parallèles, à fond de sable durci, où poussent quelques gommiers ;
puis je débouche dans une plaine dont le sol, dur et couvert de
galets, a pour seule végétation de petits gommiers qui bordent les
lits desséchés des ruisseaux. Cette plaine se prolonge au loin :
bornée au nord par un talus bas que perce l’Ouad Tisint au Tizi
Igidi[79], à l’est par le Hamsaïlikh, au sud par le Mḥeïjiba,
s’étendant à l’ouest jusqu’à la ligne uniforme et mince
du Zouaïzel, talus plutôt que collines, elle est traversée
par les ouads Tisint et Zgiḍ, qui s’y réunissent auprès de
Mrimima, et en sortent pour gagner le Dra par une large trouée,
Foum Tangarfa[80]. Cette brèche montre, dans le lointain,
les collines bleues du Dra. Au pied du Mḥeïjiba, on voit les
palmiers de Mrimima, vers lesquels je marche. Dans la direction du
nord-est s’aperçoit Foum Zgiḍ, kheneg dans le Bani, semblable
à ceux d’Aqqa et de Tatta ; là est l’oasis de Zgiḍ, et passe
l’ouad du même nom. Quatre ou cinq mamelons isolés se dressent
dans la plaine entre Mrimima et Foum Zgiḍ, à 6 ou 8 kilomètres
d’ici ; on les appelle El Gelob es Sṛîr ou Gelob Mrimima ; ces
qualificatifs les distinguent d’un autre Gelob, que j’ai vu en
allant au mạder. Jusqu’à Mrimima, le sol reste le même, plat,
dur, pierreux ; à mesure qu’on approche, les gommiers augmentent. A
2 heures, j’entre dans le village.
Hors l’Ouad Tisint, j’ai traversé un seul cours d’eau de
quelque importance, Tazrout Timeloukka (lit de 20 mètres de large,
dont 10 couverts d’eau claire et courante ; fond de roche).
[Illustration : Areg au sud de Tisint et portions de la crête du
Bani. (Vue prise de Mrimima.)
Croquis de l’auteur.]
SÉJOUR A MRIMIMA.
A notre arrivée à Mrimima, mes compagnons et moi descendons
dans une des premières demeures du village : c’est une maison
vide appartenant à Sidi Ạbd Allah ; il en possède plusieurs
semblables ; elles servent à loger ses hôtes au moment d’une
foire célèbre qui se tient chaque année. Aussitôt installés,
nous voyons venir à nous les fils du marabout : ils sont au nombre
de quatre ; l’aîné, S. Oumbarek, est un homme de 30 à 35 ans ;
son père lui laisse en grande partie la direction de la zaouïa ;
les autres sont plus jeunes. On apporte une natte pour les Musulmans,
des dattes pour tout le monde ; puis vient un plateau avec des verres
et ce qu’il faut pour le thé, moins le sucre et le thé. C’est au
Juif à les fournir. On s’installe. A peine est-on assis, S. Oumbarek
se répand en plaintes contre les Ida ou Blal : « Toutes les tribus
nous servent ; toutes nous présentent de riches offrandes : les Ida
ou Blal seuls ne nous donnent rien ; bien plus, allons-nous chez eux
pour prélever la redevance, non contents de ne pas la remettre, ils
nous accueillent avec des quolibets, des plaisanteries et de mauvaises
paroles. Je leur en veux, non pour ce qu’a souffert chez eux mon
ventre, mais pour ce qu’ont souffert mes oreilles : gens grossiers,
inhospitaliers, impies autant qu’avares. D’ailleurs ils ont ce
qu’ils méritent. Ils accueillent mal les marabouts et méprisent
leurs bénédictions ; Dieu non plus ne les bénit point : ils meurent
de faim, et sont divisés entre eux. Autrefois, c’était une grande
tribu ; à présent, c’est la dernière du désert. Les Berâber les
pillent de tous côtés, les Oulad Iaḥia en font autant, jusqu’aux
Aït Jellal qui les bravent ; dans le Sahel, dans le Dra, ils n’osent
plus mettre les pieds. Ils sont la risée de tout le monde. Et puis,
