Sous ; d’ici là ce n’est qu’un vaste jardin : champs bordés
de cactus, ombragés d’oliviers, de figuiers et d’argans,
semés d’une foule d’habitations ; le chemin, garni de haies,
serpente entre les vergers et les maisons qui se succèdent sans
interruption. Au travers de cette riche contrée, j’arrive, à
7 heures et demie, au bord du fleuve. Je le franchis à un gué :
le lit, de sable, a 100 mètres de large ; 75 mètres sont à sec ;
les 25 autres sont occupés par une nappe d’eau limpide, profonde de
50 centimètres ; courant de rapidité moyenne. En amont et en aval du
gué, le fleuve, gardant même largeur, change d’aspect : l’eau,
moins courante et moins haute, s’étend sur la surface du lit dont
le fond, devenu vaseux, se garnit de roseaux. Depuis l’endroit où
je l’ai passé jusqu’à celui où je le perdrai de vue, l’Ouad
Sous aura la même apparence : une bande de 100 mètres couverte de
roseaux. Je descends la rive droite ; le sol est à peine à un mètre
au-dessus du niveau de l’eau ; c’est du sable, tapissé de gazon et
de joncs, et ombragé de tamarix. Ce terrain bas et humide, qui forme
un ruban de 300 mètres le long du côté droit, peut être considéré
comme faisant partie du lit. Au Tlâta des Ksima, je quitte les bords
du fleuve et gagne un village voisin, résidence de Sidi Ạbd Allah
d Aït Iaḥia, marabout d’Ez Zaouïa, de Tisint, depuis longtemps
établi en cette région. Du Tlâta à sa demeure, ce ne sont que
cultures, jardins et villages : au milieu de la verdure se dresse,
dominant le pays, la haute maison blanche de Ḥadj El Ạrabi, vrai
château, avec deux énormes tours que j’aperçois depuis Taourirt
ou Selîman. Ḥadj El Ạrabi est un simple particulier, fort riche.
A 8 heures et demie, nous sommes chez S. Ạbd Allah ; c’est un
compatriote et un ami du Ḥadj ; nous comptons sur lui pour nous
accompagner et nous protéger dans le Ḥaḥa, où il jouit, comme
ici, d’une grande influence. En arrivant, nous apprenons qu’il
est absent ; nous ne trouvons que son fils. Celui-ci, beau jeune homme
d’une vingtaine d’années, Ḥarṭâni de couleur presque noire,
nous accueille à merveille : le Ḥadj, excellent homme aimé de tous
ceux qui le connaissent, est reçu à bras ouverts. Il est bientôt
convenu que nous passerons là le reste de la journée ; le lendemain
nous nous remettrons en route, accompagnés par le jeune marabout,
qui nous escortera jusqu’à Mogador.
23 janvier.
