Départ à 7 heures du matin. Je continue à cheminer à quelque

distance au nord de l’Ouad Sous, hors de la bande de plantations et

de villages qui le bordent ; la vallée reste ce qu’elle était hier,

toujours plate, toujours sans une pierre ; comme on l’a dit, elle se

rétrécit par degrés. Jusqu’au territoire des Menâba, le sentier

parcourt une succession de cultures, de pâturages, de taillis et de

bois d’argans ; on passe auprès de nombreux hameaux ; à chaque pas

on rencontre des troupeaux de bœufs. A partir de la frontière des

Menâba, bois et broussailles cessent ; on trouve quelques pâturages,

mais la majeure partie du sol est occupée par des champs d’orge

ou de blé ; les villages sont en plus grande quantité que jamais :

comme tous ceux de la vallée du Sous, ils sont en pisé rouge, plus

on moins foncé ; dans quelques-uns s’élève une tour, distinguant

la demeure d’un homme riche, d’un chikh. Ils sont bien bâtis,

bien entretenus, non élégants ; murs nus, sans ornements. Depuis

Taroudant, les cactus qui les entouraient chez les Houara, les

Chtouka, les Imseggin et les Ksima, ont disparu ; une sombre ceinture

d’oliviers les enveloppe. En marchant dans cette riche contrée, je

parviens aux campements des Oulad Dris. Je m’y arrête à 6 heures du

soir, dans le douar d’Oumbarek ou Dehen. Le maître de la principale

tente, vieil ami du Ḥadj, m’offre l’hospitalité. Beaucoup de

passants aujourd’hui sur mon chemin. Pendant les dernières heures de

marche, j’ai franchi un grand nombre de canaux, les uns souterrains

(feggaras), les autres à ciel ouvert ; ils apportent l’eau de la

montagne aux cultures de la plaine. J’ai traversé trois rivières

importantes : l’Ouad Ziad (lit de 500 mètres de large où coulent,

sur un fond moitié gravier, moitié sable, six bras d’eau de 2

mètres chacun ; eau claire ; courant rapide) ; l’Ouad Talkjount

(lit de 40 mètres, moitié sable, moitié galets ; flaques d’eau au

milieu ; berges de terre de 3 mètres de haut) ; l’Ouad Bou Srioul

(lit de gravier de 50 mètres ; nappe d’eau courante de 3 mètres ;

berges de terre de 3 mètres).

25 mars.

Séjour chez les Oulad Dris. Ceux-ci sont une petite tribu nomade

isolée campant au nord-est des Menâba, entre ces derniers et les

Talkjount. Indépendants autrefois, ils ont suivi le sort du reste

du Ras el Ouad et, en 1882, se sont soumis au sultan. Celui-ci les

a placés sous la dépendance du qaïd des Menâba. Les Oulad Dris

labourent, mais leur fortune principale consiste en troupeaux de

chameaux. Ils se disent de race arabe ; leur langue est l’arabe,

la plupart savent aussi le tamaziṛt. Ils sont en rapports constants

avec le sud, avec Tatta, Tisint, Aqqa, ont des alliances avec les Aït

Jellal et les Ida ou Blal. Leur costume est plutôt celui du Sahara

que celui du Sous : un turban de khent ceint leur tête ; comme linge,

ils ne portent que du khent ; leurs vêtements de dessus sont soit

le ḥaïk blanc, soit le selḥam, le kheidous ou le khenîf.

