divise au point de vue politique en deux portions : la première,
le Todṛa proprement dit, se compose de la partie haute ; elle est
habitée par des Chellaḥa indépendants ; la seconde, qui est située
au-dessous d’elle et n’en est séparée par rien d’apparent,
appartient aux Berâber ; ils y sont mêlés ; plusieurs fractions se
la partagent. Dans tout le Todṛa, chaque localité est indépendante
de ses voisines. L’oasis est fort peuplée ; elle comprend 50
à 60 qçars, échelonnés les uns contre les autres le long des
plantations. La plupart sont construits en des points élevés :
ceux de l’étage inférieur de la plaine, au bord de la tranchée
que s’y est creusée l’Ouad Todṛa, les autres au pied des flancs
de sa vallée, comme Tiidrin et Tiṛremt, ou sur des buttes isolées
près de ses rives, comme Taourirt et Aït Ourjedal. Cette disposition,
que j’ai trouvée dans le Dra et le Dâdes, se prend ici pour les
mêmes motifs qu’en ces régions ; il s’en ajoute un de plus : la
nécessité d’avoir une position aisée à défendre. Les guerres,
fréquentes ailleurs, sont continuelles au Todṛa ; aussi point
de précaution qu’on ne prenne : chaque localité est resserrée
dans un étroit mur d’enceinte : de toutes parts se dressent des
ageddims. Durant le temps que j’ai passé à Taourirt, ce qçar
était en guerre avec son voisin, Aït Ourjedal ; chaque jour on se
tirait des coups de fusil ; les fenêtres, les lucarnes des maisons
étaient bouchées ; on n’osait monter sur les terrasses de crainte
de servir de point de mire : les deux localités sont si proches que,
malgré le peu de portée des armes, on s’atteignait de l’une à
l’autre. On ne se contente pas toujours de tirailler à distance ;
il n’est pas rare de voir les habitants d’un qçar en assiéger
un autre, le prendre d’assaut et le piller.
[Illustration : Ouad Todra et qçar de Tiidrin. (Vue prise de
Taourirt.)
Croquis de l’auteur.]
La langue du Todṛa est le tamaziṛt ; beaucoup d’hommes savent
l’arabe. Les Musulmans sont habillés de ḥaïks et de bernous de
laine blanche, rarement de kheidous ; ils ont d’ordinaire la tête
nue ; quelquefois ils la ceignent, sans la couvrir, d’un petit
turban blanc. L’armement reste jusqu’au Ziz ce qu’il était au
Dâdes. Le vêtement des femmes demeure le même ; à partir d’ici,
il sera toujours de laine ou de cotonnade blanche : plus de khent. Pas
de Ḥaraṭîn.
[Illustration : Coiffure d’une Juive du Todra.
Croquis de l’auteur.]
28 avril.
Du Todṛa au bassin de la Mlouïa, je serai en plein pays des
Berâber. D’ici à l’Ouad Ziz, la région à traverser est une
vaste plaine déserte semée d’oasis. Elle est sans cesse parcourue
par plusieurs fractions des Berâber, surtout par les Aït Melṛad
et les Aït Atta. Comme la mésintelligence règne en ce moment entre
Aït Melṛad et Aït Atta d’une part, et de l’autre entre les
deux grandes branches des Aït Atta, les Aït Zemroui et les Aït
Ḥachchou, il me faudra trois zeṭaṭs d’ici à Qçar es Souq :
un des Aït Melṛad et deux des Aït Atta. Je me suis, pendant mon
séjour à Taourirt, assuré de ceux qui me conduiront au Ferkla. Ils
doivent me prendre aujourd’hui ; on passera la nuit au qçar de
l’un d’eux, dans le bas Todṛa : demain matin on partira pour
le Ferkla, en se joignant à la caravane qui y va tous les mardis.
Départ de Taourirt à 4 heures du soir. Arrivée à Tadafals, mon
gîte, à 7 heures. Je n’ai fait que longer la lisière de l’oasis,
cheminant tout le temps dans l’étage inférieur de la plaine ;
il ne cesse pas d’être uni ; le sol y est sablonneux en restant
dur. A hauteur des dernières localités du Todṛa, commence sur la
rive gauche de la rivière et assez loin d’elle un massif isolé
de collines basses que je côtoierai pendant la marche de demain. A
Aït Mḥammed finit l’excavation dans laquelle coulait l’Ouad
Todṛa. A partir de là, le lit est au niveau de la plaine. Chemin
faisant, j’ai traversé l’Ouad Imiṭeṛ (60 mètres de large ;
lit de sable ; à sec) ; au point où je l’ai passé, une digue en
maçonnerie barrait le cours de la rivière ; c’est l’ouvrage de
ce genre le mieux construit que j’aie vu au Maroc.
