--Un peu plus de _maté_, commissaire?
Don Carlos Rojas était assis devant une table avec Don Roque, le
commissaire de police de l’endroit, dans la grande salle de son
_estancia_. Une petite métisse qui attendait des ordres, debout à côté
d’eux, les regardait de ses yeux bridés.
Chacun tenait dans la main droite la petite calebasse où l’on sert le
_maté_ et ils aspiraient le liquide parfumé à l’aide du chalumeau
d’argent, qu’on nomme, là-bas «_bombilla_». Dès que la métisse se
rendait compte, au sifflement de l’air dans les chalumeaux, que les
récipients allaient être vides, elle courait au fourneau très proche,
apportait la _pava_, sorte de théière pleine d’eau bouillante, et
remplissait à nouveau les calebasses où macérait l’herbe _maté_.
Ils parlaient lentement, s’arrêtant parfois pour aspirer l’infusion.
Rojas s’efforçait de dompter sa colère. La veille, on lui avait volé un
jeune taureau et il accusait de ce méfait _Manos Duras_, toujours à
l’affût du bétail d’autrui qu’il écoulait à la Presa. Ce vol lui
causait un double dommage, car s’il était éleveur il était aussi le
fournisseur de viande du village et cette vente constituait un des
revenus les plus sûrs de son _estancia_.
A l’arrivée du commissaire, venu sur sa demande pour constater le vol,
il avait compté une fois de plus ses jeunes taureaux. Certainement il en
manquait un. Et Rojas s’échauffait en parlant à don Roque; il pestait
contre l’audace de _Manos Duras_ et criait qu’il n’y avait pas de
justice à Rio Negro.
--Trois fois je l’ai arrêté et fait envoyer à la capitale du territoire,
dit le commissaire avec découragement. On le remet chaque fois en
liberté, faute de preuves. Qu’y pouvons-nous? Personne ne veut témoigner
contre lui.
Comme Rojas continuait à récriminer, don Roque ajouta, pour le calmer:
--Je vais essayer de trouver une preuve, cette fois. Je vous garantis,
don Carlos, que je ferai l’impossible.
Il disposait de moyens bien faibles pour faire respecter la loi et il
s’en plaignait. La troupe qu’il commandait se composait de quatre
policiers indolents, vêtus d’uniformes délabrés et uniquement armés de
longs sabres de cavalerie. Les habitants du pays, mieux partagés, leur
prêtaient leurs carabines lorsqu’ils partaient à la poursuite de quelque
bandit. Leurs chevaux, très mal nourris, étaient les plus maigres de la
région.
--Nous vivons dans une nation fédérale, dit le commissaire, et seules
les provinces autonomes ont une police bien organisée. Dans les
territoires, nous dépendons, nous autres, les autorités, du gouvernement
de Buenos-Ayres; mais nous sommes si loin qu’on nous oublie et nous ne
pouvons compter que sur ce que nous improvisons nous-mêmes.
En critiquant ainsi l’abandon où se trouvaient les territoires, les
deux Argentins en vinrent insensiblement à exalter, par comparaison, la
grandeur du reste du pays.
--On nous oublie ici, nous sommes des sauvages, continua don Roque; mais
nous sommes en Patagonie et la civilisation n’y a pénétré que depuis
quelques années. Par contre, don Carlos, comme le reste de notre pays a
progressé en moins d’un demi-siècle! N’est-ce pas formidable,
_pucha_[15]! Et ils finirent par oublier leurs préoccupations
immédiates, pour penser seulement à la partie de leur patrie qui avait
fait de vertigineux progrès. Ils entreprirent l’éloge de la région où
ils vivaient. Don Roque était un patriote optimiste, enthousiaste, mais
soupçonneux; il flairait des ennemis partout.
