Depuis Tiiggan, dernier qçar de Tatta, je n’ai rencontré personne

sur mon chemin. Les principales rivières que j’ai traversées sont :

l’Ouad Adis (lit de roche large de 20 mètres, au milieu duquel

coulent 3 mètres d’eau claire et courante ; berges insensibles) ;

l’Ouad Tatta (il se divise en trois bras : le bras oriental a 100

mètres de large, des berges de 1 mètre à 1/2, en galets roulants,

un fond de roche où serpentent 3 mètres d’eau limpide et courante,

salée ; le bras central, large de 30 mètres, est à sec ; le bras

occidental a 60 mètres, un lit de roche et des flaques d’eau : ces

divers bras sont séparés par des langues de terre partie sablonneuses

et partie couvertes de gros galets, sans végétation) ; enfin

l’Ouad Foum Meskoua (il se divise en trois ou quatre bras dont le

plus large a 30 mètres ; tous sont à sec, ont un lit de gros galets,

et des berges à 1/2 hautes de 2 à 3 mètres). Tel était le Bani

à Tisint, tel je l’ai vu à Tatta, tel je le retrouve à Aqqa. De

quelque point qu’on aperçoive cette chaîne, on n’y distingue

aucune différence. Partout même hauteur, même composition, même

forme, même couleur. Entre les khenegs de Tatta et d’Aqqa, elle

présente trois points remarquables : Foum Azerftin, kheneg étroit

et désert donnant passage à l’Ouad Azerftin, ruisseau à sec ;

Foum Meskoua, kheneg semblable au précédent ; Tizi Aqqa, col par

où un second chemin conduit de Tatta à Aqqa. Cette voie suit le pied

méridional du Bani de Tatta au col, franchit la chaîne à ce passage,

et en longe le pied septentrional jusqu’au kheneg d’Aqqa. Le Tizi

Aqqa est peu au-dessous du niveau général des crêtes.

L’oasis d’Aqqa, qu’on appelle aussi Aqqa ou Chaïb, ressemble à

celle de Tisint. Forêt compacte de palmiers massée au sud du kheneg

où l’Ouad Aqqa perce le Bani, elle s’étend en grande partie

sur les bords de cette rivière. Un second cours d’eau contribue à

l’arroser : l’Ouad Kebbaba sort du Bani à l’est de Foum Aqqa,

coule au pied de la chaîne jusqu’au kheneg, et de là se dirige

vers le sud en arrosant la portion orientale des plantations.

Les qçars d’Aqqa, comme ceux de Tisint, s’élèvent la plupart

à la lisière de l’oasis ; un seul se trouve au milieu. Ils sont

au nombre de dix ; en voici les noms : Tagadirt, Taourirt, Erḥal,

Ez Zaouïa, El Qaçba, Agadir Ouzrou, El Kebbaba, Aït Djellal, Aït

Bou Feḍaïl, Aït Anter. Autrefois, Tagadirt était la première

en importance : à présent, Tagadirt, Taourirt, Erḥal, Agadir

Ouzrou, sont de même force ; El Kebbaba et El Qaçba sont un peu

moindres ; Ez Zaouïa est la dernière : Ez Zaouïa doit son nom au

sanctuaire de Sidi Ạbd Allah Oumbarek, qu’elle renferme. Dans la

population, mélange de Ḥaraṭîn et de Chellaḥa, les Ḥaraṭîn

dominent. Aqqa, jadis sans debiḥa, est, depuis 40 ans, sous la

suzeraineté des Aït ou Mrîbeṭ. Chaque qçar a son gouvernement

séparé et est administré par un chikh. Les chikhs d’Aqqa sont

héréditaires, et plus puissants que ceux de Tisint et de Tatta :

ils sont Chellaḥa et originaires de leurs localités, excepté

celui d’El Kebbaba, qui est un des chikhs Aït ou Mrîbeṭ.

Aqqa se trouve, pour le commerce, dans les mêmes conditions que

Tatta. Naguère lieu d’arrivée des caravanes du sud, elle voyait

affluer sur ses marchés l’or, les esclaves, les cuirs, les tissus

du Soudan. A côté d’un trafic considérable, l’industrie locale

s’était développée : Aqqa était célèbre pour ses bijoux

d’or. Toutes ces sources de fortune sont taries ; plus de commerce,

plus d’industrie, plus de relations lointaines. Il reste une oasis

comme Tatta, comme Tisint, vivant du produit de ses dattiers. Deux

marchés subsistent, peu fréquentés : le Ḥad de Taourirt et le

Tlâta d’Erḥal. Le trafic qui jadis enrichissait ce lieu s’est

transporté à Tindouf et à Tizounin.

