Sahara Marocain sont, par ordre de mérite : les bou iṭṭôb,
les bou feggouç, les bou sekri, les djihel, les bou souaïr. Les bou
iṭṭôb sont très petites, avec un noyau presque imperceptible ;
le goût en est délicat : ce sont les dattes qui se conservent le
mieux ; jamais, dit-on, les vers ne les attaquent. Les bou feggouç
sont grosses ; elles sont aussi très bonnes et très recherchées. Les
bou sekri sont de taille moyenne, et fort sucrées, comme l’indique
leur nom ; elles ont une couleur particulière, d’un gris vert,
tandis que les autres ont les tons dorés qu’on voit habituellement
aux dattes. Les djihel sont de même dimension, à noyau assez
gros ; elles sont beaucoup moins estimées que les trois premières
espèces, excepté celles qui viennent de Tisint ; les dattiers
qui les produisent ont une quantité énorme de fruits : de cette
exubérance est venu leur nom. Les bou souaïr sont fort au-dessous
des dattes précédentes ; elles sont petites et ont peu de chair ;
on les mange à peine ; elles servent surtout à la nourriture des
bestiaux. Le nom de bou souaïr s’applique d’ailleurs, dans tout
le sud, moins à une datte spéciale qu’à toute datte de rebut,
de mauvaise qualité ou non parvenue à maturité, et peu propre à
l’alimentation des hommes. Ces diverses espèces sont mélangées
dans les oasis ; dans toutes, une d’elles domine : à Tisint, ce
sont les djihel ; à Tatta, ce sont les bou feggouç, à Aqqa les
bou sekri, sur le versant méridional du Petit Atlas les bou souaïr,
dans le Dra les bou feggouç, dans le bassin du Ziz les bou feggouç
et les bou souaïr.]
[Note 59 : Le _khent_, appelé en France _guinée_, est une étoffe
de coton indigo. La plupart de celui dont on se sert au Maroc est
fabriqué en Angleterre et vient par Mogador. C’est la contrefaçon
d’une étoffe de même teinte, mais beaucoup meilleure, qui se
confectionne au Soudan. Cette dernière, aussi solide comme tissu et
comme couleur que l’autre l’est peu, a une valeur plus grande :
l’élévation de son prix en fait un objet de luxe réservé à
quelques chikhs et marabouts. Une kechchaba d’étoffe du Soudan se
paie environ 60 francs ; en khent ordinaire, elle en coûte 5 ou 6.]
[Note 60 : Ici tous les hommes fument, nomades et sédentaires, les
riches dans des pipes, les pauvres dans des os creux. Trois espèces
de tabac viennent d’Ouad Noun, du Dra et du Touat. Celle d’Ouad
Noun est la plus estimée. Les unes et les autres se vendent par
feuilles entières et au poids. Personne ne prise, sauf les Juifs.]
[Note 61 : On nomme ici _Sahel_ la région qui borde la mer, de
l’embouchure de l’Ouad Sous au Sénégal. La partie marocaine de
cette longue bande se compose des bassins secondaires qui versent leurs
eaux dans l’Océan entre l’embouchure du Sous et celle du Dra ;
pour la distinguer du reste, nous appellerons cette portion _Sahel
Marocain_. Ici l’on ne fait point cette différence : on parle du
Sahel Marocain en disant « Sahel » ; jamais on ne le nomme Sous,
comme on fait dans le nord. C’est par un effet de généralisation,
comparable à celui qui a fait étendre à toute une race le nom
de la tribu des Berâber, que dans les parties septentrionales du
Maroc on a étendu le nom de Sous aux régions situées au sud du
bassin de l’Ouad Sous, alors qu’il s’applique exclusivement à
ce bassin. Nous conformant à la règle établie dans le pays même,
nous emploierons le nom de Sous pour désigner le bassin de l’Ouad
Sous tout entier, et rien que lui.]
[Note 62 : Le _ḥesou_ est connu en Algérie sous le nom de
_medechcha_.]
[Note 63 : Les dattes se conservent dans de grandes jarres de terre
d’environ 1m20 de hauteur : les couches supérieures, pesant sur
les autres, les écrasent peu à peu ; il s’en exprime un jus très
sucré, de la couleur et de la consistance du miel ; on le recueille
en pratiquant au bas du récipient une petite ouverture par laquelle
il s’échappe. C’est ce qu’on appelle le miel de dattes.]
