Je n’ai rencontré personne sur la route, excepté aux lieux habités

où j’ai passé, Qçâbi ech Cheurfa et El Bridja. La dernière

fois que je l’ai traversée, la Mlouïa avait 35 mètres de large,

1m,20 de profondeur, un courant assez rapide ; toujours même eau,

jaune, mais de goût agréable. Hors le fleuve, je n’ai franchi

que deux cours d’eau de quelque importance : l’Ouad Ouizert (8

mètres de large ; 30 à 40 centimètres de profondeur ; eau claire et

verte ; courant rapide), et une rivière qui se jette dans la Mlouïa

immédiatement au-dessous d’El Bridja (lit de sable, à sec, de 100

mètres de large ; deux canaux pleins d’eau coulent sur ses rives).

Misour est un îlot de verdure situé au confluent de l’Ouad

Souf ech Cherg et de la Mlouïa ; la plus grande partie de cette

sorte d’oasis se trouve sur la rive droite de l’Ouad Souf ech

Cherg. Les arbres fruitiers forment un massif compact ombrageant des

cultures et entourant une dizaine de qçars ; c’est une forêt

d’oliviers produisant une huile excellente, de pommiers dont on

exporte les fruits jusqu’à Fâs, de grenadiers, de figuiers : ces

beaux arbres donnent à ce lieu l’aspect le plus riant. Les jardins

sont arrosés de nombreux canaux, saignées faites à l’Ouad Souf

ech Cherg, dont les eaux, au-dessous des cultures, ont encore une

largeur de 20 mètres et 50 centimètres de profondeur ; elles sont

limpides et courantes et descendent sur un lit de gravier sans berges

de 60 mètres de large. Les constructions de Misour sont en pisé ;

elles sont simples : ni tiṛremts, ni tours, ni ornements.

Le costume demeure le même, sauf la coiffure : le cordon de soie

disparaît, et je vois commencer l’usage algérien de la corde de

poil de chameau maintenant le ḥaïk sur la tête au-dessus du turban

blanc. L’armement subit, dès Qçâbi ech Cheurfa, des modifications

importantes : à partir de là, plus de sac à poudre de filali, ni

de poignard recourbé. Le premier se remplace par la poire de bois

dont on se sert à Fâs et à Tâza, le second par un poignard droit

assez long, qu’on voit aussi du côté de Fâs. On porte donc :

un fusil, d’ordinaire court (nombreux fusils à deux coups, à

capsule, d’origine française ; nombreux mousquetons européens,

à pierre), un poignard droit, une poire à poudre, souvent un sabre

et un pistolet : on voit beaucoup de ceux-ci à capsule.

En entrant à Misour, j’ai quitté le blad el makhzen. Les Oulad

Khaoua, sur les terres desquels j’ai marché la majeure partie

de la journée, sont soumis au sultan : c’est une soumission

peu effective, bornée à la remise d’un léger impôt entre les

mains du qaïd d’El Qçâbi ; du reste, la tribu se gouverne à sa

guise. On ne peut circuler sur son territoire qu’avec un zeṭâṭ,

bien qu’il soit compté blad el makhzen. Il finit à Misour : ce

district est indépendant : au delà, j’entrerai sur les terres de

la grande tribu des Oulad el Ḥadj qui l’est aussi. Je ne sortirai

du blad es sîba qu’aux abords de Debdou. La population de Misour

est composée, partie de marabouts, partie d’Arabes. Chaque qçar

y est libre, sans lien avec ses voisins. Misour ne reconnaît point

l’autorité du sultan : quelques marabouts du district vont chaque

année en pèlerinage à Fâs lui rendre hommage, ils lui apportent

des présents, en reçoivent en échange de plus considérables et

reviennent : c’est une démarche privée.