il n’y a plus d’hommes parmi eux : tous les braves d’autrefois
sont morts. Aujourd’hui ce sont tous des femmes, tous des menteurs,
tous des traîtres : pas un qui ne viole son ạnaïa. Demandait-on le
mezrag à leurs pères, ils l’accordaient aussitôt, pour le seul
honneur, sans rien réclamer. Le demande-t-on aux Ida ou Blal d’à
présent ? Leur première parole est : « Combien me donnerez-vous ? »
Et ils en marchandent le prix comme des Juifs. Aujourd’hui,
parmi tous les Ida ou Blal, pas un qui soit brave, pas un qui
soit généreux, pas un qui soit franc, pas un qui soit loyal ;
et à mesure qu’ils valent moins, ils ont plus de prétentions :
depuis quelque temps il pousse chez eux des chikhs de toutes parts :
jadis combien de leurs pères avaient une chiakha[81] véritable,
qui ne pensaient pas à en prendre le titre : à cette heure, dans la
tribu entière il n’y a plus l’ombre d’une chiakha et tout le
monde est chikh. C’est une race d’hommes cupides et traîtres ;
il n’y a rien de bon en eux ; aussi nous ne les visitons plus. Ils
ne veulent pas de nos bénédictions ; mais dès aujourd’hui ils
ont visiblement le prix de leur impiété et de leur mépris pour
les hommes du Seigneur. » Mes trois Ida ou Blal se taisent et font
longue figure devant cette harangue qui se prolonge sur le même ton
durant plus d’une heure. Ce que dit S. Oumbarek est vrai ; mais
l’amertume avec laquelle le marabout leur reproche de ne point lui
donner d’argent est aussi répugnante que leur avarice. Pour moi,
je m’amuse à voir ces loups se mordre entre eux.
Dans la soirée, on agite la question de mon départ pour le
Tinzoulin. Sidi Oumbarek m’y conduira en personne ; il fait voir
qu’il ne marchande pas moins son ạnaïa que les Ida ou Blal :
c’est au bout de deux heures de discussion qu’on s’entend sur
le prix. Enfin on tombe d’accord : je verse la somme sur l’heure :
il est convenu qu’on partira après-demain.
Le lendemain matin, 27 décembre, mes Ida ou Blal, n’ayant plus rien
à faire ici, s’en vont ainsi que mon ami le Ḥadj. Au moment des
adieux, j’ai toutes les peines du monde à faire accepter un cadeau
à ce dernier ; avec les autres, au contraire, il y a un règlement
de compte laborieux. Me voici seul à Mrimima avec Mardochée et un
domestique israélite. Dans l’après-midi, nous recevons la visite
de S. Ạbd Allah en personne. C’est un vieillard d’environ
70 ans, à barbe toute blanche, tranchant sur le brun de sa peau ;
car il est Ḥarṭâni. Il nous parle avec bienveillance, mais sa
péroraison rappelle les discours de son fils : « Grâce à Dieu,
vous êtes maintenant débarrassés de vos Ida ou Blal, gens impies
et sans foi qui n’étaient venus que pour vous dépouiller. Quant
à moi, je n’aime pas les Juifs ; mais Dieu vous a conduits ici
dans la maison de la confiance : vous y êtes les bienvenus, et,
quand vous voudrez partir, je vous ferai mener où vous voudrez
en sûreté. Mais voyons, les Juifs ! vos pareils, quand ils se
présentent, ne m’abordent que les mains pleines de toutes sortes
de cadeaux : vous, vous ne m’avez rien donné ; tâchez de réparer
votre faute et de m’offrir quelque chose de bien : pas de khent,
pas de ces objets ordinaires et grossiers ; je veux quelque chose de
bien. Je repasserai tout à l’heure : à présent, je vais parler à
des Oulad Iaḥia avec qui je vous ferai partir. » Il nous quitte,
va et revient au bout d’une demi-heure : « Ce que vous avez de
mieux à faire est de passer le sabbat ici et de ne vous mettre en
route que le lendemain. J’ai donné rendez-vous pour samedi à