Dans les autres tribus du Sous que j’ai traversées, Ksima,

Imseggin, Houara, Oulad Iaḥia, Aït Iiggas, Menâba, ainsi que

chez les Indaouzal, les hommes portent une chemise blanche, de

laine ou de cotonnade, et un ḥaïk de même couleur ; ce dernier

se remplace souvent par le selḥam ou le khenîf ; la tête reste

nue, ou s’entoure d’un mince turban blanc. Les femmes portent le

vêtement général des Marocaines ; il est chez la plupart en khent,

chez les autres en laine ou cotonnade blanche ; le khent passe pour

le plus élégant. Les armes se composent du long fusil que l’on

connaît, à crosse large ou étroite, et du poignard recourbé,

_qoummia_ ; on met la poudre dans des cornes de cuivre. Les chevaux,

sans être nombreux, ne sont pas rares dans ces tribus. Bien qu’elles

appartiennent maintenant au blad el makhzen, les usages y sont les

mêmes qu’en blad es sîba : on n’y sort pas des villages sans

être armé, on n’y voyage pas sans zeṭaṭ ; les fractions s’y

font journellement la guerre entre elles, et les routes y offrent

en certaines parties plus de périls que dans bien des régions

insoumises : il est peu de tribus indépendantes plus dangereuses à

traverser que les Houara. Pendant mon séjour à Oulad Seṛeïr, on se

battait aux environs : j’entendis la fusillade toute la journée :

deux fractions étaient aux prises ; le combat finit à la nuit,

par la prise et la destruction d’un village.

Les Ksima, les Imseggin, les Oulad Iaḥia, les Aït Iiggas, les

Menâba et les Indaouzal parlent le tamaziṛt ; les Houara parlent

l’arabe. Chez les premiers, la langue arabe est assez répandue,

surtout parmi les Ksima et les Imseggin. Elle l’est très peu chez

les seuls Indaouzal.

2o. — DE DOUAR OUMBAREK OU DEHEN A TISINT.

26 mars.

Départ à 5 heures du matin. Notre hôte nous donne son fils pour

nous escorter jusqu’à Iliṛ. Nous avons à traverser la vallée

du Sous et une partie du Petit Atlas, sur le versant méridional

duquel se trouve le qçar. La marche d’aujourd’hui se divise

en deux parties, la première en plaine, la seconde en montagne. En

quittant Douar Oumbarek ou Dehen, je prends la direction du sud-est,

de façon à couper presque perpendiculairement la vallée de l’Ouad

Sous. Jusqu’au fleuve, des pâturages et des broussailles de

jujubier sauvage se succèdent, dominés çà et là par des bouquets

d’argans. Je passe en vue de plusieurs villages, se distinguant à

peine au milieu de leurs ceintures d’oliviers. Vers 6 heures un

quart, j’arrive à l’Ouad Sous ; les deux rives sont bordées

de cultures, de villages et de jardins, mais l’aspect du lit est

différent de ce qu’il était plus bas. La largeur en est de près

d’un kilomètre ; le fond est de gros galets, avec de rares places

sablonneuses ; ni roseaux ni joncs, aucune trace de verdure. Au milieu

de cette surface grise coule le fleuve, en trois bras : le premier

n’a que 2 mètres d’eau ; le second en a 15 avec 40 centimètres

de profondeur et un courant très rapide ; le troisième a 35 mètres

de large et 1m,20 de profondeur : gonflé par des pluies récentes,

il forme des vagues énormes, et le courant en est si impétueux

que nous ne pouvons le franchir seuls : des habitants d’un village

voisin viennent à notre secours, nous indiquent un gué, où les eaux,

divisées en plusieurs canaux, n’ont au principal qu’un mètre

de profondeur, et nous aident à traverser : c’est une opération

longue et difficile, tant l’onde a de violence. Le gué se trouve

en face du hameau de Tafellount. Le lit du Sous est séparé des

plantations de ses rives par des berges de terre à pic, hautes de

1m,50. Après avoir passé, je me remets à marcher dans la plaine ;

elle garde un même aspect d’ici au pied du Petit Atlas : prairies

semées de jujubiers sauvages et de rares argans ; nombreux perdreaux ;

point de lieux habités ; il n’y a de cultures que le long du fleuve.