[Note 64 : Ce thé est du thé vert apporté d’Angleterre. Dans
les ports et dans les grandes villes du Maroc, il se vend environ
5 francs le kilogramme ; la valeur en augmente à mesure qu’on
s’éloigne des centres ; elle est de 20 à 30 francs le kilogramme
à Tisint. On prend le thé très faible, avec beaucoup d’eau,
énormément de sucre, et en y ajoutant de la menthe ou d’autres
plantes aromatiques pour en relever le parfum.]
[Note 65 : La seule différence de nourriture qui existe entre les
Musulmans du sud du Bani et ceux des massifs du Grand et du Petit
Atlas est que, dans ces dernières contrées, la datte cesse de faire
partie de l’alimentation, et que le lait, le beurre et le miel y
entrent pour une part plus ou moins grande, suivant les lieux.]
[Note 66 : Les qaḍis de cette région sont les suivants. A Tisint :
Ḥadj Ḥamed à Ez Zaouïa, S. Mḥind Ạbd el Kebir à Aït ou
Iran, S. El Ạdnani à Agadir. A Trit, Ould S. Ṭîb. A Qaçba
el Djouạ, S. Ḥamed Abou Zeïz. A Tatta : S. Ḥamed, S. El
Ḥanafi, S. El Madani à Aït Ḥaseïn, S. Moḥammed d Aït
Ouzeggar à Adis. A Mrimima, S. Ạbd Allah. A Tamessoult, S. Ạbd
er Raḥman. Pour la tribu des Ida ou Blal, deux qaḍis, Tajakant
l’un et l’autre ; ce sont deux frères : S. Mouloud, résidant
à Tatta, et S. Aḥmed Digna, habitant d’ordinaire Tindouf.]
[Note 67 : Voir : Caussin de Perceval. _Essai sur l’histoire
des Arabes avant l’islamisme, pendant l’époque de Mahomet et
jusqu’à la réduction de toutes les tribus sous la loi musulmane_.]
[Note 68 : _Mezrag_ signifie « lance ». Dans les tribus unies
et compactes, celui qui a donné son ạnaïa n’accompagne pas
lui-même ; il fait conduire par un enfant, ou se contente de
remettre au protégé un objet connu comme sien, dont la présence
prouve qu’on est sous sa sauvegarde. Autrefois on donnait sa lance
à celui à qui on accordait son ạnaïa. Les deux mots sont ainsi
devenus synonymes.]
[Note 69 : Nous exprimerons la plupart du temps les rapports
résultant de l’acte de la debiḥa soit par les mots de vassal et
de suzerain, soit par ceux de client et de patron ; nous emploierons
aussi quelquefois le mot de tributaire.]
[Note 70 : Souvent c’est la tribu vassale qui lèse les
suzerains. Ceux-ci s’empressent de réclamer. Les choses se passent
toujours de même manière ; on ne cède qu’à la crainte.]
[Note 71 : On l’appelle aussi parfois, par abréviation, Ouad
Targant.]
[Note 72 : _Tzgert_ est le nom d’un arbrisseau.]
[Note 73 : Le _sebt_, qui porte aussi le nom de _drin_, et le _geddim_,
dont nous parlerons plus tard, ressemblent à l’ḥalfa : ils servent
à tous les usages de celui-ci. Ces trois plantes sont beaucoup moins
répandues au Maroc que ne l’est la dernière en Algérie. Il y a du
sebt en quelques places sablonneuses de la région comprise entre le
Bani et le Dra, et une certaine quantité d’ḥalfa sur le plateau
qui couronne la portion centrale du Petit Atlas. J’ai trouvé du
geddim sur les pentes inférieures du Grand Atlas, au Tizi n Telṛemt,
et sur la rive droite de la Mlouïa, au-dessous de Qçâbi ech Cheurfa,
dans les vastes déserts de la Mlouïa et du Rekkam. Le Ḍahra est
couvert d’ḥalfa ; ce désert est le commencement des hauts plateaux
du Sud Oranais, auxquels il se lie et dont rien ne le distingue : même
aspect monotone, même sol stérile, mêmes longs steppes d’ḥalfa.]