ces Oulad Iaḥia qui s’en iront dimanche avec vous. Maintenant,
voyons ce que vous m’avez préparé de bien ! » Je lui montre ce
que j’ai, du thé, de la cotonnade blanche, deux pains de sucre. Il
prend le tout, et nous lui déclarons que nous sommes les gens les
plus heureux du monde de ce qu’un grand saint comme lui ait bien
voulu accepter ce faible don. Je ne suis pas aussi content que je
le dis. Voici mon départ remis à plusieurs jours, car on n’est
qu’à jeudi. Puis, que sont ces Oulad Iaḥia à qui S. Ạbd
Allah veut me confier, alors qu’il était convenu que son fils me
conduirait lui-même ? Ces marabouts ont moins de parole encore que
les Ida ou Blal. Mais que faire ? Je suis à leur merci. C’est le
cas d’être fataliste et d’attendre avec résignation. Espérant
que cela pourrait produire quelque effet, je me recommandai du cherif
d’Ouazzân. Jamais je ne m’étais servi de sa lettre, pour la
meilleure raison : son nom était inconnu de ceux à qui j’avais eu
affaire jusqu’alors, et son influence nulle dans les régions que
j’avais traversées depuis Fâs. Ici il n’en est pas autrement,
mais dans la zaouïa du moins son nom est connu et respecté. Je fis
voir sa lettre à S. Ạbd Allah. Dans les premiers jours, ce fut un
événement : on lut l’épître en pleine mosquée ; comme effets,
il résulta qu’on me traita avec plus d’égards qu’auparavant,
que chaque jour S. Ạbd Allah me faisait une visite et que, le soir,
il envoyait deux de ses fils passer la nuit dans ma chambre, honneur
et protection à la fois.
Le samedi, le dimanche se passent, on ne parle point de départ. Par
extraordinaire, S. Ạbd Allah reste invisible. Je demande
S. Oumbarek : il est malade. Enfin, le lundi matin, je vis arriver
ce dernier : il était impossible, disait-il, de se mettre en route :
deux troupes de 20 fusils, l’une de Berâber, l’autre d’Ạrib,
de passage ici, avaient appris que j’allais partir ; le bruit
que j’étais Chrétien, venu de Tintazart, s’était répandu
dans le pays et leur était parvenu ; de plus, on me croyait chargé
d’or. Les deux bandes s’étaient embusquées dans la montagne et
guettaient mon passage pour m’attaquer. Il fallait patienter. Dans
trois ou quatre jours, quand, lasses d’attendre, elles auraient
disparu, S. Oumbarek prendrait avec lui 30 ou 40 Ḥaraṭîn et me
conduirait en personne à destination. Le lendemain, S. Ạbd Allah
vint confirmer ces paroles : « Ayez confiance en moi ; je vous ferai
partir en sûreté avec mon fils, quand tous ceux qui voudraient vous
manger seront partis ou vous auront oubliés. Mrimima est un ventre
de hyène, rendez-vous de tout ce qu’il y a de mauvais. Mais,
patience ; vous en sortirez, s’il plaît à Dieu. »
Deux jours après, c’est autre chose : les Ạrib sont partis ;
mais 30 Aït Seddrât les ont remplacés : ils étaient venus acheter
des dattes ; à la nouvelle du coup à faire, ils se sont installés
dans le Mḥeïjiba, jurant qu’ils n’en bougeraient tant que je
serais ici. Le jeudi, ils font mieux : ils envoient une députation
à S. Ạbd Allah, demandant de me livrer : ils se chargent de me
conduire au Tinzoulin. Sur son refus, ils se répandent en menaces,
déclarent qu’ils m’enlèveront de force. Les marabouts prennent
peur : le jour, ils placent deux hommes à ma porte, avec consigne de
ne laisser entrer personne ; la nuit, on m’envoie plusieurs esclaves
armés. Les deux fils cadets de S. Ạbd Allah ne me quittent plus. Les
murs de la maison sont hauts, la porte solide, rien à redouter
de ce côté ; mais on craint que les Aït Seddrât ne percent la
