nombreuses touffes de melbina y poussent. Elle est bornée au nord
par les premières pentes du Saṛro ; je me dirige vers elles :
à 7 heures, je suis à leur pied ; de ce moment à celui où
j’atteindrai l’Ouad Dâdes, je ne cesserai de marcher dans
ce massif ; il se compose d’un haut plateau, de 2000 mètres
d’altitude moyenne, auquel on parvient par une longue succession de
côtes, tantôt pierreuses, tantôt rocheuses, reliées entre elles
par des talus escarpés. Le plateau supérieur présente une vaste
surface unie et verdoyante ; le sol, pierreux, sans une ondulation,
y est couvert d’herbe fine. Là surtout campent les Aït Seddrât
et les Imeṛrân ; j’y rencontrerai plusieurs groupes de tentes
et des troupeaux de chameaux et de moutons. Les rampes qui y mènent
forment une région très accidentée : des ravins profonds, aux flancs
rocheux et escarpés, les coupent ; des vallées les sillonnent ;
des arêtes, des pics les hérissent de leurs masses noires. Cette
région, tourmentée et difficile, est d’ordinaire déserte. L’eau
abonde dans le Saṛro. Je traverse, au fond de plusieurs ravins,
des ruisseaux de 4 ou 5 mètres de large dont les eaux, claires et
courantes, ne tarissent jamais ; point de rivières. La verdure ne
fait pas défaut : non seulement le plateau supérieur en est couvert,
les côtes douces, le fond et les premières pentes des vallées,
sont en partie tapissés d’ḥalfa, de melbina, de seboula el far
et d’autres herbages ; il existe des jujubiers sauvages ; au bord
de l’eau apparaît le laurier-rose : il n’est pas jusqu’aux
endroits les plus rocheux, flancs de ravins, surface de talus, où
l’on ne trouve, poussant entre les fentes de la pierre, de petites
herbes et des fleurs.
Vers 1 heure, j’atteins le plateau qui couronne le Saṛro ; à 3
heures, je fais halte auprès de quelques tentes d’Aït Seddrât. De
la vallée du Dra à ce point, je n’ai pas rencontré un seul être
vivant. La route, facile à la fin, a été pénible au commencement :
il a fallu mettre pied à terre pour remonter l’Ouad Tangarfa, dont
le lit, encombré de blocs de roc, forme un chemin difficile pour
les animaux. A deux autres endroits, la marche a été retardée :
à Chạba Ouin s Tlit et au profond ravin qui se trouve entre elle
et le gîte.
22 avril.
Départ à 7 heures du matin. A 8 heures, je suis à une crête qui
forme la limite du plateau supérieur du Saṛro et la ligne culminante
de cette chaîne. En la passant, je franchis pour la dernière fois
le faîte du Petit Atlas. De là apparaissent à mes yeux, au delà
d’une longue série de croupes brunes, la vallée de l’Ouad Dâdes
et, derrière elle, bordant l’horizon, la ligne bleue du Grand Atlas
avec ses cimes couvertes de neige. Une descente très raide au milieu
des rochers me ramène à la région des côtes, où je chemine,
passant de vallée en vallée, jusqu’à 4 heures et demie. A
ce moment je me trouve au pied du Saṛro et au bord de l’Ouad
Dâdes : la chaîne expire à 300 mètres de la rivière. A son
pied commencent les cultures qui remplissent le fond de la vallée ;
elles forment une bande dont la largeur moyenne est de 1 kilomètre ;
au milieu coule en serpentant l’Ouad Dâdes. Large de 30 mètres,
il remplit le tiers d’un lit sablonneux et en partie couvert de
roseaux ; c’est un torrent, au courant très rapide, aux eaux
jaunes et glacées. Les champs qui le bordent ne rappellent en rien
les merveilles du Dra ; ils présentent les cultures des pays hauts et
froids. Plus un dattier ; très peu d’arbres ; point d’oliviers :
à peine quelques rares figuiers, noyers et trembles aux alentours
des qçars. Le reste n’est que champs d’orge et de blé, tapis
monotone d’un vert cru, sans ombre ni gaieté. Cette végétation
paraît triste à qui vient du sud. Les flancs sombres du Saṛro la
bornent à gauche ; à droite règne le long de la vallée une vaste
plaine blanche, peu élevée au-dessus de son niveau, et séparée
d’elle par un talus doux. Cette plaine a au moins 8 kilomètres
de large et est limitée au nord par les premières pentes du Grand