[Note 74 : Qçar unique avec dattiers.]
[Note 75 : Qçar entouré de dattiers, situé entre Icht et
Tamanaṛt.]
[Note 76 : Le nom arabe des Ida ou Blal est _Doui Blal_ (ذوي
بلال) ; on l’écrit ainsi à Fâs, et ainsi sans doute il faut
l’écrire. Dans le sud et à Mogador, on l’écrit sous la forme
tamaziṛt Ida ou Blal (اِذا اُ بلال). Nous avons adopté
cette dernière manière, employée par les membres de la tribu :
ils disent _Ida ou Blal_, ou _Daoublal_ au pluriel et _Daoublali_
au singulier.]
[Note 77 : Les Ida ou Blal ont le type et les manières des Arabes,
et parlent la langue du Koran, seuls au milieu d’une population
tamaziṛt ; double motif d’admettre ce qu’eux-mêmes disent
de leur origine. Les nombreuses formes imaziṛen qui figurent dans
leurs noms de fractions m’inspirèrent pourtant des doutes à ce
sujet. A mon retour du Maroc, j’essayai d’éclaircir la question ;
je fus conduit à regarder les Ida ou Blal comme Arabes : un long
contact avec les Imaziṛen a introduit chez eux les appellations
étrangères. Parmi mes documents sur les Ida ou Blal, en voici deux
d’un intérêt particulier : le premier m’a été fourni par
M. Montel, chancelier du consulat de France à Mogador, l’autre
par M. Pilard, interprète militaire en retraite.
1o — « Les Ida ou Blal ont leur berceau dans le Sahara, entre les
Tajakant et les Ạrib ; ces trois tribus sont de race arabe. Les
Ida ou Blal se divisent aujourd’hui en trois groupes : le premier
habite encore le territoire originaire de la tribu ; le second est
établi dans la qaçba de Fâs Djedid et en un lieu appelé Ḍahr er
Ramka, proche de Fâs ; le troisième est, depuis de longues années,
installé aux environs de Merrâkech. De plus, il y a parmi les
Ḥaḥa quelques familles connues sous le nom d’Ida ou Blal et
regardées comme originaires de la grande tribu de ce nom ; elles
parlent la langue tamaziṛt et sont comptées comme faisant partie
des Ḥaḥa. »
2o — « Les Ạrib, les Doui Blal et les Tajakant sont des
Arabes Mâkil fortement mêlés de nomades Zenâga. Vers l’ouest,
l’élément berbère semble prendre le dessus ; aussi les Doui
Blal y sont ordinairement désignés sous l’appellation chleuḥa
d’Ida ou Blal. Quant aux Tajakant, leur véritable nom est
Djakâna. Au contraire, les fractions demeurées dans l’est sont
restées purement arabes. Tels les Oulad Moulat, portion des Doui
Blal, établis isolément dans les déserts du sud du Tafilelt ; ils
auraient, au dire des gens des oasis, conservé encore aujourd’hui
les flexions finales de la langue arabe[A].
« Les Doui Blal sont une tribu nomade dont le territoire habituel
est entre Tatta et Mrimima, mais ils volent sur les routes jusque
chez les Chạanba.