muraille de pisé. Le lendemain, ils envoient de nouveaux émissaires,
l’inquiétude des marabouts augmente, ma garde s’accroît. Enfin,
le vendredi, S. Ạbd Allah vient me dire qu’il ne s’engage plus à
me faire conduire au Dra : tout ce qu’il peut pour moi, c’est de me
ramener à Tisint, encore faudra-t-il attendre plus d’une semaine :
le 12 janvier sera la fête du Mouloud ; ce jour-là, S. Ạbd Allah
fait tous les ans un pèlerinage à la qoubba de S. Ạbd Allah
ou Mḥind, à Tisint ; il s’y rend en grand appareil, suivi de
toute la zaouïa, de tout ce qu’il a de parents, de serviteurs et
d’esclaves : je me joindrai à lui et, sous la protection de cette
puissante escorte, je pourrai passer.
Après une semblable déclaration, il ne me restait rien à espérer
quant au Tinzoulin. Attendre à Mrimima n’avait plus de raison
d’être ; il fallait revenir à Tisint : cela même était chose
difficile et dangereuse. Le soir de ce jour, 3 janvier, j’écrivis
à mon ami le Ḥadj Bou Rḥim : je lui peignais la situation,
et le priais de venir me chercher. Un mendiant porta ma lettre.
Le lendemain, à 7 heures du matin, grand mouvement dans le village :
une troupe de 25 fantassins et 2 cavaliers y arrive tout à coup et
entre droit dans ma cour. C’est le Ḥadj qui vient me prendre. Il a
reçu mon billet cette nuit. Il s’est levé aussitôt, a couru chez
ses frères et ses parents ; chacun s’est armé et l’a rejoint
avec ses serviteurs ; ils se sont mis en marche, et les voici. Une
demi-heure après, je reprenais avec eux le chemin d’Agadir. Les
marabouts nous voyaient partir avec inquiétude : ils craignaient pour
nous une attaque des Aït Seddrât. Ceux-ci cherchaient le pillage,
et non le combat ; voyant la force de l’escorte, ils n’osèrent
se présenter. A 11 heures et demie, j’étais de retour dans la
maison du Ḥadj.
MRIMIMA.
[Illustration : Mrimima. (Vue prise du chemin de Tisint.)
Croquis de l’auteur.]
Mrimima a l’aspect triste et pauvre. C’est un petit village en
pisé, ensemble de constructions basses du milieu desquelles émergent
le minaret délabré de la grande mosquée et deux autres moins hauts ;
dans cette masse de murailles grises brillent trois petites qoubbas,
seuls édifices blanchis du village. En dehors des habitations,
sur leur lisière nord-ouest, se tient la foire annuelle, l’une
des causes de célébrité de Mrimima ; ce côté est occupé par
de grandes maisons carrées appartenant à S. Ạbd Allah ; vides en
ce moment, elles servent de lieux de dépôt pour les marchandises,
lors de la foire. Celle que j’ai habitée est l’une d’elles. A
l’est et au sud-est du village s’étendent des plantations de
dattiers de moyenne étendue ; elles produisent surtout des djihel,
puis des bou souaïr, des bou feggouç et quelques bou sekri. Le
long des dattiers, entre l’oasis et les roches du Mḥeïjiba,
coule l’Ouad Zgiḍ ; c’est une large rivière, un peu plus forte
que l’Ouad Tisint ; en toute saison elle a de l’eau courante ;
les poissons y sont nombreux. La population de Mrimima est composée,
d’une part de la famille proche et éloignée de S. Ạbd Allah,
groupée autour de la _zaouïa_, demeure propre de ce dernier, de
l’autre des nègres et Ḥaraṭîn esclaves ou serviteurs de la
famille sainte. Tous les membres de celle-ci portent le titre de
marabout et sont nourris ou aidés par la zaouïa. Les palmiers de
Mrimima appartiennent la plupart à S. Ạbd Allah, les autres sont
possédés par ses neveux ou ses parents ; quelques-uns ont pour
propriétaires de simples Ḥaraṭîn.