Aqqa égale et surpasse peut-être Tisint par son aspect riant et la

beauté de sa végétation : point de fruits qu’on n’y trouve :

à côté des dattes, bou sekri, bou iṭṭôb, djihel, bou feggouç,

bou souaïr, elle produit en abondance figues, raisins, grenades,

abricots, pêches, noisettes, pommes et coings. D’innombrables

canaux arrosent ces beaux vergers. L’eau coule en toute saison et

dans l’Ouad Aqqa et dans l’Ouad Kebbaba. On pêche des poissons

dans le premier.

D’Aqqa on voit, dans la direction du sud, deux oasis, seules au

milieu de la plaine. L’une, proche, est Oumm el Ạleg, petit qçar

entouré de quelques palmiers ; l’autre, lointaine, est Tizounin,

localité importante qui apparaît comme une butte grise isolée dans

le désert.

Les Aït ou Mrîbeṭ, sur les terres desquels est Aqqa, sont

une nombreuse tribu nomade cantonnée entre le Bani au nord,

les Ida ou Blal à l’est, l’Ouad Dra au sud, diverses tribus

du Sahel à l’ouest. Elle se divise en fractions, dont la plus

puissante est celle des Aït ou Iran. Occupant la portion orientale du

territoire, ceux-ci ont sous leur suzeraineté Aqqa, Tizounin, Tizgi el

Ḥaraṭîn, Tizgi es Selam[74], Tadakoucht[75], Icht. Deux frères,

Chikh Ḥamed, résidant à Tizounin, et Chikh Moḥammed, résidant

à El Kebabba, les commandaient autrefois ; tous deux sont morts,

et leurs enfants leur ont succédé. Une faible partie des Aït ou

Iran habite les oasis tributaires, la plupart vivent sous la tente. Le

groupe n’a point de mạder particulier : il possède et loue des

terres dans les mạders Ida ou Blal, Tatta et Aqqa. Les discordes,

fréquentes entre les diverses fractions des Aït ou Mrîbeṭ,

sont rares dans l’intérieur de chacune d’elles. La tribu est

indépendante, et sans relations avec le sultan.

5o. — IDA OU BLAL.

Peu après mon retour d’Aqqa, je quittai Tintazart : mes excursions

aux environs, des insinuations perfides des Juifs avaient attiré

l’attention sur moi et rendu mon séjour périlleux. Le Daoublali[76]

Ḥaïan, mon patron, craignant un attentat contre son client, vint

en hâte m’avertir des bruits qui circulaient et des dangers que

je courais ; il me proposa de m’installer dans sa maison, à Toug

er Riḥ. J’acceptai. Toug er Riḥ est un qçar plus petit que

Tintazart. Il se dresse au milieu de l’areg, sur une butte isolée

dont il couvre les pentes et couronne le sommet. Cette situation lui

a fait donner par les nomades le nom de _Toug er Riḥ_, « fille

du vent » ; il s’appelait primitivement Isbabaten. Les jardins en

sont pauvres ; aucune localité de Tatta n’a moins de palmiers.

Les Ida ou Blal sont une tribu nomade, se disant d’origine arabe[77],

cantonnée entre les premières pentes du Petit Atlas au nord ; les

Oulad Iaḥia à l’est ; les Aït ou Mrîbeṭ à l’ouest. Au sud,

elle s’étend à plusieurs journées de marche dans le désert,

sans limite fixe : point de tribu entre elle et le Soudan. Si les

Ida ou Blal parcourent en maîtres ce vaste territoire, leurs tentes

en occupent une faible portion. Par mesure de sûreté, elles ne se

disséminent pas : le plus souvent toutes sont massées en un point ;

elles se divisent rarement en plus de deux groupes. La majeure partie

de l’année, la tribu se tient dans le voisinage de Tisint ou de

Kheneg eṭ Ṭeurfa, entre le Bani et le Dra ; au printemps, elle

passe le fleuve, appelée par les riches pâturages qui se trouvent sur

sa rive gauche entre lui et le Ḥamada. La zone d’opérations des

Ida ou Blal s’étend au delà de leur territoire. Ces opérations

consistent en deux choses : escorte et pillage de caravanes :