« Une des fractions des Doui Blal, les Oulad Moulat[B], est
séparée du reste de la tribu et vit isolée dans l’Areg er
Raoui. Elle peut mettre sur pied 1000 combattants montés deux à deux
sur des meharis. Les Oulad Moulat sont nomades ; ils s’habillent
de coton bleu foncé ; tête nue ; longs cheveux ; sabres droits à
deux tranchants comme ceux des Touâreg. Ils sont libres ; personne
n’exerce de commandement dans la tribu. Ils sont ennemis de tout
le monde, sont craints des qçour du Tafilelt et ne respectent
pas les zaouïas. Leur perfidie est telle que le mot _mitsaq Doui
Blal_, « foi des Doui Blal », est, dans le sud, synonyme de _foi
punique_. En 1871 ou 1872, 350 tentes environ d’entre eux, ayant
eu une querelle avec le reste des Oulad Moulat, se sont séparées
du gros de la fraction : elles ont émigré, 150 tentes à Timmi et
à Tsabit, 200 chez les Aït Ounbegi, à El Mạïder, entre l’Ouad
Ziz et l’Ouad Dra[C]. Cette querelle avait eu lieu à la suite du
pillage, par un groupe des Oulad Moulat, d’une caravane protégée
par l’autre groupe. Ils s’ensuivit une guerre civile qui dura
deux ans et se termina par l’émigration du parti vaincu. Les Oulad
Moulat, quelque impies qu’ils soient, sont serviteurs religieux
de Sidi el Ṛazi (Tafilelt), de Sidi Aḥmed el Ḥabib (Zaouïa el
Maṭi), et de Sidi Moḥammed ben Nacer (Tamegrout). »
Ces documents, s’alliant avec les renseignements que j’ai
rapportés, prouvent que les Ida ou Blal, ou mieux Doui Blal, sont
une tribu nomade d’origine arabe, dont la masse principale est
établie sur les deux rives du Dra, entre les méridiens de Tatta et de
Mrimima. Un groupe important de la tribu, appartenant à la fraction
des Imoulaten ou Oulad Moulat, a émigré depuis longtemps vers
l’est, où il est cantonné au sud du Tafilelt. Un certain nombre
de familles Doui Blal ont été transportées, de force probablement,
par quelque puissant sultan, les unes à Merrâkech, les autres à
Fâs, où elles ont perpétué leur nom et leur race. Quelques-unes
enfin sont mêlées, on ne sait comment, à la tribu tamaziṛt
des Ḥaḥa. Les premiers se sont un peu altérés au contact des
Chellaḥa et des Ḥaraṭîn, leurs voisins ; les seconds, plus
isolés, ont gardé leur physionomie et leur langage primitifs. Les
troisièmes sont des Arabes dégénérés, semblables aux Arabes
d’Algérie. Les derniers sont Imaziṛen de mœurs et de langue et
n’ont de Doui Blal que le nom.]
[Note A : Je n’ai pas remarqué ce fait chez les Ida ou Blal que
j’ai vus, c’est-à-dire dans le gros de la tribu : on y parle,
comme partout au Maroc, un arabe qui est, à peu de chose près,
notre arabe vulgaire d’Algérie.]
[Note B : Ils figurent sous le nom d’Imoulaten dans la décomposition
qu’on nous a donnée à Tatta.]
[Note C : Pour les noms géographiques dont il est question ici,
voir la _Carte générale du Tafilala_ par M. le général Dastugue.]
[Note 78 : La ziâda a 50 centimètres à 1 mètre de haut ; les
autres plantes poussent au ras du sol.]
[Note 79 : L’Ouad Tisint se creuse dans le plateau d’où il sort,
à Tizi Igidi, une vallée à fond plat, profonde de 20 à 25 mètres
et large de 800.]
[Note 80 : Les pierres à fusil dont on se sert à Tisint et assez
loin à la ronde viennent de Foum Tangarfa ; dans les hauteurs
voisines, le silex abonde ; les nomades l’enlèvent par gros blocs
et l’apportent à Tisint, où on le taille.]
[Note 81 : Autorité de chikh.]
[Note 82 : On appelle _zaouïa_, d’une part, l’ensemble de tous
les marabouts, parents proches ou éloignés de Sid Ạbd Allah,
qui habitent Mrimima ; de l’autre, la maison où Sidi Ạbd Allah
demeure.]
[Note 83 : Tribu voisine du district d’Ouad Noun.]
[Note 84 : Le Souq el Mouloud est ainsi appelé parce qu’il a lieu
dans le mois de mouloud (rebiạ el aoul) ; il se tient dans la tribu
des Aït Ioussa. C’est une grande foire, qui dure plusieurs jours,
l’une des trois foires annuelles du Sahara ; les deux autres sont
celles de Mrimima et de S. Ḥamed ou Mousa (Tazeroualt).]
[Note 85 : Le calendrier chrétien est connu et employé dans le
Sahara Marocain. Les mois en sont désignés sous leurs noms latins. La
foire de S. Ḥamed ou Mousa se tient au printemps et habituellement
en mars ; en 1885, elle a commencé le 25 mars.]
VI.
DE TISINT A MOGADOR.
1o. — DE TISINT A AFIKOURAHEN.
