plaine. L’Ouad Ziz y entre par un kheneg d’environ 100 mètres de
large, entre le Djebel Bou Qandil, haute montagne brune aux côtes
raides, à l’est, et le Djebel Gers, longue chaîne de roche
jaune, à l’ouest. Cette dernière est en pente faible pendant
1 à 2 kilomètres, puis s’élève à son tour ; elle forme le
flanc droit d’une vallée où coule l’Ouad Ziz avant de passer
dans la plaine. Le flanc gauche en est un talus à crête uniforme,
en rampe douce au pied, se terminant au sommet par une muraille à
pic ; il n’est que roche et pierres sans végétation. Le fond,
que je remonte, a un sol terreux ; la largeur moyenne en est de 1500
mètres. Il est occupé par les cultures et les villages du Tiallalin
et du Gers ; les deux districts s’y succèdent sans intervalle :
ils s’étendent sur toute la longueur de la vallée, mais n’en
embrassent pas toute la largeur, n’occupant jamais qu’une des
rives du fleuve, l’autre restant inculte et déserte. Je traverse
une dernière fois l’Ouad Ziz : au gué, il forme deux bras,
de 50 mètres de large chacun ; la profondeur du premier est de 80
centimètres, celle du second de 50 centimètres ; les eaux coulent
sur un lit de gravier, sans berges ; le courant est très rapide. Dans
le lointain, apparaît la cime blanche du Djebel el Ạïachi. Elle ne
cessera de briller à mes yeux d’ici à Qçâbi ech Cheurfa, et de
là jusqu’à Misour. Vers 11 heures, je me trouve à l’extrémité
de la vallée : le flanc gauche s’abaisse tout à coup, et fait
place à une plaine bornée, au nord, par une chaîne rocheuse et
rouge qui s’élève à plusieurs kilomètres d’ici ; au sud,
par le prolongement du Djebel Gers ; vers l’ouest et le nord-ouest,
elle s’étend à une grande distance et est limitée par de hautes
montagnes très éloignées : de là vient l’Ouad Ziz : on distingue
au loin à la surface blanche de la plaine les taches noires des
jardins qui en marquent le cours. Pour moi, je l’abandonne et
marche droit au nord, vers la chaîne qui se dresse de ce côté ;
jusque-là, sol pierreux, plat, sans végétation. A 1 heure moins
un quart, j’arrive au pied du massif ; je le gravis : une montée
d’une heure, par un ravin nu et rocheux, me conduit à un col. Là
commence un plateau accidenté, au sol terreux, couvert de _geddim_
(sorte d’ḥalfa) et de thym. Je le traverse ; au bout de quelque
temps, j’atteins une crête : c’est l’extrémité nord du
plateau. Devant moi s’étend une côte peu rapide, garnie de geddim,
et au delà une longue plaine orientée comme celle du Tiallalin, de
l’ouest-sud-ouest à l’est-nord-est. Elle est limitée : au sud,
par le massif que je finis de franchir ; au nord, par le Djebel el
Ạbbarat, haute chaîne de roche rouge, et, en avant de lui, par un
massif de collines grises de 40 à 50 mètres de hauteur, qui s’y
adosse, tout en en étant distinct ; à l’ouest, par un demi-cercle
de montagnes assez élevées. Vers l’est, elle s’étend à perte
de vue. L’Ouad Nezala la traverse dans sa largeur ; trois hameaux
isolés apparaissent avec leur maigre verdure au milieu de sa surface
déserte. Bientôt je suis dans la plaine ; le sol, sablonneux, est
couvert d’herbages où le genêt domine. Je gagne l’Ouad Nezala,
que je suivrai jusqu’au col de Telṛemt, faîte du Grand Atlas. Au
bout de la plaine, j’entre dans le massif de collines qui précède
le Djebel el Ạbbarat. L’Ouad Nezala s’y creuse une vallée
de 100 mètres de large ; les flancs, terre avec quelques pierres,
sont couverts de geddim. A 4 heures, je suis au point où finit ce
massif et où sortent de terre les parois escarpées du Djebel el
Ạbbarat. A droite, à gauche, sont des cols entre les coteaux et
la montagne. En avant, s’ouvre dans le flanc de cette dernière
une brèche étroite, Kheneg el Ạbbarat, phénomène des plus