ạnaïa et ṛazia. De Tatta à Timbouktou, de Tatta à l’Adrar,

dans le triangle compris entre ces trois points, dans le Sahel au sud

de l’Ouad Dra, on les trouve tantôt par petits groupes, escortant

des convois, tantôt par troupes de 50 à 60, battant le pays pour

en surprendre. Principaux théâtres de leurs courses, ces régions

ne sont pas les seules ; ils parcourent la Feïja au nord du Bani,

poussent des pointes au sud du Dra sur les Ạrib et les Berâber,

apparaissent avec leurs ṛezous jusqu’au Tafilelt et au Touat.

Voici la décomposition des Ida ou Blal :

{ Soualeb.

{

{ Behenni.

{

{ Aït El Ḥaseïn.

{

{ Oulad Ạbd Allah.

{

{ Aṭṭara { Mdahi.

{ {

{ { Oulad Bella.

{ {

{ { Igertat.

{ {

{ Ḥaïan { { Aït Mḥammed.

{ { {

{ { { Soukkan.

{ {

{ { { Ferarma.

{ { {

{ { Ḥaïan el Bali { Djedân.

{ { {

{ { Imoulaten.

{

{ { Aït Mousi.

IDA OU BLAL { {

{ { Aït Ḥamed.

{ {

{ { El Qcîbat.

{ {

{ { Mekrez el Ḥadjer { Meskis.

{ { {

{ { {

{ { { El Khleṭ.

{ { {

{ { { Aït Oujana.

{ Mekrez { {

{ { {

{ { { Aït Boudder.

{

{ { Aït Ba Ḥaman.

{ {

{ Iannout { Aït Ḥarz Allah.

{

{ Oulad Doudoun.

Les Ida ou Blal forment environ 1800 fusils et 100 chevaux. Les

chevaux étaient autrefois plus nombreux : la dernière guerre entre

les Ḥaïan et les Mekrez les a décimés. Cette guerre, dont les

rancunes ne sont pas éteintes, quoique la paix soit faite, s’est

terminée à l’avantage des Ḥaïan. Les pertes en hommes ont été

presque égales des deux côtés : il est mort 120 Ḥaïan et 150

Mekrez. Nous avons dit le motif de la querelle : l’attaque par les

Mekrez d’un Chleuḥ de Tintazart, client des Ḥaïan. Un chikh

héréditaire commandait jadis chaque fraction des Ida ou Blal ; seul

le titre subsiste dans les familles qui le possédaient, le pouvoir

n’y est plus attaché : les groupes s’administrent isolément par

l’assemblée de leurs principaux membres. Un Daoublali a une grande

autorité sur toute la tribu et peut, sans porter de titre, en être

regardé comme chef : il s’appelle Ạli ould Ben Nạïlat. Bien

qu’ayant une maison à Toug er Riḥ, il habite sous la tente, avec

l’ensemble de ses concitoyens. Ḥaïan, sa considération est aussi

grande chez les Mekrez que parmi les siens. Hors de cette influence,

les Ida ou Blal n’en subissent que deux, à un degré moindre :

l’une, temporelle, celle qu’Ạli ben Hiba, de Djebaïr, s’est

acquise par ses richesses ; l’autre, spirituelle, celle du Jakani

Ḥamed Digna, fils d’El Mokhtar, le marabout de Tindouf.

Les Ida ou Blal sont indépendants et ne reconnaissent point le

sultan. Je demandai un jour à l’un d’eux s’ils n’avaient

jamais eu de relations avec lui. « Si, me répondit-il, nous en

avons eu il y a un an et demi ; voici lesquelles. Moulei el Ḥasen

ayant, pendant sa campagne du Sahel, envoyé des secrétaires et des

mkhaznis ramasser l’impôt dans le Ras el Ouad, nous dépêchâmes un

ṛezou s’embusquer sur leur passage : quand les gens du gouvernement

revinrent, avec des mulets chargés d’argent, on les attaqua, les

mit en fuite, et l’on amena en triomphe parmi nous le tribut des

habitants du Sous et les armes et les chevaux des mkhaznis. Telles

furent les dernières relations de notre tribu avec le sultan. Je ne

sache pas qu’elle en ait eu d’autres. »

