Tamessoult est un gros village, construit en pierre à mi-côte du

flanc gauche de l’Ouad Ikis, à une assez grande hauteur au-dessus de

son lit. Au milieu se dresse la zaouïa de S. Ạbd er Raḥman, vaste

bâtiment dominé par un donjon : c’est là que je suis descendu. Le

marabout qui y réside est un homme puissant : il a pour serviteurs

religieux les districts et les tribus de la montagne à 30 ou 40

kilomètres à la ronde ; son influence s’étend jusque sur les

Zenâga. Ici je me sépare de ceux qui m’ont amené d’Agadir :

S. Ạbd er Raḥman me donne une escorte de trois hommes qui me

conduira chez les Zenâga ; elle m’y remettra entre les mains

d’un des grands personnages de la tribu, Ạbd Allah d Aït

Ṭaleb. Celui-ci, pour qui on me donne une lettre, m’accompagnera

à son tour jusqu’à Tazenakht. Je fais mes adieux au Ḥadj Bou

Rḥim ; ce n’est pas sans émotion que je quitte cet homme, qui a

été si bon pour moi, avec qui je viens de vivre durant trois mois,

et que je ne reverrai peut-être jamais.

Départ de Tamessoult à 10 heures. Je remonte d’abord la rive

gauche de l’Ouad Ikis à flanc de coteau. Chemin rocheux,

difficile. Le cours d’eau est à mes pieds : le lit, rempli

de palmiers, a 40 mètres de large ; il occupe tout le fond de la

vallée, et coule entre deux parois de roche verticales de 10 mètres

d’élévation. Au-dessus apparaissent quelques cultures en escaliers,

semées de quantité de cellules en pierre destinées aux abeilles ;

puis s’élèvent des flancs de roche jaune, hauts, escarpés et

nus. Au bout de 40 minutes, l’ouad sort de cette gorge et traverse

une petite plaine déserte ; sol pierreux ; genêts blancs et seboula

el far : cette dernière plante atteint 40 à 50 centimètres de

hauteur. De là, la rivière rentre dans la montagne où elle coule

dans un ravin désert : le fond en a 50 à 60 mètres de large dont

15 occupés par le lit ; celui-ci est à sec et couvert de galets ;

le reste est pierreux avec de rares genêts blancs ; flancs très

élevés, très raides, de roche jaune. Je chemine le long du cours

d’eau jusqu’à 1 heure ; à ce moment, on le voit se garnir de

palmiers : un qçar apparaît sur sa rive droite ; c’est Ikis,

dernier point habité de son cours. Là, le chemin quitte les bords

de l’ouad pour gravir le flanc gauche : celui-ci est formé par

un haut massif très escarpé connu sous le nom de Djebel Anisi ;

il me faut deux heures pour parvenir à son sommet : c’est un des

passages les plus pénibles que j’aie rencontrés dans mon voyage. On

ne peut marcher qu’à pied ; le chemin, long escalier, s’élève

en serpentant entre des précipices immenses et des parois à pic ;

le massif est tout roche : murailles de couleur tantôt jaune,

tantôt rosée. Bien que le sol paraisse n’être que pierre,

une foule de petites plantes, herbes et fleurs, croissent au bord

du chemin, entre les fissures du roc. A 3 heures, je parviens à

une crête ; devant moi s’étend un plateau étroit et pierreux

avec de rares touffes d’ḥalfa ; ce plateau, que je parcours,

ne tarde pas à se changer en une côte inclinée vers le nord ; je

descends, et je me retrouve sur les bords de l’Ouad Ikis. Il n’a

que 20 mètres de large ; son lit, galets desséchés, occupe toute la

largeur d’un ravin ; celui-ci a des flancs d’élévation moyenne,

pierreux, raides, tapissés d’ḥalfa. Il coule ainsi durant quelque

temps, puis les hauteurs s’abaissent, la vallée s’élargit,

et tout à coup on se trouve sur un plateau. Plus de montagnes,

plus de rochers : une surface plane, à peine ondulée, est couverte

d’épaisses touffes d’ḥalfa. Le terrain est mi-sable, mi-pierre ;