--Notre Patagonie maintenant déserte, vous verrez comme elle se fera
belle dans quelques années, quand l’eau fécondera sa terre. C’est un
bonheur pour nous que les Européens l’aient trouvée affreuse, sans quoi,
ils nous l’auraient déjà volée.
Il répétait à Rojas ce qu’il avait lu, çà et là, dans des journaux et
des livres.
--Il y a de cela longtemps, un _gringo_ notoire qu’on appelait Carlos
Darwin, le même qui a découvert que nous descendons tous du singe, est
venu faire un tour dans ces parages. Il était jeune alors et il avait
débarqué à Bahia Blanca d’une frégate de guerre anglaise qui faisait le
tour du monde. Il voulait étudier les plantes et les animaux du pays; il
n’eut pas grand travail car il n’y avait abondance ni des uns ni des
autres. Aussi, il paraît qu’il s’en retourna désespéré et donna à ce
pays le nom de «Terre de la désolation». Il nous a rendu là un fameux
service, le _gringo_! S’il avait pu se douter de ce que deviendrait
notre terre avec l’irrigation, les Anglais nous l’auraient volée comme
ils nous ont volé les îles Malvinas, celles qu’ils appellent îles
Falkland.
Rojas aussi évoquait le passé et déplorait l’aveuglement de ses parents
et de ses grands-parents. Ils avaient eu le tort d’être riches à une
époque où les plus grandes fortunes de l’Argentine n’étaient pas encore
édifiées.
C’était vers 1870, au moment où le gouvernement argentin, las de
supporter les brigandages des indigènes sauvages et pillards qui
venaient presque jusqu’aux portes de la capitale, avait achevé l’œuvre
des vieux conquérants espagnols en lançant dans le désert une expédition
militaire qui s’empara de vingt mille lieues de terres presque
entièrement labourables.
--Le gouvernement vendait une lieue pour 500 _pesos_[16] et le _peso_
d’alors ne valait que quelques _centavos_[17]. De plus, il accordait
plusieurs années de crédit et même faisait paraître au _Journal
officiel_ le nom de l’acheteur, en proclamant qu’il avait bien mérité de
la patrie. Les soldats qui prirent part à l’expédition reçurent aussi,
comme récompense, des lieues de terrain; la plupart cédèrent leurs
titres de propriété aux cabaretiers en échange de genièvre ou de vivres.
Ce sont ces terres qui maintenant fournissent de blé et de viande la
moitié du monde et qui ont vu surgir de leur sein tant de villes et de
villages. La lieue de terrain, qui valait quelques centavos, vaut
maintenant des millions.
--Beaucoup d’entre ceux qui possèdent ces terres n’ont pas eu d’autre
mérite que de les garder sans les cultiver et de refuser de les vendre,
en attendant que l’immigration européenne vînt augmenter leur valeur.
Mes ancêtres étaient déjà de vieux riches à cette époque et ils
possédaient une grande _estancia_; ils ne voulurent pas acheter de cette
terre nouvelle. Quelle faute!
Rojas oubliait qu’il avait lui-même follement dilapidé la plus grosse
partie de son patrimoine; il pensait seulement à l’énorme fortune que
ses ancêtres auraient amassée si, comme tant d’autres, ils avaient su
profiter de l’épanouissement rapide du pays.
Quelqu’un interrompit à ce moment la conversation des deux Argentins.
Celinda entra dans la pièce en costume d’amazone, embrassa son père et
salua don Roque. L’_estanciero_ sortit un instant pour aller chercher
une boîte de cigares et le commissaire dit en regardant avec malice la
jupe de la jeune fille:
--Dites-moi, on vous rencontre avec un autre costume dans la plaine.
Celinda sourit et le menaça gentiment du doigt pour l’inviter à se
taire.
--Silence, si papa vous entendait!