A 9 heures un quart, j’arrive aux premières pentes du Petit

Atlas ; à son pied se trouvent quelques champs, et à mi-côte des

villages. J’entre dans la montagne par une plaine triangulaire que

traverse l’Ouad Tangarfa ; elle est couverte de pâturages avec

jujubiers sauvages et argans, semblables à ceux dont nous sortons ;

le sol, terreux jusqu’à présent, commence à se semer de pierres

qui bientôt deviennent nombreuses. On passe devant des medfias : il

n’y en a point dans la vallée du Sous ; les portions de celle-ci

qui ne sont pas alimentées par le fleuve ou ses tributaires le

sont par des ṛedirs et des canaux : les ṛedirs servent à la

boisson, les canaux à l’irrigation des cultures. Parvenu à

l’extrémité de la plaine où je me suis engagé, je remonte

la vallée de l’Ouad Tangarfa ; puis je la quitte, et je remonte

celle d’un de ses affluents jusqu’au qçar de Tagerra. Ces deux

vallées sont pareilles : le fond en est nu et pierreux, d’une

largeur variant entre 30 et 150 mètres ; les flancs sont des côtes

raides, hérissées de roches, boisées d’argans, de 200 mètres

de hauteur ; les lits sont presque partout à sec ; parfois il y

coule un filet d’eau large au plus de 1 mètre. Le chemin ne quitte

pas les thalwegs et est facile. Au-dessus de Tagerra, l’étroite

vallée que je suis devient un ravin impraticable, où un ruisseau

bondit par cascades au milieu des rochers. Je quitte le fond à ce

village et gravis le flanc droit ; montée difficile : le terrain

n’est que roches, aux fentes desquelles poussent de rares argans ;

plusieurs sources d’eau vive jaillissent du sol. Enfin j’arrive

à la crête, et bientôt après à un col. Je me mets à descendre

une petite vallée, celle de l’Ouad el Ạsel : elle n’a pas

20 mètres de large ; des talus de roche rose la bordent des deux

côtés ; ils sont peu élevés et en pente douce ; des qçars et un

étroit ruban de cultures ombragées d’amandiers s’échelonnent sur

leurs premières pentes, le long de l’ouad. Cette nouvelle région

diffère de la précédente ; le col que j’ai franchi marque la

limite entre deux portions du Petit Atlas : jusqu’à lui, toutes

les côtes étaient boisées d’argans ; à partir d’ici, cet arbre

disparaît : je ne le verrai plus ; du col à Tisint, les flancs des

montagnes seront une roche nue. Autre changement : dans la plaine du

Sous les villages étaient ouverts ; ici recommencent les qçars.

Vers 4 heures, l’Ouad el Ạsel débouche dans une plaine

verdoyante, entourée de hauteurs dénudées ; je la traverse :

c’est une surface unie, au sol sablonneux couvert de pâturages ;

elle s’étend entre l’Ouad el Ạsel et l’Ouad Aït el Ḥazen,

et se prolonge jusqu’à leur confluent. J’atteins au bout d’une

heure la dernière des deux rivières, et je la remonte jusqu’au

grand village d’Amzoug. Là je fais halte, à 7 heures et demie

du soir. Un ami de notre guide nous reçoit. La vallée de l’Ouad

Aït el Ḥazen, dans la partie que j’ai parcourue, a 500 à 600

mètres de large au fond, cultivés en entier ; les flancs sont des

talus hauts et escarpés de grès noirci, comme celui des environs de

Tazenakht. Dans le bas j’ai rencontré plusieurs grands villages

ou qçars d’aspect prospère, entourés de vergers. La rivière a

60 mètres ; lit de gros galets sans eau.

La plaine que j’ai traversée de 4 à 5 heures forme limite entre

les Aït el Ḥazen et les Indaouzal. Au sortir du territoire de

ces derniers, j’ai quitté le blad el makhzen et suis rentré en

blad es sîba. Les Aït el Ḥazen sont indépendants ; autrefois

alliés des Aït Semmeg, ils le sont maintenant des Ounzin. Ils sont

Chellaḥa comme ces deux tribus et comme les Indaouzal, et parlent le

tamaziṛt : à peine quelques-uns d’entre eux savent-ils l’arabe.

Peu de monde sur mon chemin, excepté au bord de l’Ouad Sous et

dans les vallées des ouads el Ạsel et Aït el Ḥazen. Parmi les

rivières que j’ai traversées, il en est une que je n’ai pas

décrite : l’Ouad el Amdad : il a un lit de galets de 100 mètres

de large ; au milieu coulent 15 mètres d’eau claire et courante ;

des berges de terre à pic, de 2 mètres de haut, le bordent. Les

villages et qçars rencontrés au sud de l’Ouad Sous sont bâtis

mi-pierre, mi-pisé.