Atlas, derrière lesquelles apparaissent les masses neigeuses qui
couronnent la chaîne. Les cultures sont bordées de chaque côté
par un cordon de qçars. Les qçars de l’Ouad Dâdes ont un aspect
particulier et ne ressemblent ni à ceux que j’ai vus ni à ceux
que je verrai. Pour le détail des constructions, ils sont pareils
à ceux du Dra et de l’Ouad Iounil : même élégance, même pisé
couvert d’ornements ; mais, au lieu de former un massif compact
de maisons d’où émergent les tourelles des tiṛremts, ils
sont composés chacun de plusieurs petits groupes d’habitations,
séparés les uns des autres et échelonnés le long des cultures ;
ils en comprennent jusqu’à 8 ou 10, les uns ouverts, la plupart
fortifiés, tous ayant au moins une tiṛremt. Ces groupes se trouvant
à 100, 200, 300 mètres les uns des autres, on voit quelle longueur
occupe un qçar. Il résulte de là que les localités, d’autre
part très nombreuses, sont fort rapprochées ; la distance n’est,
la plupart du temps, pas plus grande entre les groupes limitrophes
de centres différents qu’entre deux groupes du même : il est
très difficile de discerner où commence et où finit chacun, dans
ce cordon non interrompu de maisons et de tiṛremts qui garnit les
deux rives de l’ouad. Les demeures sont, comme dans le Dra et comme
presque partout, sur la lisière et non au milieu des cultures :
ici aussi les inondations sont à craindre ; il n’est pas rare de
voir les eaux de la rivière couvrir tout le fond de la vallée et
venir battre les murailles des qçars. Ceux-ci ne sont pas les seules
constructions de l’Ouad Dâdes. Je vois apparaître en grand nombre
des bâtiments curieux dont j’avais remarqué quelques types chez les
Aït Seddrât du Dra : ce sont les _ageddim_[94] ; l’usage en paraît
spécial à l’Ouad Dâdes, au Todṛa, au Ferkla et à certains
districts du Dra : du moins je ne les ai vus qu’en ces endroits ;
dans les deux premières régions ils sont nombreux, on en rencontre à
chaque pas ; dans les deux autres ils sont moins fréquents. Ici, sur
les limites des qçars, au bord de l’ouad, au milieu des cultures,
les ageddims se dressent en foule ; ce sont des tours isolées, de 10
à 12 mètres de hauteur, en briques séchées au soleil, de forme
carrée, percées de créneaux et garnies de machicoulis : elles
sont surtout nombreuses sur les lignes formant frontière entre les
localités ; elles s’y dressent d’ordinaire par deux, se faisant
face, une de chaque côté. Dès qu’éclate une guerre entre qçars,
ce qui arrive presque tous les jours (le lendemain de mon passage, une
s’est allumée et a coûté la vie à plusieurs personnes), chaque
parti emplit ses tours d’hommes armés, avec mission de protéger
cultures et canaux et de tirer sur tout individu du camp opposé qui
passe à portée ; la fusillade commence aussitôt de tour à tour,
fusillade vive par moments, surtout quand une troupe paraît dans la
vallée pour essayer de ravager les champs de ses adversaires. Des
questions de conduites d’eau donnent naissance à la plupart de ces
guerres. Elles durent parfois longtemps, mais ne sont acharnées que
les premiers jours : dans cette période il est rare qu’il n’y
ait du sang versé ; ensuite elles traînent en longueur et les
hostilités se bornent à envoyer quelques coups de fusil dans le
qçar ennemi, chaque fois qu’apparaît du monde sur une terrasse,
dans les jardins, quand quelqu’un approche de la frontière.
Je m’arrête au point où je suis sorti du Saṛro, dans le qçar
de Timichcha, au pied duquel débouche le chemin. Il fait partie du
district d’Aït Iaḥia, appartenant aux Aït Seddrât. Ce district,
comme tous ceux de l’Ouad Dra et de l’Ouad Dâdes, se compose
exclusivement de l’étroite bande de cultures et de qçars qui
borde les rives du cours d’eau.
Nulle part, excepté sur le plateau supérieur du Saṛro et aux
approches de l’Ouad Dâdes, je n’ai rencontré de monde pendant
cette journée. Il s’est présenté trois passages difficiles
sur la route : la descente, après la ligne de faîte du Saṛro,
le ravin de l’Ouad Aqqa n Ourellaï et celui qui le suit.
23 avril.