Lorsque je me retrouvai à Tisint, la somme d’argent que je portais
avait, par suite de vols successifs, diminué à tel point que je
ne pouvais achever mon voyage avec ce qui restait. Il fallait avant
tout me procurer des fonds. Je n’en trouverais que dans une ville
où il y eût des Européens : la plus proche était Mogador. Je
résolus d’en chercher dans ce port.
Je m’ouvris de mon projet à mon ami le Ḥadj, et fis avec
lui l’arrangement suivant : il me conduirait à Mogador, m’y
attendrait, et me ramènerait à Tisint ; nous prendrions des routes
différentes en allant et en revenant, passant la première fois
par les Isaffen et les Ilalen[86], la seconde par le Sous, le Ras el
Ouad et les Aït Jellal. Le Ḥadj Bou Rḥim connaissait la région
que nous devions traverser au retour et y avait de nombreux amis ;
pour l’aller, il emmènerait un de ses agents, nommé Moḥammed ou
Ạddi, homme de la tribu des Ilalen, qui avait maintes fois parcouru
le chemin que nous allions faire. Nous ne partirions qu’à nous
trois : le rabbin Mardochée, dont je n’avais pas besoin, resterait
à Tisint dans la maison du Ḥadj, où il attendrait mon retour.
9 janvier.
Je quittai Tisint le 9 janvier, à 10 heures et demie du soir, et pris
la direction de Tatta, escorté par le Ḥadj et son compagnon. Nous
voyageâmes toute la nuit. Nous avions attendu pour sortir que le qçar
fût endormi : personne n’avait été instruit de notre voyage ;
en s’en allant, le Ḥadj n’avait pas dit adieu à ses femmes
et à ses enfants. Si le bruit de notre départ avait transpiré,
il eût été à craindre que des étrangers, Berâber, Oulad Iaḥia
ou autres, toujours en foule à Agadir, n’aient couru s’embusquer
sur le chemin pour nous attaquer et nous piller. De là notre départ
furtif et notre marche nocturne. Le rabbin Mardochée avait ordre de
n’ouvrir la maison à personne le lendemain et, après deux jours,
de déclarer que nous étions partis pour Tazenakht. Pareilles mesures
se prennent toujours lorsqu’on doit traverser un long désert,
un passage dangereux, que, comme nous, on est en petit nombre, et
qu’on a des objets pouvant exciter la convoitise. Ici, il avait
fallu redoubler de précautions ; avec ma réputation de Chrétien et
d’homme chargé d’or, plus d’une bande se serait mise en campagne
si mon départ avait été connu. Mes mules seules eussent suffi pour
faire prendre les armes à bien des gens : en cette contrée pauvre
elles constituent un capital.
10 janvier.
Ralentis dans notre marche par une pluie torrentielle qui tomba
pendant la plus grande partie de la nuit et durant toute la matinée,
nous arrivâmes à Tatta à la fin de la journée du 10. A 7 heures
du soir, nous nous arrêtâmes dans le petit qçar de Taṛla, chez
des amis du Ḥadj.
La route de Tisint à Tatta n’avait rien de nouveau pour moi. Je pus
admirer combien la végétation s’était développée depuis mon
dernier passage : le long du moindre ruisseau, au-dessous de chaque
gommier, s’étendait un épais tapis de verdure, tantôt d’un
émeraude éclatant, tantôt argenté ou doré par une multitude
de fleurs.
Pour gagner Taṛla, on remonte l’Ouad Tatta à partir de Tiiti,
dans son lit : celui-ci est large de 150 mètres et couvert de gros
galets ; au milieu se creuse un canal de 30 mètres, où un peu
d’eau serpente sur un fond de roche. La rivière, resserrée à
Tiiti entre le qçar et le Bani, coule de Tiiti à Taṛla dans une
plaine de sable, déserte sur la rive droite, couverte de palmiers
sur la rive gauche.
11 janvier.
Séjour à Taṛla. Ce qçar est situé à la bouche méridionale
d’un kheneg par lequel l’Ouad Tatta franchit une chaîne de
collines parallèle au Bani. Il est petit et riche : tout y respire
la prospérité ; les maisons sont belles ; point de ruines ; les
habitants, Chellaḥa et Ḥaraṭîn, vivent dans l’aisance,
grâce à leurs nombreux dattiers. Les bou feggouç dominent.
