jusqu’à midi : après, on peut marcher seul ; le pays n’est
plus périlleux. En sortant de Tizgi, nous continuons à remonter
l’Ouad Aqqa. Au bout de peu de temps, il reçoit l’Ouad Tizert
et fait un brusque coude vers le nord. A partir de là, sa vallée
se transforme : le fond prend 600 mètres de large ; les flancs sont
de hauts talus rocheux, celui de droite plus élevé et à crêtes
plus éloignées que celui de gauche. La rivière est large de 60
mètres ; son lit desséché, où poussent de distance en distance
des palmiers isolés, se déroule au milieu de la vallée. Le sol de
celle-ci est de sable, tantôt durci, tantôt humide ; des champs,
qui garnissent les rives de l’ouad, en occupent une partie. On
entre sur le territoire des Isaffen. A peu de distance en amont de
nous s’aperçoit un bois de dattiers ; nous marchons droit sur
lui. Plus on avance, plus le sol devient mouillé ; dans les champs,
les tiges vertes des orges commencent à sortir de terre ; en dehors
poussent des tamarix et, à leur pied, du gazon. Bientôt nous
arrivons aux palmiers ; ce sont des bou souaïr : d’ici au point
où nous quitterons l’ouad et de là aussi loin que s’étendra
la vue, le fond de la vallée en sera couvert. Mélangés d’autres
arbres fruitiers, ils ombragent de vertes cultures et entourent
une foule de villages qui s’échelonnent le long de la rivière :
ces villages appartiennent aux Aït Tasousekht, l’une des trois
fractions des Isaffen. Nous continuons à remonter l’Ouad Aqqa,
tantôt à l’ombre des dattiers, tantôt en longeant la lisière,
jusqu’au point où il reçoit l’Ouad Iberqaqen ; sur cet espace,
la vallée reste la même, si ce n’est qu’elle se rétrécit
peu à peu de manière à avoir en dernier lieu 200 à 300 mètres
de large ; de plus, la proportion des palmiers diminue à mesure
que l’on monte ; celle des autres arbres, grenadiers, caroubiers,
amandiers, oliviers, augmente : auprès des villages inférieurs
des Isaffen, il n’y avait guère que des dattiers ; au-dessus
de Tamsoult, les autres essences dominent. A partir du même lieu,
un filet d’eau courante de 1 à 2 mètres de large serpente dans
le lit de la rivière, à sec auparavant. A 1 heure et demie, nous
arrivons au confluent de l’Ouad Iberqaqen : nous gagnons les bords
de ce nouveau cours d’eau et le remontons ; nous entrons en même
temps dans la tribu qui lui a donné son nom. En quittant l’Ouad
Aqqa, on en voit la vallée se continuer à perte de vue, toujours
la même, long ruban vert se déroulant entre les montagnes, les
villages des Isaffen le semant çà et là de points bruns.
La vallée de l’Ouad Iberqaqen est moins importante que celle d’où
nous sortons : étroitement encaissée entre des talus rocheux, elle
a 50 mètres de large ; le fond est rempli de palmiers ombrageant des
cultures qui se prolongent en escaliers sur les premières pentes des
flancs. Le lit de l’ouad a 8 mètres de large et est couvert de
galets ; il est à sec ; de larges canaux, pleins jusqu’au bord,
coulent sur les deux rives, apportant l’eau de la montagne aux
habitations et aux cultures. Des villages, qui appartiennent aux
Iberqaqen, s’échelonnent de distance en distance, suspendus aux
premières assises du roc. A partir de Toug el Khir, la vallée se
rétrécit encore : elle n’a plus que 30 mètres ; en même temps
les flancs deviennent plus escarpés : ce sont des talus de roche
jaune très raides, hauts de 100 à 150 mètres. Les plantations
qui s’étageaient sur leurs premières pentes disparaissent ; le
fond seul ne cesse d’en être couvert ; les palmiers diminuent et
font place aux oliviers et aux amandiers. Les villages sont toujours
nombreux ; à chaque coude où la vallée s’élargit, on en voit
un. A 3 heures et demie, nous arrivons dans celui de Tidgar où nous
ferons gîte ; nous descendons chez un ami de Ou Ạddi.