la rivière serpente entre des flancs en pente très douce d’une

trentaine de mètres d’élévation ; çà et là, seuls accidents,

des buttes rocheuses isolées, hautes de 50 ou 60 mètres, dressent

leur tête noire au-dessus des ondulations vertes du sol. De temps à

autre, on rencontre un campement de bergers Zenâga : ils viennent

s’installer ici durant une partie de l’année, construisant des

huttes de pierres sèches et faisant paître leurs troupeaux aux

alentours. A 7 heures du soir, je m’arrête à une de ces stations

pour y passer la nuit. Pendant la dernière portion de la route,

l’Ouad Ikis avait 20 mètres de large ; le lit, mi-sable, mi-galets,

en était parsemé de flaques d’eau. Durant cette journée, aucun

voyageur ne s’est rencontré sur mon chemin.

7 avril.

[Illustration : Vue prise du Tizi n Haroun, dans la direction du

nord. (Les montagnes ombrées sont couvertes de neige.)

Croquis de l’auteur.]

[Illustration : Portion de la plaine des Zenâga.

(Vue prise de Takdicht, dans la direction de l’est.)

Croquis de l’auteur.]

Départ à 7 heures du matin. Je chemine quelque temps sur le plateau

où j’étais hier soir ; puis, laissant et la plaine et l’ḥalfa,

je m’engage dans un ravin étroit, à flancs escarpés de roche noire

et luisante : montée courte, mais raide ; à 8 heures, j’atteins

un col, Tizi n Haroun : là passe la ligne de faîte du Petit Atlas ;

je la franchis pour la quatrième fois. Un chemin très difficile, au

milieu d’énormes rochers, me conduit dans un profond ravin ; je le

descends quelques instants, d’immenses murailles noires suspendues

au-dessus de ma tête : bientôt j’en aperçois la bouche, où

s’élève le riant village de Takdicht : plus loin, on distingue,

s’étendant à perte de vue, la plaine des Zenâga. A 9 heures

et demie, j’arrive à Takdicht ; c’est la résidence d’Ạbd

Allah d Aït Ṭaleb ; sa maison, tiṛremt aux tourelles de pisé

découpé et couvert de moulures, rappelle les gracieuses demeures

des environs du Dra. J’y suis bien reçu par Ạbd Allah : il ne

me cache pas que j’ai eu un rare bonheur d’arriver jusqu’à

lui avec une si faible escorte et des gens inconnus : si lui ou

ses fils m’avaient rencontré en route, ils m’eussent, dit-il,

indubitablement pillé. Maintenant que je suis entré dans sa maison

et que je lui ai remis une lettre de S. Ạbd er Raḥman, il ne voit

en moi qu’un hôte recommandé par son ami : je suis le bienvenu,

et demain il me conduira en personne à destination.

8 avril.

[Illustration : Azdif. (Vue prise du chemin de Takdicht à Tazenakht.)

Croquis de l’auteur.]

A 8 heures du matin, Ạbd Allah monte à cheval ; nous partons. Me

voici traversant pour la seconde fois cette belle plaine des Zenâga ;

rien à en dire de nouveau ; telle je l’ai vue dans sa portion

orientale, telle je la retrouve ici : même sol uni comme une glace,

excellente terre dont une partie est cultivée, dont la totalité

pourrait l’être. Le talus qui borde la plaine à l’ouest est

pareil à celui qui la limite à l’est : muraille de roche noire et

luisante, perpendiculaire dans le haut, en pente adoucie et couverte

de pierres vers le pied. Je passe auprès de plusieurs villages et

qçars ; le plus remarquable est Azdif, où la résidence du chikh est

une forteresse entourée de plusieurs enceintes, hérissée d’une

foule de tours ; elle est en pisé, comme toutes les constructions

des Zenâga, et ornée avec élégance. Je rencontre aussi plusieurs

zaouïas. Mon zeṭaṭ me conduit jusqu’au delà des limites

des Zenâga ; là s’arrête son pouvoir : sorti de sa tribu, sa

protection cesse d’être efficace. Cependant il ne m’abandonne

pas ; il fait honneur jusqu’au bout à la lettre de son ami : il

m’amène à El Ạïn, va trouver S. Ḥamed ou Ạbd er Raḥman,

marabout à qui appartient le qçar, lui demande une escorte pour moi,

et ne quitte El Ạïn qu’après m’avoir vu partir pour Tazenakht

accompagné par l’esclave de confiance de S. Ḥamed.