12 janvier.
Nous passons toute la journée à Taṛla sans sortir de chez
notre hôte, à qui le Ḥadj a recommandé le secret sur notre
présence. Nous avons, d’ici à Tizgi, notre prochain gîte,
à traverser un long désert, très dangereux, qu’on ne peut
franchir que de nuit et au pas de course, comme nous essaierons de le
faire, ou en nombreuse caravane. Ce désert, qui fait un avec celui
d’Imaouen coupé par l’Ouad Aqqa, s’étend sur les confins
de plusieurs tribus entre lesquelles il forme un terrain neutre :
champ commun où s’exercent leurs rapines ; des bandes pillardes
d’Aït ou Mrîbeṭ, d’Ida ou Blal, d’Aït Jellal, d’Isaffen,
le parcourent sans cesse.
Nous partons à 9 heures du soir et marchons sans arrêt jusqu’au
matin. A l’aurore, nous nous trouvons à l’entrée d’une gorge
profonde, dans le lit desséché d’une rivière, à son confluent
avec un ruisseau, l’Ouad Tanamrout. Nous faisons halte quelques
heures à cet endroit.
La contrée que j’ai parcourue de Taṛla ici se divise en deux
portions distinctes : l’une de Taṛla à Imiṭeq, l’autre
d’Imiṭeq au point où je suis. Celle-là se compose de larges
vallées entre lesquelles s’élèvent des massifs mamelonnés de
peu de hauteur ; celle-ci est formée d’une succession de plaines
étagées, séparées par de hautes chaînes parallèles, que les
rivières traversent par des gorges étroites. Les vallées de la
première région ont dans leur partie inférieure un sol pierreux,
garni de gommiers, de jujubiers sauvages et de melbina, dans leur
partie haute, un sol rocheux avec une végétation moins abondante ;
leurs flancs sont des coteaux de grès noir et luisant. Au delà
d’Imiṭeq, les collines se remplacent par de hautes montagnes :
massifs rocheux, aux pentes escarpées, ils ont une couleur jaune
rosée, différente de ce que nous avons vu jusqu’ici ; leurs
flancs, tourmentés, ne sont du pied à la crête que découpures
et crevasses. Ces monts entourent comme de remparts lézardés
des plaines unies et pierreuses, où le sol, aride d’ordinaire,
est en cette saison couvert de verdure ; on y marche au milieu de
jujubiers sauvages, de melbina, de hautes herbes. Entre ces plaines,
les cours d’eau traversent les montagnes par des couloirs étroits,
aux parois verticales, si resserrées qu’elles laissent la seule
place de la rivière. Le gommier disparaît au nord d’Imiṭeq.
[Illustration : Petite plaine entourée d’une ceinture de montagnes,
entre Imiteq et le col de Tanamrout.
Croquis de l’auteur.]
J’ai traversé cette nuit un grand nombre de cours d’eau, tous
à sec, tous ayant un lit de gros galets et des berges verticales,
mi-sable, mi-cailloux, hautes de 1 à 2 mètres. Les deux plus
importants se réunissent pour former l’Ouad Imiṭeq ; l’un
vient de l’est, l’autre de l’ouest ; le premier a 50 mètres
de large, le second 40. De Taṛla ici, bien que le terrain soit
constamment pierreux ou rocheux, le chemin n’est pas difficile :
il a des montées, des descentes, mais jamais raides ni longues.
13 janvier.
A 1 heure de l’après-midi, nous nous remettons en marche. Nous
quittons la vallée, lieu de notre halte, et remontons l’Ouad
Tanamrout ; il coule dans un ravin étroit qui bientôt n’a
aucune largeur et où le chemin, malgré de nombreux lacets, devient
difficile. Les parois sont les montagnes de roche jaune dont nous
étions jusqu’à présent au pied et que nous allons franchir. Près
du torrent, la pierre laisse percer une végétation abondante :
jujubiers sauvages, ḥeuboubs de 2 à 3 mètres, grandes herbes,
fleurs de toute couleur. Une heure de marche pénible nous conduit
à un col, Tizi Tanamrout, où l’ouad prend sa source. A nos pieds
s’étend une large vallée, dont le flanc gauche est le massif
que nous venons de gravir, et le droit un talus sombre dont la crête
paraît un peu plus élevée que celle où nous sommes. Nous descendons
vers le thalweg. Les pentes, si rapides sur l’autre versant, sont
douces, le chemin aisé ; terrain rocheux ; la végétation, vivace
sur le côté opposé, existe à peine sur celui-ci : des jujubiers
sauvages interrompent seuls de loin en loin la monotonie du sol nu.