Un changement important s’est opéré depuis que j’ai quitté

Qçâbi ech Cheurfa : il concerne le langage. Dans le bassin du Ziz,

chez les Aït ou Afella, la langue universelle était le tamaziṛt. A

El Qçâbi, les uns parlent le tamaziṛt, les autres l’arabe ;

les deux idiomes sont en usage. Depuis mon entrée chez les Oulad

Khaoua, on ne parle que l’arabe. Cette langue est seule employée

à Misour et sur le territoire des Oulad el Ḥadj. Les Oulad Khaoua

sont une fraction de cette dernière tribu, mais ils en sont séparés

politiquement, comme les Aït ou Afella des Aït Izdeg.

9 mai.

Je me suis entendu hier soir avec le marabout mon hôte pour qu’il

me serve de zeṭaṭ jusqu’à Ouṭat Oulad el Ḥadj. Je pars

avec lui à 6 heures du matin. Au départ, une petite caravane avec

laquelle nous ferons route se joint à nous. Elle se compose de six

hommes armés et de quatre femmes : ces dernières sont des cherifas

montées à âne ou à mulet.

Le chemin d’aujourd’hui se fera dans la plaine où je suis

entré hier. Elle demeure très large, bien qu’elle se resserre

à mesure qu’on avance vers le nord ; elle ne cesse pas d’être

déserte ; aucun lieu habité ne s’y distingue : il en existe

plusieurs au fond de la tranchée où coule la Mlouïa ; rares,

et espacés à grands intervalles, ils n’apparaissent pas à la

surface de la plaine et restent cachés entre les talus qui bordent

le fleuve. De Misour à El Ouṭat, aucune trace de culture ni de

vie ne s’aperçoit dans cette vaste vallée, région la plus nue

et la plus déserte qu’on puisse voir. Le sol est sablonneux et

dur et prend parfois l’apparence de vase desséchée ; en certains

endroits il est parsemé de gravier. La végétation se réduit à

quelques touffes de thym et à de rares buissons de jujubier sauvage ;

en un seul point, au quart du chemin entre Touggour et El Ouṭat,

je rencontre de la verdure, genêts blancs, jujubiers sauvages, et

çà et là des betoums ; cela dure peu : au bout de 2 kilomètres,

la plaine devient aussi nue qu’avant. Jusqu’à l’arrivée,

les flancs de la vallée restent ce qu’ils étaient hier, haute

muraille sombre couronnée de neige à gauche, mince ligne jaune

presque imperceptible à droite. A mi-côte de l’une et de l’autre,

apparaissent de loin en loin des taches vertes, groupes de qçars et

de jardins échelonnés sur leurs pentes. Ouṭat Oulad el Ḥadj a

le même aspect que Misour : comme lui, c’est une ligne verte qui

barre une partie de la plaine. Tels paraissent de loin le Todṛa, le

Ṛeris, toutes les oasis que j’ai vues. De même qu’à Misour, il

ne manque que les dattiers pour que la ressemblance soit complète. Je

m’arrête à 5 heures du soir au mellaḥ d’El Ouṭat.

[Illustration]

Je n’ai rencontré personne sur ma route. Je n’ai pas traversé

de cours d’eau important depuis l’Ouad Souf ech Cherg. L’eau

manque dans la plaine. J’ai passé près de plusieurs sources

et vu un grand nombre de ruisseaux dont les lits, de roche blanche

ou de galets, la plupart à fleur du sol, contiennent des flaques

d’eau. Je suis descendu un instant dans la tranchée de la Mlouïa ;

le sol y était moitié sable, moitié gravier ; elle était déserte

et remplie de grands tamarix à l’ombre desquels poussait du gazon :

à un moment il s’est fait une clairière dans cette forêt ; le fond

s’y est garni de cultures au milieu desquelles se dressaient des

tentes, de pauvres maisons et des huttes, groupées autour d’une

qoubba : c’était le village de Touggour. Aujourd’hui j’ai

pu distinguer la forme du Rekkam, quoiqu’il fût encore loin. Ce

n’est point une chaîne, mais une rampe douce s’élevant par

degrés imperceptibles et conduisant à un plateau qui la couronne :

on dirait une série de côtes à peine accentuées, se succédant

par étages, séparées par des plateaux s’échelonnant les uns

derrière les autres. La crête est fort peu élevée au-dessus du

pied, bien qu’elle en paraisse éloignée. L’ensemble est jaune

clair, sans arbres, et paraît sablonneux.