Départ à 9 heures. D’ici à Agadir Iṛir, la plaine où je
suis depuis avant-hier se continue ; elle est couverte partie de
cultures, partie de pâturages : ces derniers sont semés çà et
là de jujubiers sauvages ; plus d’argans. A 10 heures et demie,
le pays devient désert ; on entre dans un fourré d’arbres et
de broussailles, petits argans et jujubiers sauvages. A 11 heures,
après avoir franchi quelques dunes de sable de 8 à 10 mètres de
haut, je me trouve au bord de la mer. Je longe le rivage jusqu’à
Agadir. Le chemin passe au-dessous de cette ville, à mi-côte entre
elle et Founti : Founti est un hameau misérable, quelques cabanes de
pêcheurs ; Agadir, malgré son enceinte blanche qui lui donne un air
de ville, est, me dit-on, une pauvre bourgade, dépeuplée et sans
commerce. A partir de là, je suis la côte, cheminant à mi-hauteur
de la falaise qui la borde ; elle n’est ni très haute ni très
escarpée : c’est un talus pierreux, parfois rocheux, tapissé
de broussailles basses et d’herbages ; le jujubier sauvage et la
taçouout y dominent. Vers 2 heures moins un quart, je descends pour
traverser, à quelques mètres de son embouchure, l’Asif Tamrakht :
la vallée en est remplie de cultures ; plusieurs villages s’y
voient à quelque distance. La rivière forme deux bras, larges l’un
de 15 mètres, l’autre de 50 ; tous deux ont un lit de sable ; le
premier est à sec, des flaques d’eau sont dans le second. Au delà
je reprends mon chemin le long de la falaise. Vers 3 heures, celle-ci
change d’aspect : elle devient plus rocheuse et se couvre d’argans
de 4 à 6 mètres de haut ; je cesse de la suivre et je monte vers sa
crête. J’y parviens à 4 heures moins un quart ; c’est la fin
de la forêt : je suis à la lisière d’un plateau à ondulations
légères, couvert en grande partie de cultures qu’ombragent des
argans comme chez les Ilalen ; une multitude de bâtiments isolés,
de groupes de maisons y apparaissent. Je fais halte à 4 heures,
à une des premières habitations. C’est une nezala. On donne
ici ce nom à des postes habités par des familles attachées au
makhzen, qui ont pour devoir d’assurer la sécurité des routes
et sont autorisées à percevoir de faibles droits de péage. Ces
nezalas sont installées dans un petit nombre de tribus soumises :
elles ne font régner qu’une demi-sûreté ; ici, comme ailleurs,
les étrangers n’osent guère voyager seuls.
[Illustration : Agadir Irir. (Vue prise du sud-est de la ville.)
Croquis de l’auteur.]
Entré dans la tribu des Ḥaḥa ce matin, à Agadir, j’y resterai
jusqu’à mon arrivée à Mogador. Ce que j’ai aperçu de leur
territoire donne une idée complète de ce que j’en verrai dans la
suite. Leur pays peut se diviser en quatre portions : 1o les falaises
du rivage, partout telles que je les ai vues ; 2o des vallées,
à fond cultivé et semé de villages ; 3o des côtes : toutes sont
boisées d’argans ; le sol en est partie de la terre, partie une
roche blanche ; les pentes, assez raides, en sont sillonnées de
ravins escarpés ; sous les argans, poussent des jujubiers sauvages
et mille sortes d’herbes, et vivent des quantités énormes de
gibier, perdreaux innombrables, sangliers, lièvres, lynx, etc. ; 4o
des plateaux : ils forment la quatrième portion du territoire et la
plus importante ; ces terrasses ressemblent à celle d’Afikourahen ;
elles sont moins accidentées, ne présentent que des ondulations
légères, et ne sont pas peuplées partout : la majeure partie
de leur surface est couverte de cultures, champs d’orge et de
blé plantés d’argans comme ceux du bas territoire des Ilalen ;
au milieu des labours s’élèvent une foule d’habitations,
dispersées une à une ou par deux ou trois. Chez les Ḥaḥa,
non seulement on ne trouve pas de centre de quelque importance,
mais on ne voit point les hameaux des Chtouka et des Ilalen ; les
maisons se dressent isolées au milieu des champs, ou réunies par
très petits groupes : elles sont en pisé blanc ; celles des riches
sont bien construites, avec des encadrements de portes en pierres
de taille et de hautes tours carrées, à angles et couronnement
de pierre : la contrée fournit en abondance une pierre blanche,
tendre, facile à travailler, mais peu solide, qui sert pour ces
édifices. Les cultures, parfois serrées sur une longue étendue,
ailleurs clairsemées, occupent les 2/3 de la surface des plateaux ;
le reste est garni de pâturages, avec des bouquets d’argans et,
par places, de grands genêts blancs. Je n’y ai vu qu’une forêt,
la Ṛaba Ida ou Gerṭ, à la porte de Mogador. Le sol est de terre
blanche mêlée de beaucoup de pierres. Ces hautes terres, où sont
concentrées la plupart des cultures et des habitations des Ḥaḥa,
n’ont d’autre eau que celle des medfias.
