droit de la vallée, qui s’élève en muraille perpendiculaire
à 80 mètres au-dessus du fond ; il forme une haute paroi de
roche jaune, aux tons dorés, que de longues lianes rayent de leur
feuillage sombre. Au sommet se trouve un plateau, avec une vieille
forteresse dressant avec majesté au bord du précipice ses tours
croulantes et son haut minaret. Au delà du plateau, une succession
de murailles à pic et de talus escarpés s’élève jusqu’au
faîte du flanc. Là, à 500 mètres au-dessus de Debdou, se dessine
une longue crête couronnée d’arbres, la Gạda. Des ruisseaux,
se précipitant du sommet de la montagne, bondissent en hautes
cascades le long de ces parois abruptes et en revêtent la surface
de leurs mailles d’argent. Rien ne peut exprimer la fraîcheur
de ce tableau. Debdou est entourée de jardins superbes : vignes,
oliviers, figuiers, grenadiers, pêchers y forment auprès de la ville
de profonds bosquets et au delà s’étendent en ligne sombre sur les
bords de l’ouad. Le reste de la vallée est couvert de prairies, de
champs d’orge et de blé se prolongeant sur les premières pentes des
flancs. La bourgade se compose d’environ 400 maisons construites en
pisé ; elles ont la disposition ordinaire : petite cour intérieure,
rez-de-chaussée et premier étage ; comme à Tlemsen, bon nombre de
cours et de rez-de-chaussée sont au-dessous du niveau du sol. Les rues
sont étroites, mais non à l’excès comme dans les qçars. Point
de mur d’enceinte. La localité est alimentée par un grand nombre
de sources dont les eaux sont délicieuses et restent fraîches durant
l’été ; l’une d’elles jaillit dans la partie basse de Debdou,
à la limite des jardins. Le voisinage en est abondamment pourvu :
Qaçba Debdou, la vieille forteresse qui domine la ville, en possède
plusieurs dans son enceinte. Debdou est soumise au sultan ainsi que
les villages de sa vallée ; la population de ces divers points est
comprise sous le nom d’Ahel Debdou. Point de qaïd, point de chikh,
point de dépositaire de l’autorité ; le pays se gouverne à sa
guise, et tous les ans le qaïd de Tâza, de qui relève le district,
ou un de ses lieutenants, y fait une tournée, règle les différends
et perçoit l’impôt. La population de Debdou présente un fait
curieux, les Israélites en forment les trois quarts ; sur environ
2000 habitants, ils sont au nombre de 1500. C’est la seule localité
du Maroc où le nombre des Juifs dépasse celui des Musulmans.
[Illustration : Debdou et vallée de l’Ouad Debdou. (Les parties
ombrées des montagnes sont boisées.)
(Vue prise du flanc droit de la vallée, entre Debdou et Qaçba
Debdou.)
Croquis de l’auteur.]
Debdou est le premier point que je rencontre faisant un commerce
régulier avec l’Algérie : un va-et-vient continuel existe entre
cette petite ville et Tlemsen. Les négociants israélites y cherchent
les marchandises qui ailleurs viennent des capitales marocaines ou
de la côte ; ils les emmagasinent chez eux, et les écoulent peu à
peu sur place et dans les marchés du voisinage. Debdou a quelques
relations avec Fâs et Melilla, mais ses seuls rapports importants
sont avec l’Algérie ; il en sera de même des centres par lesquels
je passerai désormais, Qaçba el Ạïoun et Oudjda.
Debdou et le massif de montagnes qui porte son nom nourrissent de
grands troupeaux de chèvres, des vaches et d’excellents mulets
dont la race est renommée.
3o. — DE DEBDOU A LALLA MARNIA.
Arrivé à Debdou dépouillé de tout argent, sans un centime,
j’eusse été fort embarrassé si je n’avais été près de la
frontière. Je n’étais qu’à trois ou quatre journées de Lalla
Maṛnia. Je vendis mes mulets : cela me fournit de quoi gagner la
frontière française sur des animaux de louage.
18 mai.