Tandis que les deux hommes allumaient leur cigare et recommençaient à
parler de ce _Manos Duras_ qu’il fallait à tout prix poursuivre, Celinda
s’éloigna de l’_estancia_ sur un cheval qui portait un harnachement de
dame. Une demi-heure après, elle galopait au bord du fleuve; mais elle
était en costume d’homme et montait un autre cheval. Elle aperçut un
groupe de cavaliers qui venaient à sa rencontre et s’arrêta pour les
reconnaître.
L’ingénieur Canterac, pour faire sa cour, avait proposé à la marquise de
Torrebianca une promenade près du fleuve; il voulait lui faire visiter
les travaux qu’il dirigeait. Hélène verrait pendant cette promenade des
centaines d’hommes lui obéir et se rendrait compte qu’il était bien le
personnage le plus important du camp.
Tous deux trottaient en tête du groupe. Derrière eux, Pirovani, médiocre
cavalier, s’efforçait de pousser sa monture entre les deux
interlocuteurs. Le marquis, Watson et Moreno fermaient la marche.
Au moment où Hélène et Canterac dépassèrent Celinda, les deux femmes se
regardèrent. La marquise sourit, disposée à engager la conversation;
mais la jeune fille demeura sombre, les yeux durs.
--C’est une fillette fort espiègle et joueuse, dit l’ingénieur, on
dirait presque un garçon; mais je la crois capable de tourner la tête à
plus d’un homme. On l’appelle souvent «la fleur du Rio Negro».
Hélène, qu’offensait l’attitude de la fille de Rojas, la regardait
maintenant avec hauteur.
--C’est une fleur, peut-être, dit-elle; mais une fleur sauvage.
Puis elle passa, escortée de ses deux admirateurs.
Cette brève conversation avait eu lieu en français et Celinda ne put
comprendre que quelques mots; elle devina cependant que l’autre avait
mal parlé d’elle; elle fit une grimace méprisante et tira la langue.
Le second groupe de cavaliers passa. Le marquis fit à la jeune fille un
salut cérémonieux; Moreno, occupé à surveiller le groupe où se trouvait
la marquise, ne la remarqua même pas.
Richard Watson feignit de ne pas comprendre les signes que lui faisait
Celinda et lui indiqua du geste qu’il était obligé de suivre les autres.
La jeune fille, boudeuse, le laissa passer; puis, changeant d’avis, elle
tira sur la bride, fit faire demi-tour à son cheval et suivit le groupe.
Tout en trottant, elle saisit de la main droite le lasso qui pendait au
pommeau de sa selle et le lança sur son ami. Elle ramena la corde
aussitôt et Watson dut, pour ne pas tomber, s’arrêter, puis reculer,
tandis que ses deux compagnons continuaient à marcher sans remarquer
l’incident. Richard arriva aux côtés de la jeune fille les épaules
toujours enserrées par le lasso. Il aurait pu se détacher et poursuivre
sa route; mais comme cette espièglerie l’irritait, il préféra parler
sans délai à la turbulente Celinda.
--Approchez, dit-elle souriante, en ramenant doucement la corde; comment
avez-vous l’audace de vous montrer avec cette femme, sans ma permission?
L’ingénieur répondit d’un ton sec:
--Vous n’avez aucun droit sur moi, Mademoiselle Rojas, et je peux me
montrer avec qui il me plaît.
Celinda pâlit à cet accent inattendu; mais elle se reprit et recouvrant
toute sa gaieté, elle dit, en imitant la voix irritée de son
interlocuteur:
--Monsieur Watson, j’ai sur vous des droits indiscutables, car votre
personne m’intéresse et je ne peux supporter de vous voir en mauvaise
compagnie.
L’Américain, vaincu par la gravité comique de la jeune fille, se mit à
rire. Celinda l’imita.
--Vous connaissez mon caractère, gringuito... Il ne me plaît pas qu’on
vous voie avec cette femme. D’ailleurs elle est trop vieille pour vous.
Jurez que vous m’obéirez; à cette condition je vous rends votre liberté.