10 et 11 mai.

Séjour à Ouṭat Oulad el Ḥadj. Ce nom désigne un vaste îlot de

verdure isolé au milieu de la plaine, au confluent de la Mlouïa et

de l’Ouad Chegg el Arḍ ; il est en entier sur les bords de cette

dernière rivière et en majeure partie sur sa rive droite. Tout ce

qui a été dit de l’aspect de Misour lui est applicable : même

multitude d’arbres fruitiers, même prospérité, même air riant ;

mais El Ouṭat est plus grand : au milieu de ces superbes vergers

ne sont pas disséminés moins de 31 qçars ; ils appartiennent aux

Oulad el Ḥadj ; il existe dans le nombre plusieurs zaouïas.

Les Oulad el Ḥadj sont une grande tribu indépendante ; ils se

disent d’origine arabe : ayant à la fois des qçars et des tentes,

ils sont moitié sédentaires, moitié nomades. Ils habitent les

deux rives de la Mlouïa et la plaine au milieu de laquelle coule ce

fleuve depuis Qçâbi ech Cheurfa jusqu’au qçar d’Oulad Ḥamid,

et s’étendent sur le massif du Rekkam et sur une partie des monts

Debdou ; les qçars chellaḥa du flanc gauche de la Mlouïa leur sont

alliés ou liés par des debiḥas. Une de leurs fractions, celle des

Oulad Khaoua, est séparée du reste de la tribu ; depuis longtemps

elle en est détachée et compte politiquement avec les Aït Izdeg ;

il y a quelques années, elle s’est rangée sous l’autorité du

qaïd d’El Qçâbi.

Jusqu’en 1882, les Oulad El Ḥadj en totalité reconnaissaient de

nom le sultan. Ils avaient un qaïd, élu parmi eux, et reconnu par

lui. Ce qaïd étant allé, il y a 5 ans, à Fâs, y fut accusé par

un de ses cousins auprès de Moulei El Ḥasen et mis en prison avec

un autre personnage distingué de la tribu. Le dénonciateur revint

et prit le titre de qaïd ; il fut agréé par le sultan. Il était

de la fraction des Oulad Ạbd el Kerim ; en 1882, il fut tué par

des Ṭoual. Depuis lors, la tribu est sans chef et ne reconnaît

plus M. El Ḥasen ; chaque fraction se gouverne à sa guise. Sauf

trois, celles des Beni Ṛiis, des Ahel Rechida et des Oulad Admer,

qui sont soumises au qaïd de Tâza, toutes sont non seulement

indépendantes, mais en hostilité ouverte avec le gouvernement :

aussi, à l’exception des Beni Ṛiis et des gens de Rechida et

d’Admer, aucun individu des Oulad el Ḥadj ne peut circuler en

blad el makhzen.

2o. — D’OUTAT OULAD EL HADJ A DEBDOU.

12 mai.

Je me suis arrangé hier avec les zeṭaṭs qui me conduiront d’ici

à Debdou : ce sont trois Oulad el Ḥadj, de la subdivision des

Hamouziin. Ils seront payés au retour, par Iosef el Ạsri, Juif

d’El Ouṭat ; j’ai remis la somme convenue entre ses mains,

en présence des trois zeṭaṭs : il la leur donnera en échange

d’une lettre de son fils, jeune homme qui fait ses études à Debdou,

attestant que je suis arrivé sain et sauf dans cette localité.