Je me mets en route avec une nombreuse caravane de Juifs se rendant au
tenîn du Za. On arrivera demain à Dar Ech Chaoui, lieu du marché ;
aujourd’hui, on va à Qaçba Moulei Ismạïl, sur l’Ouad
Za. Environ trente Israélites, montés la plupart sur des mulets,
forment la caravane ; elle est protégée par six zeṭaṭs à pied,
Kerarma auxquels on paie un prix convenu au départ, tant par Juif,
tant par mulet, tant par âne.
Départ à 9 heures du matin. Je descends la vallée de l’Ouad
Debdou ; le sol en est terreux, semé de quelques pierres ; elle
reste tout le temps ce qu’elle était au départ, si ce n’est
que les cultures y diminuent : elles n’occupent bientôt qu’une
partie du fond, dont le reste se couvre de hautes broussailles où
surgissent çà et là quelques grands arbres. A 10 heures et demie,
je suis à l’extrémité de la vallée et j’entre dans la plaine de
Tafrâta : c’est une immense étendue déserte, unie comme une glace,
à sol de sable ; souvent pendant plusieurs années cette surface
reste nue, stérile, sans végétation ; à cette heure, grâce aux
pluies de l’hiver, elle est clairsemée d’herbe tendre : cela
lui donne un aspect verdoyant qu’elle a rarement ; en deux points
se trouvent des ḍaïas, ou mạders, où le sol est vaseux, coupé
de flaques d’eau et couvert de hautes herbes. La plaine s’étend
à l’ouest jusqu’à la Mlouïa : de ce côté, on aperçoit dans
le lointain les montagnes bleues des Ṛiata et du Rif et la ligne
basse du Gelez dominée par la cime du Djebel Beni Bou Iaḥi ;
à l’est, elle est bordée par un demi-cercle de montagnes grises
moins hautes que le Djebel Debdou, auquel elles se rattachent ; au
sud, par le Djebel Debdou s’étendant jusqu’à Rechida ; au nord,
par les deux sommets bruns du Mergeshoum et la ligne blanche du Gelob,
vers lequel je marche. Je franchis ce dernier à 3 heures et demie ;
c’est un bourrelet calcaire de peu de hauteur qui se traverse en
quelques minutes. De là je passe dans une plaine ondulée à sol
terreux semé de pierres, presque nue ; les mêmes herbes que dans
le désert de Tafrâta y poussent, mais rares, ne déguisant nulle
part l’aspect jaune de son sol. Elle paraît bornée au sud par le
Mergeshoum et le Gelob, au nord et à l’est par l’Ouad Za. J’y
marche le reste de la journée. A 5 heures 50, je me trouve à la
crête d’un talus : au-dessous, la vallée de l’Ouad Za s’étend
à mes pieds, remplie de cultures, de jardins et de douars. Le talus
est peu élevé et en pente douce ; il est composé moitié de sable,
moitié de roche (galets roulés) : je le descends et j’entre dans
la vallée ; au milieu d’elle se dressent, sur une butte isolée,
les ruines imposantes d’une vieille forteresse : c’est Qaçba
Moulei Ismạïl, détachant ses hautes murailles roses sur le fond
vert du sol. Je marche vers elle, cheminant au milieu des champs et
des arbres fruitiers, franchissant à chaque pas des canaux d’eau
limpide. A 6 heures, j’y parviens : c’est le terme de ma route
d’aujourd’hui.
Je n’ai rencontré personne sur mon parcours depuis l’entrée
dans le Tafrâta. Les deux seuls cours d’eau de quelque importance
que j’aie traversés sont : l’Ouad Debdou (3 mètres de large,
20 centimètres de profondeur, eau claire et courante coulant sur un
lit de gravier ; pas de berges) et Ạïn Ḥammou (2 mètres d’eau
coulant sur un lit large de 4 mètres, encaissé entre des berges de
sable de 15 mètres de haut).