27 mars.

Départ à 5 heures du matin. Notre hôte de cette nuit nous

accompagne ; il nous escortera jusqu’au col d’Azrar. Je continue à

remonter l’Ouad Aït el Ḥazen : la vallée, qui reste d’abord

ce qu’elle était hier, se met ensuite à se rétrécir ; puis

les cultures cessent : au bout d’une heure et demie, c’est un

sombre ravin dont le fond n’a d’autre largeur que celle de la

rivière, 20 mètres ; celle-ci, qui possède à présent 7 à 8

mètres d’eau, est devenue un vrai torrent, tantôt coulant sur un

lit de sable, tantôt bondissant par cascades entre de gros blocs de

rochers. La marche est pénible. Bientôt il faut quitter le fond

du ravin pour en gravir le flanc droit : c’est un talus rocheux,

haut, escarpé ; montée raide et difficile. J’arrive au sommet ;

un plateau couvert de cultures le couronne ; j’y marche quelques

minutes, puis je débouche dans une vallée peu profonde, à flancs

rocheux et en pente douce, dont le fond et les premières côtes sont

cultivés ; on y voit, avec des champs d’orge, des cactus et de

nombreux amandiers. Je la remonte. Elle est près de son origine ; je

parviens au col où elle prend naissance. Dès lors, plus de cultures,

plus d’habitations jusqu’à la vallée de l’Ouad Azrar ; d’ici

là, je franchis des séries de crêtes et de ravines désertes : sol

noir et rocheux ; pas d’autre végétation que de maigres touffes

d’ḥalfa clairsemées sur les pentes ; ce ne sont que montées

et descentes ; chemin fatigant sans être difficile. A 11 heures, le

terrain change : les roches font place à une couche de sable blanc,

semé de paillettes brillantes ; une côte douce conduit à l’Ouad

Azrar, auquel j’arrive un quart d’heure après. Ce cours d’eau

a une large vallée ; les flancs de celle-ci sont des montagnes

rocheuses de moyenne élévation, dont les premières pentes, peu

rapides, sont, comme le fond, couvertes de sable blanc et garnies de

cultures ; la rivière a un lit de 30 mètres dont 7 remplis d’eau

claire et courante ; les rives en sont bordées d’amandiers ;

plusieurs villages, bâtis en pierre, s’élèvent sur ses bords. Je

remonte la vallée jusque non loin de son point d’origine ; puis,

je gagne le flanc gauche et le gravis. D’abord pierreux et de pente

modérée, il devient tout à coup très raide, et se change en une

paroi à pic : passage difficile ; le chemin monte péniblement au

milieu de grands blocs de roche noire d’où jaillissent plusieurs

sources. A 1 heure et demie, j’atteins le sommet ; il n’a aucune

largeur ; c’est une arête aiguë, le tranchant d’une lame : je le

franchis à un col situé presque au niveau du reste de la crête ;

il s’appelle Tizi Azrar. Cette arête est la ligne culminante du

Petit Atlas : au Tizi Azrar, on passe sur son versant sud. Du col,

j’entre dans un cirque où une rivière prend sa source ; je la

descends : c’est l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob ; à son origine,

il a un peu d’eau qui ne tarde pas à tarir. Au sortir du cirque, il

s’enfonce dans un étroit ravin à flancs escarpés de roche jaune ;

fond large de 30 mètres : le lit, de galets, l’occupe en entier ;