24 janvier.
Départ à 7 heures et demie du matin. Arrêté à 5 heures du soir,
sur les bords de l’Ouad Aït Ạmer. Ma route s’est effectuée
successivement dans les diverses régions que je viens de décrire,
sans donner lieu à aucune remarque nouvelle. La seule chose à noter
est la composition d’une portion de la falaise, entre la nezala où
j’ai passé la nuit et le fondoq qui est au-dessous, sur la côte ;
la partie supérieure de cette falaise est formée d’énormes blocs
de coquillages agglomérés ; là, pendant quelque temps, on ne voit
trace ni de terre ni de roche : tout le sol n’est fait que de ces
coquillages pétrifiés ; le chemin passe sur leur surface.
J’ai rencontré peu de monde aujourd’hui et n’ai traversé
aucun cours d’eau important.
25 janvier.
Départ à 8 heures du matin. Arrêté à 4 heures du soir,
à la maison de Ḥadj Ạbd el Malek. On voit plus de passants
qu’hier. Traversé l’Ouad Aït Ạmer (lit de gros galets, de
50 mètres de large, avec un filet d’eau courante de 2 mètres) ;
cette rivière est la seule que j’aperçoive de la journée.
26 janvier.
Séjour chez Ḥadj Ạbd el Malek.
27 janvier.
Départ à 7 heures du matin. Arrêté à 6 heures du soir, chez un
ami de notre marabout. Le pays reste tel que je l’ai décrit.
J’ai traversé plusieurs petits cours d’eau : l’Asif Ida
ou Gelloul (ruisseau desséché ; 6 mètres de large), l’Ouad
Aït Bou Zoul (40 mètres de large ; à sec), l’Ouad Ijaṛiren
(3 mètres de large ; à sec ; affluent de l’Ouad Aït Bou Zoul),
l’Ouad Imaṛiren (15 mètres de large ; à sec ; le cours supérieur
traverse des gisements de sel, non loin d’une source d’eau vive,
Ạïn Imaṛiren, la seule que j’aie vue dans le Ḥaḥa), l’Ouad
Ida ou Isaṛen (à sec ; 15 mètres de large près de son confluent),
l’Ouad Tidsi (30 mètres de large ; à sec).
28 janvier.
Départ à 7 heures et demie du matin. A 8 heures, j’entre dans
une vaste forêt ombrageant d’immenses pâturages : c’est Ṛaba
Ida ou Gerṭ, lieu désert, célèbre par les brigandages qui s’y
commettent. J’en sors à 11 heures et demie ; au-delà je franchis
une petite plaine, en partie couverte de genêts ; puis des dunes de
sable me conduisent par une pente douce au bord de la mer. A midi
et demi, je traverse l’Ouad Ida ou Gerṭ. A 1 heure, j’entre
à Mogador.
Aussitôt arrivé, j’allai au Consulat de France. J’y fus reçu
par le chancelier, M. Montel. Ce que fut pour moi M. Montel durant
mon séjour à Mogador, les services de tout genre qu’il me rendit,
rien ne saurait l’exprimer. Puisse tout voyageur, en pareille
circonstance, rencontrer même accueil, même sympathie, même
appui ! Heureux ceux dont le pays est représenté par des hommes
semblables, en qui un compatriote inconnu trouve dès le premier jour,
avec la bienveillance et la protection du magistrat, le dévouement
d’un ami.
[Note 86 : On dit indifféremment _Ilalen_ et _Ilala_ ; Ilala est
la forme arabe, Ilalen la forme tamaziṛt. Dans le sud du Maroc,
un grand nombre de noms de tribus sont également usités sous ces
deux formes : ainsi on dit Seketâna ou Isektân, Zenâga ou Iznâgen,
Ḥaḥa ou Iḥaḥan, Ounila ou Iounilen, Ikhzama ou Ikhzamen, etc.]
