rendraient faciles et leur enlèveraient tout risque si elles étaient
respectées. Souvent elles ne le sont pas : entre particuliers, on
les viole rarement ; entre tribus, on a moins de scrupules. Voici les
cas d’infraction les plus fréquents. Le client d’un particulier
peut être tué ou pillé par des concitoyens de son patron. Si les
meurtriers ou les ravisseurs ont agi par ignorance, s’ils témoignent
leurs regrets et proposent de payer le prix du sang et de rendre ce
qu’ils ont pris, on accepte généralement ces offres, et les choses
en restent là. Mais, dans un pays où tout le monde se connaît par
son nom, il est rare qu’on puisse alléguer l’ignorance. On a
presque toujours agi en connaissance de cause. L’agression constitue
donc un outrage personnel au patron de la victime ; son honneur
est engagé à en tirer sans retard une vengeance éclatante. Il
réunit tous ses parents, ce qui peut s’étendre loin, et les
prie de l’aider dans ses représailles ; s’il est puissant,
il entraîne à sa suite une grande partie de la tribu. Au premier
jour, il attaque et tue ceux qui l’ont outragé. Ces nouveaux morts
demandent vengeance à leur tour : riches ou pauvres, considérés
ou non, leurs proches, la fraction à laquelle ils appartiennent,
ne peuvent sans honte laisser leur meurtre impuni. On prend les
armes : une guerre civile éclate ; la tribu entière ne tarde pas
à y prendre part. Ces guerres, courtes dans les qçars, durent des
années parmi les nomades, et s’allument surtout chez eux. Nous
avons choisi le cas d’un notable ayant à se venger de gens moins
puissants. Si le patron offensé était assez fort pour réunir autour
de lui presque toute la tribu, il châtierait de même les auteurs de
l’attentat, mais les parents de ces derniers n’oseraient entrer
en lutte contre lui ; ils se borneraient à demander une indemnité,
qu’on leur accorderait sans doute, ou bien ils temporiseraient,
épiant l’occasion de laver leur honneur en faisant tomber dans un
guet-apens leur ennemi ou l’un des siens ; le jour venu, ils feraient
le coup, et émigreraient, de peur des représailles. Un troisième cas
se présente, le plus fréquent : on peut s’être attaqué au client
d’un homme faible. Si la fraction de ce dernier est très unie,
si les auteurs de l’agression en sont mal vus, elle considère
l’insulte comme sienne et tout entière embrasse sa cause : on
rentre dans le premier cas. Si au contraire son groupe est divisé,
si ceux dont il se plaint y ont des amis, peu de gens se lèveront
à sa voix. S’il a affaire à aussi faible que lui, il pourra se
venger ; si son adversaire est puissant, ou bien il se résignera à
boire sa honte, ou bien, s’il est homme de cœur, il assassinera
par surprise son ennemi ou quelqu’un de sa famille, et prendra la
fuite. Tels sont les faits qui se produisent lorsqu’un particulier
est lésé par son concitoyen dans la personne d’un client ; que
ce client soit individu, groupe ou qçar, les choses se passent de
même. Les suzerains, à moins d’être dans l’impossibilité
de le faire, tirent une vengeance sanglante de l’attentat commis
contre un de leurs vassaux. Il y va de leur honneur. Pour ce motif,
des groupes importants, des qçars, aiment mieux se mettre sous la
protection d’un seul individu que sous celle de toute une tribu.