D’El Ạïn à Tazenakht, une seule chose à signaler : les régions

pierreuses qui s’étendent au nord de l’Ouad Timjijt, et que

j’ai trouvées nues il y a cinq mois, sont aujourd’hui couvertes de

seboula el far. C’est pendant ce trajet que je fais la rencontre de

l’Azdifi, racontée plus haut. A 4 heures, j’arrive à Tazenakht.

Sauf l’Azdifi, je n’ai vu sur la route aucun voyageur. Les

principaux cours d’eau traversés sont : l’Ouad Tiouiin (lit,

moitié sable, moitié gravier, de 20 mètres de large ; à sec ;

berges de 0m,50 de hauteur) ; l’Ouad Timjijt (20 mètres de large ;

lit de sable ; à sec).

2o. — DE TAZENAKHT AU MEZGITA.

Pas d’obstacle qui ne se dresse pour m’empêcher de gagner le

Dra. En arrivant à Tazenakht, j’apprends que la route du Mezgîṭa

est coupée. La guerre vient d’éclater, sur son parcours, entre

le qçar de Tasla et les Aït Ḥammou, fraction des Oulad Iaḥia

limitrophe du Mezgîṭa. Ces derniers firent une ṛazia de 200

têtes de bétail sur les gens de Tasla, qui aussitôt appelèrent à

leur secours leur allié le Zanifi ; Chikh Ạbd el Ouaḥad tomba

ces jours-ci sur les Aït Ḥammou, leur tua 10 hommes et prit 150

animaux. Voici Tazenakht en guerre avec la tribu qu’on traverse

pour aller au Dra : aucun habitant ne peut me servir de zeṭaṭ

sur ce chemin. C’est jouer de malheur, car d’ordinaire cette voie

ne présente point de difficulté : sous la protection des chikhs de

Tazenakht, on la prend avec sécurité ; des caravanes la sillonnent

sans cesse. Avec les événements présents, je ne sais quand je

pourrai partir.

Après quatre jours d’attente, je trouve un zeṭaṭ ; c’est un

homme des Aït Ḥammou qui vient d’arriver ; il se charge de me

conduire au Mezgîṭa : lui-même est ici en pays ennemi ; il n’a

pu entrer qu’avec une ạnaïa et ne saurait passer par Tasla : nous

ferons un détour ; nous prendrons par le désert jusqu’au territoire

de sa tribu, et traverserons de nuit la région la plus dangereuse.

13 avril.

Départ à 1 heure de l’après-midi. Je gagne, par le chemin connu,

la vallée de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen ; je la remonte jusqu’à

peu de distance de Tislit. Là, je la laisse et me jette dans le massif

rocheux qui en forme le flanc droit. Pendant une heure, je chemine en

terrain montueux, succession de ravins à sec et de côtes pierreuses,

sans autre végétation qu’un peu de seboula el far. A 4 heures

et demie, le pays change : un vaste plateau étend ses ondulations

légères ; un tapis de seboula el far garnit les fonds ; les parties

hautes sont des blocs de roche noire et luisante émergeant çà

et là de la terre verte. Je marche sur ce plateau pendant la fin

de la journée : il demeure le même, sol plat, pierreux, garni de

verdure. A minuit, nous nous arrêtons. La zone dangereuse pour mon

zeṭaṭ est passée ; nous pouvons sans inquiétude nous reposer

jusqu’au matin. Le point où nous faisons halte est au pied d’une

haute arête rocheuse, le Djebel Tifernin. J’ai rencontré beaucoup

de monde dans la vallée de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen et dans la

montagne : à dater de l’heure où j’ai quitté cette dernière,

je n’ai aperçu personne ; dans les commencements, on distinguait

un troupeau de loin en loin ; puis on n’a plus rien vu. L’Ouad

Tazenakht avait aujourd’hui 6 mètres d’eau courante au point

où je l’ai franchi. Sur le plateau, trois rivières de quelque

importance. La première a un lit de sable avec de nombreuses flaques

d’eau ; elle coule au fond d’une tranchée de 300 mètres de

large, en contre-bas du sol environnant, séparée de lui par deux

parois de roche verticales, hautes de 10 mètres. La seconde a son

cours au niveau du plateau ; le lit en est sablonneux, large de 15

mètres, avec 4 mètres d’eau. La troisième a un lit de 20 mètres,

resserré entre deux berges de pierre de 12 mètres ; elle a 4 mètres

d’eau courante.