Qaçba Moulei Ismạïl porte aussi le nom de Taourirt : on la désigne
d’habitude dans le pays sous cette dernière appellation. Elle
s’élève sur un mamelon isolé, dans un coude de l’Ouad Za,
dont la vallée s’élargissant forme une petite plaine : la vallée,
bordée à gauche par la rampe que j’ai descendue, l’est à droite
par un talus escarpé, partie sable, partie roche jaune, de 60 à 80
mètres de haut. Le fond présente l’aspect le plus frais et le plus
riant ; il est tapissé de cultures et d’une multitude de bouquets
d’arbres, oliviers, grenadiers, figuiers, taches sombres sur cette
nappe verte. Au milieu se dressent une foule de tentes dispersées
par petits groupes, disparaissant sous la verdure. Les rives de
l’Ouad Za, dans cette région, présentent partout même aspect :
elles sont d’une richesse extrême ; cette prospérité est due à
l’abondance des eaux de la rivière ; jamais elles ne tarissent :
c’est une supériorité du pays de Za (on appelle _blad Za_ les
bords du cours d’eau) sur Debdou et ses environs, où les belles
sources que j’ai vues se dessèchent en partie pendant les étés
très chauds.
Qaçba Moulei Ismạïl, ou Taourirt, est une enceinte de murailles de
pisé, en partie écroulée, dont il reste des portions importantes ;
les murs, bien construits, sont élevés et épais, garnis de
banquettes, flanqués de hautes tours rapprochées ; ils sont du
type de ceux de Meknâs et de Qaçba Tâdla. De larges brèches
s’ouvrent dans l’enceinte, qui n’est plus défendable. Au milieu
s’élève, sur le sommet de la butte, que les murailles ceignent
à mi-côte, un bâtiment carré de construction récente servant
aux Kerarma à emmagasiner leurs grains : la tribu a ici la plupart
de ses réserves. Cette sorte de maison, neuve, mal bâtie, basse,
contraste avec l’air de grandeur des vieilles murailles de la Qaçba.
Départ à 6 heures un quart du matin. Je remonte la vallée du Za ;
elle reste ce qu’elle était à Taourirt, couverte de cultures
et de jardins et très peuplée. A 7 heures, une maison se dresse
au haut de la rampe qui en forme le flanc gauche : c’est Dar Ech
Chaoui, résidence de Chikh Ben Ech Chaoui, chikh héréditaire et
aujourd’hui qaïd des Kerarma, tribu à laquelle appartient cette
portion du Za. Je monte vers la maison ; au pied de ses murs, sur
le plateau dont elle occupe le bord, se trouve le marché auquel se
rend ma caravane, Tenîn el Kerarma. J’y fais halte. On distingue
d’ici la vallée de l’Ouad Za à une certaine distance vers le
sud ; jusqu’à un tournant où on la perd de vue, elle garde même
aspect, toujours verte, toujours habitée.
[Illustration : Vallée de l’Ouad Za et Djebel Mergeshoum. (Vue
prise de Dar Ech Chaoui.)
Croquis de l’auteur.]
Le marché où je suis, très animé d’habitude, l’est peu
aujourd’hui : les habitants de la rive gauche de la Mlouïa n’ont
pu s’y rendre, le fleuve étant infranchissable depuis plusieurs
jours. Il est toujours gros en cette saison ; c’est l’époque de
sa crue : qu’il pleuve ou non, les eaux en sont fortes et difficiles
ou impossibles à passer de la mi-avril à la mi-juin.