Mon escorte vient me prendre aujourd’hui à 4 heures du matin ;

au moment du départ, trois Juifs pauvres se joignent à nous. Notre

petite caravane traverse l’Ouad Chegg el Arḍ au pied du mellaḥ,

puis s’engage au milieu de plantations d’oliviers ; bientôt des

champs, partie cultivés, partie en friche, leur succèdent. A 4 heures

25 minutes, je traverse le dernier des canaux qui les arrosent, et me

voici de nouveau dans le désert. C’est toujours la plaine unie et

nue, au sol de sable dur semé de gravier, sans autre végétation

que, de loin en loin, un peu de thym ou de jujubier sauvage :

telle elle était à El Bridja, à Misour, telle elle est ici ; il

n’y a qu’une différence : elle est moins large. Chemin faisant,

j’aperçois à ma gauche un grand îlot de verdure : El Ạrzan ;

les arbres que je distingue entourent un groupe de qçars appartenant

aux Oulad el Ḥadj. Je traverse pendant quelques minutes des champs

qui en dépendent. A 6 heures du matin, j’arrive sur les bords de

la Mlouïa ; elle coule au niveau de la plaine : plus de trace de la

tranchée où je l’ai vue jusqu’à présent ; elle est séparée

du sol de sa vallée par deux berges sablonneuses en pente douce,

à 1/5, de 3 mètres de hauteur. Le lit a 120 mètres de large ;

l’eau y occupe en général 35 à 40 mètres ; le reste est tantôt

nu, tantôt couvert d’herbages et de tamarix. Il se trouve ici un

gué où je franchis le fleuve : il a 50 mètres de large, 1m,20 de

profondeur, un courant rapide ; les eaux ont la même couleur jaune que

je leur ai vue dès Qçâbi ech Cheurfa. Je viens de les traverser pour

la dernière fois : je quitte la Mlouïa pour ne plus la revoir. La

marche se continue dans la vallée ; elle est toujours unie, déserte,

sablonneuse ; sur son sol devenu doux, on ne sent plus de gravier ;

elle demeure en grande partie nue : à peine y pousse-t-il quelques

touffes d’herbe. J’aperçois des vols de gangas, les premiers

que je voie au Maroc. A 8 heures, je passe non loin de Tiissaf,

frais rideau vert cachant plusieurs qçars sous ses ombrages. A

quelque distance de là, le sol change de nature : d’uni, il devient

ondulé ; les pierres se mêlent au sable : c’est le commencement

du Rekkam. J’y marche jusqu’au soir : il ne cessera d’être

ce qu’il est maintenant : une série d’ondulations légères,

côtes et terrasses s’étageant, succédant insensiblement à la

plaine. Ces échelons successifs forment une rampe large et basse dont

le sommet est un plateau s’étendant au loin. Sol tantôt sable,

tantôt roche d’un jaune clair ; des touffes d’ḥalfa y poussent

çà et là : c’est la seule végétation qui s’y montre.

Je cheminais ainsi, lorsque se produisit un fait qui faillit mettre

fin à mon voyage. De mes trois zeṭaṭs, l’un, nommé Bel Kasem,

était un honnête homme ; les deux autres s’étant figuré, à la

blancheur de mes habits, à la bonne mine de mon mulet, et, paraît-il,

d’après les dires de Juifs d’El Ouṭat, que j’étais chargé

d’or, ne s’étaient offerts à m’escorter que dans le but de me

piller. Rien ne parut d’abord. A midi et demi, comme je marchais

en tête de la caravane, prenant mes notes, je me sentis tout à

coup tiré en arrière et jeté à bas de ma monture : puis on me

rabattit mon capuchon sur la figure, et mes deux zeṭaṭs se mirent

à me fouiller : l’un me tenait, pendant que l’autre me visitait

méthodiquement. A cette vue, Bel Kasem d’accourir : il brandit son

fusil, menace, veut empêcher le pillage ; mais il est impuissant

à arrêter ses compagnons : tout ce qu’il peut est de prendre

ma personne sous sa protection : il me rend la liberté et assiste,

les larmes aux yeux, au déballage de mes effets. On m’avait pris

ce que j’avais sur moi ; on se mit à chercher dans mon bagage :