[Note 87 : Tizgi Ida ou Baloul n’a rien de commun avec les Ida ou
Blal. Il n’y a entre les deux noms qu’une similitude fortuite.]
[Note 88 :
[Illustration]
Ces citernes portent le nom de _medfia_, au pluriel _medâfi_. Chez les
Isaffen et surtout chez les Iberqaqen, les Ilalen, les Chtouka, les
Ḥaḥa, on en rencontre une quantité prodigieuse ; les parties de
ces quatre dernières tribus que je traverserai ne sont alimentées que
par l’eau des citernes. Aussi ces constructions utiles y sont-elles
soignées et est-on arrivé à un certain degré de perfection dans
leur aménagement : elles sont maçonnées en pierre et quelquefois
creusées dans le roc. Voici la coupe et la projection du modèle le
plus usité.]
VII
DE MOGADOR A TISINT.
1o. — DE MOGADOR A DOUAR OUMBAREK OU DEHEN.
Mogador, dont le nom est écrit en grosses lettres sur nos cartes, est
loin d’être le port important que nous pourrions nous figurer. Celui
qui s’attendrait à trouver une ville en relations constantes avec
l’Europe serait déçu. En hiver surtout, les moyens de communiquer
sont rares et irréguliers. Au bout de 45 jours seulement, je reçus
de Paris la réponse à des lettres expédiées le lendemain de mon
arrivée. Cet état tient au peu de commerce que fait aujourd’hui
Mogador : ce port n’a plus d’affaires qu’avec les Chiadma,
les Ḥaḥa, les Chtouka, les Ilalen, le Sahel, Tindouf, et par
là Timbouktou. Il possède le monopole de la majeure partie du
trafic du Soudan, de celui qui se fait par les Tajakant. C’est
le plus bel apanage qui lui reste. Quant au bassin du Sous, quant
au Sahara occidental et central, de l’Ouad Aqqa à l’Ouad Ziz,
ils font leurs achats à Merrâkech, et cette capitale reçoit tout
de Djedida (Mazagan). Le grand centre commercial du Maroc est la
ville de Merrâkech : au sud de l’Atlas, Fâs fournit le cours de
l’Ouad Ziz et la région du Sahara qui est à l’est de ce fleuve ;
Mogador approvisionne le Sahel et la petite portion du bassin du Dra
située à l’ouest de l’Ouad Aqqa ; Merrâkech alimente tout le
bassin du Sous, l’immense bassin du Dra, sauf les réserves que nous
venons de faire, et jusqu’aux districts arrosés par les affluents
de droite du Ziz, tels que le Todṛa et le Ferkla.
Aussitôt que j’eus reçu les lettres que j’attendais de France,
je me mis en route vers le sud pour regagner Tisint. Mon ami le
Ḥadj m’avait attendu : cette fois je partais seul avec lui ;
il avait renvoyé son compagnon.
Du 14 au 20 mars 1884.
Partis de Mogador le 14 mars, avec le fils de S. Ạbd Allah d
Aït Iaḥia, que son père nous avait donné comme escorte, nous
arrivâmes à la maison des religieux, dans la tribu des Ksima,
le 20 du même mois. Des pluies torrentielles qui étaient tombées
pendant une partie de cette période avaient entravé notre marche ;
c’est pourquoi nous avions mis sept jours à parcourir une distance
qui se franchit d’ordinaire en quatre. Nous avions suivi une route
différente de la première, mais qui n’avait donné lieu à aucune
remarque nouvelle. Par suite des pluies, les rivières s’étaient
grossies : là où un mois et demi auparavant je n’avais vu que des
lits desséchés, je trouvais des torrents impétueux. L’Ouad Aït
Ạmer, que je traversai au même point qu’à l’aller, formait
une rivière large de 20 mètres, profonde de 70 centimètres et si
rapide que j’eus beaucoup de peine à la passer.