point trace de végétation. Après avoir coulé un certain temps

ainsi, il débouche dans une plaine pierreuse, dont le sol disparaît

sous les hautes herbes et les genêts. Je l’y laisse poursuivre sa

course et, passant à l’est, je m’engage dans le massif de collines

qui borde la plaine de ce côté : endroit montueux ; terre semée de

pierres et rayée de bandes de roches s’allongeant symétriquement

à fleur de sol ; comme verdure, un peu de thym et quelques touffes

d’ḥalfa. Cheminant ainsi, j’atteins une nouvelle vallée,

celle de l’Ouad Imi n Tels : je la descends à son tour : ravin à

flancs blanchâtres, rocheux et escarpés, d’autant plus hauts que

j’avance davantage ; 15 mètres de large au fond, occupés par le

lit de la rivière ; celui-ci est à sec et couvert de galets ; point

de végétation, ni en bas ni sur les flancs. A 5 heures et demie,

la rivière entre dans la vaste plaine d’Azaṛar Imi n Tels[91],

qui s’étend d’ici à Iliṛ ; elle est bornée à l’est et

à l’ouest par des collines rocheuses très basses, au sud par

une longue ligne de hauteurs brunes et nues, à crêtes uniformes ;

le sol est de terre, semée par endroits de beaucoup de pierres : des

jujubiers sauvages, des genêts, diverses herbes la couvrent ; de temps

à autre y apparaissent des champs, propriété, les uns d’habitants

d’Iliṛ, les autres de marabouts de S. Moḥammed ou Iạqob. Pour

ce motif, le nom d’Azaṛar Imi n Tels est remplacé quelquefois

par celui d’Azaṛar S. Moḥammed ou Iạqob. Au milieu de cette

plaine, nous fûmes surpris par la nuit : l’obscurité devint si

grande que nous perdîmes le sentier ; nous errâmes quelque temps à

l’aventure, nous accrochant aux broussailles et trébuchant dans les

pierres : à 7 heures, quoique certains d’être près d’Iliṛ,

mes deux guides abandonnèrent l’espoir de retrouver le chemin ;

nous nous arrêtâmes au pied d’un buisson et y passâmes la nuit.

28 mars.

Départ à 6 heures du matin. Nous gagnons le plateau bas, nu,

pierreux et ondulé qui forme le bord oriental de la plaine, et,

le coupant obliquement, nous nous trouvons bientôt à une crête :

au-dessous, apparaissent à nos pieds l’Ouad Iliṛ, ses dattiers et

son qçar. Je retrouve les palmiers après trois mois d’absence. Une

descente rapide à travers les rochers m’amène au fond de la

vallée ; il est couvert de cultures ombragées de bou souaïr ;

l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob, qu’on appelle aussi Ouad Iliṛ,

coule au milieu, n’ayant que 2 mètres d’eau dans un lit de 50

mètres. Le qçar d’Iliṛ est sur la rive gauche. J’y entre à

8 heures du matin.

[Illustration : Qçar d’Ilir et vallée de l’Ouad S. Mohammed ou

Iaqob. (Vue prise du flanc gauche de la vallée, en amont d’Ilir.)

Croquis de l’auteur.]

Je m’installe à Iliṛ chez un ami du Ḥadj. Le qçar est grand

et riche : la population, composée de Chellaḥa, en est nombreuse ;

bien que voisine des Aït Jellal, elle est indépendante et les nomades

ne peuvent rien sur elle. Iliṛ est bâtie partie en pierre, partie

en pisé, ce dernier dominant.

Hier, nous sommes, depuis le col d’Azrar, restés dans le désert :

nous eussions pu, en continuant à descendre l’Ouad S. Moḥammed

ou Iạqob, marcher en terre habitée. C’est à dessein que nous

avons fait le contraire. Quand on est peu nombreux, qu’on n’a

pas de zeṭaṭ du pays et de zeṭaṭ puissant, il est de règle

d’éviter les centres ; la vue de voyageurs en petite troupe et

mal escortés inspire à ceux devant qui ils passent la pensée

de courir à leur poursuite et de les piller : c’est un danger

de tous les instants en contrée peuplée. On s’y soustrait en

échappant aux regards et en prenant les chemins déserts. C’est

pour ce motif que, dans la vallée du Sous, au lieu d’aller de

village en village le long les rives du fleuve, nous avons passé

au nord, traversant tantôt des forêts, tantôt des prairies,

nous tenant sans cesse à l’écart des centres. Du col d’Azrar

à Iliṛ, c’est pour éviter les campements des Aït Jellal,

situés le long de l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob, que nous avons

pris par le désert d’Imi n Tels. Les Musulmans de ces contrées,

quand ils voyagent sans ạnaïa et sans escorte ont deux principes :

marcher de nuit dans les endroits très dangereux ; choisir toujours

les chemins les moins fréquentés et les plus déserts.