il était léger : on n’y trouva pas grand’chose ; mes deux

zeṭaṭs s’emparèrent de ce que j’avais d’argent (une fort

petite somme) et des objets qui leur parurent bons à quelque usage ;

on me laissa comme sans valeur les seules choses auxquelles je tinsse :

mes notes et mes instruments. Puis on me fit remonter sur mon mulet et

on continua la route, Bel Kasem mélancolique d’avoir vu violer sous

ses yeux son ạnaïa, mes deux voleurs mécontents de n’avoir fait

que demi-besogne, étonnés de n’avoir pas trouvé plus d’argent

et se reprochant de m’avoir laissé les seules choses qu’ils ne

m’avaient pas prises, la vie et mon mulet. Durant le reste de cette

journée et durant toute celle du lendemain, ils discutèrent ce sujet,

pressant Bel Kasem de m’abandonner, de les laisser me dépêcher

d’un coup de fusil, lui faisant des offres, lui promettant sa

part. Bel Kasem fut inébranlable et déclara qu’ils n’auraient

ma vie qu’avec la sienne ; il leur fit des raisonnements : comment

feraient-ils au retour s’ils n’apportaient à El Ạsri la

lettre de son fils prouvant mon arrivée à Debdou ? Ma mort connue,

ce Juif, envers qui ils s’étaient engagés à me conduire, se

vengerait : son seigneur était un des hommes les plus puissants

d’une fraction des Oulad el Ḥadj beaucoup plus nombreuse que la

leur : elle s’armerait contre eux et les ruinerait. Cette dernière

considération, jointe à l’attitude ferme de Bel Kasem et à

l’adresse qu’il eut de faire traîner la discussion en longueur,

me sauva. En approchant de Beni Ṛiis, on décida qu’il ne me

serait pas fait de mal, et qu’on me forcerait, en vue de Debdou,

à envoyer un billet au jeune Israélite, annonçant mon arrivée,

demandant la lettre pour son père, et déclarant que mon escorte

avait été parfaite. Ce fut au dernier moment et en désespoir de

cause que ce plan fut accepté : jusque-là la discussion ne cessa

pas ; je n’en perdais pas un mot. Étrange situation d’entendre

durant un jour et demi agiter sa vie ou sa mort par si peu d’hommes,

et de ne rien pouvoir pour sa défense. Il n’y avait point à

agir. J’étais sans armes : un revolver était dans mon bagage ;

il m’avait été pris : l’eussé-je eu, il ne m’eût point

servi : que faire seul dans le désert, au milieu de tribus où tout

étranger est un ennemi ? Il n’y avait qu’un parti à prendre :

la patience ; elle m’a réussi. Au moment de la bagarre, le rabbin

Mardochée s’était bien conduit : il était venu à mon secours ;

mais que pouvait-il ? On lui fit sentir la pointe d’un sabre et on

l’écarta. Quant à mon domestique et aux Juifs qui s’étaient

joints à moi, ils se sauvèrent le plus loin qu’ils purent, et on

ne les revit que lorsque nous eûmes recommencé à marcher.

[Illustration]

Après cet incident, nous reprîmes notre route, continuant à cheminer

dans le Rekkam jusqu’au soir. A 5 heures, nous arrivons à une

crête ; à nos pieds s’ouvre un petit ravin à flancs rocheux et

escarpés : un chemin raide nous conduit au fond ; celui-ci n’a pas

plus de 30 mètres de large ; nous le suivons pendant un instant ;

à 5 heures un quart, nous nous arrêtons. Nous sommes presque à

la bouche du ravin : à quelques pas d’ici, ses flancs tombent

brusquement et le ruisseau entre en plaine. Nous nous abritons dans

un creux de rocher et nous y passons la nuit.