14 avril.

[Illustration]

Départ à 5 heures du matin. Je gravis le Djebel Tifernin, arête de

roche nue isolée au milieu du plateau : c’est la ligne de faîte du

Petit Atlas. J’en atteins le sommet à 5 heures et demie, et je le

passe à un col situé peu au-dessous du niveau général des crêtes,

Tizi Tifernin. Aucune largeur au col ; je descends l’autre versant :

la descente est difficile, comme l’avait été la montée ; le chemin

serpente entre de grands rochers gris. Au bout de quelque temps, les

pentes s’adoucissent et se couvrent d’ḥalfa et de seboula el

far ; elles me conduisent à une vallée bordée d’une petite chaîne

rocheuse où apparaît un col. Je traverse la première et je gagne

le col. Celui-ci, Tizi n Omrad, se trouve au fond d’une brèche

perçant jusqu’au pied la montagne ; il est presque au niveau du

thalweg qu’on vient de franchir. Après l’avoir passé, je descends

par un ravin étroit et rocheux vers le qçar de Tesaouant, qui se

voit dans le bas au milieu d’une large vallée. Chemin difficile,

serpentant à mi-côte ; les flancs du ravin sont de roche jaune,

très escarpés ; verdure et fleurs dans le fond. Le versant sud de

la chaîne est beaucoup plus long que le versant nord : il me faut

une heure pour en atteindre le pied. En y parvenant, je me trouve

dans la vallée de l’Ouad Tamtsift. Une côte en pente douce,

à sol pierreux couvert de seboula el far, m’amène au bord de la

rivière, où est bâtie Tesaouant. J’entre à 8 heures un quart

du matin dans le qçar. Mon zeṭaṭ me conduit à sa maison.

[Illustration : Tesaouant. (Vue prise du nord-est.)

Croquis de l’auteur.]

Tesaouant est un petit qçar appartenant aux Aït Ḥammou, fraction

importante des Oulad Iaḥia ; il est bâti suivant le modèle

des constructions du Dra, en pisé, avec une foule de moulures et

d’ornements couvrant ses murs, de tours et de tourelles dominant

ses terrasses. Des plantations de dattiers, produisant des bou

feggouç, comme celles de Tasla, l’entourent de deux côtés ;

elles sont situées sur les rives de l’Ouad Tamtsift, qui coule à

quelques pas de l’enceinte. La rivière est presque au niveau du

pied des maisons ; le lit, de galets, large de 60 mètres, bordé

de berges de 50 centimètres de haut, est à sec. Des puits et des

canaux alimentent le qçar. En ce moment, ce dernier est désert :

les habitants sont dispersés aux environs, vivant sous des huttes

de roseaux et faisant paître leurs troupeaux.

15 avril.

Départ à 9 heures du matin. Jusqu’à mon arrivée au Mezgîṭa,

je suivrai le cours de l’Ouad Tamtsift. La coupe de la vallée varie

durant le trajet : le fond est plus ou moins large ; la rivière

coule tantôt au pied du flanc droit, tantôt au pied du gauche ;

mais les caractères essentiels se conservent : le flanc gauche est

beaucoup plus élevé que le droit ; il est de roche jaune ; la pente

générale en semble de rapidité moyenne ; on y voit de loin, çà et

là, des bouquets de palmiers poussant au fond des ravins. Le flanc

droit est formé de roche noire et luisante ; il n’est pas très

raide ; de forme, de composition et de couleur, il rappelle Djebel

Mḥeïjiba ; comme lui, il est, dit-on, riche en minerais. Entre

ces deux talus s’étend une vallée faite de deux côtes en pente

douce, s’allongeant des pieds des flancs aux bords de la rivière ;