29 avril.
Départ à 6 heures du matin. Bientôt qçars et palmiers disparaissent
sur les rives de l’Ouad Todṛa. Le lit s’en dessèche, et je suis
dans le désert. Je chemine dans la plaine où je me trouvais hier,
marchant entre l’Ouad Todṛa et le massif qui s’élève à sa
gauche ; le sol est de sable blanc, pur auprès de la rivière,
semé de petits cailloux noirs aux abords des collines ; au pied
de celles-ci, la terre en est couverte comme d’une écaille. Peu
de végétation : dans les régions pierreuses, quelques touffes
de thym ; dans le sable, qui occupe la portion la plus grande, un
peu de melbina et de jujubiers sauvages. Je vois au sud, bornant
la plaine, les premières pentes du Petit Atlas portant encore le
nom de Saṛro, ligne sombre de hauteurs tourmentées, aux flancs de
roche noire et luisante, avec de minces filets de neige apparaissant
çà et là sur les crêtes. Vers le nord, une partie de l’étage
inférieur et le talus rose qui le borde sont masqués pendant une
portion du trajet par les collines dont je suis le pied : celles-ci
forment un massif gris, aux flancs rocheux et nus, aux côtes douces,
élevé de 30 à 40 mètres ; il s’élève isolé dans la plaine,
occupant la partie centrale du triangle dont le Todṛa, le Ferkla
et le Ṛeris sont les sommets. Au delà de sa ligne mince, apparaît
dans le lointain une longue chaîne de hautes montagnes brunes : les
premiers échelons du Grand Atlas. Tel est ici l’étage inférieur
de la plaine, où je marche jusqu’au Ferkla. A 1 heure, j’atteins
les premiers palmiers de l’oasis ; à 1 heure 20 m., je m’arrête
au qçar d’Asrir. Depuis 9 heures du matin, on se croyait sans
cesse au point d’arriver, trompé qu’on était par de continuels
effets de mirage. C’était la première fois que j’apercevais ce
phénomène au Maroc : il se représenta le lendemain durant presque
tout le trajet du Ferkla au Ṛeris. Depuis je ne le vis plus.
Je marchais aujourd’hui avec une nombreuse caravane, au milieu de
laquelle me protégeaient trois zeṭaṭs ; elle se composait de 100
à 150 personnes, moitié Aït Atta, moitié Aït Melṛad. Il y avait
dans le nombre 60 à 70 fusils, sans un cavalier. Tout ce monde venait
du Souq et Tenîn du Todṛa et se rendait au Ferkla. Les bêtes de
somme, ânes et mulets, étaient 120 ou 150 ; les mulets sont très
communs dans le pays. Je n’ai point aperçu d’autres voyageurs que
nous sur la route. L’Ouad Todṛa, que j’ai traversé ce matin au
sortir de l’oasis, y avait 60 mètres de large ; il était à sec ;
le lit en était formé de gros galets et sans berges. Il reste tel
jusqu’au Ferkla, toujours desséché et au niveau du sol : point de
trace de végétation ni dans son lit ni sur ses rives ; rien qui de
loin en dessine le cours à la surface blanche de la plaine. Le Ferkla
est en tout semblable au Todṛa : c’est une bande de palmiers large
de 1000 à 2000 mètres ; au milieu se déroule l’Ouad Todṛa, dont
le lit s’emplit de nouveau d’une eau abondante et limpide. Il coule
à fleur de terre ; l’oasis entière est au niveau de la plaine. Le
Ferkla est moins grand que le Todṛa : sa longueur est moindre ; ses
localités et ses habitants sont en nombre plus faible. Il appartient
en partie aux Aït Melṛad, en partie à des Chellaḥa isolés :
leurs qçars sont mélangés ; chacun de ceux-ci est indépendant,
aussi bien ceux des Chellaḥa que ceux des Berâber. Par une exception
unique, les Chellaḥa du Todṛa, du Ferkla et une partie de ceux
du Ṛeris gardent une liberté absolue auprès de leurs puissants
voisins : ils n’ont pas sur eux la moindre debiḥa. A quoi faut-il
l’attribuer ? Sans doute à leur cohésion lorsqu’il s’agit de
défendre la liberté commune, et à leur caractère belliqueux. A ce
propos, il faut remarquer qu’il ne se trouve pas un seul Ḥarṭâni
parmi eux. J’ai cessé de voir des Ḥaraṭîn dès que j’ai
quitté l’Ouad Dâdes : dorénavant je n’en rencontrerai plus. Au
Ferkla comme au Todṛa, je trouve les élégantes constructions du
Dra. Les productions du sol sont les mêmes ici qu’au Todṛa, avec
cette différence qu’en arbres il n’y a guère que des dattiers ;
les autres essences sont rares : on voit quelques troncs de figuiers,
de grenadiers, de pêchers, d’oliviers, et de la vigne, mais en
petite quantité ; au contraire, les palmiers sont nombreux et beaux :
ils sont plantés serrés et forment une forêt touffue. A leur ombre,
entre leurs pieds, se pressent des cultures arrosées de canaux.