Je quitte le marché à 1 heure. J’ai pris deux zeṭaṭs Chedjạ,
qui me conduiront à Qaçba el Ạïoun, où j’arriverai demain. Je
redescends dans la vallée du Za et je la traverse ainsi que la
rivière ; puis je gravis le talus qui en forme le flanc droit. Parvenu
au sommet, je me trouve dans une plaine sablonneuse ondulée. Je suis
dans le désert d’Angad ; j’y resterai jusqu’à mon arrivée
à Lalla Maṛnia. C’est une plaine immense ayant pour limites :
à l’ouest, l’Ouad Za et la Mlouïa ; à l’est, les hauteurs
qui bordent la Tafna ; au nord, le Djebel Beni Iznâten[99] ;
au sud, les djebels Beni Bou Zeggou et Zekkara faisant suite au
Mergeshoum. Parfaitement plate au centre, elle est ondulée sur ses
lisières nord et sud, d’une manière d’autant plus accentuée
qu’on se rapproche davantage des montagnes qui la bordent. Le sol
en est sablonneux ; il est dur lorsqu’il est sec, et forme une vase
glissante, où la marche est difficile, aussitôt qu’il pleut. Nu
d’ordinaire, le désert d’Angad se couvre d’une herbe abondante
après les hivers humides ; cette année, la surface en est toute
verte : c’est un bonheur pour les tribus nomades, dont les troupeaux
trouvent à foison la nourriture que d’habitude il faut chercher
dans le Ḍahra. Cette bonne fortune arrive rarement : la plaine,
si riante en ce moment, vient d’être durant cinq années nue et
stérile, triste étendue de sable jaune sans un brin de verdure. Le
désert d’Angad est occupé par trois tribus nomades, les Mhaïa,
les Chedjạ et les Angad. En outre, plusieurs tribus montagnardes
qui habitent ses limites empiètent sur lui en des endroits de sa
lisière : ainsi le cours de l’Ouad Mesegmar est garni de cultures
et de douars appartenant aux Beni Bou Zeggou. Cette plaine, jusqu’à
la frontière française, est, ainsi que les montagnes qui la bordent,
soumise au sultan ; il en est de même du pays que je traverse depuis
Debdou. La réduction de ces contrées est complète et réelle,
mais ne date que de 1876 ; elle est le résultat de l’expédition
que fit alors Moulei el Ḥasen et dans laquelle il vint jusqu’à
Oudjda. Auparavant, presque toute la contrée était insoumise. Je
chemine dans le désert d’Angad jusqu’à 5 heures un quart ; à ce
moment j’arrive au bord de l’Ouad Mesegmar ; je le traverse et je
m’arrête sur sa rive droite, dans une tente où je passerai la nuit.
Sur ma route, il y avait un assez grand nombre de passants ; ils
revenaient comme moi du marché. J’ai vu peu de lieux habités,
quelques rares douars des Beni Bou Zeggou ; ils étaient petits,
de 6 à 8 tentes chacun, et isolés les uns des autres. L’Ouad Za,
au point où je l’ai passé, avait un lit de sable de 80 mètres de
large : l’eau y occupait 20 mètres ; elle avait 80 centimètres
de profondeur et un courant rapide. De cette rivière à l’Ouad
Mesegmar, j’ai traversé des ruisseaux sans importance, ayant
un peu d’eau par suite des pluies récentes ; plusieurs étaient
difficiles à franchir à cause de leurs berges escarpées, hautes
souvent de 7 à 8 mètres, qui en faisaient de vraies coupures dans
la plaine. L’Ouad Mesegmar a 6 mètres de large, dont 3 remplis
d’eau courante ; il coule entre deux berges de sable à 1/1 de
20 mètres de hauteur. Le point où je l’ai atteint est le plus
haut de la bande de cultures qui le borde ; il n’y a pas de tentes
au-dessus de celle où je suis. Ici et tout le long du cours d’eau,
en le descendant, les deux rives sont garnies de champs, de jardins,
de grands arbres et de nombreuses tentes, les unes isolées, les autres
groupées par deux ou trois. C’est un ruban vert, moucheté de noir,
se déroulant dans le désert.
Les tentes du Za étaient en flidj, celles de l’Ouad Mesegmar sont
en nattes grossières : toutes sont vastes. Point de maison dans le
Za, sauf celle de Chikh Ben Ech Chaoui. Il y en a une sur l’Ouad
Mesegmar ; elle est à quelques pas d’ici : c’est la résidence du
qaïd des Beni Bou Zeggou. Ce dernier, Qaïd Ḥamada, était le chikh
de la tribu avant d’en être qaïd de par le sultan ; c’était
le plus grand pillard de la contrée avant 1876 ; à présent, au
contraire, il est d’une sévérité extrême contre les voleurs et
fait régner l’ordre le plus rigoureux sur son territoire.
20 mai.
Départ à 5 heures un quart du matin. Je continue à cheminer dans
le désert d’Angad. J’arrive à 11 heures du matin à Qaçba el
Ạïoun. La marche était difficile à cause de l’état du sol,
détrempé par des pluies récentes. Je n’ai rencontré personne
durant le trajet. Les cours d’eau que j’ai franchis sont au
nombre de deux : l’Ouad Metlili (lit de 5 mètres ; 1m,50 d’eau ;
berges de sable de 12 mètres de hauteur ; ce cours d’eau prend,
me dit-on, sa source au Djebel Beni Iạla) ; l’Ouad el Qceb (25
mètres de large ; lit de galets, à sec ; berges de sable, à pic,
hautes de 15 mètres. Cette rivière prend sa source chez les Beni
Iạla et se jette dans la Mlouïa chez les Beni Oukil ; elle reçoit,
m’assure-t-on, l’Ouad Mesegmar sur sa rive gauche).