La tribu d’Azrar que j’ai traversée hier est une petite tribu

chleuḥa indépendante.

29 mars.

Séjour à Iliṛ. Pendant la nuit que j’ai passée dans l’Azaṛar

Imi n Tels, il est tombé, me dit-on, beaucoup de neige au Tizi

Azrar. Ni de Tazenakht, ni d’Agni, ni du Sahara, ni de chez les

Ilalen, je n’avais aperçu trace de neige sur le Petit Atlas ;

depuis mon départ de Mogador, j’en ai remarqué deux fois sur ses

crêtes : c’étaient des fils blancs à peine visibles qui rayaient

de lignes minces deux hautes croupes, l’une en face de Taroudant,

vue de la vallée du Sous, l’autre à l’ouest du col d’Azrar,

distinguée avant-hier.

30 mars.

D’Iliṛ à Aqqa Iṛen, nous avons à franchir un long désert

appelé Khela Adnan. Dangereux toujours et pour tous, il l’est en

particulier pour le Ḥadj ; on y passe en vue du qçar de Tisenna

s Amin, en ce moment en guerre avec Agadir Tisint. Si mon compagnon

tombait aux mains de ses ennemis, il serait perdu. Aussi notre hôte

fait-il appel à ses parents et amis, et c’est avec 20 fusils que

nous gagnons Aqqa Iṛen. Cette escorte est gratuite : l’ạnaïa,

qui se vend souvent cher aux étrangers, se donne de la manière la

plus généreuse aux amis : dans mon voyage de Tisint à Mogador,

et de Mogador à Tisint, grâce aux connaissances de Ou Ạddi et

du Ḥadj, je n’ai pas eu à payer ceux qui m’ont escorté :

accompagner son ami jusqu’au gîte suivant ou jusqu’en lieu sûr

fait partie des devoirs de l’hospitalité. C’est chose toute

simple qui se fait sans qu’on ait besoin de la demander.

Départ à 7 heures du matin. D’Iliṛ à Aqqa Iṛen, le chemin,

suivant d’abord le cours de l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob, puis

celui de l’Ouad Aqqa Iṛen, traverse un pays uniforme : vallées

ou plaines à sol uni, tantôt sablonneux, tantôt pierreux ; les

unes et les autres sont enfermées entre des parois de roche noire et

luisante, hautes, escarpées, nues. Dans les fonds, la végétation

ne manque pas : genêts blancs et kemcha dans le bassin de l’Ouad

S. Moḥammed ou Iạqob ; kemcha, aggaïa et melbina dans celui de

l’Ouad Aqqa Iṛen. A Ạïoun Chikh Moḥammed Aqqa Iṛen (maison

avec une source et quelques jardins), les gommiers apparaissent ; de

là à Aqqa Iṛen, on les rencontre, clairsemés d’abord, puis de

plus en plus nombreux. Les rivières sont toutes à sec ; toutes ont

des lits de galets de 40 à 50 mètres de large. Telle est la triste

région qu’on appelle le désert d’Adnan. A 3 heures et demie,

j’arrive à Aqqa Iṛen.

Aqqa Iṛen est une oasis aussi grande que celle de Qaçba el

Djouạ. Elle renferme un seul village, Tabia Aqqa Iṛen ; on voit

dans les palmiers les ruines d’une seconde localité, Agadir Aqqa

Iṛen, aujourd’hui abandonnée. Tabia compte 500 à 600 fusils ;

la population est composée de Chellaḥa et surtout de Ḥaraṭîn ;

elle est vassale des Ida ou Blal. Dans cette oasis, le sable est

mélangé de roches blanches apparaissant à fleur de sol ; le terrain

est blanc ainsi que le pisé des maisons.