curieux. La chaîne où elle est percée est une digue de plus de 200
mètres d’élévation, à crête rocheuse et à base pierreuse ;
les crêtes vont en s’abaissant près du kheneg : elles diminuent
d’une manière rapide et régulière, en décrivant un demi-cercle ;
la crête supérieure elle-même semble le décrire, de façon qu’au
fond du kheneg la muraille du faîte a l’air de s’être abaissée
au niveau de la rivière : ainsi ce kheneg ne paraît point percé
comme les autres par l’action des eaux ; il semble formé par un pli
de la bande rocheuse qui compose la chaîne. Il a 100 mètres de long
et à peine 30 mètres de large ; le fond comme les parois en sont de
roche : je le traverse dans le lit de l’Ouad Nezala. Au sortir du
défilé, la vallée demeure étroite ; ses flancs s’abaissent :
ceux-ci sont les pentes septentrionales du Djebel el Ạbbarat ;
elles étaient nues sur l’autre versant ; ici, tout en gardant
la même nature rocheuse, elles se sèment de quelques arbres. Ce
sont les premières côtes boisées que je voie depuis la vallée du
Sous. Bientôt le flanc droit expire et fait place à un plateau nu,
élevé de 10 mètres au-dessus du niveau de la rivière ; le flanc
gauche continue à la border ; il n’a plus que 40 à 50 mètres
de haut : c’est un talus de roche grise, en pente douce. Plusieurs
petits qçars d’aspect misérable, sans jardins ni cultures, sont
échelonnés le long de la vallée. Je m’arrête à l’un d’eux,
Nezala, qui est, comme ce nom l’indique, un gîte habituel des
voyageurs sur cette route.
[Illustration]
Je marche depuis ce matin avec une caravane de muletiers du Metṛara ;
je me suis rencontré avec eux au Tiallalin ; ils feront route avec
moi jusqu’à Qçâbi ech Cheurfa. Leur métier est de transporter
des marchandises entre le Tafilelt et Fâs. J’ai loué, de concert
avec eux, une escorte d’Aït Izdeg : ceux-ci sont maîtres de
tout le pays, du Qçar es Souq au col de Telṛemt. Ils prennent,
pour servir de zeṭaṭs du Tiallalin au col, 5 francs par mule, par
Juif et par chameau, et la moitié pour les ânes ; les Musulmans ne
paient pas pour leur personne : moyennant cette redevance, les Aït
Izdeg escortent les caravanes et en garantissent la sûreté. Nos
zeṭaṭs se composent de 3 cavaliers et 6 ou 7 fantassins.
Beaucoup de monde aujourd’hui sur le chemin. J’ai croisé sept
ou huit convois de 50 à 80 bêtes de somme chacun ; les animaux
étaient des mulets, des ânes et des chameaux, les deux dernières
espèces dominant. La route que je suis, voie habituelle entre Fâs
et le Tafilelt, est toujours aussi fréquentée. Depuis l’Ouad Ziz,
j’ai rencontré deux cours d’eau de quelque importance : l’Ouad
Tira n Imin (au point où je l’ai passé pour la première fois, il
avait 10 mètres d’eau limpide de 15 centimètres de profondeur ;
courant rapide), et l’Ouad Nezala (à hauteur d’Aït Ḥammou
ou Sạïd, le lit en avait 80 mètres de large, dont 15 remplis
d’eau claire et courante de 60 centimètres de profondeur. A
Nezala, le lit n’a plus que 15 mètres de large, et l’eau 6 ;
celle-ci a 15 centimètres de profondeur). Le kheneg el Ạbbarat,
que j’ai traversé à 4 heures, est célèbre et redouté pour
les brigandages qu’y exercent les Aït Ḥediddou. Maintes fois ils
ont guetté des caravanes, embusqués au col que j’y ai vu à main
gauche, et les ont pillées.
Nezala est un petit qçar délabré, élevé naguère par un sultan
qui voulut en faire un poste d’observation et un gîte pour les
voyageurs. Il ne sert plus qu’à ce dernier usage. C’est une
enceinte carrée, flanquée de mauvaises tours, le tout très bas,
en pisé gris ; à l’intérieur se trouvent quelques maisons,
résidences de cinq ou six familles habitant ici, et un grand nombre
de cours, d’écuries, de hangars, la plupart à demi ruinés,
où s’installent les voyageurs.
[Illustration : Tizi n Telremt et Djebel el Aïachi.