Chez les Ida ou Blal, comme à Tintazart, on ne voit que de jeunes

hommes : les pères ont été moissonnés dans les guerres civiles qui

désolèrent la tribu et dont la dernière finit à peine. Puissants

il y a quinze ans, les Ida ou Blal sont sans force à l’heure

présente, épuisés par ces querelles intestines. Eux, dont le nom

faisait trembler jadis tout le Sahara, ont peine à se défendre des

incursions des tribus voisines. Ils sont moins occupés d’envoyer

des ṛezous que de se garder contre ceux des autres. Les Berâber

les attaquent sans cesse. A chaque instant on en signale une troupe

sur quelque point du territoire. Nous en avons vu une se jeter sur les

jardins de Tisint ; quinze jours après, une autre s’abattait sur le

mạder à l’est du Rist Djedeïd. Ces incursions sont contraires

à toute loi, car les Ida ou Blal sont clients des Berâber. Chaque

année, ceux-ci envoient des députés percevoir le montant du

tribut, une ouqia par fusil ; les Ida ou Blal qui voyagent sur

leurs terres paient, en outre, 2 ouqias par chameau, une par âne et

une par personne. La debiḥa existe depuis un temps immémorial :

jadis les conventions en étaient respectées des deux côtés ;

aujourd’hui, profitant de la faiblesse de leurs vassaux, les Berâber

font exécuter les clauses à leur bénéfice et ne tiennent pas compte

de celles qui sauvegardent les Ida ou Blal. Tributaires des Berâber,

les Ida ou Blal sont eux-mêmes suzerains d’une foule de tribus et

de districts : les Aït Jellal, les qçars de l’Ounzin, des ouads

Aginan et Aït Mançour, de Tatta, de Tisint, ceux de la Feïja, sauf

Qaçba el Djouạ, ceux du sud du Bani situés sur leur territoire,

sont leurs clients. Ces nombreux pactes entraînent des rapports

continuels entre eux et les tribus voisines : en un mois et demi,

j’ai vu plus de dix députations chez eux, toutes venues pour le

même objet : plaintes sur des convois attaqués malgré des debiḥas,

et demandes de restitution. Les réclamants étaient des Berâber,

des Aït Jellal, des Chellaḥa du Petit Atlas, jusqu’à des gens

du Tafilelt. Les Ida ou Blal sortent peu du Sahara. Quelques-uns à

peine ont été à Mogador ou à Merrâkech, aucun à la Mecque. Ils

connaissent admirablement leur pays et sont au courant de la région

qui s’étend d’ici au Tafilelt, à Ouad Noun, à Timbouktou et

à l’Adrar.

Les Ida ou Blal sont en ce moment dans la dernière misère : leurs

guerres intestines les avaient appauvris ; plusieurs années de famine

ont mis le comble à leur détresse. En temps ordinaire, la tribu est

riche : ses troupeaux, nuls aujourd’hui, sont d’habitude nombreux ;

le mạder la fournit de grains ; quelques-uns de ses membres se

livrent au commerce du Soudan ; enfin, elle a dans le Sahara une

ressource inépuisable, par les sommes que lui vaut l’escorte des

caravanes et le butin qu’elle fait en les pillant. Le ṛezou est,

chez les Ida ou Blal, la première des institutions. Il s’organise

de la façon suivante : un ou plusieurs individus, connus pour leur

audace, annoncent qu’on va entreprendre une ṛazia et font appel aux

hommes de bonne volonté. Des jeunes gens de la tribu se présentent ;