Aussitôt parvenus à la demeure de notre compagnon, celui-ci nous
chercha un de ses parents, marabout originaire de Mrimima et ami du
Ḥadj. Ce marabout, S. Iaḥia Bou Ḥebel, moins grand personnage que
Sidi Ạbd Allah, est plus connu que lui dans la région nouvelle où
nous allons entrer : comme S. Ạbd Allah a ses serviteurs religieux
parmi les Ksima et les Ḥaḥa, il a les siens chez les Imseggin et
les Houara. Il fut convenu qu’il nous escorterait jusqu’à Douar
Oumbarek ou Dehen. Ce point se trouve sur la rive droite de l’Ouad
Sous, à quelque distance du fleuve, au nord-est d’Igli.
21 mars.
Départ à 7 heures du matin, en compagnie de Sidi Iaḥia. Je
remonte l’Ouad Sous, à 1 ou 2 kilomètres de sa rive droite. Je
le verrai toute la journée, serpentant au milieu des tamarix,
entouré de cultures, avec de grands oliviers ombrageant son cours
et deux rangées de villages échelonnés sur ses rives. Ce qu’il
sera aujourd’hui, il le restera jusqu’au delà d’Igli. Le
fleuve, avec sa bordure de champs, d’arbres et d’habitations,
forme une large bande verte se déroulant au milieu de la plaine,
10 mètres au-dessous du niveau général. Un talus à 1/2 relie la
dépression au sol environnant. Je marche au nord du talus, dans la
plaine du Sous. C’est une surface immense, unie comme une glace, au
sol de terre rouge sans une pierre ; elle s’étend entre le Grand
et le Petit Atlas, depuis la mer jusqu’au haut du Ras el Ouad ;
la largeur en est énorme : d’autant plus grande qu’on descend
davantage, elle est ici de 40 kilomètres et sera encore de 12 chez
les Menâba. La vallée du Sous demeurera la même durant les trois
jours que je vais la remonter : plaine d’une fertilité merveilleuse,
enfermée entre deux longues chaînes, dont l’une, moins élevée et
à crêtes uniformes, borne au sud l’horizon d’une ligne brune,
tandis que l’autre, s’élançant dans les nuages, élève à
pic au-dessus de la campagne ses massifs gigantesques aux flancs
bleuâtres, aux cimes blanches[89].
La plaine du Sous, toute d’une admirable fécondité, est loin
d’être cultivée en entier. Pendant que champs, jardins et villages
se pressent sans interruption sur les rives du fleuve, ils sont très
inégalement répartis dans le reste de la vallée. Le sol de celle-ci
est occupé partie par des cultures, partie par des prairies, partie
par des forêts ; nulle part il n’est nu ; partout cette terre
généreuse se tapisse d’une verdure abondante. La portion que je
traverse aujourd’hui peut se diviser en trois régions de longueurs
inégales : dans la première, les cultures occupent un tiers du sol ;
le reste est couvert de broussailles et de pâturages : des bouquets de
grands argans croissent çà et là ; de nombreux troupeaux de vaches
paissent dans les prés ; de temps à autre on rencontre un village,
mais ils sont peu nombreux. C’est le territoire des Imseggin. La
seconde région est une vaste forêt, faisant limite entre les
Imseggin et les Houara : épais bois d’argans ; quelques villages
y apparaissent de loin en loin dans des clairières ; peu de monde,
point de troupeaux ; le sol, sec jusqu’ici, devient détrempé par
endroits : de petites mares, des flaques d’eau le sèment ; les
argans ont 4 à 5 mètres de haut ; ils ne rappellent, non plus que
ceux des Ḥaḥa, les magnifiques arbres des Chtouka et des Ilalen :
à leur ombre croît une végétation abondante, broussailles et herbe
émaillée d’une multitude de fleurs. En sortant de la forêt, on
entre sur le territoire des Houara ; une nouvelle région commence :
les arbres, qui étaient si nombreux, deviennent rares ; point de
cultures, si ce n’est aux abords des villages : une immense prairie,
semée de flaques d’eau, s’étend de l’Ouad Sous au pied du
Grand Atlas ; des villages, des fermes isolées sont en vue : les uns
et les autres, comme tous les lieux habités que j’ai rencontrés
aujourd’hui, sont entourés d’une ceinture de cactus, de quelques
champs d’orge et de plantations d’oliviers.