(Les parties ombrées sont couvertes de neige.) (Vue prise de Qaçba
el Makhzen.)
Croquis de l’auteur.]
Sur la route que j’ai parcourue aujourd’hui, il n’y a pas de
passage difficile. Une seule côte un peu raide, vers 2 heures ;
le reste du temps j’ai marché en plaine. Demain, durant toute la
journée, le chemin sera plus uni encore. L’aisance extrême avec
laquelle on franchit ici le Grand Atlas contraste avec les difficultés
que j’ai rencontrées en le passant pour la première fois, au
Tizi n Telouet. Aucun trait de ressemblance, hors l’altitude,
n’existe entre l’Atlas des Glaoua et celui-ci. Là, une chaîne
aux crêtes nues et rocheuses est formée de longs escarpements
presque infranchissables ; les deux versants, celui du nord surtout,
profondément ravinés par l’action des eaux, ont perdu leur
forme primitive et se présentent sous l’aspect de contreforts
perpendiculaires à l’arête centrale ; rocheux, tourmentés,
ils cachent dans leurs flancs d’étroites vallées resserrées
entre des murailles de roche, seuls refuges de la végétation et
de la vie en cette contrée inaccessible, désolée, déserte. Ces
vallées, comme les contreforts qui les séparent, ont leur direction
normale à la ligne culminante de la chaîne. Ici, au contraire,
le sommet est en partie boisé : on y arrive par un chemin d’une
facilité extrême : le massif se compose, non d’innombrables
montagnes couvrant tout le pays, avec l’apparence de rameaux
perpendiculaires à un tronc, mais d’une série de chaînes[97]
parallèles à l’arête principale et séparées entre elles par
des plaines qui occupent la plus grande partie de la contrée. Les
cours d’eau, auprès desquels les villages sont tantôt nombreux,
tantôt clairsemés, s’écoulent au niveau des plaines, traversant
les diverses lignes de montagnes par autant de khenegs qui s’y
ouvrent comme des portes sur leur passage. Quelques-unes de ces plaines
sont si longues que deux rivières les traversent dans leur largeur,
à une grande distance l’une de l’autre : telle la plaine du
Tiallalin, dont le prolongement est arrosé par l’Ouad Gir. Outre
cette différence de nature, les deux parties du Grand Atlas que nous
avons franchies en présentent une autre : le Tizi n Glaoui était des
deux côtés entouré de hautes cimes presque en tout temps couvertes
de neige : il formait une dépression au milieu de montagnes très
élevées. Le Tizi n Telṛemt se trouve au point où la chaîne
commence à décroître : à l’ouest du col, s’élèvent les
hautes crêtes toujours blanches du Djebel El Ạïachi, l’un des
massifs les plus élevés de l’Atlas ; à l’est, il n’y a plus
trace de neige, et la chaîne s’abaisse rapidement. Je l’aurai
longtemps sous les yeux dans le bassin de la Mlouïa. Au delà du
Djebel El Ạïachi, elle apparaît comme un long talus brun, à
crête uniforme, allant sans cesse en décroissant. Elle s’allonge
vers l’est, diminuant toujours de hauteur, jusqu’au point où on
la perd de vue aux limites de l’horizon.
6 mai.
