriver

l’après-midi du samedi.

Dans le pays les fêtes étaient rares et il fallait profiter des courses

de la Presa. La population du camp semblait triplée. Le bar épuisait en

vingt-quatre heures la provision de liqueurs du mois.

_Manos Duras_ saluait de nombreux cavaliers venus de _ranchos_ lointains

et qui l’avaient parfois aidé dans ses affaires. Tous montaient leurs

meilleurs chevaux pour prendre part aux courses.

Les prix offerts par le _Gallego_ n’étaient pas de grande importance: un

billet de vingt _pesos_, des mouchoirs de couleurs vives, un flacon de

_gin_; mais les _gauchos_, fiers de leurs éperons, de leur ceinture et

de leur couteau au manche d’argent, venaient triompher pour l’honneur et

pour la gloire et s’en retournaient satisfaits d’avoir pu faire étalage

de leur adresse virile devant ces étrangers travailleurs incapables de

monter un cheval sauvage.

Ils repartaient rarement le soir même. Ils jugeaient nécessaire de

s’attarder un peu pour fêter leur triomphe et le cabaret faisait surtout

recette pendant les dernières heures du dimanche. C’était là pour don

Roque des heures terribles, et lorsqu’il y pensait il hésitait à

accorder de nouveau sa licence, au risque de perdre la petite

compensation que lui glissait le _Gallego_.

Le public ne trouvait pas à se loger dans le bar; il formait des groupes

à l’extérieur et Fritérini, aidé par les femmes, entrait et sortait sans

arrêt, chargé de bouteilles et de verres. Les guitares accompagnaient

les cris et les applaudissements de la foule entassée autour des

danseurs. Le commissaire se tenait au large avec ses quatre soldats aux

longs sabres, car il savait que sa présence, loin de calmer les esprits,

ne servait le plus souvent qu’à les exciter.

Il redoutait surtout les ouvriers chiliens. Pendant les fêtes

ordinaires, les Chiliens buvaient avec leurs compagnons de travail; leur

ivresse croissait méthodiquement et leur humeur n’en était nullement

affectée. Habitués à partager l’existence des ouvriers européens ils

chantaient et dansaient la _cueca_ sans que la paix en fût troublée.

Tout au plus leur patriotisme agressif montait-il d’un ton à mesure

qu’ils absorbaient une quantité croissante de liquide:

--Vive le Chili! criaient-ils en chœur entre deux _cuecas_. Certains,

plus enthousiastes, complétaient l’exclamation et la lançaient dans

toute sa pureté classique, comme le font les _rotos_ pendant les fêtes

patriotiques ou à la guerre dans les charges à la baïonnette «Vive le

Chili... merde!»

Mais les jours de courses, la présence d’étrangers et surtout de ces

cavaliers à fière mine, si vains de leurs selles plaquées d’argent, de

leurs armes et des ornements métalliques de leurs costumes, semblait

faire naître parmi les _rotos_, gens qui vont à pied, un vague besoin de

provocation, par haine et par jalousie.

Soudain les guitares cessaient de vibrer, un fracas de dispute éclatait;

par-dessus les glapissements des femmes, un cri de mort; puis un silence

profond. Les gens s’écartaient pour livrer passage à un homme aux yeux

fous, à la main droite rouge de sang.

--Place, frères, j’ai fait un malheur!

Tous le laissaient passer; nul n’essayait de l’arrêter, pas même le

commissaire qui s’arrangeait pour être loin de l’endroit.

C’eût été une infraction aux lois établies par les anciens qui

connaissaient mieux la vie que ceux d’aujourd’hui. Le frère du blessé ou

du mort ne s’occupait que de l’homme étendu sur le sol et ne tentait pas

de barrer la route à l’agresseur. Il avait tout le temps d’aller en

quête de celui qui avait «fait un malheur» et, là ou il le trouverait,

d’exercer son droit de vengeance en «faisant un malheur» à son tour.