[Illustration : Haute vallée de l’Ouad Iberqaqen.
(Vue prise de Tidgar, dans la direction du nord-nord-ouest.)
Croquis de l’auteur.]
A Tidgar, les palmiers ont disparu de la vallée de l’Ouad
Iberqaqen. On la voit se prolonger au loin, ligne foncée serpentant
entre deux massifs de roche jaune : des amandiers et des oliviers en
garnissent le fond ; des villages se distinguent sur les premières
pentes de ses flancs. Nous avons rencontré aujourd’hui beaucoup
de monde sur notre route.
Chez les Isaffen et les Iberqaqen, les maisons sont tantôt en
pierres grossièrement cimentées, tantôt en mauvais pisé ; chez
les Isaffen, où le pisé domine, il forme des constructions sans
solidité ni élégance : on est loin des gracieuses demeures des
Aït Zaïneb. Chez les Iberqaqen, la plupart des bâtiments sont en
pierre ; les terrasses qui les couvrent sont des plus primitives :
on se contente de juxtaposer des pierres plates sur une rangée de
poutrelles d’olivier, et de les maintenir par de gros cailloux
placés en dessus, comme aux chalets.
16 janvier.
Départ à 8 heures et demie du matin. Notre hôte nous escorte
pendant trois heures ; puis il nous laisse, le pays ne présentant
plus de péril. Je quitte à Tidgar la vallée de l’Ouad Iberqaqen ;
je remonte à mi-côte un ravin désert, sans espace au fond, dont les
flancs, très escarpés, sont des parois monotones de roche jaune :
le sentier est une longue rampe serpentant au bord du précipice ;
taillé dans le roc, il a pour sol une pierre lisse et glissante,
chemin aisé pour les piétons, difficile et dangereux pour les bêtes
de somme. Pas trace de végétation : de toutes parts on ne voit que
la surface jaune du rocher.
A 10 heures, le pays change ; parvenu à l’extrémité du ravin,
je me trouve au bord méridional d’un vaste plateau sur lequel je
m’engage : plus de gorges à pentes abruptes ; plus de hautes cimes
au-dessus de ma tête : devant moi s’étend un plateau ayant une
pente très faible du nord au sud et ne présentant que des ondulations
légères, vallées sans profondeur et collines sans élévation. Il
couronne le Petit Atlas, et sa ligne de faîte, vers laquelle je
marche, est le point culminant de la chaîne. Dans le lointain,
on aperçoit le pic couvert de neige du Djebel Ida ou Ziqi, un des
sommets du Grand Atlas. Je m’avance vers la crête supérieure du
plateau, tantôt montant, tantôt descendant : le sol est aux deux
tiers terreux, un tiers est rocheux ; il est en grande partie couvert
de cultures semées d’amandiers, qui poussent au milieu des champs
comme les pommiers en certaines régions de la France ; une multitude
de villages apparaissent à l’horizon ; autour d’eux surtout
les cultures sont nombreuses et les amandiers serrés. Je rencontre
beaucoup de femmes dans la campagne ; contre l’usage ordinaire, elles
sont occupées des travaux de la terre ; on voit les unes labourer
avec un bœuf ou un âne, les autres bêcher. Une grande activité
règne partout : c’est la saison des semailles. Je remarque de
nombreuses citernes[88] ; d’ici à Mogador, j’en trouverai à
chaque pas le long du chemin : en ces régions où il y a peu de
rivières et peu de sources, leurs eaux sont d’ordinaire les seules
que possèdent les habitants. A midi et demi, je parviens à la crête
presque insensible qui forme le faîte du Petit Atlas : elle marque
à la fois la limite du versant sud de cette chaîne et celle de la
tribu des Iberqaqen. Le point où le chemin la franchit s’appelle
Tizi Iberqaqen. De là, j’aperçois vers le nord une longue bande
bleue bordée d’argent : le Grand Atlas avec ses cimes neigeuses,
brillant dans un rayon de soleil. Je quitte ici le bassin du Dra et je
passe dans celui du Sous ; en même temps j’entre sur le territoire
des Ilalen. Le plateau qui couronne le Petit Atlas s’étend sur
le sommet de son versant nord comme sur celui de son versant sud ;
des deux côtés du Tizi Iberqaqen, le pays est semblable : même sol
plat, même terre féconde, mêmes cultures semées d’amandiers,
même population dense. La partie où je pénètre est encore plus
riche que la précédente : à mesure qu’on avance, les villages
se font plus nombreux, les champs couvrent un espace plus grand et
finissent par envahir presque tout le sol. Celui-ci, au bout de peu
de temps, n’est que terre, avec de rares portions pierreuses ; la
roche disparaît. Les amandiers s’étendent par endroits à perte
de vue et donnent à ce plateau fertile un aspect unique.