Qaçba Ạïoun Sidi Mellouk, appelée d’ordinaire Qaçba el
Ạïoun, s’élève isolée au milieu du désert d’Angad. Aux
environs, apparaissent quelques cultures et un certain nombre de petits
douars des Chedjạ. La Qaçba est une enceinte rectangulaire de
murs de pisé ayant 4 à 5 mètres de haut et 30 à 40 centimètres
d’épaisseur ; ni banquettes, ni fossés. A l’intérieur
sont des maisons, la plupart en mauvais état, n’ayant qu’un
rez-de-chaussée ; elles sont bâties par pâtés, séparés
tantôt par de larges passages, tantôt par des places : point de
rues proprement dites, et moins encore de ces ruelles étroites
qu’on voit dans les qçars. Un grand nombre d’habitations
sont blanchies. Au milieu de la Qaçba, sont creusés plusieurs
puits qui l’alimentent. La vue intérieure de Qaçba el Ạïoun
rappelle de loin celle de certains quartiers de Géryville : mêmes
voies larges, mêmes demeures basses, même population de petits
marchands. En dehors de l’enceinte, vers l’angle nord-est, se
trouve un bouquet d’arbres et, au milieu, la qoubba de S. Mellouk ;
auprès jaillissent plusieurs sources, donnant une eau abondante
et bonne ; on les appelle Ạïoun S. Mellouk, d’où le nom de la
Qaçba. Celle-ci est ancienne, mais tombait en ruine et était déserte
lors de l’expédition de Moulei El Ḥasen en 1876. Il la restaura
et y installa la garnison qui s’y trouve : elle se compose d’une
centaine de réguliers (ạskris), commandés par un aṛa. Qaçba
el Ạïoun est en outre la résidence du qaïd des Chedjạ, Chikh
Ḥamida ech Chergi, chef suprême dans la place ; il a auprès de
lui son lieutenant et quelques hommes du makhzen. Les autres habitants
sont des marchands musulmans et juifs, ceux-ci originaires de Debdou
ou de Tlemsen, qui vendent des denrées d’Europe et d’Algérie
aux soldats et aux tribus des environs.
Le sultan croit avoir ici 600 réguliers commandés par un aṛa,
Ḥadj Moḥammed : de fait, il y possède 100 ou 150 malheureux qui
n’ont de soldats que le nom. Il envoie 5000 fr. par mois pour la
solde de la troupe : les hommes ne touchent rien, sont nus et meurent
de faim ; l’aṛa et ses lieutenants gardent tout.
Le commerce de Qaçba el Ạïoun a de l’importance. Les boutiques
installées dans son enceinte sont bien approvisionnées. Chaque
semaine, se tient au pied de ses murs un marché, le Tlâta Sidi
Mellouk. Ce jour-là, les tribus des environs, celles de la montagne
comme celles de la plaine, viennent en foule, apportant des laines,
des tellis, des flidjs, des tapis, des peaux, et les échangeant
contre des objets de provenance algérienne, cotonnades, etc. Les
années de bonne récolte, les petits marchands de la Qaçba font
d’excellentes affaires : ils vendent en grande quantité du café,
de l’eau-de-vie, du vin, du thé, du sucre, du kif, des cotonnades,
des faïences, des verres, des bougies, des belṛas, de la mercerie,
du papier, aux soldats et aux tribus voisines, dont quelques-unes, les
Beni Iznâten surtout, sont très riches. Quand la terre est stérile,
que la moisson manque, qu’il y a disette, le trafic est nul :
c’est ce qui a eu lieu ces derniers temps. Cette année, beaucoup de
pluie est tombée au printemps ; on espère une excellente récolte ;
depuis cinq ans on manquait d’eau, il y avait sécheresse et famine.
21 mai.
Séjour à Qaçba el Ạïoun. Une pluie torrentielle qui tombe depuis
hier soir m’empêche de partir.
