oasis n’est pas comme Tisint une forêt compacte ; elle se compose
d’un grand nombre de groupes distincts, les uns au nord du Bani, les
autres au sud : dans la première région, les qçars sont rapprochés
et leurs plantations se touchent souvent ; dans la seconde, ils sont
isolés et dispersés un par un dans la plaine. Celui où je vais,
Tintazart, est de ces derniers. Pour l’atteindre, je commence à
gravir le Bani : la montée est difficile : bientôt il faut mettre
pied à terre ; je chemine péniblement au milieu des roches. A
3 heures 35 minutes, je parviens au sommet, arête effilée sans
aucune largeur. Le coup d’œil, vers le sud, est admirable. Une
immense plaine s’étend à perte de vue : c’est le désert. Il
se déroule, indéfiniment jaune et plat, jusqu’à un double ruban
bleu que forment à l’horizon les coteaux de la rive gauche du
Dra et le talus du Ḥamada. Comme des taches noires sur le sable,
apparaissent divers qçars de Tatta ; ils sont disséminés près
du Bani, à quelque distance les uns des autres, chacun entouré de
ses palmiers. Le col où je suis s’appelle Tizi n Tzgert[72]. La
descente est aussi lente que la montée. Au pied du Bani, je rencontre
un sable dur sur lequel je marche jusqu’à Tintazart. J’y arrive
à 5 heures et demie.
Personne sur la route, de toute la journée. Les cours d’eau que
j’ai rencontrés étaient à sec ; ils avaient un lit semblable,
à fond de gros galets, à berges de terre de 50 centimètres à 1
mètre de haut. Aucun d’eux n’a d’importance, excepté l’Ouad
Aqqa Igiren. Celui-ci, dans l’oasis de ce nom, a 80 mètres de
large et des berges à pic de 2 mètres. Le long du trajet, les
gommiers sont assez nombreux, sauf sur les flancs du Bani. Dans
la vallée de l’Asif Oudad, ils se mêlent, au bord du ruisseau,
de quelques tamarix. Des touffes de melbina et de kemcha sèment le
sol. Enfantées par les pluies récentes, de petites herbes sortent
de toutes parts. Ce qu’on voit, chemin faisant, du Petit Atlas est
tout roche, aussi bien les pentes prochaines, noires comme le Bani,
que les crêtes éloignées, majestueux massifs d’un rouge sombre.
3o. — TATTA.
Tintazart est un des plus grands qçars de Tatta ; elle est bâtie
sur l’extrémité d’une petite chaîne rocheuse de 15 à 20
mètres d’élévation, à flancs très escarpés. Cette chaîne
fait partie de l’enchevêtrement d’arêtes de roche noire qui
serpentent dans la plaine. Le point où est construite Tintazart
s’appelle Irf Ouzelag, « la tête du serpent ». La localité
se compose de trois parties : l’une, dominée par le donjon de la
maison commune, forme le qçar actuel ; une seconde, plus petite de
moitié, est ruinée : c’était le quartier de Chikh Ḥamed ; la
destruction, qui date de quelques années, est l’œuvre des Mekrez,
l’une des deux branches des Ida ou Blal, et fut cause d’une guerre
longue et sanglante, à peine achevée, entre les Mekrez et l’autre
moitié de la tribu, les Ḥaïan, dont Chikh Ḥamed était client. Le
troisième quartier, plus petit que les précédents et hors des murs,
est le mellaḥ. Les maisons sont, comme celles de Tisint, pierre à la
base, pisé dans les parties supérieures ; elles sont uniformément
couvertes en terrasse. Belles plantations de palmiers, arrosées de
sources nombreuses. Toutes les eaux qui descendent du Bani et arrosent
la plaine entre cette chaîne, Toug er Riḥ et Anṛerif, aboutissent
à Tintazart, El Qcîba et Anṛerif et en fertilisent les terres. Dans
les trois lieux, les jardins sont au sud des bâtiments ; au nord, on