A 4 heures, nous arrivons à Azaṛarad, village des Ida ou Ska,
fraction des Ilalen. Nous nous y arrêtons chez un ami de Ou
Ạddi. Je n’ai pas vu un seul cours d’eau pendant la marche
d’aujourd’hui. Parmi les nombreux villages que j’ai rencontrés,
un était fort important : Agadir Iberqaqen Fouqani ; il a 300 ou 400
maisons : la plupart sont vides durant une portion de l’année ;
situées dans la région où se trouvent les principales cultures
de la tribu, elles se remplissent aux époques du labour et de la
récolte et servent de magasins aux grains et aux amandes. Des gens
de toutes les parties du territoire, même du bas Ouad Iberqaqen,
y possèdent des demeures.
Il existe une différence frappante entre le village d’Azaṛarad
et ceux du versant sud de la chaîne : ces derniers étaient, on
l’a vu, mal bâtis. Azaṛarad, au contraire, se distingue par la
beauté de ses constructions : toutes les maisons y sont en pierres,
non taillées, mais cimentées avec soin ; le long des murs, des
gouttières pratiquées avec adresse conduisent l’eau de pluie dans
des réservoirs ; chaque habitation a sa citerne ; les portes, hautes
et larges, sont cintrées : les arcades en sont faites de pierres
de diverses dimensions habilement ajustées ; fenêtres, crête des
murs, gouttières sont blanchies à la chaux. Les terrasses sont
formées de pierres plates recouvertes d’une couche de terre et
maintenues par de gros cailloux. Sur tout le territoire des Ilalen,
les constructions sont pareilles, toutes soignées, toutes en pierre ;
je ne retrouverai le pisé qu’en entrant chez les Chtouka.
17 janvier.
Départ à 8 heures du matin. Nous marchons seuls : devant demeurer
toute la journée sur le territoire des Ilalen, Ou Ạddi nous
suffit comme protection. Nous continuons à cheminer sur le plateau
d’hier : il ne se modifie pas ; même sol, mêmes ondulations ;
les cultures le couvrent en entier, les amandiers l’ombragent à
perte de vue ; plus de villages que jamais. Jusqu’à présent les
amandiers n’avaient ni fleurs ni feuilles : je les verrai tous en
fleur à partir du Tenîn de Touf el Ạzz. A 11 heures, j’atteins
la limite septentrionale du plateau ; il finit de ce côté aussi
brusquement que vers le sud. En le quittant, je descends une succession
de ravins qui me mènent à une vallée profonde, celle de l’Ouad
Ikhoullan. La région qu’on traverse jusque-là est montagneuse et
boisée : côtes terreuses semées de blocs de roche, grands argans,
pentes raides, gorges encaissées. Au fond de ces dernières sont
des ruisseaux à sec, avec des lits de galets et parfois de roc. Sur
les croupes, à l’ombre des argans, poussent des genêts à fleurs
jaunes de 1 mètre de haut ; beaucoup de verdure au ras du sol ;
entre les rochers percent des taçououts, les premiers que je voie
depuis le Moyen Atlas. Ces forêts ne sont pas désertes ; plusieurs
villages apparaissent sur les crêtes ou à mi-côte, et un plus grand
nombre au fond des ravins. Chacun d’eux a sa ceinture de jardins,
plantations en amphithéâtre où croissent amandiers, grenadiers et
oliviers. Les chemins de cette région sont pénibles : je descends
plusieurs rampes très rapides ; point de passage difficile.