30 avril.
Aujourd’hui je vais au Ṛeris, autre oasis analogue à
celle-ci. Départ à 8 heures du matin. J’ai mon escorte obligatoire
de trois Berâber ; je marche avec une caravane d’une vingtaine
de personnes dont la moitié est armée. Le massif de collines que
j’ai eu à main gauche durant la marche d’hier expire entre
le Ferkla et le Ṛeris : on en distingue les dernières côtes à
l’ouest du chemin. Vers le nord s’aperçoit, à grande distance,
une haute chaîne brune, aux nombreuses découpures, entre lesquelles
brillent des croupes plus éloignées couvertes de neige : le Grand
Atlas. L’étage inférieur de la plaine apparaît ici dans toute
son étendue : il s’étale entre le Petit Atlas et le talus
de roche rose au pied duquel est le Ṛeris ; plus un mouvement
n’en plisse l’immensité plate qu’on voit s’allonger
vers l’est à l’infini, toujours la même, aussi loin que la
vue peut porter. C’est une surface nue et blanche se déroulant
jusqu’à l’horizon. Là coulent les ouads Todṛa et Ṛeris ;
là est leur confluent : dans l’éblouissante blancheur de la
plaine, leurs lits desséchés et sans verdure ne se distinguent
pas. Seules, paraissent quelques lointaines oasis, points noirs se
reflétant dans les étangs et les longs lacs bleus que fait briller
le mirage. Du Ferkla au Ṛeris, le sol est de sable dur semé çà
et là de cailloux noirs : comme seule végétation, la mousse des
ḥamadas, excepté en quelques points où le sable forme des dunes
de 50 centimètres de haut, et où poussent des touffes de drin.
A 1 heure et demie, j’arrive au Ṛeris. Cette oasis est, en forme
et en productions, semblable au Todṛa et au Ferkla, au Todṛa
surtout, auquel elle est en quelque sorte symétrique. Comme lui,
elle est située au point où le cours d’eau qui la féconde sort du
talus rocheux et débouche de l’étage supérieur dans le second ;
comme lui, elle se trouve partie en deçà du talus, resserrée au
fond d’une vallée, partie au delà, en plaine. C’est une bande de
palmiers ombrageant des cultures au milieu desquelles coule l’ouad
et s’élèvent de nombreux qçars. Les constructions sont faites à
la façon de celles du Dra. Peut-être ont-elles moins de moulures
sur les murs ; en revanche la plupart des localités possèdent des
enceintes élevées et, auprès des portes, des tours d’une grande
hauteur, telles que je n’en ai vu nulle part ailleurs. Comme au
Ferkla, les palmiers forment une forêt épaisse et ont entre eux
peu d’arbres d’essence différente. L’Ouad Ṛeris est de la
force de l’Ouad Todṛa : il a 30 mètres de large, dont 12 remplis
d’eau claire et courante de 60 centimètres de profondeur. Le lit est
moitié sable, moitié gravier ; il a des berges de sable de 2 mètres
de haut. Pendant le trajet d’aujourd’hui, je n’ai rencontré
personne. J’ai passé à proximité de deux lieux habités : Zaouïa
Sidi El Houari, groupe de quelques maisons entouré de grands jardins
d’oliviers et de grenadiers, sans un palmier ; El Mkhater, petit
qçar avec dattiers.