quelquefois elles ne parviennent pas jusque-là, et un espace plat les

sépare ; cette partie centrale, lorsqu’elle existe, est un ruban

de verdure, herbages, broussailles, tamarix et jujubiers sauvages,

au milieu desquels serpente l’ouad ; les côtes, au contraire, sont

pierreuses ; le sol s’y couvre de melbina, de seboula el far et de

gerṭ ; en approchant du Mezgîṭa, on voit quelques gommiers. Je

passe par deux lieux habités ; ils diffèrent d’importance : l’un,

le village d’Ida ou Genad, se compose de quelques huttes en pierres

sèches disposées sans ordre auprès d’une petite oasis ; l’autre,

Ourika, est un qçar situé sur la rive gauche de la rivière, dont

le lit, mais le lit seul, se remplit en ce point de palmiers. Il y a

une autre Ourika à peu de distance au nord de celle-ci ; je n’ai

pu la voir, cachée qu’elle était par un pli de terrain : ces

deux localités portent le nom collectif d’Iouriken ; elles sont

comptées du Mezgîṭa. A Ourika, l’Ouad Tamtsift, qui possédait

déjà un peu d’eau à Ida ou Genad, a, outre plusieurs canaux,

4 mètres d’eau courante dans son lit. D’Ourika on aperçoit

le Mezgîṭa : ce n’est encore qu’une ligne noire de dattiers,

s’allongeant au pied d’une haute chaîne de montagnes, et barrant

devant moi la vallée où je marche. D’ici là, le chemin est désert

et la végétation diminue ; plus ni tamarix ni jujubiers sauvages,

plus même de seboula el far ; des touffes de melbina seulement,

et de rares gommiers ; le sol cesse d’être pierreux et devient

sablonneux et blanc.

A 1 heure, j’arrive à l’Ouad Dra. La vallée apparaît comme

une bande verte serpentant entre deux chaînes de montagnes :

à mes yeux s’étendent des palmiers innombrables, mêlés

de mille arbres fruitiers ; entre les branches, on aperçoit,

de distance en distance, un ruban d’argent, les eaux du fleuve ;

une foule de qçars, masses brunes ou roses hérissées de tourelles,

s’échelonnent à la lisière des plantations et sur les premières

pentes des flancs. Ceux-ci sont : à gauche, les parois tourmentées

et escarpées, pleines de crevasses et de cavernes, du Kisan, chaîne

nue de roche rose, de 200 à 300 mètres de hauteur ; à droite,

un talus de pierre noire et luisante, aux crêtes uniformes, aux

surfaces lisses, aux côtes raides ; il s’appelle Koudia Oulad

Iaḥia ; il a 150 à 200 mètres d’élévation. Entre ces deux

murailles s’étend le fond de la vallée, surface de 1200 à 1800

mètres de large, couverte de sable fin, et unie comme une glace ;

au milieu coule l’Ouad Dra, sur un lit de sable sans berges,

presque au niveau du sol voisin, qu’il inonde dans ses crues ;

le lit a une largeur moyenne de 150 mètres, dont 60 à 100 toujours

remplis d’eau. Sur ses rives, le fond de la vallée est un jardin

enchanteur : figuiers, _taqqaïout_[93], grenadiers s’y pressent ;

ils confondent leur feuillage et répandent sur le sol une ombre

épaisse ; au-dessus se balancent les hauts panaches des dattiers. Sous

ce dôme, c’est un seul tapis de verdure : pas une place nue ;

la terre n’est que cultures, que semis ; elle est divisée avec un

ordre minutieux en une infinité de parcelles, chacune close de murs

de pisé ; une foule de canaux la sillonnent, apportant l’eau et

la fraîcheur. Partout éclate la fertilité de ce sol bienfaisant,

partout se reconnaît la présence d’une race laborieuse, partout

apparaissent les indices d’une population riche : à côté des

céréales, des légumes poussant sous les palmiers et les arbres

à fruits, se voient des tonnelles garnies de vigne, des pavillons

en pisé, lieux de repos où l’on passe, dans l’ombre et la

fraîcheur, les heures chaudes du jour. Telle est, depuis le pied

des parois de roche qui la bordent, toute la vallée du Dra, jardin

merveilleux de 150 kilomètres de long. Une foule innombrable de qçars

s’échelonnent sur les premières pentes des deux flancs : peu sont

dans la vallée, autant par économie d’un sol précieux que par

crainte des inondations. Ils ont tous ce caractère d’élégance qui

est particulier aux constructions du Dra ; point de murs qui ne soient

couverts de moulures, de dessins, et percés de créneaux blanchis ;