Watson jura solennellement, la main levée, en s’efforçant de ne pas rire
et Celinda le délivra du lasso.
Puis ils poussèrent leurs chevaux dans une direction opposée à celle
qu’avaient prise Hélène et son cortège de cavaliers.
Depuis le jour où l’ingénieur français avait conduit Hélène aux
chantiers du fleuve, en faisant étalage de son autorité sur les
ouvriers, Pirovani humilié cherchait à prendre sa revanche. Un jour
qu’il rêvait, accoudé à la balustrade extérieure de sa demeure, il crut
avoir trouvé le moyen de vaincre son rival.
Une demi-heure après, un des contremaîtres que Pirovani chargeait
toujours des missions les plus difficiles s’arrêta devant la maison.
C’était un Chilien intelligent et habile à se tirer des situations
délicates. Ses compatriotes le surnommaient _El Fraïle_[18] parce qu’il
avait été l’élève des dominicains de Valparaiso.
Le _Fraïle_ avait des lettres et ne dédaignait pas d’employer des mots
recherchés dont il modifiait la prononciation selon son caprice. Sa voix
était mielleuse, ses gestes exagérément polis. Il aimait glisser dans la
conversation des expressions poétiques; il avait quitté son pays natal
après avoir donné à un de ses amis deux coups de couteau mortels.
Il se présenta, à cheval, devinant que le patron allait lui demander un
long voyage. Il mit pied à terre et Pirovani s’approchant lui donna dans
le dos quelques tapes amicales. Il l’appelait affectueusement tantôt
_chileno_[19] tantôt _roto_[20], qualificatifs ironiques qu’au Chili les
gens du peuple s’attribuent à eux-mêmes.
--Ecoute bien, _roto_, tu vas partir au grand galop pour la station. Le
train pour Buenos-Ayres passe dans deux heures; il ne faut pas que tu le
manques.
Le _Fraïle_, ordinairement impassible et souriant, ne put réprimer un
mouvement de surprise, en apprenant qu’on l’envoyait à Buenos-Ayres.
--Une fois là-bas, continua l’entrepreneur, tu remettras cette liste à
don Fernando, mon représentant, que tu connais. Tu lui diras de faire
les achats immédiatement, de te remettre les paquets et tu prendras le
train quelques heures après. Tu as cinq jours pour aller et revenir.
Le Chilien prit un air grave en entendant ces ordres. La mission était
certainement d’importance et il se sentit fier qu’on eût pensé à lui
pour l’exécuter.
Pirovani lui remit une poignée de billets de banque destinés à couvrir
les frais du voyage, lui dit adieu et tourna les talons, heureux comme
l’est un général après avoir lancé l’ordre qui doit décider de la
victoire.
Le _Fraïle_ descendit l’escalier, tout pensif, les sourcils froncés.
«C’est sans doute une demande d’outils indispensables... Peut-être aussi
m’envoie-t-il chercher de l’argent.»
Pirovani était rentré chez lui; le Chilien ne se fatigua pas plus
longtemps l’esprit à chercher une explication; il ouvrit l’enveloppe
qu’il venait de recevoir et se mit à lire au milieu de la rue.
Il lut d’abord quelques lignes sans comprendre:
Une douzaine de flacons de «Jardin enchanté».
Une douzaine de flacons de «Nymphes et Ondines».
Six douzaines de boîtes de savon «Clair de lune».
Le contremaître poursuivit la lecture des divers feuillets du carnet. Il
commençait à comprendre et son étonnement allait croissant. C’était pour
cela qu’on l’envoyait à Buenos-Ayres, avec ordre de revenir sans délai!
--_Padre san Francisco!_ murmura-t-il, tout ça pour une seule femme? Il
y a de quoi servir tout le harem du Grand Turc.
Mais comme, au fond, un voyage à Buenos-Ayres, même ainsi écourté, ne
lui déplaisait pas, il monta joyeusement à cheval et piqua des deux dans
la direction de la gare.