En ce moment, le Ṛeris est fort agité. On s’attend à ce que
les Aït Atta et les Aït Melṛad en viennent aux mains bientôt
dans ces parages : chaque qçar se tient sur ses gardes ; chacun a
des veilleurs sur ses tours, pour guetter et donner l’alarme en cas
de surprise. Nous avons dit qu’Aït Atta et Aït Melṛad étaient
en mauvaise intelligence. Au printemps dernier (1883), ils se sont
livré une grande bataille non loin d’ici, auprès de Tilouin,
petite oasis isolée à l’est du Ferkla. Les Aït Atta étaient au
nombre de 8000 fantassins et 600 chevaux ; les Aït Melṛad comptaient
12000 hommes de pied et 700 cavaliers. Les Aït Atta furent vaincus ;
1600 périrent : la perte des Aït Melṛad fut de 400 hommes[96]. Le
combat n’avait duré qu’une matinée. Cette sanglante rencontre
fut suivie d’une trêve d’une année : il fut convenu qu’on
se mesurerait de nouveau au printemps suivant. On s’attend chaque
jour à voir commencer les hostilités. Le principal théâtre de la
lutte sera sans doute le Ṛeris. Les Aït Atta enlevèrent, il y a
une trentaine d’années, aux Aït Melṛad une partie des qçars
qu’ils possédaient dans cette oasis, entre autres Gelmima, l’un
des principaux de la contrée. Les Aït Melṛad vont, pense-t-on,
essayer de reprendre ce dernier.
Ce n’est pas sans raison qu’on considère la reprise de la guerre
comme imminente. J’apprendrai demain, en arrivant à Qçar es Souq,
qu’aujourd’hui même les Aït Atta ont pillé une caravane d’Aït
Melṛad : c’est le début des hostilités.
1er mai.
Départ de Gelmima à 4 heures du matin. Je vais au Qçar es Souq,
petit district sur l’Ouad Ziz. Point de caravane : je pars avec mes
trois Berâber. On commence par longer le pied du talus de roche rose
qui sépare les deux étages de la plaine. A sa base, le sable devient
rose et se sème de pierres ; presque point de végétation : quelques
touffes de melbina et de mousse du ḥamada. Vers 7 heures et demie,
je cesse de suivre le talus et je le gravis. Arrivé à sa crête,
je me trouve au bord d’un plateau ; il s’étend à perte de vue à
l’est et à l’ouest ; il est borné au sud par le talus que j’ai
monté ; au nord, par un premier échelon du Grand Atlas qui se dresse
comme une muraille à 20 kilomètres de moi : c’est la première
section de la plaine, l’étage supérieur. A mes pieds s’étend
la partie inférieure, que je viens de quitter : immense étendue
blanche où paraissent, comme deux points, les oasis de Tilouin et
de Mekhtara Aït Abbou ; elle se prolonge toujours la même, bordée
par la ligne sombre du Saṛro, aussi loin que porte la vue. A la
surface de la section où je suis, s’aperçoit vers le nord-ouest
un tronçon de ligne verte, portion des palmiers de Taderoucht ; ils
apparaissent par une légère dépression de la plaine. D’un autre
côté, au nord-est, se voit un mamelon rougeâtre dressant sa tête
isolée au milieu du désert. Il se trouve dans la direction du Qçar
es Souq : je marche droit sur lui. Le sol de cet étage supérieur
est mi-pierreux, mi-rocheux sur les bords ; il devient sablonneux
à mesure qu’on se rapproche du milieu : dans cette partie il y a
parfois de petites dunes de 1 à 2 mètres de haut. La végétation
se compose, dans le sable, d’un peu de thym, de mousse du ḥamada,
de rares jujubiers sauvages. Les parties pierreuses sont plus nues :
à peine y voit-on quelques touffes de mousse. Le terrain est uni ;
on n’y distingue pas d’autre accident que la butte isolée qui me
sert de signal ; elle est peu élevée : je passerai à son pied à
2 heures ; elle me semblera avoir 60 ou 80 mètres de haut. C’est
un mamelon de roche rouge, escarpé. Les eaux de cette partie de la
plaine vont d’une part à l’Ouad Ziz, de l’autre à l’Ouad
Ṛeris. Cela donne naissance à la dépression par laquelle j’ai
aperçu une parcelle du Taderoucht.