Je reçois ici des nouvelles du Sahara. On a moissonné vers le

1er mars. La récolte, au mạder comme dans les champs des oasis,

a été superbe ; de mémoire d’homme, on n’en a vu plus belle ;

l’abondance règne partout : la mesure d’orge, qui valait 1 fr. 50

à mon départ, se vend 20 centimes aujourd’hui. Pour comble de

bonheur, le mạder a été inondé, il y a quelques jours, par les

eaux du haut Dra : on pourra avoir double moisson cette année.

31 mars.

Si l’abondance règne à Tisint, c’est le contraire dans le

moyen cours du Dra et chez les Oulad Iaḥia : une famine terrible,

dont la mauvaise récolte de dattes faite dans le Dra l’automne

dernier est cause en partie, sévit dans ces régions[92]. 700 tentes

des Aït Ạlouan (Berâber), chassées par la disette, sont venues

s’établir entre Tisint et Mrimima. La présence de ces étrangers

rend la Feïja moins sûre encore qu’à l’ordinaire ; ils y font

des courses continuelles : c’est chaque jour un nouveau pillage. Nous

reprenons notre ancienne méthode, celle des marches de nuit. A

2 heures du matin, nous quittons Aqqa Iṛen et, traversant cette

Feïja aujourd’hui connue, nous nous dirigeons vers Tisint. Nous

entrons à 7 heures du matin à Agadir.

Je retrouvai là le rabbin Mardochée qui m’avait fidèlement

attendu.

[Note 89 : Il y avait autant de neige sur ces parties du Grand Atlas

à la fin de mars que deux mois auparavant, lorsque je les vis pour

la première fois.]

[Note 90 : _Bulletin de la Société de Géographie_, mars-avril 1871.]

[Note 91 : _Azaṛar_ veut dire « terrain labourable ».]

[Note 92 : En traversant le Mezgîṭa, j’apprendrai que dans tout

le pays de Dra le qanṭar (environ 45 kilogrammes) de dattes se paie

50 mitkals, alors que d’habitude il en vaut 8.]

VIII.

DE TISINT AU DADES.

1o. — DE TISINT A TAZENAKHT.

Après de nouveaux mais vains efforts pour gagner le Dra en

passant par Zgiḍ, je me décidai à y aller par une autre voie,

celle de Tazenakht. La route de Zgiḍ, difficile en tous temps,

était impraticable par suite de la famine qui sévissait dans la

contrée ; je ne trouvai personne qui voulût se charger de m’y

escorter. Obligé de passer par Tazenakht, où j’avais déjà fait

un long séjour, je tins à prendre, pour y retourner, un chemin

différent de celui que j’avais suivi cinq mois auparavant. Des

trois routes qui existent entre Tisint et Tazenakht, j’avais pris

à l’aller la plus orientale, celle du Tizi Agni ; je choisis cette

fois la plus à l’ouest, celle du Tizi n Haroun.

6 avril 1884.

Départ d’Agadir à minuit. Le Ḥadj, un de ses frères et un

de ses cousins m’escortent. Mardochée est avec moi ; je ne me

séparerai plus de lui d’ici à Lalla Maṛnia. Je traverse la

Feïja en passant auprès des ruines d’Imazzen, qçar abandonné. Il

ne me reste rien à dire sur cette plaine : toujours mêmes sables,

mêmes gommiers. J’en sors en remontant l’Ouad Aginan depuis le

point où il y débouche. Il a 100 mètres de large ; lit de galets,

à sec. Le fond de la vallée est un sol pierreux, semé de gommiers ;

de 400 mètres de large d’abord, il se rétrécit par degrés ; en

même temps les flancs, talus de roche noire peu élevés au début,

deviennent hauts et escarpés. De l’Ouad Aginan, je passe à un

de ses affluents, l’Ouad Ikis, appelé aussi Ignan n Ikis, que je

remonte à son tour. Vallée identique, mais plus étroite. Au bout

de quelque temps, le fond se remplit de cultures et de dattiers :

un filet d’eau apparaît ; c’est Tamessoult : bientôt j’arrive

aux maisons. Je fais halte. Il est 7 heures du matin.

Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte) · 第 23 / 59 段