A 3 heures, je parviens à la vallée de l’Ouad Ikhoullan ; elle a
400 mètres de large et est couverte de cultures ; les flancs en sont
de hauts talus boisés ; plusieurs villages sont près de moi, dans
le fond ; d’autres brillent au versant de la montagne. Au milieu
de la vallée serpente la rivière, dont le lit à sec, tantôt
de gravier, tantôt de galets, a 50 ou 60 mètres de large. J’en
descends le cours durant un quart d’heure, puis je gagne le pied
du flanc gauche. Je le gravis. Terrain semblable à celui de tout à
l’heure, boisé de grands argans, avec gazon, genêts, taçououts,
poussant à leur ombre ; pentes raides, sol tantôt pierreux, tantôt
terreux, hérissé de blocs de roche. A 4 heures et demie, j’arrive
au sommet de la côte. Je me trouve en face d’un nouveau plateau,
analogue à celui de ce matin en fertilité, abondance de cultures
et nombre de villages, mais plus accidenté. Nous nous y engageons et
nous y marchons durant le reste de la journée. A 5 heures et demie,
on fait halte : nous voici à Afikourahen, petit village, patrie
de Ou Ạddi. Le plateau où nous sommes est cultivé sur toute son
étendue ; on ne voit plus d’amandiers : de grands argans, arbres
séculaires, les remplacent ; plantés symétriquement dans les champs,
ils les couvrent à perte de vue. Ce plateau est comme un second
échelon du Petit Atlas, celui que j’ai quitté ce matin en formant
le premier. Je n’en traverserai plus d’autre d’ici à la vallée
du Sous : Afikourahen domine directement celle-ci. De la maison de
Ou Ạddi, la vue est merveilleuse : à l’ouest, dans le lointain,
la plaine des Chtouka, et au delà une ligne bleue, l’Océan ;
au nord, la vallée de l’Ouad Sous, bordée par la masse sombre et
les pics neigeux du Grand Atlas ; au point où l’Atlas expire et
où commence la mer, on distingue, à 75 kilomètres, Agadir Iṛir,
dont les murs blancs couronnant un cône bleuâtre brillent au soleil
comme un diadème d’argent.