De tous les personnages qui venaient rendre visite à la marquise de
Torrebianca, Moreno était en apparence le plus calme. Ses travaux
administratifs ne l’occupaient guère qu’un jour par semaine; le reste du
temps, il lisait dans la baraque où il avait installé son bureau. Il
lisait avec avidité, sans jamais se lasser, et il était fort capable de
dévorer un roman, parfois deux, en un jour. Il avait une vieille passion
pour les récits romanesques; mais dans les longues heures de solitude à
la Presa, elle s’était encore exacerbée. Pendant que chacun travaillait
aux environs du village, il restait seul dans son rudimentaire cabinet.
Or, depuis l’arrivée du marquis de Torrebianca, ses goûts littéraires,
un peu imprécis jusqu’alors, s’étaient affirmés et nettement définis: il
aima par dessus tout les récits qui se déroulaient dans un milieu
aristocratique et dont les héros étaient des gens «du grand monde».
Il pouvait maintenant vérifier l’exactitude de ces récits, puisqu’il
fréquentait des représentants de la plus haute société parisienne.
Parfois, il suspendait sa lecture et ses yeux extasiés contemplaient le
plafond. L’ambition chantait un hymne sous son crâne: «Oh! être un héros
de roman! être aimé d’une grande dame!»
Un soir, Moreno vit arriver à l’improviste l’ingénieur Canterac à
cheval. C’était l’heure où d’ordinaire il surveillait les travaux du
barrage. Seul un événement important pouvait expliquer l’arrivée du
capitaine.
Le cavalier s’approcha de la fenêtre où l’Espagnol lisait et lui tendit
la main en se penchant sur sa monture. Sans préambules inutiles, il dit
avec une brièveté toute militaire:
--J’ai tenu à vous voir avant le départ du courrier. Je veux faire un
cadeau à la marquise. La malheureuse manque de tout dans ce désert et
vous vous souvenez, sans doute, que tout dernièrement elle nous confiait
son ennui de ne pas avoir ici les parfums qu’elle employait à Paris.
Et l’ingénieur sortit de sa poche divers feuillets de papier qu’il
tendit à Moreno.
--J’ai tiré cela de tous les catalogues de Buenos-Ayres que le patron du
bar a pu me procurer. Il a bien tardé à me les donner; j’aurais voulu
les avoir il y a trois jours pour profiter d’un autre train, mais
enfin... Vous avez je crois beaucoup d’amis à Buenos-Ayres; écrivez donc
qu’on vous envoie tous ces objets, vous en retiendrez le prix sur mon
traitement de ce mois.
Moreno accepta et prit les papiers.
--Je pense, continua l’ingénieur, que cet insupportable Pirovani n’aura
pas pris les devants.
Il s’éloigna vers les chantiers et Moreno examina les feuillets. Ses
yeux dilatés de stupeur prirent à peu près la forme circulaire des
lunettes d’écaille qui les protégeaient.
C’était une très longue liste, non seulement de parfums et de savons,
mais d’objets de toilette de toute espèce. Le capitaine avait foncé dans
les pages des catalogues comme dans une terre nouvellement découverte;
il n’avait rien laissé derrière lui.
--Il y en a bien pour mille _pesos_, se dit l’employé, et il n’en touche
que six cents par mois.
Son austérité d’homme de chiffres méthodique et prudent s’insurgeait
contre ce défaut d’équilibre entre les recettes et les dépenses. Mais il
finit par sourire et par trouver naturelle cette folie. La marquise
était si intéressante! Et puis, une femme de ce rang pouvait-elle en
vérité subir les mêmes privations qu’une femme du commun?