La zaouïa de Mrimima n’est pas très ancienne ; elle n’est
pas ḥerra, « indépendante » : une zaouïa est ḥerra
lorsque son chef compte au moins sept ancêtres postérieurs à la
fondation ; les arrière-petits-fils de S. Ạbd Allah seulement
seront indépendants. D’après cette donnée, la zaouïa compterait
environ 150 ans d’existence. Les marabouts de Mrimima tirent leur
origine du qçar d’Ez Zaouïa, de Tisint ; leur chikh est Sidi
Ạbd Allah ou Mḥind, saint mort depuis plusieurs siècles, dont
la qoubba est dans cette localité ; chaque année, à la fête du
Mouloud, ils y font en grande pompe un pèlerinage. Ils sont donc une
branche de la famille de religieux dont la souche est à Ez Zaouïa :
cette famille étend au loin ses ramifications : j’en trouverai des
membres établis à demeure dans le Ras el Ouad, dans le bas Sous,
jusque auprès de Mogador, partout vénérés, partout vivant de
leur titre de marabout et de leur sainte origine. Les religieux de
Mrimima, quoique ne formant pas la branche aînée de cette race,
en sont actuellement la plus distinguée ; les autres sont réduites
à une influence locale, celle-ci jouit au loin d’une grande
considération : elle perçoit des redevances dans le Dra, dans le
Sahel, sur les deux versants du Petit Atlas ; les noms de Mrimima et
de la zaouïa de Sidi Ạbd Allah Oumbarek sont connus en bien des
lieux où celui de Tisint est ignoré. Cependant c’est une zaouïa
de second ordre, qu’on ne saurait comparer à celles d’Ouazzân,
de Bou el Djạd, ou de Tamegrout. Elle ne leur ressemble en rien,
ni comme célébrité, ni comme influence, ni comme richesses.
J’ai vu, dès mon arrivée à Mrimima, que S. Ạbd Allah et ses
fils étaient rapaces : on ne s’en étonne pas quand on voit la
peine qu’ils se donnent pour recueillir de l’argent. On leur en
apporte peu : il vient des pèlerinages, même de loin ; de cette
source ne sortent que des dons isolés : pour percevoir les redevances
générales des tribus, il faut se rendre au milieu d’elles ;
il faut que le marabout sanctifie les territoires par un séjour de
quelque temps, qu’il appelle sur lui les bienfaits du Seigneur. Ces
conditions remplies, lorsque la présence et la bénédiction de
l’homme de Dieu ont assuré pour l’année une bonne récolte,
de gras pâturages, des eaux abondantes, on lui remet, en échange de
ses bons offices, la cotisation habituelle ; sinon, rien. De là des
voyages continuels, qui constituent pour les religieux un travail
régulier : ils appellent cela « aller bénir ». Chaque année,
S. Ạbd Allah va en personne dans le Sahel et dans le Dra bénir
et recueillir les tributs ; dans les autres régions qui servent la
zaouïa, il envoie ses deux fils aînés faire la collecte : c’est,
d’une part, dans une portion du Petit Atlas (Aït Bou Iaḥia,
Seketâna, etc.), de l’autre, au sud du Bani (Oulad Iaḥia, Ida
ou Blal, Aït ou Mrîbeṭ, etc.). Malgré ces revenus, la zaouïa
ne semble pas riche : les bâtiments sont simples ; les costumes des
marabouts n’indiquent pas une grande aisance. Sidi Ạbd Allah seul
est habillé à la façon des villes : gros turban blanc, farazia
et ḥaïk ; ses vêtements sont propres et frais. On ne peut en
dire autant pour ceux de ses fils : l’aîné paraît très fier
d’un cafetan de drap rouge râpé qu’il porte sous son ḥaïk