L’Ouad Ikhoullan est la seule rivière que j’aie vue
aujourd’hui. J’ai rencontré beaucoup de monde sur les deux
plateaux traversés au commencement et à la fin de la journée,
peu dans la région montagneuse et boisée qui les sépare : sur les
plateaux, c’étaient des travailleurs labourant les champs ; dans la
montagne, des voyageurs isolés. En passant dans la vallée de l’Ouad
Ikhoullan, il s’est produit un incident qui a failli être funeste
à Ou Ạddi. Comme nous descendions la rivière, nous apercevons
derrière nous cinq hommes, armés jusqu’aux dents, lancés à
notre poursuite. Ou Ạddi les regarde : « Ce sont des Ikhoullan qui
courent après moi ! » s’écrie-t-il. Échanger son long fusil
de Chleuḥ contre le fusil à deux coups du Ḥadj, s’enfuir à
toutes jambes vers le hameau le plus proche, est pour lui l’affaire
de moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Le Ḥadj et moi
restons en arrière. Les cinq Ikhoullan ne s’arrêtent pas à nous ;
ils nous dépassent, cherchant à rejoindre notre compagnon. Bientôt
ils disparaissent dans le village où nous l’avons vu entrer. Nous
attendons quelque temps, très anxieux du sort de Ou Ạddi. Enfin le
voilà qui revient, avec un notable du lieu, son ami, de qui il a eu
le temps de prendre l’ạnaïa. D’un autre côté retournent ses
ennemis, arrivés trop tard pour lui faire un mauvais parti. Notre
compagnon nous rejoint : nous nous remettons aussitôt en route ;
son sauveur nous escorte pendant une heure, jusqu’à ce que nous
soyons en sûreté. Les hommes qui nous ont poursuivis appartiennent
à un village devant lequel nous avons passé : ce ne sont pas des
brigands. Ilalen comme Ou Ạddi, ils font partie de la fraction
des Ikhoullan, tandis que notre ami est de celle d’Afra : les deux
groupes sont en ce moment en guerre. Ou Ạddi avait été aperçu de
ce village : aussitôt sa présence connue, cinq hommes s’étaient
mis à sa poursuite, non pour nous voler, mais pour le tuer.
2o. — D’AFIKOURAHEN A MOGADOR.
18 et 19 janvier.
Séjour à Afikourahen. Je suis l’hôte de Ou Ạddi. Il y a plus
d’un an qu’il n’avait vu sa famille ; je lui accorde deux jours
de repos auprès d’elle.
Les constructions de ce pays sont soignées : tout est en pierres
cimentées ; les habitations sont grandes et élégantes ; elles
ont un ou deux étages, des escaliers commodes, des portes larges
et solides. Dans les régions que j’ai parcourues depuis Tatta et
dans celles que je traverserai d’ici à Mogador, les villages ne
sont point entourés de murs : cependant il existe des distinctions ;
les uns, bien qu’ouverts, sont organisés d’une façon défensive,
les autres sont sans défense. Chez les Isaffen, les Iberqaqen, les
Ilalen, la plupart sont aménagés de manière à pouvoir résister
à une attaque : dans la fraction d’Afra, les murs des maisons sont
percés de meurtrières à chaque étage et les terrasses munies
d’un parapet crénelé. Ces précautions disparaîtront dès que
je quitterai les Ilalen, et les hameaux présenteront l’aspect le
plus pacifique. Jusqu’à mon entrée dans la fraction d’Afra,
les habitations étaient réunies en villages ; d’Afra à Mogador,
il n’en sera presque jamais ainsi : sauf rares exceptions, je
ne rencontrerai plus de villages, mais des hameaux, ou des demeures
disséminées seules ou par petits groupes dans la campagne ; plus rien
de guerrier ; parfois une tour se dressera entre quelques maisons :
ce ne sera qu’un ornement, signe de la demeure d’un riche. Dans
cette région je cesserai de voir des jardins entourer les lieux
habités ; adieu figuiers, grenadiers, vignes, frais bosquets,
ceinture habituelle des villages marocains : d’ici à Mogador,
hameaux et maisons s’élèvent tristement en plein champ, au
milieu des labourages. Tout au plus ont-ils des haies de cactus. On
voit d’après ce qui précède que la tiṛremt d’un modèle si
régulier et si uniforme, que j’ai rencontrée constamment du Tâdla
à Tazenakht, n’existe en aucune façon dans ces contrées. Je suis,
depuis Tisint, en plein pays d’agadirs.
Le costume demeure ce qu’il était à Tizgi et dans les tribus
intermédiaires ; un détail d’équipement, la poudrière, se modifie
chez les Ilalen. Elle consiste en une petite boîte métallique, en
forme de cylindre très bas. Ce modèle est en usage chez les Ilalen
et les Chtouka ; dans le reste du bassin du Sous et chez les Ḥaḥa,
on se sert de la corne, du type connu. Le fusil et le poignard sont
les mêmes qu’auparavant ; pas de sabres ni de baïonnettes.