[Illustration : Djebel Oulad Ali et Djebel Reggou.

(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.)

(Vue prise du chemin de Outat Oulad el Hadj à Debdou, à 24

kil. d’Outat Oulad el Hadj.)

Croquis de l’auteur.]

De toute la journée, je n’ai rencontré personne sur la route. Hors

la Mlouïa et l’Ouad Chegg el Arḍ, je n’ai traversé qu’un

cours d’eau de quelque importance ; il coulait dans le Rekkam :

au point où je l’ai passé, une qoubba et un cimetière se

trouvaient sur sa rive, et une dizaine de palmiers dans son lit ;

ce dernier avait 20 mètres de large, moitié sable, moitié roche ;

un filet d’eau courante de 2 mètres y serpentait à l’ombre de

lauriers-roses. Ras Rekkam est une butte isolée, de 30 à 40 mètres

de hauteur ; elle est, comme tout le massif, moitié sable, moitié

roche jaune : seul accident de terrain du Rekkam, elle se voit de loin

malgré son peu d’élévation : je l’apercevais des Oulad Khaoua,

avant d’arriver à El Bridja. Pendant la fin de la journée, j’ai

devant les yeux un massif de montagnes sombres ; je m’y engagerai

demain : derrière lui, est Debdou. Tout le jour, j’ai continué à

apercevoir la vallée de la Mlouïa ; elle reste jusqu’au dernier

moment ce qu’elle était plus haut, avec cette différence qu’elle

se rétrécit de plus en plus ; le flanc gauche en est toujours formé

par le Moyen Atlas qui, tout en restant élevé, décroît à partir

du mont Reggou. Celui-ci est le dernier dont la cime soit couverte

de neige. On n’en voit plus à l’est de ce sommet.

13 mai.

Départ à 4 heures du matin. D’ici partent deux chemins pour

Debdou : l’un en plaine, par la vallée de la Mlouïa ; l’autre

en montagne, par les monts Debdou, qui en forment le flanc droit. Je

prends le dernier, le premier étant périlleux pour mes zeṭaṭs,

dont la fraction est en guerre avec Rechida, près d’où il faudrait

passer. Je continue à marcher dans le Rekkam, me dirigeant vers le

massif qui se dresse devant moi ; j’arrive à son pied à 8 heures du

matin. Je gravis une longue rampe, accidentée, coupée de vallées et

semée de collines, sans pentes raides ; le sol est pierreux, souvent

rocheux, en grande partie tapissé d’ḥalfa, avec quelques arbres,

rares d’abord, de plus en plus nombreux à mesure que l’on monte. A

midi, je parviens au sommet : le terrain cesse d’être mouvementé :

on débouche sur un vaste plateau. Une épaisse forêt le couvre :

elle est composée de grands arbres, ạrar, taqqa, kerrich de 6 à 8

mètres de hauteur. Ce plateau boisé, qui couronne la chaîne, porte

le nom de Gạda Debdou ; dans le pays, on l’appelle la Gạda. Le

sol, tantôt pierres, tantôt terre, y est uni. Beaucoup d’eau :

sources et mares. Sous les arbres, la terre est un tapis de gazon et

de mousse. Il y a des clairières ; elles sont rares : les unes sont

couvertes de gazon ; j’en traverse d’autres en partie cultivées

appartenant aux habitants de Rechida : ce qçar est à peu de distance

à l’ouest, sur le revers occidental du plateau.

Je marche jusqu’à 3 heures dans cette forêt, l’une des plus

belles que j’aie vues au Maroc. A 3 heures, j’arrive à une

crête : à mes pieds se creuse un profond ravin dont les pentes

inférieures sont garnies de cultures, les parties hautes sont

rocheuses et boisées. Dans le bas coule un torrent, l’Ouad Beni

Ṛiis, dont la source est ici. Je quitte le plateau et descends par un

chemin raide et difficile vers le fond du ravin. Je l’atteins à 4

heures et demie, à Oulad Ben el Ḥoul, village des Beni Ṛiis. Je

fais halte à 5 heures moins un quart, chez un ami de Bel Kasem,

en la maison de qui celui-ci se hâte de me mettre en sûreté.