Départ à 7 heures du matin. Je remonte l’Ouad Dâdes. Sauf un court
défilé désert qu’il traverse entre le district d’Aït Iaḥia
et celui du Dâdes, il demeure sur mon parcours tel que je l’ai
vu hier : mêmes cultures semées d’ageddims, mêmes cordons non
interrompus de qçars et de maisons. Si ce n’est pendant son passage
dans ce kheneg, on ne saurait trouver sur l’une ou l’autre de ses
rives 200 mètres sans constructions. Rien de nouveau à signaler :
les flancs comme le fond de la vallée restent les mêmes jusqu’à
mon arrivée à Tiilit, où je m’arrête.
[Illustration : Vallée de l’Ouad Dâdes.
(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.)
(Vue prise du chemin de Timichcha à Tiilit, dans la direction du
nord-est.)
Croquis de l’auteur.]
Chemin facile. Beaucoup de monde. J’ai traversé l’Ouad Dâdes ;
il n’est pas franchissable en tous points, mais seulement en certains
endroits où il présente des gués ; à celui où je l’ai passé,
il avait 20 mètres de large sur 80 à 90 centimètres de profondeur ;
courant très rapide. Des qçars que j’ai rencontrés, deux ont
attiré mon attention : celui d’Aït Bou Ạmran (entre Azdag
et Taourirt), où se voit une belle qoubba, et celui d’Imzouṛ,
remarquable par l’étendue des cinq ou six groupes qui le forment
et par l’importance de sa population.
Au Mezgîṭa, dans le district d’Aït Seddrât, dans celui
d’Aït Iaḥia, les vêtements des Musulmans sont les suivants :
khenîfs, bernous de poil de chèvre bruns ou gris, ces derniers
rayés de fines bandes blanches et noires, ḥaïks blancs et bruns ;
tête nue ou ceinte, mais non couverte, de petits turbans blancs ou
noirs ; les femmes riches sont vêtues de khent, les pauvres de laine
blanche ou brune. Dans le Dâdes, les costumes des femmes restent
les mêmes ; ceux des hommes sont, soit le khenîf, soit un long
bernous de laine teinte, noir ou bleu foncé. Depuis Tazenakht, les
armes demeurent uniformes : long fusil à crosse étroite et poignard
recourbé. L’équipement offre une variation : à partir du district
d’Aït Seddrât (Dra), la corne à poudre disparaît et se remplace
par une petite gibecière de maroquin rouge couverte de broderies de
soie ; elle se suspend au côté gauche par une bretelle de cuir :
cet objet gracieux est d’un usage universel dans la région que
je traverse, depuis les Aït Seddrât du Dra jusqu’à Qçâbi
ech Cheurfa.
Il y avait aujourd’hui marché à Imzouṛ, près de Tiilit. J’en
ai profité pour faire chercher, parmi les Aït Seddrât qui s’y
trouvaient, un zeṭaṭ sûr, qui me menât au Todṛa. On en a
choisi un ; l’arrangement a été conclu avec lui ; il a été fait
en forme, devant le ṭaleb présent au marché : celui-ci a dressé un
acte en partie double constatant que le Seddrâti un tel s’engageait,
moyennant une somme de 15 francs, payable à l’arrivée, à me
conduire au Todṛa ; il serait responsable de tout dommage qui me
serait fait durant le trajet et, au cas où je ne parviendrais pas à
destination, devrait à la communauté juive de Tiilit une indemnité
de 5000 francs. Ces formalités sont employées dans diverses régions
du Sahara, surtout chez les Berâber et les Aït Seddrât ; dans
ces deux tribus, il est rare qu’un Israélite se mette en route
sans s’être, par un acte de ce genre, mis en sûreté contre son
zeṭaṭ. Cela ne se fait pas entre Musulmans. Cette différence
vient de ce que partout un homme serait déshonoré s’il avait
violé l’engagement pris avec un autre Mahométan, et profité
de sa confiance pour l’assassiner ; au contraire, dans certaines
tribus, comme celle où je suis, qu’un Musulman promette à un
Juif de l’escorter et de le protéger et que, chemin faisant, il
le pille et le tue, ce sera regardé comme une peccadille ou comme
un bon tour. Aussi prend-on des précautions spéciales.
24 avril.