20 janvier.
Départ à 10 heures et demie. Nous reprenons notre marche sur
le plateau où nous sommes ; il est toujours couvert de cultures,
toujours semé d’une foule de villages. A midi, je passe de la
tribu des Ilalen dans celle des Chtouka ; le pays ne se modifie pas :
politiquement, cette frontière est importante ; elle marque la limite
entre le blad es sîba, d’où je sors, et le blad el makhzen,
où j’entre. Jusqu’à 2 heures, le plateau reste tel qu’il
était auprès d’Afikourahen, fort accidenté ; à 2 heures, il
s’aplanit et ne présente dès lors que des ondulations légères ;
il continue à être cultivé à perte de vue, ombragé d’argans
et semé de villages : ceux-ci sont moins nombreux que chez les
Ilalen. Vers 3 heures, j’arrive au bord septentrional du plateau,
au sommet du talus qui le sépare de la plaine du Sous ; ce talus est
analogue à celui que j’ai descendu hier, de 11 heures à 3 heures :
côtes raides et ravinées ; terrain pierreux, avec beaucoup de
rochers, boisé d’argans ; sous les arbres, des genêts jaunes, des
jujubiers sauvages, des taçououts couvrent le sol. Chemin pénible,
mais non difficile. J’entre dans la forêt et me mets à descendre ;
vers 4 heures moins un quart, je parviens au pied du talus. Devant
moi s’étend une plaine triangulaire, de 5 à 6 kilomètres de
long ; un kheneg, vers lequel je me dirige, la termine ; elle est
entourée d’une ceinture de collines basses sur les premières
pentes desquelles brillent, comme des taches blanches, une multitude
de hameaux. La plaine est couverte de cultures ombragées d’argans ;
sol de sable, sans une pierre. Ici, comme chez les Ilalen, la plupart
des groupes d’habitations sont dominés par une tour indiquant
la demeure du chikh ; les constructions n’ont plus l’appareil
défensif des précédentes. Elles cessent d’être de pierre et
sont en pisé blanc. A 4 heures et demie, j’atteins l’entrée du
kheneg ; je m’y arrête au hameau de Taourirt ou Selîman.
Durant la journée, j’ai rencontré beaucoup de monde sur le chemin,
travailleurs et voyageurs. Le seul cours d’eau de quelque importance
que j’aie vu est l’Asif Aït Mezal (lit de gros galets de 15
mètres de large, au milieu duquel coulent 5 mètres d’eau de 30
centimètres de profondeur). Parmi les villages qui se sont trouvés
sur mon chemin, il en était un d’aspect particulier : celui d’Aït
Sạïd. Les maisons, hautes, à terrasses couronnées de créneaux, en
sont autant de petits châteaux ; toutes sont blanchies, luxe suprême
du pays : il n’en existe point de plus belles dans les villes. Ce
sont les demeures de la riche famille des Aït Sạïd. Celle-ci est
une nombreuse maison de négociants faisant le commerce entre Mogador
d’une part, le Sahel, Aqqa, Tizounin et Tindouf de l’autre :
elle exporte de Mogador les objets de provenance européenne et y
importe les dattes et la gomme du Sahara, les amandes des Ilalen
et les produits du Soudan qu’elle achète à Tindouf et dans le
Sahel. Les Aït Sạïd ont des résidences en ce lieu qui est leur
berceau, mais une partie d’entre eux vit à Mogador.
A Taourirt ou Selîman, nous recevons l’hospitalité du chikh du
village. Le nom de chikh, chez les Chtouka et les Ilalen, signifie
l’homme le plus riche du hameau ; tout petit centre, fût-il de
3 ou 4 maisons, a son chikh ; il ne s’ensuit pas que cet individu
soit un grand personnage. Dans le blad el makhzen, ces chikhs sont
nommés ou acceptés par les qaïds ; leur considération n’en
est pas augmentée et ils n’ont jamais que celle, passagère,
qui s’attache à leur fortune.