Quand un de ces incidents arrivait, don Roque, oublieux des largesses de

Gonzalez, s’indignait:

--Ne t’avais-je pas dit que cela finirait mal, _Gallego_? Nous allons

voir maintenant ce qu’on va dire à Buenos-Ayres. Un beau jour une de tes

histoires me fera perdre ma place.

Mais de Buenos-Ayres rien n’arrivait et don Roque ne perdait pas sa

place. Il était le seul représentant de l’autorité et d’accord avec son

collègue de Fort Sarmiento; on enterrait le mort, lorsque mort il y

avait, et si la victime n’était que blessée, elle se laissait soigner et

affirmait n’avoir jamais vu celui qui lui avait donné un coup de

couteau; elle ne le reconnaîtrait même pas si on le lui présentait.

Quelques mois passaient et la mauvaise volonté de don Roque persistait:

«Ouais, _Gallego_, tu ne m’y prendras plus...»

Mais la générosité du cabaretier dissipait enfin ses craintes et on

annonçait une nouvelle course de chevaux.

Si la fête avait pris fin sans rixes, Gonzalez, triomphant, prenait

l’offensive:

--Vous voyez bien! cette population est en progrès, on peut avoir

confiance en sa tenue et l’histoire de l’autre fois n’était en somme

qu’un petit incident.

Pour éviter d’être démenti par les faits, le cabaretier étendait sa

générosité à _Manos Duras_ et lui glissait un billet de banque pour

acheter la paix, car le _gaucho_ pouvait tout faire en donnant des

conseils de douceur à ses amis et en inspirant la terreur aux autres.

Un samedi soir, Robledo rentrait par la rue centrale après avoir visité

ses canaux. En passant devant la maison de Pirovani il détourna la tête

et pressa le pas de sa monture de peur qu’Hélène n’ouvrît une fenêtre

pour l’appeler. Depuis bien des jours il n’était pas retourné la voir.

Il éprouvait cette crainte vague qui annonce l’approche du danger sans

qu’on puisse dire de quel côté il menace.

Le campement de la Presa lui paraissait changé depuis quelques semaines.

Son aspect extérieur était toujours le même, mais sa vie interne

subissait d’inquiétantes transformations. On voyait s’évanouir cette

aménité monotone et cette confiance un peu rude qui caractérisaient les

relations des habitants entre eux.

_Gualicho_, le terrible démon de la Pampa, chassé en même temps que les

indigènes, venait reconquérir ce pays qui avait été le sien. Robledo se

rappela comment les Indiens avaient coutume de combattre le génie du mal

dès qu’ils avaient cru remarquer sa présence au milieu d’eux.

Lorsque leurs razzias et leurs coups de main contre les tribus voisines

commençaient à échouer, lorsque les maladies ou la famine se déclaraient

avec une violence insolite dans leurs villages, tous les cavaliers

s’armaient et entraient en campagne pour vaincre le maudit _Gualicho_.

Ils s’escrimaient contre l’ennemi invisible avec leurs lances et leurs

massues appelées _macanas_; ils lançaient leurs _boleadoras_, sortes de

courroies terminées par deux boules de pierre qu’ils projetaient en

l’air et qui allaient s’enrouler autour de l’ennemi; ils accompagnaient

de hurlements leurs grands coups d’estoc et de taille, cependant que

les femmes et les petits enfants, à pied, s’unissaient à cette offensive

générale en frappant l’air de leurs bâtons et de leur poings. L’un de

ces coups innombrables toucherait forcément l’esprit malin et

l’obligerait à fuir. Lorsqu’enfin tous tombaient sur le sol, exténués,

la tranquillité leur revenait, car ils étaient convaincus que l’ennemi

s’était éloigné de leur campement.

L’Espagnol pensait qu’en ce moment la Presa devait être hantée par

_Gualicho_ le diable malin et trompeur de la Pampa. Il poussait les

hommes les uns contre les autres. Tous se regardaient avec hostilité et

semblaient se trouver différents de ce qu’ils étaient autrefois.