(les marabouts marocains ont un goût prononcé pour les étoffes de
couleur éclatante) ; le second, S. El Faṭmi, n’a sur sa chemise
qu’un ḥaïk grossier et un bernous de 10 francs. Quant aux deux
plus jeunes, leurs chemises sales et déchirées, leurs bernous troués
me les avaient fait prendre à l’arrivée pour des mendiants ;
l’un d’eux, S. Iaḥia, a quinze ans, l’autre, S. Ḥamed,
en a dix. Comme mobilier, je n’ai vu que les théières et les
verres, lesquels sont des plus communs. Pas de bougies : il n’en
existe nulle part dans le Sahara ; on se sert de petites lampes
à huile, qui jettent une lumière funèbre : luxe rare, Mrimima
possède 3 ou 4 chandeliers de cuivre ; on place les lampes dessus :
c’est très commode. Une mule est l’unique bête de somme de la
zaouïa. Je ne crois pas que les marabouts thésaurisent ; malgré
la simplicité de leur vie, la caisse de la maison ne doit pas être
riche. Ils recueillent de nombreux dons, de nombreuses redevances ;
mais ces offrandes sont presque toutes en nature : elles consistent
en dattes, en orge, dans les tribus du Sahara ; en blé et en huile,
dans celles de la montagne ; très peu sont de l’argent. Ces
cadeaux s’en vont aussi vite qu’ils viennent : la zaouïa[82]
ne se compose pas seulement de son chef et des fils de celui-ci ;
Sidi Ạbd Allah nourrit une infinité de neveux, de cousins,
de parents ayant les mêmes ancêtres que lui ; tous ne vivent
que de la sainteté de leur sang ; tous mangent sur la zaouïa ;
je veux qu’ils fassent maigre chère, il y a encore les hôtes :
le nombre des étrangers qui reçoivent chaque jour l’hospitalité
est considérable ; en un séjour d’un peu plus d’une semaine,
j’ai vu passer des Berâber, des Oulad Iaḥia, des Ạrib, des
Ida ou Blal, des Tajakant, des gens de Tafilelt, des Aït Seddrât ;
point de jour où il n’y ait quinze à vingt hôtes à la zaouïa :
gens du Dra qui vont acheter des dattes dans les oasis de l’ouest,
cavaliers qui viennent de ṛazia, députations qui se rendent dans
quelque tribu des environs, voyageurs de toutes conditions et de
tous pays. Mrimima, par sa situation unique entre le Dra et le Bani,
se trouve un point de passage et de ravitaillement naturel pour
ceux qui traversent le Sahara Marocain dans sa longueur. Les uns y
séjournent peu ; d’autres restent longtemps. J’y fus avec un homme
des Aït Ioussa[83] qui y vivait depuis deux mois : il venait du Dra
et n’osait rentrer dans son pays, parce que les Aït ou Mrîbeṭ,
de qui il avait à traverser le territoire, étaient en guerre avec sa
tribu : comme S. Ạbd Allah va tous les ans à époque fixe au Sahel,
il attendait son départ pour passer sous sa sauvegarde. Le moment de
ce voyage de S. Ạbd Allah est celui du Souq el Mouloud[84] ; il se
rend chaque année à cette foire où, un grand concours de monde se
trouvant réuni, il ramasse d’un seul coup de nombreuses offrandes.
Par ces tournées, qui embrassent le bassin du Dra presque entier,
et par les gens de toute origine qui reçoivent l’hospitalité
à la zaouïa, le marabout de Mrimima est en relations avec toutes
les tribus habitant entre l’Océan et le Tafilelt et sa parole est
répandue et respectée dans cette vaste zone de pays. Il peut avoir,
à un moment donné, une influence politique réelle.