souvent des Chellaḥa des qçars se joignent à eux, ou prêtent

leurs chevaux moyennant une part de butin. Les ṛezous se composent

de chameaux, de chevaux, ou de fantassins. Les derniers, parfois de

400 à 500 hommes, font des expéditions de courte durée et dans

un rayon peu étendu. Les autres ne dépassent pas 100 combattants

et opèrent au loin. Ils emmènent des chameaux chargés de dattes,

s’installent auprès d’un point d’eau et envoient chaque jour

des cavaliers à la découverte ; l’un d’eux aperçoit-il un

convoi ou des voyageurs, il vole l’annoncer. On s’élance à la

poursuite de la proie, on s’empare des marchandises, on dépouille

les hommes : s’ils appartiennent à des tribus éloignées, à

des tribus faibles, ou si ce sont des Juifs, on les renvoie nus,

mais vivants ; s’ils sont d’une fraction proche et de qui l’on

redoute des représailles, on les tue pour sauver le secret. Puis

on revient aux chameaux et on guette de nouveau. Tant que durent

les dattes, on reste en embuscade dans le même lieu, ou à des

points d’eau voisins ; lorsqu’il n’y en a plus, on s’en

retourne. Quelquefois le ṛezou tombe à l’improviste sur des douars

d’une tribu voisine qu’il sait isolés ou mal gardés. Les Ida ou

Blal, ces impies qui ne veulent pas entendre parler de religieux, ne

partent jamais pour une ṛazia sans en avoir un dans leurs rangs. Ils

l’emmènent pour prier Dieu de rendre l’expédition fructueuse :

chaque jour, il demande au Seigneur de favoriser le ṛezou, de faire

tomber de nombreux voyageurs dans ses pièges, de lui inspirer les

meilleures embuscades. On paie ses services sur les bénéfices de

l’opération. A-t-on fait de riches captures ? Il touchera une

part considérable. S’est-on fatigué en vain ? n’a-t-on rien

pris ? C’est un mauvais marabout ! on l’accable de reproches ;

on ne lui donne rien ; on ne l’emmènera pas une autre fois. Les

ṛezous qui du Bani au Soudan sillonnent le désert en tous sens

sont le seul danger des voyageurs dans cette région. Les grandes

caravanes, de plusieurs centaines de personnes, n’ont rien à

redouter ; elles sont armées et on n’ose les attaquer : telles

sont celles qui, chaque printemps et chaque automne, traversent le

Sahara entre Timbouktou d’une part, Tindouf, le Dra, le Tafilelt

de l’autre. Les négociants qui, pour faire de meilleures affaires

en devançant l’arrivée générale, essaient de franchir seuls le

désert, ont tout à craindre. Ils s’efforcent d’échapper par

le petit nombre et la vitesse à la vue des ṛezous. Quelquefois

ils ont ce bonheur. C’est ainsi, presque seul, que le docteur Lenz

traversa le Sahara. Le récit de son passage à Tindouf est ici sur

les lèvres de chacun. Comme il était en cette oasis, à la veille

de s’enfoncer dans le désert, on s’étonnait de son audace :

s’aventurer seul dans ces solitudes terribles ! Et les pillards,

les Berâber, les Oulad Deleïm, les Regibat, n’y pensait-il

pas ? Pour réponse, il montra son fusil. « De combien d’hommes

sont ces ṛezous dont vous voulez m’effrayer ? — De 60, 80,

100 même. — Pas plus de 100 ? — Non. — Eh bien, regardez ! »

Il épaule son arme et tire, sans recharger ni s’interrompre, cent

cinquante coups de feu. Les Ida ou Blal ont des idées fort étranges

sur les Chrétiens : ils les considèrent plutôt comme des sortes

de génies, de magiciens, que comme des hommes ordinaires. Ils les

croient très peu nombreux, disséminés dans quelques îles du nord,

et doués d’un pouvoir surnaturel : les uns me demandaient s’il

était vrai qu’ils labourassent la mer, d’autres si les Français

étaient aussi nombreux que les Ida ou Blal. Cette dernière question

est excusable. Ils savent de nous une seule chose : depuis trois ans,

les gens de Figig, une poignée de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn, nous

font impunément la guerre sainte. Eussent-ils osé s’attaquer à

une tribu comme la leur ? Les Ḥaraṭîn de Tisint entreraient-ils

en lutte avec les Ida ou Blal ? Jamais. On juge notre puissance

d’après notre conduite à Figig ; on n’en saurait avoir une

haute idée. Notre réputation est telle dans le Sahara Marocain,

du Sahel à l’Ouad Ziz. On n’y admet pas que notre patience à

Figig soit respect pour Moulei El Ḥasen. Il n’est pas le maître de

Figig. Qu’existe-t-il de commun entre lui et cette oasis ? Il n’y a

guère plus d’ignorance, en effet, à mettre au même rang la France

et les Ida ou Blal qu’à croire Figig soumis au sultan de Fâs.

6o. — RETOUR A TISINT. MRIMIMA.