Départ à 9 heures du matin. Je me mets en route avec mon zeṭaṭ
pour gagner le qçar qu’il habite. J’y passerai la nuit, et demain
matin on partira pour le Todṛa. Je remonte l’Ouad Dâdes, dont
les bords demeurent ce que je les ai vus : mêmes cultures, mêmes
cordons continus de qçars. La largeur de la vallée, qui jusqu’ici
n’avait pas varié d’une manière sensible, diminue peu à peu :
elle avait 1000 mètres à Tiilit ; elle en a 600 à Khemîs S. Bou
Iaḥia, 300 à Aït Iidir. A mesure qu’on avance, les arbres,
noyers et figuiers, augmentent. Les flancs subissent à Tiilit une
brusque transformation. Jusque-là c’étaient le Saṛro à gauche,
une plaine à droite ; aujourd’hui ce seront, durant toute la marche,
à droite des côtes assez hautes, à gauche une plaine dépassant
à peine le niveau de la vallée, la plaine d’Anbed.
A 1 heure, j’arrive à Aït Iidir, qçar du haut Dâdes, résidence
de mon zeṭaṭ. Je traverse là l’Ouad Dâdes ; il coule en deux
bras, l’un de 12 mètres, l’autre de 20 mètres, d’une profondeur
égale d’environ 60 centimètres ; courant très rapide.
[Note 93 : Le _taqqaïout_ se trouve en abondance dans plusieurs
oasis, et surtout dans celles des bassins du Dra et du Ziz. C’est
un arbre atteignant d’assez fortes dimensions et ayant, par son
feuillage et sa fleur, beaucoup d’analogie avec le tamarix ; le
fruit en sert à la teinture des belles peaux qu’on prépare si bien
dans le Sahara Marocain. J’ai toujours entendu appeler l’arbre,
comme le fruit, taqqaïout. D’après des renseignements que m’a
communiqués M. Pilard, ce serait un abus : selon lui, le vrai nom
de l’arbre est _ạbda_, et en quelques points _telaïa_ ; le fruit
seul s’appellerait _taqqaïout_, ou mieux _teggaout_.]
[Note 94 : Au pluriel, on dit _igedman_.]
IX.
DU DADES A QÇABI ECH CHEURFA.
1o. — DU DADES AU QÇAR ES SOUQ.
25 avril.
[Illustration]
[Illustration]
Départ à 5 heures du matin. Mon Seddrâti, accompagné d’un
second fusil, m’escorte. J’abandonne l’Ouad Dâdes. Au-dessus
d’Aït Iidir, on en voit la vallée rester la même durant 4 ou 5
kilomètres, puis elle se resserre : la plaine qui s’étendait à sa
gauche finit, et est remplacée par un haut talus ; la rivière, sans
cesser d’être garnie de verdure, entre dans un défilé étroit
où on la perd de vue. Elle s’enfonce dans le Grand Atlas. Je
passe sur le plateau bas et uni qui la borde à l’est. J’aborde
un mouvement de terrain des plus remarquables : le plateau où je
m’engage est l’extrémité occidentale d’une immense plaine
qui, commençant à l’est de l’Ouad Ziz et même de l’Ouad
Gir, s’étend vers l’ouest jusqu’à l’Ouad Dâdes. Cette
grande dépression sépare le Grand et le Petit Atlas, et s’enfonce
entre les deux chaînes comme un golfe profond. Entré ici en cette
plaine, j’y demeurerai jusqu’au Ziz. Dans toute cette région,
elle se décompose en deux sections qu’on peut appeler supérieure
et inférieure : la première, où je suis en ce moment, que je
traverserai d’ici à Imiṭeṛ et du Ṛeris au Qçar es Souq, est
la partie primitive de la plaine ; elle s’étend le long du Grand
Atlas et a pour limites : au nord, cette chaîne ; à l’ouest,
l’Ouad Dâdes ; au sud, le Petit Atlas du Dâdes à Imiṭeṛ,
et au delà la section inférieure. Celle-ci, où j’entrerai à
Imiṭeṛ pour y rester jusqu’au Ṛeris, se trouve au pied du
Petit Atlas et est bornée : au sud, par cette chaîne ; à l’ouest
et au nord, par la section supérieure. La seconde portion est en
contre-bas de la première et séparée d’elle sur toute sa longueur