S. Ạbd Allah, quoique vieux, s’occupe des affaires de la zaouïa ;
mais son fils aîné S. Oumbarek a en main la plus grande partie
d’entre elles : il agit souvent sans consulter son père, son père
ne fait rien sans son avis. S. Oumbarek a de l’autorité sur les
tribus des alentours ; c’est lui qui reçoit les hôtes, qui fait
une partie des tournées ; il ne s’éloigne pas longtemps de la
zaouïa, où il est indispensable. Il forme avec ses trois frères
et deux sœurs l’unique postérité de S. Ạbd Allah : ces six
enfants sont nés à celui-ci de sa première femme ; elle morte,
il en a épousé une seconde qui ne lui a point donné de rejetons ;
il a toujours été monogame. Ses fils ont le type ḥarṭâni moins
prononcé que lui. Les autres marabouts, ses neveux ou cousins à
divers degrés, sont ceux-ci Ḥaraṭîn, ceux-là blancs ; les
uns ont quelque fortune, d’autres sont pauvres ; tous portent
au cou un gros chapelet, ce qui est d’usage ici pour les seuls
religieux, et tous ont droit aux baisemains des Musulmans. Peu ont
été à la Mecque : comme les Ida ou Blal, ils ne vont qu’où il
y a de l’argent à gagner. Bien que ṭalebs, ils sont ignorants
et grossiers d’esprit. Ne se figurèrent-ils pas qu’avec cinq ou
six brins d’herbe qu’on m’avait vu ramasser dans le mạder
je voulais maléficier tout l’Islam ? Je ne sais si je parvins
à les rassurer à cet égard. Nous trouvons parmi eux le kif, cet
apanage des cherifs et des marabouts ; ils le fument en l’arrosant
de grands verres d’eau-de-vie, que leur fabriquent les Juifs de
Tintazart et du Dra. A Tisint et à Tatta, quatre ou cinq personnes
usaient de kif : c’étaient des cherifs, originaires du Tafilelt ;
on les reconnaissait à la petite pipe spéciale qui se balançait
à leur cou.
Mrimima, célèbre par sa zaouïa, ne l’est pas moins par
sa foire. Cette foire, annuelle, dure trois jours et est très
fréquentée : on y vient de tout le bassin du Dra, du Sous, du Sahel,
souvent du Tafilelt ; on y a vu, dit-on, jusqu’à des marchands
de Figig. Trois grandes foires annuelles se tiennent dans le Sahara
Marocain, celle de Mrimima en redjeb, celle de Sidi Ḥamed ou Mousa
à la fin de mars[85], Souq el Mouloud en mouloud. Les unes et les
autres attirent une foule de monde. Malgré cette affluence de gens peu
habitués à la discipline, on n’y voit d’ordinaire aucun trouble ;
des mesures sévères sont prises par les chefs des localités où
elles ont lieu (ici, par S. Ạbd Allah) pour que l’ordre ne cesse de
régner : bien plus, on garantit à ceux qui s’y rendent la sûreté
sur le chemin. Un individu, une caravane allant à la foire ont-ils
été pillés, maltraités en route ? on saisit, parmi les hommes
présents au marché, ceux de la tribu coupable de l’agression,
on les rend responsables du dommage, et on le leur fait payer sur
l’heure. Grâce à cette méthode employée aux trois points, la
sûreté, rare phénomène, règne à trois époques de l’année
sur les routes de la contrée. Dans ces foires on trouve réunis
les produits du pays, les objets fabriqués dans les villes du Maroc
et en Europe, et les marchandises du Soudan. La plus importante est
celle de S. Ḥamed ou Mousa ; placée sur le chemin des caravanes
de Timbouktou, elle se tient à l’époque de leur arrivée et est
le théâtre des transactions relatives au commerce du Soudan ;
là se fait l’échange de l’or, des plumes d’autruche, de
l’ivoire, des esclaves, contre les produits européens envoyés
de Mogador. Après cette foire vient celle de Mrimima. La moins
considérable est Souq el Mouloud.