ne voit que le sable desséché de la plaine, l’areg. Tintazart est
peuplée de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn ; les premiers dominent. Elle
se gouverne à part, comme chacun des qçars de Tatta ; comme eux,
elle est tributaire des Ida ou Blal. L’administration y est confiée
à un chikh élu par l’assemblée générale. Lors de mon arrivée,
un jeune homme de dix-huit ans, Ḥamed ou Baqâder, remplissait ces
fonctions. Pendant mon séjour, on eut sujet d’être mécontent de
lui et on le remplaça par son cousin, El Ḥasen ould Bihi, aussi
jeune que lui. Leurs pères ont péri de mort violente : on voit peu
de vieillards en ce pays. Le fait qui motiva ce changement fut le
suivant : un Chleuḥ de Tintazart, nommé Ạbd Allah, avait depuis
trois ans une affaire en litige avec des gens d’Aqqa Izenqad, autre
qçar de Tatta. Ceux-ci lui réclamaient une somme d’argent qu’il
refusait de rembourser : ils s’impatientèrent, vinrent au nombre
de 17 fusils dans sa maison, le tuèrent, prirent ce qu’ils purent
et s’en retournèrent. Cet événement se passait à l’époque où
j’étais là. Ḥamed ou Baqâder n’avait rien fait pour prévenir
le meurtre et n’essaya point de le punir : il se borna à de molles
réclamations auprès de l’assemblée d’Aqqa Izenqad. Son manque
d’énergie mécontenta : on lui enleva son titre, et on le donna
à son cousin.
[Illustration : Kheneg d’Adis. (Vue prise de Tintazart.)
Croquis de l’auteur.]
[Illustration : Kheneg d’Adis et Ouad Toug er Rih. (Vue prise de
Toug er Rih.)
Croquis de l’auteur.]
Tatta est la plus étendue des oasis situées entre le Dra et
l’Atlantique. Elle se compose de deux parties. La première, au
nord du Bani, comprend de nombreuses localités, échelonnées sur
les rives de trois cours d’eau, les ouads Tatta, Toug er Riḥ et
Adis. Ces rivières se rapprochent en arrivant au Bani, où le kheneg
d’Adis donne passage à toutes trois et conduit dans la seconde
région. Celle-ci est ce qu’on appelle l’_areg_, vaste plaine à
sol sablonneux et dur, située au sud du Bani, semée, de distance en
distance, de qçars isolés, les uns sur les bords des trois rivières,
les autres arrosés par des sources ; l’areg est moins peuplé que
la portion supérieure : il compte 14 lieux habités, l’autre en
possède 22. Ces diverses localités ont une population identique,
mélange de Ḥaraṭîn et de Chellaḥa ; le dernier élément y
domine. Elles sont sans lien entre elles et indépendantes. Chacune en
particulier est tributaire des Ida ou Blal ; les plus septentrionales
ont une seconde debiḥa sur les Aït Jellal, tribu nomade cantonnée
non loin de là, vers les pentes supérieures du Petit Atlas. Les
principaux centres de Tatta sont Afra et Adis. L’un et l’autre
se composent de deux qçars presque contigus. L’un et l’autre
réunissent les deux causes d’importance d’un lieu, marché
et zaouïa. La zaouïa d’Adis a peu de membres ; le chef en est
S. Moḥammed d Aït Ouzeggar. Celle d’Afra, plus considérable,
appartient à la nombreuse famille des Aït Ḥoseïn ; les religieux
habitent Afra Fouqania, appelée aussi Aït Ḥoseïn, où est enseveli
S. Moḥammed d Aït Ḥoseïn, leur ancêtre ; cette zaouïa jouit
d’une grande vénération dans le pays. Une troisième existe à
Tatta : celle de Djebaïr, fondée par S. Ạli ben Djebira, dont
la qoubba s’élève entre Adis et Toug er Riḥ. S. Ạli ben
Djebira descendait de S. Moḥammed ech Chergi, de Bou el Djạd ;
sa postérité, fixée à Djebaïr, est un rameau de la famille dont