Aqqa et le mạder étaient les limites ouest et sud que j’avais

fixées à mon voyage. Je songeai, après quelques jours passés à

Toug er Riḥ, à m’occuper du retour ; il devait s’effectuer par

le Ternata ou le Mezgîṭa et le Dâdes. Tisint était la première

étape sur cette voie. Je priai mon patron de m’y ramener.

17 décembre.

Départ à 8 heures du matin, en compagnie de trois Ida ou Blal. Je

traverse le kheneg d’Adis, puis je m’engage dans la vallée de

l’Asif Oudad, où je regagne mon chemin de l’aller. De Toug

er Riḥ à l’Ouad Imi n ou Aqqa, on est dans l’areg, sable

dur semé de rares touffes de melbina et d’aggaïa. Au delà de

l’Ouad Imi n ou Aqqa, je retrouve la région parcourue en venant à

Tintazart, sol pierreux avec des gommiers, nombreux surtout au bord

des cours d’eau. J’arrive à 3 heures et demie à Aqqa Igiren,

gîte d’aujourd’hui.

J’ai vu près du kheneg d’Adis plusieurs rivières nouvelles :

l’Ouad Toug er Riḥ (au pied de Toug er Riḥ, il a un lit de

gravier large de 12 mètres, et est à sec ; plus haut, près de

Tiiti, l’eau y coule) ; l’Ouad Adis (au pied de Tamessoult,

le lit en a 20 mètres de large, dont 8 remplis d’eau claire et

courante de 40 centimètres de profondeur ; berges de terre à 1/2,

hautes de 5 mètres) ; l’Ouad Izourzen (40 mètres de large, à sec,

fond de gravier avec rigole de vase humide au milieu ; hautes berges

de sable) ; l’Ouad Imi n ou Aqqa (50 mètres de large, à sec, lit

de gros galets, berges de sable de 1 à 2 mètres) ; l’Asif Oudad (25

mètres de large, à sec, lit de gros galets, berges d’un mètre).

18 décembre.

Départ d’Aqqa Igiren à 8 heures du matin. Arrivée à Agadir

Tisint à 4 heures du soir. L’aspect du pays entre Tatta et Tisint a

changé en l’espace d’un mois : la végétation s’est modifiée ;

la melbina, vivace à la fin de novembre, est desséchée ; de verte

l’aggaïa est devenue jaune. On ne voyait alors que ces plantes,

avec la kemcha : aujourd’hui une foule d’herbes, de fleurs, sont

sorties de terre et la couvrent de verdure. On les trouve sur tout

le parcours, ici poussant dans le sable, là se glissant entre les

pierres, partout substituant les teintes éclatantes des fleurs et

des feuilles à la surface grise du sol. Quelques gouttes de pluie

ont produit cette transformation.

SÉJOUR A TISINT.

En arrivant à Agadir, je descendis chez le Ḥadj Bou Rḥim qui,

lors de mon premier passage, m’avait fait promettre d’accepter

au retour son hospitalité. Des circonstances inattendues devaient

m’amener à avoir cet homme pendant près de quatre mois comme

compagnon de chaque jour. Je ne puis dire combien j’eus à me

louer de lui, ni quelle reconnaissance je lui dois : il fut pour moi

l’ami le plus sûr, le plus désintéressé, le plus dévoué ; en

deux occasions, il risqua sa vie pour protéger la mienne. Il avait

deviné au bout de peu de temps que j’étais Chrétien ; je le lui

déclarai moi-même dans la suite : cette preuve de confiance ne fit

qu’augmenter son attachement. Le Ḥadj Bou Rḥim est Ḥarṭâni ;

c’est l’un des principaux habitants de Tisint.