Jusqu’au soir, Moreno fut agité et pensif. A plusieurs reprises, il
tenta de continuer la lecture de son roman; mais le livre retombait
toujours sur la table couverte de papiers administratifs. Il prit enfin
une feuille de papier à lettre et, le sourcil froncé, avec l’expression
craintive d’un enfant qui a peur d’être pris en flagrant délit de
mensonge, il se mit à écrire:
«Ma brunette jolie, envoie-moi le plus tôt possible l’habit de cérémonie
que j’avais fait faire à l’occasion de notre mariage. Notre existence a
complètement changé! Nous recevons fréquemment la visite de très grands
personnages; nous avons beaucoup de fêtes et je suis obligé de me tenir
aussi bien que tout le monde. Cela peut me servir dans ma carrière»,
etc...
Moreno s’arrêta pour se gratter la tête avec le manche de son
porte-plume. Puis il continua d’écrire avec, sur le visage, cette même
expression enfantine d’inquiétude et de remords, jusqu’à la fin des
quatre pages.
Tous les soirs, au cours de la réunion chez la marquise, Pirovani avait
l’attitude soucieuse de l’homme qui veut parler et que l’émotion arrête.
Au bout d’une semaine d’hésitations, il se décida à exprimer son désir
et ce fut le soir même où l’employé de bureau comptait bien remporter le
plus beau succès de sa vie.
Hélène portait une des robes décolletées qu’elle agrémentait ou
dépouillait tous les jours de quelque ornement, pour leur donner, chaque
fois, un air de nouveauté. L’ingénieur français et Torrebianca étaient
en smoking et Pirovani portait encore son majestueux habit noir... Mais
il n’était déjà plus seul à porter ce vêtement. Moreno s’était présenté
le dernier avec l’habit expédié par sa femme, habit très modeste en
vérité et visiblement défraîchi; mais habit enfin. Celui de
l’entrepreneur n’était donc plus l’unique, son possesseur se montra fort
irrité de ce contre-temps qui le confirma dans sa résolution de parler
au plus tôt.
Watson et Robledo portaient des costumes sombres. Ils s’étaient vus
contraints de changer de vêtements chaque soir, pour se mettre en
harmonie avec le milieu d’absurde élégance suscité par Hélène.
L’Américain était fatigué des travaux de la journée; il étouffa quelques
bâillements et se leva pour se retirer dans sa chambre. Hélène, qui
depuis quelque temps le regardait avec intérêt, ne cacha pas son dépit
de le voir se lever, la saluer froidement et se retirer sans paraître
attristé de se séparer d’elle.
A ce moment, Canterac était en conversation animée avec la marquise;
Moreno causait avec Robledo. Pirovani ne voulut pas laisser passer
l’occasion qui se présentait de dire à Hélène toute sa pensée.
--Je n’osais vous parler, madame la marquise; mais il faut que je me
décide enfin... Vous vivez dans un cadre indigne de votre beauté et de
votre élégance.
Il embrassait d’un regard méprisant la pièce et les meubles qui la
garnissaient.
--Si vous le voulez, dès demain, vous pourrez vous installer dans ma
maison; elle est à vous. Pour moi, je trouverai à me loger dans la
baraque d’un de mes employés.
Hélène ne fut pas étonnée outre mesure. On eût dit qu’elle attendait
depuis longtemps cette proposition qu’elle semblait avoir peu à peu
suggérée à l’entrepreneur. Elle eut cependant un geste de refus tout en
souriant à Pirovani, en le caressant des yeux. Elle parut enfin
s’adoucir. Elle étudierait la proposition et consulterait son mari,
avant de se décider.
Elle parla donc au marquis le jour suivant, pendant que Robledo et
Watson surveillaient les travaux du fleuve. Torrebianca, malgré la
soumission qu’il montrait devant tous les désirs de sa femme, fut
scandalisé. Il ne pouvait accepter la générosité de Pirovani.
--Que vont penser les gens, en le voyant nous céder la maison dont il
est si fier?
Il secouait énergiquement la tête. La pensée que ce compatriote vulgaire
s’instituait son protecteur suscitait en son âme une révolte de caste.