Parvenus au fond de la vallée, nous la descendons pendant quelque
temps ; un cours d’eau à sec, de 60 mètres de large, en occupe
le milieu : c’est un affluent de l’Ouad Aqqa. Peu après, nous
gagnons les bords de l’Ouad Aqqa : il forme une grande rivière,
large de plus de 200 mètres ; le lit, ici de sable, là de gravier,
ailleurs de gros galets, ne contient point d’eau. Nous le remontons
jusqu’à Tizgi Ida ou Baloul[87]. Nous entrons dans ce village à
7 heures du soir. Un ami de Ou Ạddi nous donne l’hospitalité.
De Taṛla à Tizgi, personne n’a paru sur le chemin. Le seul
vestige humain que j’aie vu a été, entre Tatta et Imiṭeq,
une dizaine de tombes, échelonnées par groupes de deux ou trois au
bord du sentier. Ces tombes, qui rappelaient chacune un pillage, et
marquaient l’endroit où avaient péri des voyageurs moins heureux
que moi, avaient, au clair de lune, au milieu de cette solitude,
un aspect lugubre.
Arrivé à Tizgi, la portion périlleuse de ma route est faite : je
pourrai marcher désormais à la clarté du soleil. Les Marocains
de ces régions emploient, on le voit, une méthode simple pour
voyager : quand le pays n’est pas dangereux, ils le traversent le
jour ; lorsqu’il l’est, au lieu de prendre des escortes, ils le
franchissent rapidement de nuit.
14 janvier.
Séjour à Tizgi Ida ou Baloul. Tizgi est une bourgade isolée,
d’environ 400 feux ; elle est construite en long sur les premières
pentes du flanc gauche de l’Ouad Aqqa. Au pied du village, les bords
et le lit du cours d’eau sont occupés par des cultures ombragées
de palmiers (bou souaïr) ; ceux-ci ne sont pas serrés comme à
Tisint et à Tatta : ils sont espacés, et se mêlent de trembles,
de figuiers et d’oliviers. Le fond de la vallée est sablonneux ;
les flancs sont de hautes parois de roche jaune, escarpées,
s’élevant à 150 mètres au-dessus du lit de la rivière. Comme son
nom l’indique, Tizgi est située dans une gorge resserrée entre de
hautes montagnes, kheneg très étroit que l’Ouad Aqqa traverse en
ce point. Le village est construit partie en pisé, partie en pierres
grossièrement cimentées ; pas de mur d’enceinte. La rivière est
à sec au pied des maisons et dans les jardins ; de nombreux canaux
pleins d’eau claire et courante arrosent ces derniers.
[Illustration : Tizgi Ida ou Baloul. (Vue prise d’une maison du
village, dans la direction du sud-est.)
Croquis de l’auteur.]
A partir d’ici, on ne voit plus de khent ; le costume des indigènes
ne se compose que de laine. Les femmes sont vêtues de laine blanche
et portent sur la tête un voile spécial au pays : c’est une pièce
rectangulaire de laine noire ayant un mètre de long, avec un gland
noir à chaque coin. Elles s’en couvrent le visage dès qu’elles
aperçoivent un homme. Les femmes de cette région font montre d’une
grande modestie : en rencontre-t-on sur les routes ? on les voit
s’arrêter à plusieurs pas, faire un à-droite ou un à-gauche,
et demeurer au bord du chemin, la figure voilée et le dos tourné,
jusqu’à ce qu’on soit passé. Les hommes portent des ḥaïks de
laine blanche ou des djelabias et, par-dessus, soit le bernous blanc,
soit plus souvent le khenîf. Pas de modification dans les armes, sauf
qu’il n’y a plus de fusils à deux coups. Tels sont les costumes
à Tizgi, tels je les trouverai chez les Isaffen, les Iberqaqen et
les Ilalen.
15 janvier.