Sidi Ben Daoud est le chef. L’un de ses rejetons, Ạli Ben Hiba,
ayant gagné une fortune considérable dans le commerce du Soudan,
où il a fait un long séjour, a acquis par là une grande influence ;
peu d’hommes ont autant de poids à Tatta et dans la tribu des Ida
ou Blal. Enfin, une quatrième puissance religieuse, celle du marabout
S. Moḥammed Mouloud, a son siège à Tintazart. S. Moḥammed Mouloud
est étranger : son père fut S. El Mokhtar bel Lạmech, fondateur de
Tindouf et chef de la tribu religieuse des Tajakant. A son lit de mort,
S. El Mokhtar partagea entre ses enfants la zone où s’étendait
son influence : les Ida ou Blal échurent à Moḥammed Mouloud. Pour
être près d’eux il s’établit à Tatta. Mais la tribu est des
moins dévotes et ne lui donne ni travail ni profit. A-t-on un acte
à dresser, quelque chose à écrire ? on s’adresse à lui ; une
légère rémunération le gratifie. Là se bornent et ses fonctions et
ses bénéfices. Encore lui préfère-t-on souvent son frère cadet,
Aḥmed Digna, qui réside à Tindouf.
[Illustration : Derniers palmiers de Tatta dans la direction du sud,
areg, collines de la rive gauche de l’Ouad Dra.
(Vue prise de Tintazart.) Croquis de l’auteur.
Le commerce de Tatta, considérable naguère, quand y arrivaient
les caravanes du Soudan, est presque nul aujourd’hui. On se borne
à chercher à Merrâkech les produits européens indispensables,
à demander au Sous son huile, à exporter des dattes. Deux marchés,
le Tlâta d’Afra et le Khemîs d’Adis. J’ai été une fois à ce
dernier : il se tient dans le kheneg d’Adis, sur la rive droite de
l’Ouad Adis, en face de Tamessoult, à l’ombre des palmiers. De
petites niches de pisé ou de pierre, adossées aux troncs, servent
de boutiques aux marchands. Le jour où j’y fus, les produits en
vente se réduisaient à peu de chose : des grains, du bétail, de
l’huile, des légumes, des cotonnades blanches, beaucoup de khent,
un peu de thé et de sucre ; il n’y avait ni allumettes, ni papier,
ni aiguilles. Le marché était peu animé. On semblait y être
venu plutôt par désir de distraction, afin de se voir et causer,
que pour acheter.
Tatta a de nombreux dattiers ; les bou feggouç dominent ; puis
viennent les bou iṭṭôb, les djihel, les bou souaïr et, plus
rares, les bou sekri. Les arbres sont, comme à Qaçba el Djouạ,
assez espacés pour que grains et légumes se cultivent entre leurs
intervalles. Les années de pluie, on sème de l’orge dans l’areg,
au bord des rivières et dans le voisinage des palmiers, partout où
l’on peut arroser.
Outre la population tamaziṛt, un certain nombre d’Ida ou Blal
vivent à Tatta, dans des qçars du sud. Des familles de la tribu
habitent El Qcîba, Izeṛran, Toug er Riḥ. Les unes s’y sont
établies paisiblement, la plupart y sont entrées de force à la
faveur des divisions des habitants. Tel est le cas de Toug er Riḥ,
lieu où ils sont le plus nombreux : au cours de querelles intestines,
une des factions y demanda l’appui d’Ida ou Blal ; ceux-ci
entrèrent, chassèrent une partie des habitants, s’emparèrent
des meilleures maisons et des jardins et s’installèrent.
Plusieurs localités en ruine jonchent le sol de Tatta : Qaçba el
Makhzen et Tiiggan Qedîm sont abandonnés depuis une époque dont
la mémoire est perdue ; cinq des qçars de Taldnount, de sept que
comptait ce groupe, ont été, il y a trente ans, ruinés par les
Ida ou Blal ; des quartiers de Tintazart et d’Izeṛran viennent
d’être détruits par la même tribu.