Départ à 5 heures du matin. Jusqu’au col de Telṛemt, je resterai
en terrain plat : sol dur, terre semée de gravier et de petites
pierres ; une végétation maigre le recouvre à moitié : geddim,
thym, menus herbages. D’ici au col, je traverse trois plaines unies,
sans la moindre ondulation ; la première s’étend au loin vers
l’ouest et le nord-ouest, bornée dans cette direction par le pied
même du Djebel El Ạïachi, dont on voit les pentes, poudrées de
neige à la base, se transformant peu à peu en une large masse d’un
blanc mat, émerger de sa surface ; elle est limitée à l’est par
un talus gris de 40 à 50 mètres de hauteur, aux côtes pierreuses,
peu rapides, clairsemées de geddim. La seconde plaine se prolonge à
une grande distance vers l’est, où des montagnes d’élévation
moyenne la bordent ; elle est séparée de la précédente et limitée
à l’ouest par des massifs de collines aux pentes douces en partie
tapissées de geddim. Au nord, la borne en est une haute chaîne de
montagnes, dont le nom est célèbre, le Djebel El Ạbbari. C’est
une arête élevée, dressant ses crêtes à plus de 200 mètres
au-dessus du niveau de la plaine : les flancs, de couleur rouge,
en sont rocheux et escarpés, couverts de geddim dans le bas,
d’arbres vers le sommet. Bien que le col soit plus loin, le faîte
de cette chaîne est la ligne culminante du Grand Atlas. Par un fait
curieux, l’Ouad Nezala, au lieu de prendre sa source sur le versant
méridional, la prend au delà, sur le versant nord. Il traverse le
Djebel El Ạbbari par un kheneg de 30 mètres de large. J’entre
par ce kheneg dans la troisième plaine ; elle est petite et sans
ressemblance avec les précédentes, en étendue ; adossée au sud
au Djebel El Ạbbari, elle est bordée à l’est par un talus en
contre-bas donnant sur un autre bassin, au nord par un bourrelet
pierreux, aux pentes boisées[98], haut de 30 mètres. Au bout de
cette petite plaine se trouve le col de Telṛemt, où je passe du
bassin du Ziz dans celui de la Mlouïa. Je le franchis à 9 heures
du matin ; il est à 2182 mètres d’altitude. Quant à la ligne de
faîte générale de l’Atlas, je l’ai passée en traversant le
Djebel El Ạbbari. Du col de Telṛemt, je gagne un ravin profond
dont la partie inférieure, large de 20 mètres, est bordée de talus
raides garnis de geddim dans le bas, d’arbres dans le haut. Je
le descends ; il n’est pas long : au bout de peu de temps les
flancs s’abaissent, s’adoucissent ; bientôt ils disparaissent :
je suis en plaine. La plaine où j’entre porte le nom de Çaḥab
el Geddim. Elle est unie, mais en pente prononcée vers le nord ;
le sol, moitié terre, moitié pierres, est couvert de hautes touffes
de geddim. Au delà de Çaḥab el Geddim, lui faisant suite, j’ai
devant moi, en contre-bas, une seconde plaine où la Mlouïa creuse
son lit ; cette plaine est très large ; on l’appelle Çaḥab el
Ermes. Un long talus brun de moyenne élévation, premières pentes
du Moyen Atlas, la borne au nord. Au delà se voient un grand nombre
d’autres crêtes, succession de chaînes grises s’étageant les
unes derrière les autres, puis, les dominant toutes, une bande bleue
dont le haut est couvert de neige : c’est le faîte du Moyen Atlas,
ligne uniforme où surgissent deux sommets en larges masses blanches :
l’un, le Djebel Tsouqt, est au milieu de la chaîne, l’autre,
le Djebel Oulad Ạli, à son extrémité orientale. Celui-ci termine
le massif de la façon la plus brusque et la plus étrange ; après
s’être élevé très haut, il tombe presque à pic au bord de la
vallée de la Mlouïa : son versant est a l’aspect d’un talus à
2/1 de plus de 1500 mètres d’élévation. Cette falaise énorme,
où s’arrête court une si haute et si longue chaîne, est de
l’effet le plus extraordinaire. Je reverrai de près le Djebel
Oulad Ạli dans la vallée moyenne de la Mlouïa.
[Illustration]
De Çaḥab el Geddim, une rampe douce, de 25 mètres de hauteur,
me conduit dans Çaḥab el Ermes. Comme la première, cette plaine
s’étend à perte de vue vers l’est et vers l’ouest ; le sol
est sablonneux ; de rares places sont nues, en d’autres pousse du
thym : la plus grande partie est tapissée de la plante basse qu’on
appelle _ermes_. On aperçoit de loin en loin de petites tiṛremts
d’aspect misérable, isolées dans le désert. Je chemine dans
cette plaine jusqu’à 3 heures et demie ; à ce moment s’ouvre
à mes pieds une tranchée : elle a 1500 mètres de large ; le fond
en est couvert de verdure et de feuillage ; à demi cachés sous la
multitude des arbres fruitiers, plusieurs qçars y montrent leurs
terrasses brunes ; au milieu coule un fleuve : c’est Qçâbi ech
Cheurfa et la Mlouïa. Un talus de sable nu me conduit au fond de
l’encaissement ; le sol y est de sable : j’y marche au milieu des
champs et des vergers. Au bout d’un quart d’heure, je parviens
à Qaçba el Makhzen, terme de ma route.