On est fort enflammé ici des exploits du _Cherif_ (c’est le nom
qu’on donne dans le Maroc au Mahdi), que la grâce de Dieu a rendu
invulnérable et invincible, qui a chassé les Chrétiens d’Égypte
et qui marche sur Tunis : on a reçu à Fâs plusieurs lettres de
lui : le sultan les a fait lire dans les mosquées. Moulei El Ḥasen
est en ce moment à Meknâs ; il a ordonné des levées de troupes
considérables : onze corps sont prêts à l’heure qu’il est, deux
sur le Sebou, neuf dans le Sous ; ils présentent un effectif total
de 40,000 hommes et sont formés de contingents tirés des tribus les
plus guerrières du royaume de Merrâkech et du Sous. C’est contre
les Français que se font ces préparatifs. Au mois de ramḍân, le
sultan se mettra à la tête des troupes, et en avant vers Oudjda ! —
Ce sont les réguliers et les mkhaznis de la Qaçba qui racontent ces
fables : ils y croient, et cette perspective de guerre leur fait faire
la grimace. Des bruits aussi ridicules et plus encore circulent dans
toute l’étendue du Maroc. Partout les esprits y sont occupés des
événements du Soudan égyptien, qui grossissent dans des proportions
fantastiques en traversant l’Afrique. A Tisint, à Tatta, dans le
Sous, le Cherif, après avoir conquis l’Égypte, avait pris Tripoli,
Tunis, Alger, et avait mis à mort tout ce qui était chrétien. Dans
la vallée du Ziz, il n’était pas à Alger, mais Tunis était
tombé en son pouvoir et les Français vaincus fuyaient devant lui. A
Debdou, il était à Tripoli. A Qaçba el Ạïoun et à Oudjda, il
n’a conquis que l’Égypte, avec le Caire et Alexandrie. Partout,
aussi bien dans le sud qu’ici, chez les Ida ou Blal et dans le
Sous comme chez les Berâber, on est curieux de ces nouvelles :
aussitôt que j’arrivais en un lieu, la première question qu’on
m’adressait, à titre d’étranger, était : « Quelles nouvelles
du Cherif ? » Mais, si l’on s’occupe de lui, on paraît s’en
occuper avec calme et attendre patiemment qu’il vienne, sans se
soucier de prendre les armes pour lui tendre la main. En résumé, il
excite une vive curiosité, mais peu d’enthousiasme, surtout dans les
tribus indépendantes. Les tribus soumises, en général plus dévotes,
plus instruites, plus fanatiques que les autres, moins occupées par
des luttes de chaque jour avec les voisins, prêtent une attention
plus vive et seraient plus faciles à soulever. Tel était l’état
des esprits lors de mon voyage. Nulle part on ne désirait la guerre
sainte ; mais l’ignorance, qu’entretient la politique craintive
des puissances européennes, est si grande que tout peut arriver :
malgré le calme actuel, il suffirait que soit le sultan, soit quelque
grand chef religieux, comme Chikh Moḥammed El Ạrabi el Derkaoui,
levât l’étendard de la guerre sainte pour réunir en quelques
jours une armée de 50000 hommes. Cette masse, animée plutôt par
l’espoir du pillage que par le zèle religieux, s’évanouirait
à la première défaite, et se doublerait au moindre succès.
22 mai.