J’étais loin de prévoir, le 18 décembre, en entrant dans sa

maison, que j’allais vivre avec lui durant plusieurs mois. Je ne

pensais qu’à une chose : gagner le Ternata, le Mezgîṭa ou le

Tinzoulin, et continuer rapidement ma route au nord-est. Se rendre

d’ici au Ternata est difficile : on va sans grands dangers à

Mḥamid el Ṛozlân avec des zeṭaṭs Berâber ; pour atteindre

directement le Tinzoulin ou le Ternata, il faut traverser le territoire

des Oulad Iaḥia, et ceux-ci sont en guerre avec les Ida ou Blal

et avec Agadir ; de plus, une famine terrible, auprès de laquelle

celle d’ici n’est rien, règne chez eux : dans cette détresse,

tous sont brigands ; ils attaquent, pillent tout le monde ; point

d’ạnaïa qu’ils respectent. Le Ḥadj Bou Rḥim et mon patron

Ḥaïan réfléchissent aux moyens de me mettre en route. Deux partis

se présentent : le premier est de s’adresser à un Daoublali ayant

des parents parmi les Oulad Iaḥia et demeuré en bonnes relations

avec eux malgré les hostilités, et de le prier de faire venir chez

lui des zeṭaṭs sûrs, entre les mains de qui on me mettrait et

qui me mèneraient au Tinzoulin : on dresserait, selon l’usage

du Sahara pour les occasions importantes, un acte par lequel les

zeṭaṭs se déclareraient responsables de moi envers la tribu

des Ida ou Blal, s’engageant, en cas de malheur, à lui payer

une somme considérable. Le second parti est d’aller à Mrimima,

village peu éloigné d’ici, où se trouve la célèbre zaouïa

de S. Ạbd Allah Oumbarek, la plus vénérée d’entre Sous et

Dra après celles de Tamegrout et de S. Ḥamed ou Mousa. S. Ạbd

Allah, chef actuel de la zaouïa, est très considéré parmi les

Oulad Iaḥia : on lui demanderait de me faire conduire par un de ses

propres fils jusqu’au Tinzoulin. Point de zeṭaṭ qui vaille une

pareille protection ; et là, au moins, pas de trahison à craindre :

les marabouts de Mrimima sont gens à qui l’on peut se fier. On

s’arrête à ce dernier projet. Je pars pour Mrimima.

26 décembre.

Départ à 9 heures et demie du matin, en compagnie du Ḥadj et de

trois Ida ou Blal, parmi lesquels mon patron. En sortant de l’oasis,

auprès d’Ez Zaouïa, je trouve une plaine de sable dur, semée de

quelques touffes d’aggaïa et de melbina. Vers 11 heures un quart,

j’en atteins l’extrémité, et j’entre dans un défilé entre le

Djebel Feggouçat et la Koudia Bou Mousi. Le Djebel Feggouçat est un

serpent de roche noire étroit et bas, pareil à celui de Tintazart ;

la Koudia Bou Mousi, plus élevée, est un lourd massif de collines

grises aux pentes douces. Entre eux s’étend un large couloir où je

marche. Le sol est formé de dunes de sable, hautes de 1 à 2 mètres ;

la végétation est plus vivace qu’auparavant : l’aggaïa, plus

haute et plus abondante, se mêle de touffes de sebt. Par places, le

sable est humide : il disparaît alors sous la verdure et se couvre de

ziâda, de ḥamid, d’ouḍen naja, de ṛerima el ṛzel[78]. A midi

un quart, je quitte le défilé et franchis le Djebel Feggouçat. De sa

crête, on voit le désert jusqu’au Dra. C’est une vaste plaine,

sillonnée de serpents rocheux et de collines, analogue d’aspect

à celle qui s’étend au sud de Tatta. Toutefois le terrain semble

plus accidenté ici que là, les chaînes plus nombreuses et plus

hautes. Les deux principales sont le Djebel Mḥeïjiba, ou Koudia

Mrimima, et le Djebel Hamsaïlikh. La première paraît avoir 60 à

70 mètres d’élévation au-dessus de la plaine environnante, la

seconde davantage ; toutes deux sont de roche nue, et ont leurs flancs

en pente douce. Le Mḥeïjiba est noir et luisant comme le Bani,

le Hamsaïlikh d’une teinte claire ; ce dernier contient, dit-on,

des minerais. Je vois à quelques pas du chemin un massif de verdure

célèbre dans la contrée : il cache les sources de S. Ạbd Allah

ou Mḥind, sources intarissables et douées de rares propriétés :

toute personne atteinte d’une maladie scrofuleuse n’a qu’à

aller à la qoubba de S. Ạbd Allah ou Mḥind, à Ez Zaouïa, à y

passer trois jours en prières et en sacrifices, puis à se baigner

ici : sa guérison est assurée. La Koudia Bou Mousi donne, plus à

l’est, naissance à d’autres sources et ruisseaux ; un canton se

trouve là, le Meṛder Djeld, où, quelle que soit la sécheresse,

poussent toujours d’abondants pâturages. Les tentes des Ida ou

Blal y sont en ce moment.

Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte) · 第 18 / 59 段