A 6 heures du soir, j’arrive au grand village d’Oulad Seṛeïr,
où S. Iaḥia a une maison ; je m’y arrête.
J’ai rencontré partout, excepté dans la forêt, beaucoup de gens
sur ma route. Tous baisaient pieusement la main de mon marabout,
reconnaissable, comme la plupart de ceux du Sous, à une longue canne
ferrée, surmontée d’une pomme de cuivre, sorte de crosse qui
ne le quitte pas. Mon protecteur paraît un bon homme, mais c’est
le plus enragé fumeur de kif qui soit au monde. Peu de localités,
sur notre passage, où il n’eût un ami, fumeur comme lui. Sitôt
qu’on approchait d’un de ces points, il me quittait, prenait le
pas gymnastique, entrait au village, se faisait donner une pipe, la
fumait et me rejoignait : malgré ses soixante-huit ans, il fit plus
de dix fois ce manège pendant le trajet. J’ai traversé deux cours
d’eau importants : l’Ouad el Ḥamerin (il arrose, au-dessus
d’ici, la tribu des Ḥamerin, qui, dit-on, doit ce nom à la
couleur rouge du sol de son territoire. C’est une belle rivière :
eau de 30 mètres de large et de 80 centimètres de profondeur ;
courant rapide ; lit de 40 mètres, moitié sable, moitié galets ;
berges de terre à 1/1, hautes de 3 mètres, couvertes de gazon,
de lauriers-roses et de tamarix) ; l’Ouad Semnara (lit de sable de
40 mètres ; berges de 3 mètres de haut à 1/1. L’eau n’a que
3 mètres de large ; elle est limpide et courante).
Durant la marche dans les diverses tribus, Ksima, Imseggin et Houara,
dont j’ai traversé les territoires, trois choses m’ont frappé :
l’horizontalité du sol dans cette large vallée du Sous, la richesse
de la végétation, enfin la force des bestiaux : ce ne sont plus les
petites vaches de l’Algérie et du Sahara Marocain, mais de beaux
animaux comme ceux des environs de Tanger, des Zaïan et d’Europe.
22 mars.
Séjour à Oulad Seṛeïr.
La tribu des Houara, dont j’ai traversé une partie avec
l’escorte d’un pauvre marabout, est célèbre et redoutée pour
ses brigandages. J’ai eu un rare bonheur de ne point y faire de
mauvaise rencontre. Les pillages y sont aussi fréquents que jamais,
bien que, depuis 1882, elle fasse partie du blad el makhzen. Elle est
commandée par un qaïd dont l’autorité s’étend sur tout son
territoire, comprenant les deux rives de l’Ouad Sous. La plupart des
Houara habitent des fermes isolées ; les autres résident dans des
villages d’une forme particulière à la tribu. Les maisons en sont
séparées, et entourées chacune d’une haie circulaire de jujubiers
sauvages ou de cactus. Avec cet usage, les moindres localités occupent
une grande étendue ; il y en a d’importantes : celle où je suis
a 120 feux. Aucun lieu habité qui ne soit environné de cultures et
de jardins ; comme arbres, croissent des figuiers, des grenadiers,
des oliviers. Les demeures, vastes, sont la plupart flanquées de
deux tours ne dépassant pas en hauteur les murs du bâtiment ;
on construit en pisé ; on couvre en terrasse.
La tribu des Imseggin, que j’ai traversée hier, se divise, me
dit-on, en onze fractions.