Départ à 6 heures et demie du matin. Je reprends ma route dans le
désert d’Angad, cheminant au milieu de la plaine, avec mes deux
chaînes monotones à droite et à gauche. Ce sont deux longues lignes
de montagnes sombres, à peu près de même hauteur, nues l’une
et l’autre comme tous les massifs que j’ai vus depuis le Djebel
Debdou. Au flanc du Djebel Beni Iznâten apparaissent de nombreuses
taches noires, villages et jardins. Le sol ne change pas : il demeure
sablonneux et couvert d’herbages ; après Qaçba el Ạïoun, il
est pendant trois ou quatre kilomètres semé de quelques arbres. Je
rencontre des douars, plusieurs troupeaux de chameaux, de moutons
et de chèvres, et, en un ou deux points, des cultures. Profitant du
bienfait de la pluie, qui vient de fertiliser les sables de l’Angad,
les Chedjạ se sont hâtés d’ensemencer quelques parcelles
de terre. Durant toute la journée le pays reste très plat ; ce
n’est qu’en approchant d’Oudjda que deux accidents de terrain
changent l’aspect du désert. Vers le nord, une côte en pente
douce, parallèle au Djebel Beni Iznâten, se projette en avant de
lui dans la plaine et se termine au cours de l’Isli. Vers l’est,
on voit la fameuse Koudia el Khoḍra, théâtre du champ de bataille
de l’Isli ; de loin, elle apparaît comme un long talus verdoyant,
bas, à crête uniforme, barrant toute la plaine d’Angad depuis le
Djebel Zekkara, dont il se détache et auquel il est perpendiculaire,
jusqu’à la côte qu’on vient de signaler : entre celle-ci et El
Koudia el Khoḍra, se trouve une trouée où passe l’Ouad Isli. A 2
heures 40, je parviens à cette rivière. Elle a 12 mètres de large
et 70 centimètres de profondeur ; le courant est rapide ; le lit,
de gros galets, est en entier couvert par les eaux ; deux berges de
sable à 1/1, de 8 mètres de haut, l’encaissent. L’ouad coule
au pied même de El Koudia el Khoḍra : sa berge droite se confond
avec le versant occidental de ces hauteurs. Je commence à monter au
sortir de la rivière : côte douce, mélange de terre et de pierres ;
à 2 heures 50, je suis au sommet. Un plateau s’y étend, ridé
d’ondulations légères ; il est couvert d’herbe ; le sol en est
terreux, avec des pierres et des endroits rocheux. Je le traverse. A 3
heures et demie, j’en atteins le bord oriental. Depuis quelque temps,
j’aperçois Oudjda, étalant au-dessous de moi ses maisons blanches
au milieu de grandes plantations d’oliviers. Une rampe, pareille
à celle qui le limite à l’ouest, courte et douce, borne ici le
plateau. Je la descends et ne tarde pas à entrer dans les jardins
d’Oudjda : vastes et bien cultivés, ombragés d’une multitude
d’arbres, ils sont la seule chose digne d’attention en ce lieu. Je
m’arrête, à 4 heures un quart, dans un des fondoqs de la ville.
Oudjda est située au pied de El Koudia el Khoḍra, en terrain plat,
dans la plaine d’Angad, qui se prolonge au delà jusqu’à Lalla
Maṛnia. C’est une fort petite ville : elle semble moins peuplée
qu’El Qçar. La richesse et la prospérité y règnent ; la présence
d’un qaïd, de mkhaznis, le passage des caravanes, le commerce avec
l’Algérie, y entretiennent l’animation et y apportent la fortune.
Un mkhazni à cheval m’a escorté de Qaçba el Ạïoun à Oudjda ;
un autre m’accompagnera d’Oudjda à la frontière française. Il a
suffi de les demander aux qaïds ; une escorte de ce genre s’accorde
toujours, à condition de payer : le prix est modique. Le gouvernement
concourt à fournir les zeṭaṭs dans les régions du blad el makhzen
trop peu sûres, comme celle-ci, pour y voyager seul. Chemin faisant,
j’ai rencontré une caravane ; elle se composait de marchands
juifs venant de Tlemsen et allant à Debdou. Hors l’Ouad Isli,
je n’ai traversé qu’un cours d’eau de quelque importance :
l’Ouad Bou Rdim (6 mètres de large ; 1 mètre de profondeur ;
courant insensible ; berges de 1m,50 d’élévation, à 1/1. Les
eaux proviennent des pluies dernières ; la rivière, à sec toute
l’année, se gonfle à la moindre averse et se dessèche aussi vite :
hier elle était infranchissable).
23 mai.
Départ d’Oudjda à 7 heures du matin. A 10 heures, je passe la
frontière et j’entre en terre française. Peu après j’arrivai
à Lalla Maṛnia, terme de mon voyage.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
[Note 99 : Les Beni Iznâten (Beni Zenâta) sont la grande tribu
qui est désignée d’habitude sur nos cartes sous le nom de Beni
Snassen.]
SECONDE PARTIE.
=RENSEIGNEMENTS.=
I.
BASSIN DE L’OUAD OUMM ER REBIA.