Faudrait-il rassembler la population en masse pour frapper et mettre en

fuite l’invisible ennemi?

Il méditait ainsi lorsque soudain son cheval sursauta et s’arrêta si

brusquement qu’il faillit passer par-dessus l’encolure.

Au même instant des coups de revolver claquèrent et il vit voler en

éclats les vitres des fenêtres et des deux portes du bar.

Par ces brèches passèrent en même temps que les balles des bouteilles,

des verres et même un crâne de cheval. Puis des _gauchos_, amis de

_Manos Duras_, apparurent, marchant à reculons et faisant feu de leurs

revolvers. Des ouvriers du village sortirent à leur tour de

l’établissement et se mirent à tirer sur eux. D’autres, qui avaient déjà

épuisé leurs cartouches, avançaient, le couteau au poing.

Un blessé tomba et se mit à se traîner dans la poussière. Puis, Robledo

vit un autre homme s’écrouler. Gonzalez fit son apparition, en manches

de chemise comme toujours, avec ses deux élastiques autour des biceps.

Il levait les bras, suppliait, lançait pêle-mêle des ordres et des

malédictions. Les métisses attachées au cabaret qui offraient leurs

charmes après avoir versé de l’alcool, sortirent aussi, épouvantées et

hurlantes, pour s’enfuir jusqu’au bout de la rue.

Robledo tira son revolver, éperonna son cheval et vint se placer entre

les combattants; il visait alternativement les uns et les autres, tout

en criant pour rétablir l’ordre. Aidé par les voisins qui accouraient

armés pour la plupart de carabines, il put ramener momentanément la

paix. Les _gauchos_ prirent la fuite, poursuivis par les ouvriers de la

digue, et les femmes, danseuses de l’établissement ou femmes du village,

s’élancèrent ensemble pour entourer les deux blessés et les relever.

Gonzalez, qui protestait à grands cris et que nul n’écoutait, eut un

sourire de joie en reconnaissant Robledo, comme si la présence de

l’ingénieur eût dû suffire pour tout arranger.

--Ce sont les amis de _Manos Duras_, dit-il, qui viennent faire du

tapage parce qu’on ne permet plus à ce bandit de fournir la viande au

village et qu’on l’empêche de traiter d’autres affaires. Il devait y

avoir demain course de chevaux; _Manos Duras_ a provoqué cette bataille

pour me faire du tort. On dirait que le diable est lâché sur cette

terre, don Manuel. Nous étions si tranquilles autrefois.

Tout en sueur et encore ému par le souvenir du combat, il continua à

bredouiller des explications. Il reconnaissait que les Chiliens

soulevaient parfois des discussions orageuses; mais ce n’était que de

temps en temps, à la suite d’excès de boisson. Cette fois ils n’étaient

nullement responsables. Pauvre _rotos!_ C’étaient les gens du pays qui,

semblant obéir à un mot d’ordre, s’étaient montrés insolents et avaient

provoqué les ouvriers pour troubler la tranquillité du village.

--Et cela va durer, don Manuel; je connais _Manos Duras_. S’il avait

voulu de l’argent, il serait venu m’en demander; ce ne serait pas la

première fois... Mais il y là-dessous quelque chose que je ne comprends

pas et qui lui fait chercher le scandale à tout prix.

On venait de relever les blessés et de les porter dans le bar. Un homme

partit à cheval pour ramener le médecin de Fort Sarmiento qui ne

visitait la Presa que deux fois par semaine. Des femmes coururent

chercher avant son arrivée un ouvrier sicilien qui jouissait d’une

grande réputation de guérisseur. Les badauds entraient dans le magasin

pour se rendre compte de la gravité des blessures. Au milieu de la rue

des commères criaient contre _Manos Duras_ et ses compagnons.