[Illustration : Mlouïa et Qaçba el Makhzen (Qçâbi ech Cheurfa.)
(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.) (Vue
prise du sud-ouest).
Croquis de l’auteur.]
Qçâbi ech Cheurfa se compose de localités toutes situées dans la
tranchée où coule la Mlouïa ; elles sont unies par des cultures et
des jardins ombragés d’une foule d’arbres, oliviers, figuiers,
grenadiers : ces feuillages donnent au district un air de gaieté
et de fête qui contraste avec l’aspect morne du Tiallalin et
du Gers. Qçâbi ech Cheurfa est ainsi un ruban de cultures et de
qçars, enfermé entre deux hautes berges, et au milieu duquel coule
la Mlouïa.
J’ai rencontré moins de monde qu’hier sur la route : les caravanes
croisées ont été au nombre de trois, formant ensemble 150 bêtes de
somme. Ainsi qu’il était convenu, mes zeṭaṭs m’ont abandonné
au col de Telṛemt. Là commence le blad el makhzen : au nord du col,
les Aït Izdeg, qui sont en mauvais termes avec le sultan, trouveraient
du danger à s’avancer en petit nombre, et les voyageurs, étant en
pays soumis, n’ont plus besoin d’escorte. Du col à El Qçâbi,
on est sur le territoire des Aït ou Afella, petite tribu qui,
formant par son origine une fraction des Aït Izdeg, est séparée
d’eux politiquement et obéit au sultan. On y marche sans ạnaïa,
et elle est responsable des pillages commis sur son territoire : pour
la dédommager des bénéfices que sa soumission lui fait perdre,
le gouvernement l’a autorisée à prélever un droit sur ce qui
passe sur ses terres ; ce droit est de 1 franc par bête de somme et
par Juif. Ma caravane a dû l’acquitter à deux reprises ; souvent,
où on ne devrait payer qu’une fois, on le fait trois ou quatre ;
voici comment : à peu de distance du col de Telṛemt, quelques hommes
nous accostèrent ; ils demandèrent le montant de la redevance, nous
le donnâmes ; assez loin de là, dans la plaine, nous trouvâmes une
forte troupe installée en travers de la route ; elle déclara que nous
ne passerions qu’après lui avoir remis cette même somme ; le chef
de la caravane de se récrier : nous l’avions déjà donnée. « Ceux
que vous avez rencontrés étaient des escrocs ; ils n’avaient droit
de rien réclamer : nous seuls sommes délégués pour percevoir
le péage. Vous n’irez que quand nous l’aurons reçu ». Comme
la délégation se composait de quarante hommes armés, il fallut en
passer par où elle voulut. Des faits de ce genre se reproduisent tous
les jours : les régions du blad el makhzen où sont installés ces
péages (qui portent le nom de _nezala_) sont souvent plus onéreuses
à traverser que le blad es sîba ; par bonheur, elles sont rares : ce
sont d’ordinaire des contrées dont la population, à peine soumise,
pillerait ouvertement, sans qu’on puisse l’en empêcher, si on ne
lui donnait cette compensation. Je n’ai connaissance de nezalas de ce
genre qu’en deux tribus, les Aït ou Afella et les Aït Ioussi : dans
cette dernière, elles sont nombreuses : on en compte 16, dit-on, de
Qçâbi ech Cheurfa à Sfrou. C’est une ruine pour les commerçants.
7 mai.
Séjour à Qaçba el Makhzen. Ce lieu est une enceinte rectangulaire
garnie de tours, de construction récente, servant de résidence au
qaïd, à la garnison et aux Juifs. Autrefois les cherifs, possesseurs
du sol du district, y étaient seuls maîtres et ne reconnaissaient
aucune autorité ; aujourd’hui le pays est blad el makhzen et un
qaïd y commande : de tout temps le district a été tributaire des
Aït Izdeg. Il l’est encore, et ce n’est pas un spectacle peu
curieux de voir une province du sultan vassale d’une fraction
indépendante. C’est Moulei El Ḥasen qui, il y a sept ans,
soumit Qçâbi ech Cheurfa. Il y envoya un qaïd et des soldats ;
ils y achetèrent un terrain et construisirent l’enceinte où je
suis : nul ne s’y opposa, et la suprématie du sultan s’établit
sans résistance. La première année, elle s’étendit sur les Aït
ou Afella, les Oulad Khaoua et les Aït Izdeg ; dès la seconde, ces
derniers cessèrent de la reconnaître et refusèrent l’impôt. Les
choses en restèrent là depuis lors ; l’autorité du qaïd est
limitée au district de Qçâbi ech Cheurfa, aux Aït ou Afella et aux
Oulad Khaoua. C’est une autorité précaire : dans le district même,
elle est peu respectée : souvent les cherifs reçoivent à coups
de fusil les ordres ou les demandes d’impôts. Le qaïd actuel est
un homme de Fâs, un Bokkari. Il a avec lui une centaine de soldats
réguliers, ạskris, et deux canons de montagne.