Ici comme à Tisint, le tamaziṛt est la langue générale ; mais
presque tous les hommes savent l’arabe.
Mon compagnon, le rabbin Mardochée, se trouvait à Tintazart au milieu
de sa famille, entre un frère et une foule de parents. Il était
juste de lui permettre de jouir de leur société. Je le laissai se
reposer auprès des siens pendant que je faisais deux excursions,
l’une au lit de l’Ouad Dra, l’autre à l’oasis d’Aqqa.
Pour le peu de temps que je devais rester à Tintazart, je n’avais
pas besoin de faire de debiḥa sur aucune personne du qçar ;
ayant à séjourner davantage sur le territoire des Ida ou Blal,
il était indispensable de m’assurer de ce côté en me munissant
de deux patrons parmi eux : en temps ordinaire un seul eût suffi ;
mais la longue guerre qui les a divisés finit à peine ; les membres
d’une fraction ne garantissent pas encore contre ceux de l’autre :
il faut avoir son protecteur dans chacune d’elles. Ce n’est
qu’après avoir rempli ces formalités que je pus me mettre en route.
4o. — EXCURSIONS AU MADER ET A AQQA.
I. — LE MADER.
La portion du lit de l’Ouad Dra qui se trouve à l’ouest du
méridien de Tisint est en grande partie cultivable : le fond,
sablonneux sur presque toute son étendue, y devient fertile
dès qu’il est arrosé. Ces parties labourables sont appelées
_mạder_. Six principaux mạders sont situés aux confluents des six
grands tributaires du fleuve ; on les nomme : Mạder Ida ou Blal,
Mạder Tatta, Mạder Aqqa, Mạder Tizgi, Mạder Icht, Mạder
Imi Ougadir. Je vais aller au premier.
25 novembre.
Parti à 10 heures du matin de Tintazart, j’arrive, à 6 heures
et demie du soir, à 200 mètres du lit de l’Ouad Dra, dans
un ensemble de cultures appelé Mạder Soulṭân ; ce lieu fait
partie de la plaine de Medelles, delta sablonneux formé par l’Ouad
Kheneg eṭ Ṭeurfa à son confluent avec le Dra. J’y passe la
nuit. Ma route a traversé cinq régions distinctes. La première,
de Tintazart à l’Ouad Toufasour, est l’areg, tel qu’on le voit
jusqu’au Bani, sable uni, dur, sans une pierre et sans un arbre ;
il est semé de touffes rares et maigres d’aggaïa, de kemcha et de
melbina ; d’étroites arêtes de roche noire émergent çà et là
et se tordent à sa surface. La seconde région commence à l’Ouad
Toufasour et finit au Kheneg Zrorha ; plus de sable ; sol dur et plat,
couvert de petites pierres et de gravier ; mêmes plantes, auxquelles
s’ajoutent des gommiers de 3 à 4 mètres, nombreux surtout le
long des ruisseaux ; les serpents rocheux rampent toujours sur le
dos de la plaine, deux ou trois chaînes de collines plus hautes, de
couleur grise et jaune, s’y mêlent. Du Kheneg Zrorha à l’Ouad
Asgig, dans la troisième partie du trajet, tout relief cesse ;
plus d’arêtes rocheuses ; terrain plat jusqu’au Dra : le sol,
très dur, est couvert de cailloux noirs comme d’une écaille
sombre et brillante ; même végétation que tout à l’heure,
moins abondante et plus étroitement cantonnée sur les bords des
ruisseaux. Cette plaine s’appelle Ouṭa Bouddeïr. La quatrième
région s’étend de l’Ouad Asgig au delta de l’Ouad Kheneg
eṭ Ṭeurfa : le sol s’adoucit, le gravier se mêle de sable ;
celui-ci augmente à mesure que l’on avance ; la végétation garde
la même nature, les gommiers diminuent. La cinquième est la plaine
de Medelles, delta sablonneux formé de vase et de dunes basses, de 50
centimètres à 1 mètre ; l’Ouad Kheneg eṭ Ṭeurfa le traverse,
divisé en trois bras ; végétation abondante ; des bouquets de
grands tamarix ombragent une terre verdoyante, couverte de melbina,
d’aggaïa et de sebt[73] ; des cultures apparaissent. Plus on avance,
plus le sol devient humide ; il est si vaseux durant les 2 derniers
kilomètres que les animaux marchent à grand’peine et qu’on
est forcé d’aller nu-pieds. Cette partie inférieure du Medelles
est défrichée et labourée ; on l’appelle Mạder Soulṭân ;
je m’y arrête à quelques pas de l’Ouad Dra. Ma nuit se passe
là, au pied d’un bouquet de tamarix, en compagnie d’une douzaine
d’Ida ou Blal, laboureurs au bivac.