Robledo, pensif, reprit sa marche et se dirigea vers sa maison. Gonzalez

avait raison, le diable était lâché. Quelqu’un avait profondément

transformé la vie de la Presa.

Le jour suivant il remarqua un grand changement dans les groupes qui

travaillaient près du fleuve. Les ouvriers engagés par l’entrepreneur,

assis par terre, fumaient ou sommeillaient. Quelques-uns, des Espagnols,

chantonnaient en frappant dans leurs mains, et de leurs yeux perdus

semblaient contempler la patrie lointaine.

Le contremaître chilien surnommé le _Fraile_ allait d’un groupe à

l’autre pour secouer cette inertie, mais il n’arrivait qu’à faire rire

les travailleurs. Un des plus vieux lui répondit avec insolence:

--Tu ne penses pas sans doute hériter de l’Italien?... Alors... pourquoi

aurais-tu plus d’intérêt que lui à nous faire travailler? Il y a beau

temps qu’il n’est pas venu ici.

Un autre journalier, plus jeune, ajouta avec un rire bestial.

--Il court comme un chien derrière la belle _gringa_ qui sent si bon et

qu’on appelle la marquise. Oh! moi aussi si je pouvais...

Et il ajouta quelques mots sales, dont les autres rirent avec une

expression de désir sauvage. Soudain un jeune apprenti qui, d’une petite

hauteur, surveillait les environs, lança le cri d’alarme:

--Un ingénieur!

Immédiatement tous sautèrent sur pieds, cherchèrent leurs outils et

feignirent de travailler avec ardeur, tandis que l’Espagnol avançait

entre les groupes au pas lent de son cheval.

Ils regardaient à la dérobée Robledo, et dès qu’il s’était éloigné ils

laissaient tomber leurs outils et s’asseyaient à nouveau. L’ingénieur

tourna plusieurs fois la tête et comme la veille il se dit qu’une

puissance occulte bouleversait la vie de la colonie. _Gualicho_ était

présent en tous lieux; même hors du village, il faisait sentir sa

puissance en désorganisant le travail des hommes.

Laissant derrière lui les nombreux ouvriers de Pirovani il atteignit

l’endroit où ses propres journaliers creusaient les canaux. Ces

travailleurs-là ne demeuraient pas inactifs. Torrebianca les dirigeait,

les surveillait et leur offrait l’exemple de son activité. Il aperçut

Robledo et l’entraîna à part comme pour lui communiquer une mauvaise

nouvelle:

--L’exemple déplorable des ouvriers de la digue commence à contaminer

les nôtres. Nos hommes réclament comme les autres moins d’heures de

travail... Je me demande à quoi pense ce pauvre Pirovani. Il laisse ses

travaux complètement à l’abandon.

Robledo regarda fixement Torrebianca et resta silencieux, tandis que

l’autre continuait à lui donner des informations.

--Hier soir, Moreno me disait que Pirovani et Canterac commencent à se

faire la guerre. L’un refuse, comme ingénieur, d’approuver les travaux

que l’autre poursuit comme entrepreneur. Il veut lui porter préjudice et

retarder les versements que l’Etat lui effectue... Pirovani dit qu’il va

suspendre les travaux et se rendre à Buenos-Ayres, où il a beaucoup

d’amis, pour porter plainte contre l’ingénieur.

A ces mots l’Espagnol sortit de son indifférence muette.

--Et pendant ces discussions, dit-il avec colère, l’hiver arrive; le

fleuve grossira avant que la digue soit terminée, les eaux détruiront et

emporteront le travail de plusieurs années, et tout sera à recommencer.

Le marquis, qui semblait tout pensif, s’écria soudain:

--Et ces deux hommes étaient si amis! Certainement quelque chose est

venu les séparer.

Robledo dut forcer son regard pour l’empêcher de traduire la pitié et

l’étonnement; il fit de la tête un signe affirmatif.

La tentatrice · 第 23 / 36 题