A 3 heures et demie, l’Ouad Ziz apparaît. Il est à quelque
distance. C’est une ligne noire sortant du flanc de l’Atlas et
s’allongeant à perte de vue dans la plaine. Aucun mouvement ne
borne l’horizon, ni à l’est, ni à l’ouest, ni au sud : on
ne voit en ces trois directions qu’une surface plate et blanche
s’étendant à l’infini ; au milieu serpente la longue file des
palmiers de l’Ouad Ziz, sans que la ligne s’en interrompe depuis
le point où ils débouchent de la montagne jusqu’à celui où on
les perd des yeux aux limites de l’horizon. Les districts qui se
succèdent sur les bords du Ziz sont, comme ceux du Dra, un ruban
étroit se déroulant au milieu du désert : comme eux, bien que
portant des noms divers, Qçar es Souq, Metṛara, Reteb, Tizimi,
Tafilelt, ils forment une seule oasis, bande de dattiers bordant sans
interruption le fleuve, depuis le qçar le plus haut du Qçar es Souq
jusqu’à la localité la plus basse du Tafilelt.
A 4 heures et demie, je parviens au Qçar es Souq. Je m’arrête au
mellaḥ. Je n’ai rencontré personne durant ma route. J’ai passé
près d’un endroit habité, le petit qçar de Tarza, appartenant
aux Aït Izdeg. Deux cours d’eau se réunissent au-dessus de lui et
se dirigent vers le sud en creusant dans la plaine une vallée de 500
mètres de large : le qçar se trouve au fond de celle-ci, entouré de
champs, d’oliviers et de figuiers ; point de palmiers. Le principal
des deux cours d’eau, l’Ouad Tarza, a 50 mètres de large ;
le lit, moitié sable, moitié gravier, en est à sec.
Le Qçar es Souq est un district situé sur les bords du Ziz :
c’est l’un des plus petits de son cours et le premier après sa
sortie du Grand Atlas ; il commence au point où le fleuve débouche
de la montagne. La vallée du Ziz y offre une bande de palmiers
large de 500 à 1500 mètres, au milieu de laquelle coule le fleuve
et s’élèvent des qçars. Les constructions sont en pisé ; les
tiṛremts, nombreuses, sont moins ornées que dans le Dra. D’ici
à Foum Ṛiour, où l’Ouad Ziz sort de l’Atlas, le cours d’eau
et la majeure partie des dattiers sont encaissés dans une tranchée
profonde de plusieurs mètres, pareille à celle où coule quelque
temps l’Ouad Todṛa ; le fond en est de sable, les parois de roche :
en dehors sont le reste des palmiers et la plupart des qçars. L’Ouad
Ziz a ici 40 mètres de large, 80 centimètres de profondeur, une
eau verte au courant impétueux ; il a de nombreux rapides et ne se
traverse qu’à des gués déterminés ; lit tantôt de gravier,
tantôt de sable, sans berges.
Le costume et les armes sont les mêmes, à peu de chose près, que
dans les oasis précédentes. Le gracieux sac à poudre de filali
brodé de soie se porte toujours. La seule modification est dans la
coiffure : on garde le dessus de la tête nu ; l’étroite bande
de coton blanc dont on se ceignait le front au Dâdes, au Todṛa et
au Ṛeris se remplace par quelques tours de fil de poil de chameau
ou de cordelette de soie ; celle-ci est d’ordinaire rose et de 7
à 8 millimètres de diamètre. Il est de mode d’avoir un anneau
d’argent à l’oreille gauche. Peu de kheidous : on ne s’habille
que de blanc ; les bernous, de laine ou de coton, sont fréquemment
ornés de broderies de soie aux couleurs vives. Costume et armement
resteront les mêmes d’ici à Qçâbi ech Cheurfa.
2o. — DU QÇAR ES SOUQ A QÇABI ECH CHEURFA.
2 mai.