Peu de monde aujourd’hui sur ma route ; seuls, quelques cultivateurs
revenaient du Mạder avec leurs bestiaux, après avoir terminé leurs
labours. Les cours d’eau situés sur mon passage étaient à sec ;
aucun n’avait d’importance. Le lit de l’Ouad Toufasour, à fleur
de terre, se distingue à peine ; celui de l’Ouad Zrorha a un fond
de galets large de 12 mètres et des berges de terre de 1 mètre ;
celui de l’Ouad Asgig a 30 ou 40 mètres de large, un fond moitié
roche, moitié galets, des berges à pic de 1 ou 2 mètres. Durant la
dernière partie du trajet, on distinguait le mont Taïmzouṛ et le
Kheneg eṭ Ṭeurfa ; seul relief entre eux et le chemin, un massif
isolé, le Gelob, dressait à l’est sa double cime au milieu de
la plaine qui s’étend du Bani au Dra. Le kheneg d’Adis était
invisible ; les collines entre lesquelles j’ai passé au sud de
l’Ouad Toufasour le cachaient.
26 novembre.
Départ à 6 heures 5 minutes. A 6 heures 9 minutes, je sors
de la plaine de Medelles et je gravis un bourrelet rocheux, le
Rist Djedeïd, qui la sépare du Dra ; à 6 heures 13 minutes,
j’en atteins la crête ; à 6 heures 14 minutes, je suis dans le
fleuve. Je le remonte. Le lit est de vase, sèche sur les bords,
humide vers le milieu. De grands herbages, des fourrés de tamarix
le recouvraient, ces jours derniers, d’une végétation touffue. A
l’heure qu’il est, presque toute cette verdure a disparu sous
les sillons : la majeure partie du sol est ensemencée ; on laboure
encore sans relâche ; de toutes parts, on ne voit que charrues
attelées de bœufs, de chevaux, de chameaux, on n’entend que les
cris et les chants des laboureurs. Le lit de l’Ouad Dra est plat ;
il a 3 kilomètres et demi de large ; un talus uniforme élevé de
100 mètres, la ligne bleue qu’on voyait de Tisint et de Tatta,
le borde à gauche ; le bourrelet rocheux d’à peine 30 mètres
que j’ai franchi ce matin, le Rist Djedeïd, en garnit la rive
droite. D’ordinaire, il disparaît en entier sous les hautes herbes
et les broussailles : aux pluies d’automne, on les arrache pour
cultiver : la moisson faite, elles l’envahissent de nouveau. En
ce moment tout est défriché, à l’exception d’une bande de
verdure de 500 mètres de large qui court au milieu ; là, dans
la partie centrale du lit, le sol est si détrempé qu’il est
impossible de labourer : les hommes, même pieds nus, y marchent
avec peine. Lorsque, les années très pluvieuses, les eaux du haut
Dra arrivent jusqu’ici, elles inondent tout le lit et font une
nappe infranchissable de 3 à 4 kilomètres de large ; les cultures
sont fécondées et la récolte assurée. S’il est tombé quelques
pluies, mais non assez pour déterminer la venue du Dra supérieur,
les mạders sont encore arrosés ; les rivières au confluent
desquelles ils sont situés leur apportent leur tribut : dans ce cas,
chaque mạder est fertilisé, mais le lit n’est pas rempli ; le
peu d’eau qui y entre coule dans trois rigoles qui sont au milieu et
que je verrai tout à l’heure. Enfin, si l’année est tout à fait
sèche, l’eau ne descend nulle part, le sable reste stérile, et il