Une grande activité commerciale règne en cette région ; témoin
le nombre de marchés : on va d’ici à 8 marchés différents :
Arbạa Ḥamerin, Khemîs Oulad Daḥou, Djemạa Amzou, Sebt el
Kefifat, Ḥad Menizela, Tenîn Oulad eṭ Ṭeïma, Tlâta Ḥafaïa,
Sebt el Gerdan.
23 mars.
Le pays à parcourir aujourd’hui est encore dangereux ; S. Iaḥia
prend avec lui, comme renfort, un de ses fils qui demeure à Oulad
Seṛeïr. Départ à 6 heures du matin. Les arbres recommencent ;
on voit quelques prairies, mouchetées de bouquets d’argans : la
majeure partie du sol, jusqu’à 10 heures et demie, est couverte
de bois ; ces forêts sont semblables à celles d’avant-hier :
mêmes essences, mêmes déserts ombragés, mêmes rares clairières
où apparaît un village entouré de cultures ; le peu de prairies
qui s’aperçoivent sont semées d’un grand nombre de fermes
isolées ; à partir d’Oulad Seṛeïr, le terrain redevient
sec : plus de flaques d’eau. A 10 heures et demie, forêts et
pâturages cessent ; j’entre dans des labourages qui ne tardent
pas à occuper toute la surface du sol ; ce sont des champs d’orge
et de blé auxquels se mêlent des plantations d’oliviers, de plus
en plus étendues à mesure que l’on avance. Une foule de villages
s’élèvent de toutes parts. Bientôt apparaît une longue ligne
noire, forêt d’oliviers d’où émerge le faîte d’un minaret :
c’est Taroudant. A midi et demi, j’arrive au pied des murs. Je
les longe sans entrer dans la ville. L’enceinte de Taroudant est
construite en pisé jaune ; elle a 5 à 6 mètres de haut, et 40
centimètres environ d’épaisseur ; elle est pleine de lézardes
et, bien que sans brèches, en mauvais état. Pour sa portion sud,
dont j’ai suivi les sinuosités, j’ai constaté l’exactitude du
tracé de M. Gatell[90]. Taroudant me paraît située à un point où
la vallée du Sous se resserre brusquement sur une courte longueur,
à un kheneg en un mot, mais kheneg peu accentué. Il semble que
plusieurs chaînes de hauteurs parallèles au fleuve se détachent
en face d’ici du pied du Petit Atlas et viennent expirer, près de
l’Ouad Sous, en collines sablonneuses boisées d’argans. Aucun
cours d’eau n’arrose la ville ; elle est alimentée par de larges
canaux dérivés du fleuve.
A 1 heure, je quitte les murs de la capitale du bas Sous. Jusqu’à
2 heures et demie, le chemin, entouré de haies d’églantiers,
serpente entre des champs et des plantations d’oliviers, au
milieu de villages. Les environs de Taroudant sont d’une richesse
extrême. Dès qu’il est labouré, ce sol admirable de la vallée du
Sous, dont une grande partie reste inculte, devient d’une fertilité
merveilleuse. A 2 heures et demie, je m’arrête chez des amis de
S. Iaḥia, dans une petite zaouïa.
Peu de monde sur ma route jusqu’à 10 heures et demie, beaucoup
depuis. J’ai traversé deux cours d’eau importants : l’Ouad
Beni Mḥammed (au point où je le passe, il se divise en trois
bras : le bras occidental a un lit de 40 mètres, gravier et sable,
à sec ; berges de 75 centimètres ; le bras central est semblable
au précédent ; le bras oriental a 60 mètres de large ; lit de
galets ; à sec ; les deux premiers sont séparés par une langue de
terre couverte de pâturages et de tamarix, les deux derniers par une
surface où ne poussent que des touffes de melbina. Cette rivière
n’a d’eau que d’une façon passagère, au moment des pluies) ;
l’Ouad El Ouaạr (à sec ; lit de gravier de 60 mètres ; berges
de sable, à pic, de 10 mètres de hauteur).
24 mars.