Ceux qui ont pour patronne une tribu sont moins bien protégés. Des
hommes, des troupes, ont-ils lésé des gens d’un groupe vassal du
leur ? L’action est blâmable. Le devoir de l’assemblée de la
tribu suzeraine est de faire rendre justice aux clients offensés. Mais
là nul n’a d’intérêt personnel, nul ne prend la chose à cœur ;
au contraire. Quel est le fait dont on se plaint ? un ṛezou a enlevé
une caravane ? quelques hommes ont pillé un voyageur isolé ? Dans
l’assemblée siègent plusieurs membres du ṛezou en question ;
il leur coûte de rendre gorge, surtout si le convoi était richement
chargé ; ceux qui n’ont point participé au profit sentent que le
lendemain pareille chose pourra leur arriver, et craignent de demander
à leurs concitoyens des comptes qu’à leur tour ils seront heureux
de ne pas rendre ; enfin la prise d’une belle proie est un succès
qui flatte l’amour-propre de toute la tribu. Quand la fraction
plaignante est puissante, qu’on a des représailles graves à
craindre, il faut s’exécuter ; mais on traîne les choses en
longueur, on cherche mille prétextes pour restituer moins qu’on
n’a pris, on donne aussi peu que possible. Si la tribu lésée est
faible, éloignée, qu’on n’ait pas de vengeance à redouter,
l’on ne rend qu’au bout de longtemps, et presque rien. Aussi les
gens de fractions clientes, en voyage sur le territoire de leurs
patrons, se font souvent accompagner, par précaution, de l’un
d’eux comme zeṭaṭ. Lorsque, de deux tribus unies par un acte de
debiḥa[70], l’une met trop de mauvaise volonté à remplir ses
engagements, le pacte se rompt et une guerre s’ensuit. Elle peut
avoir lieu entre sédentaires et nomades, ou entre nomades. Dans
le premier cas, les nomades se réunissent en masse, marchent sur
les qçars, les assiègent et dévastent les jardins. A moins que
les habitants n’appellent d’autres nomades à leur secours, ils
sont obligés, s’ils ne veulent voir détruire leurs cités, de
demander grâce et d’acheter la paix par une rançon. Entre nomades,
la guerre est différente : guerre peu active, toute de surprises ;
rarement il y a de vrais engagements, on se borne à des ṛazias
mutuelles ; on tâche de tomber à l’improviste sur les tentes,
sur les troupeaux de ses adversaires, cherchant le butin et non le
combat. Ces guerres-là durent souvent pendant plusieurs générations.
Lorsque, dans un qçar ou une tribu, on vole, on pille ou on tue
des membres d’une fraction limitrophe, et qu’on refuse tout
dédommagement, la guerre en résulte ; cela ne peut être lorsque
les lésés appartiennent à des tribus lointaines. Entre groupes
éloignés, un usage est universel : celui des représailles. Prenons
des exemples. Un individu du qçar de Tisenna s Amin a été tué
par des hommes d’Agadir Tisint. Le premier habitant d’Agadir qui
tombera entre les mains des gens de Tisenna s Amin sera mis à mort. Un
Zenâgi, étant à Agadir Tisint, a été dupé dans un marché par
un homme du qçar, et l’anfaliz a refusé de lui rendre justice. Le
premier individu d’Agadir qui entrera sur le territoire des Zenâga
sera arrêté ; on ne le laissera partir qu’après qu’il aura
donné une somme égale à celle dont ses compatriotes ont fait tort au
Zenâgi : s’il ne l’a pas avec lui, il devra la faire chercher, et
restera prisonnier jusqu’à paiement complet. Ainsi du reste. C’est
la loi du talion : chacun reprend, dès que l’occasion s’en
présente, ce dont il a été frustré. D’après cette coutume,
l’Azdifi ordonnait de me mettre en prison comme sujet du sultan,
parce que des hommes de sa tribu étaient incarcérés à Merrâkech.
Les habitants de Tisint et tous les sédentaires de la région
emploient la langue tamaziṛt. La plupart d’entre eux
possèdent, par suite de leurs rapports avec les nomades voisins,
une teinture d’arabe. Les femmes et les enfants ne connaissent que
le tamaziṛt. Les hommes apprennent l’arabe à mesure qu’ils
grandissent ; ils le savent plus ou moins : les pauvres, sans cesse
occupés de travaux manuels, peu ; les riches, davantage, grâce au
commerce et aux affaires quotidiennes avec les nomades. Les principaux
citoyens le parlent couramment. Pour ce motif, le tamaziṛt en usage
est moins pur qu’il n’était à Tazenakht et chez les Zenâga ;
des mots arabes s’y sont introduits, surtout dans la conversation des
hommes ; les femmes ont mieux conservé les anciennes expressions. Si
les populations sédentaires des oasis ont pour idiome le tamaziṛt,
toutes les tribus nomades du sud du Bani, Oulad Iaḥia, Ida ou Blal,
Aït ou Mrîbeṭ, parlent l’arabe. Femmes et enfants n’usent
que de cette langue. Parmi les hommes, beaucoup n’en savent point
d’autre ; ceux-là seuls que de fréquentes affaires appellent
dans les qçars apprennent à la longue un peu de tamaziṛt ;
ils mettent de l’amour-propre à ne s’en servir que quand leur
interlocuteur ne comprend pas l’arabe, lorsque c’est une femme,
par exemple. Les familles d’Oulad Iaḥia qui habitent le Zgiḍ
et les bords du Dra, celles d’Ida ou Blal qui ont des domiciles
à Tatta et celles d’Aït ou Mrîbeṭ fixées à Aqqa et à
Tizounin, font exception à cette règle. Ces familles, isolées,
en contact journalier avec les Imaziṛen, ont appris leur langue,
bien qu’elles se servent entre elles de l’arabe.