L’entrepreneur ne lui était pas antipathique; mais il ne pouvait
admettre qu’il fût son égal.
Hélène, irritée par ce refus, se fâcha.
--Ton ami Robledo nous aide bien, et tu ne t’occupes pas de ce que
peuvent en dire les gens... Est-il extraordinaire qu’un nouvel ami
veuille nous prouver sa sympathie en nous cédant sa maison?
Torrebianca était si accoutumé à obéir à sa femme que ces quelques mots
suffirent à briser sa résistance. Cependant, comme il protestait encore,
Hélène ajouta pour le convaincre:
--Je comprendrais tes scrupules, si la maison nous était donnée; or,
nous la louerons, je l’ai dit à Pirovani. Tu lui paieras le loyer quand
l’entreprise dirigée par Robledo aura rétribué ton travail.
Le marquis, résigné, accepta tout. Il paraissait maintenant vieilli,
découragé; une souffrance intime semblait le ronger.
--Fais comme tu voudras. Mon seul désir est de te voir heureuse.
Le lendemain, Hélène visita la maison de Pirovani pour la reconnaître
en détail, avant de procéder à son installation.
L’entrepreneur la reçut au sommet du perron et l’accompagna dans les
diverses pièces; il était pâle d’émotion en se voyant seul avec «madame
la marquise». Pour agir déjà en maîtresse de maison, celle-ci fit
changer quelques meubles de place. L’Italien loua fort le bon goût de la
grande dame et de l’œil il faisait signe à sa gouvernante métisse de
s’extasier aussi.
Ils arrivèrent dans la chambre à coucher de l’Italien qui allait être
désormais celle d’Hélène. Sur tous les meubles s’entassaient des paquets
enveloppés de papier fin, ficelés et cachetés, qui dégageaient un parfum
agréable. L’entrepreneur les ouvrit un à un et mit à jour des douzaines
de flacons d’odeurs, de boîtes de savons et quantité d’autres articles
de toilette; c’était toute l’énorme commande faite à Buenos-Ayres.
L’éclat des flacons de cristal taillé, des écrins doublés de soie ou de
peau, des étiquettes dorées caressait agréablement les yeux, tandis que
l’odorat était heureusement chatouillé par des parfums qui semblaient
émaner d’un jardin surnaturel.
Hélène marchait de surprise en surprise; elle finit par rire et par
pousser des cris de joie, non sans ironie.
--Quelle générosité?... Il y a là de quoi ouvrir une boutique de
parfumeur.
Pirovani pâlissait davantage; la solitude irritait son désir; il essaya
d’approcher sa bouche de celle de la marquise pour la baiser. Mais elle
attendait depuis longtemps l’attaque; elle n’eut pas de peine à la
repousser en avançant énergiquement ses deux mains.
--Vous voulez donc me faire payer le loyer de votre maison, comme un
vulgaire marchand. Dans ce cas, ce n’est plus un cadeau. Et moi qui
vous croyais un gentleman!
Elle eut pitié de la confusion de l’Italien. Le malheureux avait peur de
n’avoir pas agi avec tout le tact d’un homme du monde. Pour le consoler,
elle lui effleura la bouche de sa main droite.
--Contentez-vous de ceci, dit-elle.
Pirovani couvrit cette main de tant de baisers enthousiastes qu’elle dut
à la fin la retirer et l’inviter, en le menaçant du doigt, à demeurer
prudent; puis elle continua de visiter la maison.
L’entrepreneur suivait tous ses pas; il semblait regretter son audace et
aussi d’avoir si facilement obéi à cette femme.
Mais malgré tous ces sentiments opposés, il se rappelait le contact de
cette main odorante et fine et il savourait son triomphe. Il persistait
dans son opinion: «Oh! les grandes dames!... Il n’y a pas d’autres
femmes au monde.»