par un talus uniforme. Celui-ci est comme un degré placé entre les
deux étages de la plaine ; il est partout le même : la hauteur en
est d’environ 100 mètres ; il est composé de roche rose et a la
forme qu’indique la figure, à pic au sommet et en pente douce au
pied. La section inférieure a sans doute été creusée par les eaux
du Grand Atlas qui, se précipitant perpendiculairement de ses cimes
dans la plaine, se sont heurtées aux masses rocheuses du Saṛro, si
tourmentées sur ce versant, et se sont pratiqué cette excavation à
leur pied. C’est le long des premières pentes du Petit Atlas que
l’étage inférieur est le plus bas : là se déroulent les lits
des cours d’eau ; là coulent et l’Ouad Imiṭeṛ et l’Ouad
Todṛa. La ligne de thalweg entre le Grand et le Petit Atlas se
trouve donc dans la seconde partie. L’étage supérieur comme
l’étage inférieur présentent un sol uni, dur, souvent pierreux ;
aucun mouvement n’interrompt l’uniformité plate du premier,
si ce n’est des massifs rocheux au nord du Todṛa et une butte
près de Qçar es Souq, témoins isolés au milieu de la plaine. Dans
l’étage inférieur, comme s’il avait été moins complètement
balayé que l’autre, les témoins sont plus nombreux et s’élèvent
en masse plus compacte : ce sont d’abord le barrage qui se voit à
l’est de Timaṭṛeouin, puis le massif situé entre le Todṛa, le
Ṛeris et le Ferkla, enfin les collines isolées que je laisserai à
droite en allant du Todṛa au Ferkla ; ces divers groupes paraissent
d’altitude moindre que le talus qui sépare les deux étages.
Ma route d’aujourd’hui se divise en deux parties : l’une
dans la section supérieure de la plaine, d’Aït Iidir aux abords
d’Imiṭeṛ, l’autre dans la section inférieure, d’Imiṭeṛ
au Todṛa. Ces deux parties offrent une égale facilité ; dans
chacune on marche en terrain plat. Dans la première, je parcours une
plaine de plus de 15 kilomètres de large, sans une ondulation ; on
l’appelle Ouṭa Anbed ; elle est bornée : au sud, par le Saṛro,
longue ligne noire à reflets brillants ; au nord, par un talus brun
de hauteur médiocre, commençant à la gorge où s’enfonce l’Ouad
Dâdes en amont d’Aït Iidir ; à l’ouest, par la vallée de cette
rivière ; vers l’est, rien ne limite l’horizon : tant qu’on
marche dans la plaine, on ne voit qu’elle devant soi. On en sort
sans s’en apercevoir, en s’engageant dans le lit d’une rivière
dont les berges rocheuses, basses d’abord, vont en s’élevant et
finissent par devenir les flancs d’un ravin. C’est un court passage
d’où on débouche, à Imiṭeṛ, dans une nouvelle plaine, la
seconde section, l’étage inférieur. Le sol de l’Ouṭa Anbed
est uni comme une glace ; c’est un terrain sablonneux et dur,
semé de petites pierres ; il est aux deux tiers nu ; un tiers est
couvert de menus herbages. De rares ruisseaux le sillonnent, leurs
lits desséchés et bordés de grands genêts blancs. Imiṭeṛ est
un groupe de quatre qçars appartenant aux Berâber. Il se trouve à
la bouche d’une vallée étroite, dont les flancs sont des talus
de roche rose de 100 mètres de haut, raides, sans végétation,
semblables à ceux qui bordent le ravin que je viens de descendre. La
rivière qui en sort, l’Ouad Imiṭeṛ, débouche ici dans la
plaine inférieure, où elle s’unit au cours d’eau que j’ai
suivi. Les qçars d’Imiṭeṛ sont construits avec élégance,
comme ceux du Dra. Quelques cultures d’orge et de blé les entourent,
avec des figuiers et des trembles.