y a famine. Plusieurs années de disette viennent de s’écouler ;
aussi quelle joie a accueilli les premières ondées, prélude d’un
hiver humide ! avec quelle précipitation tout le monde s’est jeté
vers le mạder ! avec quel entrain chacun laboure le plus qu’il
peut ! Pendant les jours que je viens de passer à Tintazart, il
n’y avait dans le qçar ni un homme ni une bête : vaches, ânes,
chevaux, mulets, chameaux, tout était au mạder avec les hommes ;
les femmes seules et les petits enfants gardaient les maisons. Toute
la population mâle de la contrée, nomade et sédentaire, est massée
depuis quinze jours dans cette étroite bande de terre. Des habitants
du Petit Atlas, du Sous même et du Sahel, y ont des terrains et sont
venus les cultiver. Le lit de l’Ouad Dra, d’habitude désert,
présente l’aspect le plus gai et le plus animé. Au lever du jour,
une multitude de feux s’allument le long des deux rives, perçant
le brouillard du matin : c’est le premier repas qui s’apprête
en silence. Puis chacun quitte le bivac et se met au travail ; les
vapeurs s’élèvent peu à peu ; au-dessous des pentes du flanc
gauche, encore d’un violet sombre, le soleil illumine le fleuve
dont les sables se colorent d’un rose doux : la vie renaît ; le
lit se couvre de monde ; les laboureurs le parcourent en tous sens :
on n’entend que les hennissements, les mugissements des animaux,
et les cris des conducteurs qui les excitent.
Après avoir remonté quelque temps le fleuve, au milieu de ce travail,
de ce mouvement universels, je visite les trois rigoles centrales
où est en ce moment toute l’eau du Dra. La plus septentrionale
a 20 mètres de large et 1 mètre de profondeur ; la vase y
est plus détrempée qu’ailleurs, mais elle ne contient point
d’eau. La seconde, pareille, a seulement 10 mètres de large. La
plus méridionale n’en a que 8, mais sa profondeur est double et de
nombreuses flaques d’eau sèment le fond. L’eau du Dra est salée
dans cette région. Les trois rigoles serpentent au milieu d’une
végétation touffue ; au ras du sol, diverses herbes se pressent
en tapis ; des tamarix de 3 à 4 mètres les ombragent. L’eau de
la dernière rigole et l’humidité répandue dans le mạder ont
été apportées par des affluents du fleuve à la suite des pluies
récemment tombées dans la montagne ; elles suffisent pour assurer
la moisson ; si le haut Dra ajoutait son tribut, celle-ci serait plus
belle ; s’il venait au printemps, après cette moisson faite, on
pourrait semer de nouveau et avoir double récolte. Les inondations
produites par le cours supérieur durent peu de jours.
Je prends au retour le même chemin qu’à l’aller, en traversant le
Medelles plus haut que la première fois. Les trois bras de l’Ouad
Kheneg eṭ Ṭeurfa ont l’aspect suivant : le bras oriental a 20
mètres de large, des berges insensibles, un fond de sable en partie
humide, point d’eau ; le bras central est très humide, large de 40
mètres, du reste semblable au précédent ; le bras occidental est
pareil aux deux autres, mais plus sec ; sa largeur est de 30 mètres ;
il marque la fin des sables et la limite du Medelles.