de hautes tiṛremts, des tours s’élèvent de toutes parts ; les

maisons les plus pauvres même sont garnies de clochetons, d’arcades,

de balustrades à jour. Un des principaux de ces qçars, la capitale

du Mezgîṭa, Tamnougalt, est mon but d’aujourd’hui. J’y arrive

à 2 heures et demie, en cheminant à l’ombre des grands arbres.

[Illustration : Ouad Dra, dans le Mezgîta. (Vue prise d’Ouriz,

dans la direction du nord.)

Croquis de l’auteur.]

Avant d’y entrer, j’ai traversé l’Ouad Dra ; on ne peut le

franchir partout : il faut prendre les gués. Celui où je l’ai

passé présentait une nappe d’eau de 120 mètres de large, avec

60 à 70 centimètres de profondeur. Le fond était de sable, les

eaux jaunes, fraîches et bonnes. Courant rapide.

Tamnougalt est un beau qçar, résidence d’Ạbd er Raḥman ben

El Ḥasen, chikh héréditaire du Mezgîṭa, et capitale de ce

district. Elle est, comme tout le Dra, peuplée exclusivement de

Ḥaraṭîn. J’y séjournerai quelques jours avant de prendre ma

course vers le Dâdes.

Le Mezgîṭa se compose de la bordure de cultures et de qçars

qui garnit les deux rives de l’Ouad Dra dans la région où je

me trouve ; il ne s’étend pas au delà de la vallée propre du

fleuve. C’est une bande longue et étroite, qui n’a jamais plus

de 2 kilomètres de large. Il en est de même des autres districts du

Dra, sans exception : l’Aït Seddrât, l’Aït Zeri, le Tinzoulin,

le Ternata, le Fezouata, le Qtaoua, El Mḥamid sont identiques ;

tels d’entre eux ne se composent même que de la demi-vallée du

fleuve. Ce sont, comme le Mezgîṭa, des tronçons plus ou moins

grands de cette longue ligne verte qui serpente dans le Sahara,

et qu’on appelle le pays de Dra. Celui-ci est donc une ligne : le

nom ne s’en applique qu’à la vallée propre de l’Ouad Dra,

c’est-à-dire aux 500 mètres de dattiers qui, du Mezgîṭa à

El Mḥamid, bordent chaque rive. Nulle part la bande ne s’étend

davantage. Au-dessous du Tinzoulin, les hautes montagnes qui la

resserrent jusque-là s’écartent par degrés, et le Dra finit

par couler en plaine ; mais le ruban de palmiers et de cultures ne

s’élargit pas : il reste toujours ce qu’il est ici. Il y a loin

de cette ligne aux vastes territoires marqués sur nos anciennes

cartes. J’observerai le même fait pour les autres oasis que je

verrai : le Todṛa, le Ferkla, le Ṛeris, les divers districts du

Ziz, ne sont pas différents. Ce sont des lignes.

[Illustration : Heliog. P. Albert Dujardin

Challamel aine Editeur

VALLÉE DE L’OUAD DRA. — VUE DE TAMNOUGALT.]

3o. — DU MEZGITA AU DADES.

20 avril.

Il y a quatre chemins principaux pour aller du haut Dra à l’Ouad

Dâdes ; ce sont :

1o _Ṭriq Idili_. — Il part de Tiniṛil, qçar d’Afella n Dra,

traverse l’Ouad Aqqa el Medfạ (se jetant dans l’Ouad Dâdes sur

le territoire des Imeṛrân), puis l’Ouad Tanziṭ, et aboutit

au pays des Imeṛrân : deux jours de chemin, sans cesse dans le

désert. On passe la nuit au bord de l’Ouad Aqqa.

2o _Ṭriq Anfoug_ (appelé aussi _Ṭriq Tagzart_). — Il part

d’entre Afra et Ta n Amelloul, franchit successivement les ouads

Aqqa el Medfạ, Tanziṭ et Aqqa n Ourellaï, et aboutit à volonté

dans le Dâdes ou chez les Imeṛrân : deux jours de chemin, dans

le désert. On passe la nuit au Djebel Anfoug.