A Imiṭeṛ commencent la seconde portion de ma route et le second
étage de la plaine ; celui-ci est une longue surface plate gardant
d’ici, son origine, jusqu’au Todṛa, où il est coupé par la
bande de palmiers de l’oasis, une largeur moyenne de 3 kilomètres ;
après le Todṛa, il s’élargit par degrés et atteint 18
kilomètres entre le Ferkla et le Ṛeris ; au delà de ces points,
je le verrai s’étendre à perte de vue vers l’est, avec une
largeur qui paraîtra augmenter encore : sur toute son étendue il
reste le même, borné au nord par le talus uniforme de roche rose qui
le sépare de l’étage supérieur, au sud par une ligne de hauteurs
noires et rocheuses, premières pentes du Saṛro. D’Imiṭeṛ
au Todṛa, le sol est uni ; il consiste en un sable rose semé de
pierres, rares au début, plus nombreuses à mesure qu’on avance vers
l’est. On ne voit presque pas de végétation : à peine un peu de
thym et de mousse[95]. Un seul accident de terrain coupe la monotonie
de la plaine : une ligne de collines de 50 à 60 mètres de hauteur la
barre vers Timaṭṛeouin, formant une digue sur toute sa largeur ;
ces collines sont en pente douce ; le chemin qui les franchit n’offre
aucune difficulté. Le col où on les passe, Foum el Qous n Tazoult,
est un point important : il forme limite entre les Aït Melṛad et
les autres fractions des Aït Iafelman ; le sol en est intéressant :
composé moitié de roche rose, moitié de roche noire, il réunit les
éléments du Grand et du Petit Atlas. Après l’avoir traversé,
je me retrouve sur la plaine : dans le lointain apparaissent les
palmiers du Todṛa, comme une ligne noire. Je les atteins à 4 heures
du soir. A 4 heures et demie, je fais halte dans le qçar de Taourirt.
L’oasis du Todṛa se compose uniquement des rives de l’Ouad
Todṛa ; c’est un long ruban, dont la largeur varie de 800 à
2000 mètres, couvert de plantations au milieu desquelles serpente la
rivière. Elle est ombragée sur toute son étendue d’une multitude
de palmiers auxquels se mêlent, surtout dans la partie nord et aux
environs immédiats des qçars, des grenadiers, des figuiers et des
oliviers, mi-cachés sous les rameaux grimpants de la vigne et des
rosiers. Tel je vois le Todṛa, telles seront les oasis du Ferkla,
du Ṛeris, du Qçar es Souq, minces serpents noirs s’allongeant
dans la plaine.
Durant la route d’aujourd’hui, je n’ai cessé de voir dans le
lointain, vers le nord, au delà des hauteurs peu élevées bordant
l’Ouṭa Anbed et du talus limitant l’étage inférieur, de
hautes montagnes brunes avec des taches de neige sur leur faîte :
ce n’étaient pas les crêtes supérieures du Grand Atlas, mais
d’importants échelons de la chaîne. Comme rivières, j’ai
rencontré l’Ouad Imiṭeṛ (100 mètres de large ; lit moitié
sable, moitié gravier ; à sec ; berges de sable de 2 mètres de haut)
et l’Ouad Todṛa (20 mètres de large, dont 15 remplis d’eau
courante ; fond de gravier ; point de berges ; l’Ouad Todṛa a une
eau limpide et agréable au goût ; son lit n’en manque jamais ;
un grand nombre de canaux en dérivent, donnant en tout temps un
arrosage abondant aux plantations qui le bordent. Pendant la partie
de son cours où il traverse l’étage inférieur de la plaine,
il coule au milieu d’une tranchée d’environ 1000 mètres de
large, séparée du terrain voisin par des talus escarpés de 8
ou 10 mètres. Le fond de la tranchée, de sable, est couvert de
cultures et de palmiers : c’est le cœur de l’oasis ; la plupart
du temps, dattiers et champs débordent un peu des deux côtés de
l’encaissement ; jamais ils n’en dépassent beaucoup les bords ;
par endroits, ils s’y arrêtent. Je verrai plus loin l’Ouad Ziz
couler à Qçar es Souq dans une excavation semblable. Dans la partie
où il traverse l’étage supérieur, l’Ouad Todṛa s’y creuse
une vallée à pentes douces ayant au fond 1200 à 1500 mètres
de large). Entre Imiṭeṛ et le Todṛa, j’ai vu deux lieux
habités, deux petits qçars, l’un auprès duquel je suis passé,
l’autre aperçu de loin. Le premier, Timaṭṛeouin Ignaouen,
appartient aux Berâber (les Ignaouen sont une subdivision des Aït
Atta) ; il est bordé de jardins et de cultures semblables à ceux
d’Imiṭeṛ ; comme là, il n’y a pas un palmier ; un canal
descendant des premières pentes du Grand Atlas y apporte une eau
courante et limpide. Le second est Qcîba Aït Moulei Ḥamed. Il
fait partie d’un groupe de trois qçars situés sur les bords de
l’Ouad Imiṭeṛ, non loin de son confluent avec l’Ouad Todṛa ;
tous trois sont entourés de dattiers. A l’exception des travailleurs
dispersés dans les plantations d’Imiṭeṛ et de Timaṭṛeouin,
je n’ai rencontré personne sur la route.
26 et 27 avril.