Un homme des Ida ou Blal m’a servi d’escorte dans cette
excursion. Cet unique zeṭaṭ avait été difficile à trouver,
tout le monde étant parti pour le Dra. Les fertiles terres
des mạders, quelque incultes qu’elles soient la plus grande
partie de l’année, ont toutes leurs possesseurs. Chacun d’eux
connaît sa parcelle. Un champ au mạder se vend, s’achète,
se loue comme un autre bien. Tant qu’il ne tombe pas de pluie,
on ne s’en occupe pas ; à l’apparition des premiers nuages,
le propriétaire se prépare à labourer ou se met en quête d’un
fermier. On passe au mạder le temps du labour et des semailles, 15
jours ou trois semaines. Les hommes seuls y vont, avec les bestiaux ;
comme provisions, on emporte de l’orge et du maïs, parfois des
dattes. Jamais on ne prend de tente : tout le monde bivaque, même les
nomades. Les travaux terminés, on s’en va pour ne revenir qu’au
moment de la récolte, en mars. Dans trois mois et demi, vers les
premiers jours de mars 1884, je verrai moissonner ce qu’on sème
aujourd’hui : la récolte sera superbe, quoique les eaux du haut
Dra doivent continuer à faire défaut. A peine sera-t-elle achevée,
ces eaux arriveront et inonderont le lit du fleuve durant plusieurs
jours. Il est donc probable qu’on aura fait deux récoltes en 1884.
Le Mạder Ida ou Blal est fort long ; il se divise en plusieurs
portions. Celle que j’ai visitée s’appelle le Rist Djedeïd,
du nom des hauteurs qui la bordent.
II. — AQQA.
Parti de Tintazart le 28 novembre à 7 heures et demie du matin,
j’arrivai à El Kebbaba, le plus oriental des qçars d’Aqqa,
le même jour à 6 heures du soir. Mon escorte se composait de deux
hommes. Obligé de marcher sur les territoires des Ida ou Blal et des
Aït ou Mrîbeṭ, j’avais un zeṭaṭ de chaque tribu. La route de
Tintazart à Aqqa peut se diviser en deux parties : de Tintazart au lit
de l’Ouad Tatta, et de l’Ouad Tatta à El Kebbaba. La première
partie est l’areg, tel que nous le connaissons, avec son sol uni,
sablonneux et dur, ses touffes de melbina, d’aggaïa, de kemcha,
ses gommiers rabougris de 1 à 2 mètres, ses serpents rocheux qui
se déroulent en raies sombres à la surface blanche de la plaine ;
de temps à autre, un qçar apparaît avec sa fraîche ceinture de
palmiers, faisant diversion à ce monotone paysage. Deux kilomètres
avant d’atteindre l’Ouad Tatta, on traverse une cuvette sans
végétation appelée Imchisen ; elle est couverte d’une couche de
5 à 15 millimètres d’_amersal_, poudre blanche ayant l’apparence
du sel, sans aucun goût. Peu après, à un kilomètre de la rivière,
le sable s’amollit et se couvre d’une végétation abondante :
les touffes de melbina et d’aggaïa s’élèvent ; entre elles
croissent des _akrass_, sortes de joncs d’un vert foncé ; des
tamarix se mêlent aux gommiers ; au-dessus d’eux, quelques palmiers
sauvages dressent leur tête. Cette verdure s’étend jusqu’à
la rive gauche de l’Ouad Tatta. Elle y cesse. Là finit l’areg
et commence la seconde partie de mon trajet. Le sol, toujours plat,
devient gris et pierreux ; plus de serpents rocheux sortant de terre,
çà et là des plateaux bas, des talus rocailleux ; une foule de
lits de torrents coupent la route : tous sont à sec, avec un fond
de gros galets de 6 à 15 mètres de large ; la végétation reste la
même, le gommier augmentant un peu. Tel est le pays, désert absolu,
qu’on traverse de l’Ouad Tatta à El Kebbaba.