[Note 95 : Mousse blanchâtre poussant par grosses touffes ; elle
verdit en temps de pluie et sert alors de nourriture aux chameaux. On
la rencontre, paraît-il, dans tous les ḥamadas du Sahara Marocain.]
[Note 96 : Je ne puis croire à ce chiffre de 2000 morts en un combat :
cependant il m’a été affirmé comme exact en quatre points
différents, au Todṛa, au Ferkla, au Ṛeris, à Qçar es Souq.]
[Note 97 : Nous en avons traversé cinq avant d’arriver à la
chaîne principale.]
[Note 98 : Les arbres dont il est question ici sont des arbres de
petite taille, de 2 à 3 mètres au plus d’élévation ; ils sont
clairsemés et en aucun point ne forment de bois compact.]
X.
DE QÇABI ECH CHEURFA A LALLA MARNIA.
1o. — DE QÇABI ECH CHEURFA A OUTAT OULAD EL HADJ.
8 mai.
Départ de Qâçba el Makhzen à 6 heures du matin. La Mlouïa,
au pied de la qaçba, a 20 mètres de large, des berges rocheuses
et escarpées de 3 ou 4 mètres, une eau jaune et profonde. Point
de gué en ce lieu : je traverse le fleuve un peu plus bas. Il a
25 mètres de large, 1m,20 de profondeur, un courant assez rapide ;
le lit est moitié sable, moitié galets. Après l’avoir franchi,
je quitte la tranchée dans laquelle il coule et qui continue à
être remplie de cultures ; elle est bordée à gauche par un talus
mi-sable, mi-roche ; je le gravis : en atteignant la crête, je me
trouve dans une longue plaine bornée au sud par la Mlouïa, au nord
par les premières pentes du Moyen Atlas. Elle a 3 à 6 kilomètres
de large, suivant les endroits : un coude brusque du fleuve la limite
près d’ici, à l’ouest ; à l’est, elle s’étend jusqu’aux
deux tiers de la distance entre El Qçâbi et Misour : là, elle se
heurte à un massif de hautes collines rocheuses au pied duquel elle
finit. C’est une plaine ondulée, coupée de nombreuses ravines ;
le sol y est moitié sable, moitié gravier, la plupart du temps sans
végétation. Elle est de couleur rouge, comme les massifs nus qui
la bordent au nord. Je m’engage dans cette plaine, où je marche
jusqu’à 8 heures : je redescends alors et traverse la Mlouïa : elle
coule dans son excavation encore remplie de cultures et de qçars ;
c’est toujours le district de Qçâbi ech Cheurfa. Le fleuve a la
même profondeur, les mêmes eaux chargées de terre qu’au gué
précédent ; la largeur en est de 30 mètres. Sitôt parvenu sur
sa rive droite, je monte le talus qui borde l’encaissement de ce
côté et je me retrouve en plaine.
Près du point où je viens de passer la Mlouïa, s’élève sur ses
bords le village d’Aït Blal. Je suis parti de Qçâbi ech Cheurfa
avec trois zeṭaṭs, deux Chellaḥa d’Aït Blal et un Arabe des
Oulad Khaoua. Les deux Chellaḥa se séparent ici de moi, disant
qu’ils vont chercher dans leurs maisons du pain pour la route et
me rejoindront plus loin : dans la suite, j’aurai beau m’arrêter
plusieurs fois, je ne les verrai pas ; ils m’ont trompé : j’avais
eu le tort, sur les instances des Juifs d’El Qçâbi, de les payer
d’avance ; n’ayant plus rien à gagner, ils m’ont abandonné. Je
continuerai dans le désert sans autre escorte que mon Arabe : c’est
un joli jeune homme d’une quinzaine d’années ; il m’accompagnera
fidèlement, mais, en cas de mauvaise rencontre, c’eût été une
faible protection : son fusil n’était pas en état de servir. Je
n’aperçus personne jusqu’à l’arrivée dans son village.