Chez les Chtouka, les armes sont les mêmes que chez les Ilalen,
mais les vêtements changent : plus de khenîf ; chaque homme porte
une chemise de cotonnade ou de laine blanche, un petit turban blanc
laissant à nu le sommet de la tête, un ḥaïk ou un bernous de même
couleur ; le bernous a une forme et un nom particuliers : il est très
court et s’appelle _selḥam_. Pour les femmes, la toilette n’offre
pas de modification, à l’exception du voile de laine noire qui
disparaît. Le costume des Chtouka est celui des Ksima et des Ḥaḥa.
Les Chtouka, comme les Ksima, les Ḥaḥa et les diverses tribus
que j’ai traversées depuis Tizgi Ida ou Baloul, sont Imaziṛen
(Chellaḥa) et parlent le tamaziṛt. Celles qui habitent la montagne,
Isaffen, Iberqaqen, Ilalen, ne savent guère que cette langue ; parmi
celles de la côte, chez les Ksima surtout, l’arabe est répandu.
21 janvier.
Départ à 8 heures et demie. Durant toute la journée, nous
marcherons de concert avec une caravane que nous avons rencontrée
hier au gîte. Bien que nous soyons en blad el makhzen, il est plus
prudent d’aller en compagnie que de cheminer seuls. Après avoir
traversé le kheneg à l’entrée duquel je m’étais arrêté hier,
je trouve une immense plaine où je cheminerai jusqu’au soir ; plaine
de sable rose, unie comme une glace, sans une pierre, sans une ride,
sans une ondulation, s’étendant depuis le pied du Petit Atlas, où
je suis, jusqu’à la mer d’une part, au Grand Atlas de l’autre,
et traversée par l’Ouad Sous. La portion que j’ai devant moi,
occupée presque tout entière par les Chtouka, est d’une fécondité
admirable ; une partie est cultivée, l’autre est en pâturages et
en forêts. Les cultures ne sont plus semées d’argans ; aucun arbre
ne les ombrage : ce sont des successions de champs uniformes séparés
par des haies vives ; çà et là, on y voit des puits ; et, auprès,
quelques figuiers ; une multitude de hameaux s’y élèvent : dans
les portions labourées, on en a sans cesse douze ou quinze en vue :
ils sont ouverts et sans défense, les tours y sont rares ; ce sont des
constructions de pisé rose, sans arbres aux alentours, si ce n’est
des figuiers de Barbarie ; ils respirent la prospérité. Ces parties
cultivées de la plaine forment une des contrées les plus fertiles
et les plus peuplées du Maroc. Les portions boisées présentent un
aspect tout différent : là, plus de champs, plus d’habitations ;
des forêts d’argans séculaires étendent leur ombre sur la surface
unie du sol, qui se couvre d’immenses pâturages ; pas un sillon,
pas une maison n’interrompent la monotonie de ces vastes prairies,
sous leur dôme de feuillage : seuls habitants de ces solitudes,
on rencontre de loin en loin des troupeaux de vaches, de moutons et
de chameaux, paissant sous les arbres. La principale de ces forêts
s’appelle Targant n Ououdmim ; elle est célèbre par ses serpents :
les Ạïssaoua y viennent de loin en faire leur provision.
Cheminant ainsi, tantôt à travers le recueillement des grands bois,
tantôt au milieu de riantes cultures et d’innombrables villages,
je parviens vers le soir non loin de l’Ouad Sous. Je m’arrête
à 5 heures dans un hameau, à quelque distance du fleuve.
Je n’ai cessé de rencontrer beaucoup de monde sur le chemin. De
toute la journée, il ne s’est pas présenté un seul cours d’eau,
ni rivière ni ruisseau. J’ai passé par un marché, le Tenîn des
Ida ou Mḥammed, où j’ai fait une halte assez longue.
22 janvier.