3o _Ṭriq Iṛil n Oïṭṭôb_. — C’est celui que je prendrai.

4o _Ṭriq Tilqit_. — Il part d’Aït Ạbd Allah (Aït Seddrât),

traverse le Khela Tilqit et débouche dans le Dâdes à Aït Aqqo

ou Ạli (Zaouïa Sidi Dris) : deux jours de marche, sans sortir du

désert. On franchit l’Ouad Tagmout à mi-route et on passe la nuit

sur ses bords.

Ces chemins traversent tous quatre un vaste désert montagneux,

la haute chaîne du Saṛro. Cette chaîne n’est autre que le

Petit Atlas, auquel on donne ce nom à l’est de l’Ouad Dra. Si

le Saṛro n’a pas d’habitants fixes, il a une population nomade

assez nombreuse : Imeṛrân et Aït Seddrât y plantent leurs tentes

et y font paître leurs troupeaux.

D’ici au Dâdes, ce sont les Aït Seddrât qui servent de

zeṭaṭs ; j’ai profité du grand nombre d’hommes de cette tribu

qui viennent ici au marché du jeudi pour m’entendre avec l’un

d’eux : mon zeṭaṭ me prendra aujourd’hui, j’irai passer la

nuit dans son qçar, et demain matin nous partirons pour le Dâdes.

Départ de Tamnougalt à midi. Je descends la vallée du Dra,

en suivant la ligne des qçars, à la lisière des plantations. Le

chemin, passant sur les premières pentes des flancs, est pierreux,

parfois rocheux. Rien à ajouter à ce que j’ai dit de la vallée :

toujours même largeur et même aspect. A 3 heures et demie, je

parviens à la résidence de mon zeṭaṭ, Tiṛremt Ạli Aït El

Ḥasen. C’est le terme de mon trajet pour aujourd’hui.

En route, j’ai traversé l’Ouad Dra (lit de sable de 150 mètres ;

les eaux ont 60 mètres de large avec 90 centimètres de profondeur ;

courant rapide).

21 avril.

[Illustration]

Départ à 5 heures du matin. J’ai pour escorte mon zeṭaṭ et

deux autres fusils. On franchit d’abord le Dra (70 mètres de large

et 0m,80 de profondeur), puis on traverse sa vallée et on entre

dans une plaine déserte : la haute chaîne du Kisan s’interrompt

tout à coup, et une plaine s’étend à sa place au delà des

plantations qui bordent le fleuve. Le Kisan reprend plus bas, longeant

de nouveau l’ouad comme il le fait dans le Mezgîṭa ; il ne finit

définitivement qu’à hauteur d’Ousṛeït, dans le Ternata. Chemin

faisant, on voit très bien la chaîne, qui apparaît pendant quelque

temps de profil : c’est une lame rocheuse isolée, s’élevant entre

le Dra et une autre vallée, déserte et assez large, parallèle à la

première ; elle a de l’analogie avec le Bani, mais est plus haute,

plus large et de couleur comme de structure différentes. La base en

est un talus, doux d’abord, de plus en plus raide ensuite ; les

parties moyennes et supérieures sont une succession de murailles

presque verticales s’étageant par gradins. Vers le sommet se

trouvent des cavernes, œuvre des Chrétiens au dire des habitants ;

on voit des restes de murs à leurs bouches. Cette portion du Kisan

est une arête droite, commençant à hauteur d’Agdz, finissant

ici. D’où je suis, on voit l’Ouad Dra couler longtemps encore

dans la direction qu’il a depuis Tamnougalt. Tant qu’il la garde,

le Kisan ne reparaît pas à sa gauche où succèdent à la plaine des

collines sans élévation. Puis on distingue un coude très prononcé

que fait le fleuve, dans le Tinzoulin, me dit-on. A partir de là,

le Kisan renaît : on le voit de loin, dans une direction nouvelle,

presque perpendiculaire à celle qu’il suivait ici, ayant même

hauteur et même forme, et s’élevant immédiatement sur la rive

gauche de l’ouad.

Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte) · 第 24 / 59 段