La plaine où je m’engage est immense : c’est un désert blanc,
s’étendant au nord jusqu’à la Mlouïa, au sud jusqu’au Grand
Atlas, à l’est jusqu’au Rekkam, à l’ouest aussi loin que
la vue peut porter. La surface en est ondulée ; le sol en est dur,
tantôt sablonneux, tantôt pierreux ; il est couvert presque en entier
de geddim. Le Grand Atlas est une longue chaîne brune à crête
uniforme, qui fuit vers l’orient et s’abaisse de plus en plus ;
à l’est du Djebel El Ạïachi, plus de trace de neige sur ses
cimes. Le Rekkam est très éloigné ; le faîte en paraît à peine :
c’est d’ici une ligne jaune clair qui borde l’horizon. Je le
verrai demain plus distinctement : il se compose d’une série de
hauteurs sablonneuses, très basses, bordant à l’est la vallée
de la Mlouïa, entre le Grand Atlas et les monts Debdou.
Vers 2 heures, l’horizon, jusqu’alors fermé vers le nord par les
massifs s’élevant en face d’El Qçâbi, s’ouvre tout à coup :
les montagnes cessent d’arrêter la vue et toute la vallée de la
Mlouïa apparaît : c’est une immense plaine blanche, unie et nue,
bordée à droite par la ligne claire, à peine visible, du Rekkam,
à gauche par le Moyen Atlas, haute chaîne noire couronnée de neige,
se dressant à pic, comme une muraille, au-dessus de sa surface. La
vallée s’allonge à perte de vue vers le nord, où elle forme
l’horizon. La largeur en est extrême ; près d’ici, elle a plus
de 30 kilomètres. A sa surface apparaît une ligne verte : Misour,
où j’arriverai ce soir ; on dirait le Todṛa ou le Ṛeris :
dans cette vaste plaine de la Mlouïa, plaine plus nue et plus
déserte qu’aucune portion du Sahara Marocain, les rares groupes
d’habitations qui s’élèvent hors de la tranchée du fleuve ont
de tout point l’aspect des oasis du sud : même isolement au fond du
désert ; même richesse de végétation ; même fraîcheur délicieuse
au milieu de la plaine aride : il ne manque que les dattiers.
[Illustration : Vallée de la Mlouïa, Misour, Moyen Atlas et Rekkam.
(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.) (Vue
prise du chemin d’El Bridja à Misour.)
Croquis de l’auteur.]
A 4 heures, je me retrouve au bord de la Mlouïa : elle est dans
l’encaissement où elle coulait plus haut : de Qçâbi ech Cheurfa
jusqu’au delà d’Ouṭat Oulad el Ḥadj il en sera de même. Ici,
le fond de l’excavation, toujours sablonneux, est garni de cultures :
elles appartiennent aux Oulad Khaoua et dépendent du hameau d’El
Bridja, résidence de mon zeṭaṭ. Je traverse le fleuve, que bordent
de grands tamarix, et je gagne le village. J’y laisse mon jeune
compagnon : son père monte à cheval et m’accompagne pendant le
reste du trajet. D’El Bridja à Misour, on chemine dans la vallée de
la Mlouïa que j’apercevais tout à l’heure : c’est une plaine
unie comme une glace, sans une ride. Le sol est dur, il est formé
moitié de sable, moitié de gravier. La plupart du temps, point de
végétation ; parfois un maigre buisson de jujubier sauvage. Devant
moi, la plaine de la Mlouïa s’étend à l’infini : à droite,
s’allonge dans le lointain la ligne claire du Rekkam ; à gauche,
se dressent au-dessus de ma tête les hauts massifs sombres que domine
le Djebel Oulad Ạli. A 6 heures et demie, j’entre dans les jardins
de Misour. Marchant par des sentiers tortueux entourés de haies ou de
murs de pisé, au milieu d’une multitude d’oliviers, de figuiers,
de pommiers, d’arbres de toute sorte ombrageant des cultures,
je parviens à 7 heures au qçar de Bou Kenzt, où mon zeṭaṭ me
confie à un marabout de ses amis. J’y passerai la nuit.