Le Qçar es Souq, le Tiallalin, tous les pays que je traverserai
d’ici au col de Telṛemt, faîte du Grand Atlas, appartiennent
à un même rameau des Berâber, les Aït Izdeg. Je prends trois
fusils de cette fraction pour m’escorter jusqu’au Tiallalin,
mon gîte de ce soir. Ce district, situé sur le Ziz, se trouve
de l’autre côté de l’épaisse chaîne rocheuse au pied de
laquelle est le Qçar es Souq. Deux chemins y mènent : l’un longe
le cours du fleuve, au fond d’une gorge profonde, l’autre laisse
l’ouad de côté et gravit les crêtes de la montagne. Ce dernier
est plein de difficultés : on le prend en cas de nécessité absolue,
lorsque l’Ouad Ziz, que la première route traverse plusieurs fois,
se trouve infranchissable. Bien que je sois à l’époque de la crue
du fleuve, et que des pluies récentes en aient gonflé les eaux et
rendu le passage difficile, je prendrai la première voie. Au sortir
du Qçar es Souq, j’entre dans la montagne. Celle-ci est une large
chaîne de roche nue ; elle semble former une succession de murailles
à pic et de talus, séparés par des côtes plus ou moins raides,
tantôt rocheuses, tantôt pierreuses. Le massif est presque en entier
de couleur rouge vif : aux abords du Tiallalin, les flancs changent de
ton et deviennent d’un gris bleuâtre. L’Ouad Ziz traverse cette
chaîne par une longue gorge aux parois escarpées, qui se changent
parfois en murailles verticales ; le fond a par endroits 300 ou 400
mètres de large, souvent 50 ou 60. Il est sablonneux, couvert de
cultures et jalonné de qçars sur presque toute sa longueur ; la
partie supérieure seule, celle qui touche à la plaine du Tiallalin,
est rocheuse, nue et déserte. L’autre forme un district séparé, El
Kheneg. Des dattiers ne cessent d’ombrager les cultures depuis Qçar
es Souq jusqu’au qçar de Tamerrâkecht. Là ils disparaissent : je
n’en verrai plus d’ici à la fin de mon voyage. Dans ce défilé,
le chemin est difficile, à cause de la quantité de fois qu’il
faut traverser l’Ouad Ziz : quoique j’aie fait un détour dans la
montagne pour diminuer le nombre de ces passages, je l’ai franchi
à six reprises ; la plupart des gués avaient environ 25 mètres de
large et 80 centimètres de profondeur ; la rapidité très grande
du courant rendait longue chacune des traversées. Parti de Qçar es
Souq à 7 heures du matin, je n’arrive qu’à 3 heures et demie
à l’extrémité nord du défilé. Là je me trouve en face d’une
plaine où je m’engage : la plaine du Tiallalin. Elle est bornée :
au sud, par la chaîne de laquelle je sors ; au nord par une autre
chaîne nue et rocheuse, parallèle à celle-ci ; à l’ouest, par un
demi-cercle de hautes montagnes, un peu plus élevées que celles que
je viens de traverser, et dont le pied, à sa plus grande distance,
peut être à 12 ou 15 kilomètres. Vers l’est, la plaine s’étend
jusqu’aux limites de l’horizon. Cette étendue est nue et plate ;
le sol en est pierreux, avec quelques parties rocheuses et d’autres
sablonneuses. L’Ouad Ziz la traverse dans sa largeur ; les deux
rives du fleuve sont bordées d’un ruban continu de cultures et de
villages qui se prolongent par delà la plaine, derrière la chaîne
qui la limite au nord. C’est le Tiallalin.
[Illustration : Portion méridionale du Tiallalin. (Vue prise de
Kerrando.)
Croquis de l’auteur.]
Le Tiallalin a, comme végétation, l’aspect du bas Dâdes : mêmes
cultures tristes, même apparence morne, même absence d’arbres. Les
champs, répartis sur les deux bords de l’Ouad Ziz, forment une
bande non interrompue d’une extrémité à l’autre du district ;
la bande est de largeur inégale, tantôt elle a 2000 mètres,
tantôt à peine 1000. Si par la pauvreté de la végétation le
Tiallalin rappelle le Dâdes, il ne lui ressemble en rien en ce
qui concerne les qçars. Depuis que j’ai quitté le bassin du
Dra, l’architecture va en déclinant : jusqu’au Qçar es Souq
inclus, elle avait gardé de l’élégance ; il n’y en a plus au
Tiallalin : les bâtiments y sont de pisé sans ornement ; il existe
des tiṛremts ; mais leurs quatre murs flanqués de tours sont d’une
simplicité absolue : ni découpures, ni moulures. Les ageddims ont
disparu avec les derniers palmiers du Ṛeris. Les constructions,
d’ici à Oudjda, rappelleront celles du Tâdla, des Aït Ạtab,
des Entifa. Au Tiallalin, elles sont non seulement moins élégantes
qu’au Dâdes, mais aussi moins nombreuses ; elles forment une série
de villages peu espacés, et non cette suite continue d’habitations
qui donne au Dâdes un aspect si particulier.
Je suis entré dans le Tiallalin à 4 heures ; je m’y arrête
à 5 heures à Qcîba el Ihoud, petit village situé presque à
l’extrémité de la plaine.
3 et 4 mai.
Séjour au Tiallalin. Une pluie continuelle, bénie par les habitants,
peu agréable à un voyageur, m’y retient deux jours.
5 mai.
[Illustration : Vallée de l’Ouad Ziz et qçar d’Aït Khozman. (Vue
prise de Kerrando.)
Croquis de l’auteur.]