Toute la marche d’aujourd’hui s’est faite dans le désert :

pas un être vivant sur le chemin. Le seul cours d’eau que j’aie

vu est l’Ouad Beni Ṛiis ; je l’ai traversé cinq minutes avant

de m’arrêter ; il avait 3 mètres de large, 0m,25 de profondeur,

un courant impétueux : c’est un torrent bondissant sur un lit de

roches et de grosses pierres.

Oulad Ben el Ḥoul est un grand village appartenant aux Beni Ṛiis,

fraction des Oulad el Ḥadj. Il est construit en long des deux côtés

de l’Ouad Beni Ṛiis. Le ravin où il se trouve n’a aucune

largeur au fond ; ses flancs sont couverts de maisons vers le bas,

puis de cultures coupées de cactus ; plus haut, c’est boisé : de

grands troupeaux de chèvres paissent dans cette dernière région ;

très escarpés près du sommet, les flancs sont raides dès leur

pied. Les habitations des Beni Ṛiis sont semblables à celles des

Ṛiata : elles sont en pisé, très basses et mal construites. Les

Beni Ṛiis sont une des trois fractions des Oulad el Ḥadj

reconnaissant l’autorité du sultan.

14 mai.

Les Hamouziin ne peuvent aller au delà d’Oulad Ben el Ḥoul. Leur

groupe est en démêlés avec les tribus des environs de Debdou. Bel

Kasem me confie pour la fin du trajet à mon hôte et à trois autres

de ses amis ; ses deux compagnons leur recommandent longuement de ne me

laisser entrer à Debdou qu’une fois la lettre convenue entre leurs

mains. Départ à 6 heures du matin. Je descends l’Ouad Beni Ṛiis ;

sa vallée reste ce qu’elle était hier, couverte de champs dans

le bas, hérissée de roches et boisée dans le haut. Au bout d’un

quart d’heure, j’arrive au confluent de l’Ouad Beni Ṛiis avec

l’Ouad Oulad Ọtman, petit cours d’eau de même force que lui. Je

remonte cette nouvelle vallée : elle est identique à celle d’où je

sors, mais plus large au début. J’en suis le fond quelque temps ;

bientôt elle se rétrécit : elle devient enfin un ravin étroit,

rocheux, sans trace de cultures, boisé depuis le lit du torrent

jusqu’au sommet des flancs. Je la quitte alors ; je gravis son flanc

droit : la montée, au milieu de grands blocs de roche, est très

difficile. A 8 heures et demie, je parviens au sommet ; je continue

à marcher sous bois : les forêts que je vois ce matin sont en tout

semblables à celles que j’ai traversées hier ; ce plateau fait

partie de la Gạda. A 9 heures moins un quart, Debdou apparaît :

une petite ville, dominée par son minaret, étale à mes pieds ses

maisons roses au fond d’une verte vallée ; alentour s’étendent

des prairies et des jardins ; au-dessus s’élèvent de hautes parois

de roc, aux crêtes boisées que couronne la Gạda. Je descends vers

ce lieu riant. Un chemin pierreux, raide et pénible, y conduit. A

10 heures, je suis à Debdou. Mes zeṭaṭs, qui, n’ayant pas

été mis dans le secret de l’aventure, n’ont rien compris aux

recommandations des Hamouziin, me laissent entrer aussitôt.

J’ai rencontré beaucoup de monde sur la route. L’Ouad Oulad

Ọtman, seul cours d’eau que j’aie traversé, avait 3 mètres

de large, 20 centimètres de profondeur, une eau claire et courante.

Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte) · 第 28 / 59 段