Nous nous sommes occupés à plusieurs reprises de la langue, des
usages, des coutumes des Marocains ; nous n’avons pas dit un mot de
leur caractère : c’est qu’il nous paraît difficile d’être
exact sur ce sujet. Quelles qualités, quels défauts attribuer
à un ensemble de tant d’hommes, dont chacun est différent des
autres et de soi-même ? S’efforce-t-on de démêler des traits
généraux ? Lorsqu’on en croit reconnaître, une foule d’exemples
contradictoires surgissent, et, si l’on veut rester vrai, il faut
se restreindre à des caractères peu nombreux, ou dire des choses
si générales qu’elles s’appliquent non seulement à un peuple,
mais à une grande partie du genre humain. Partout même mélange de
qualités et de défauts, avec les modifications qu’apportent la
civilisation ou la barbarie, la richesse ou la pauvreté, la liberté
ou la servitude. Il me paraît difficile de reconnaître aujourd’hui
à ceux qu’Ibn Khaldoun appelle Berâber le bouquet de vertus
dont il les orne. Si une chose peut donner l’idée du caractère
des Marocains, ce sont les ouvrages où a été décrit celui des
Kabiles ou d’autres populations imaziṛen de l’Algérie. Une
longue expérience, des études approfondies, ont donné à des
hommes éminents le droit de traiter avec autorité un tel sujet. On
ne saurait l’avoir quand on a, comme moi, passé une seule année
dans un pays. Aussi n’entreprendrai-je point de dire ce que sont et
ne sont pas les Marocains ; je me bornerai à signaler quelques traits
isolés qui m’ont frappé et que j’ai retrouvés en beaucoup de
lieux ou remarqué dans certains groupes. Je le ferai en déclarant que
« je n’ay rien à dire entièrement, simplement, et solidement, sans
confusion et sans meslange, ny en un mot ». Presque partout règnent
une cupidité extrême et, comme compagnons, le vol et le mensonge sous
toutes leurs formes. En général, le brigandage, l’attaque à main
armée, sont considérés comme des actions honorables. Les mœurs
sont dissolues. La condition de la femme est au Maroc ce qu’elle
est en Algérie. D’ordinaire peu attachés à leurs épouses,
les Marocains ont un grand amour pour leurs enfants. La plus belle
qualité qu’ils montrent est le dévouement à leurs amis. Ils
le poussent aux dernières limites. Ce noble sentiment fait faire
chaque jour les plus belles actions. En blad es sîba, pas un homme
qui n’ait bien des fois risqué sa vie pour des compagnons, pour des
hôtes de quelques heures. La générosité, se traduisant surtout par
l’hospitalité, n’est l’apanage particulier d’aucun groupe :
les nomades ont l’habitude de taxer les Chellaḥa d’avarice ;
ces derniers accusent les Ḥaraṭîn du même vice. Je ne me suis
point aperçu qu’il y ait entre eux de distinction profonde à ce
sujet. Partout également, m’a-t-il semblé, il y a des avares et
des hommes généreux ; d’ordinaire, dans les contrées riches on
reçoit avec libéralité les étrangers, dans les localités pauvres
on ne leur donne rien ; dans tel qçar, qu’il se présente cent
voyageurs en même temps à la mosquée, on apportera à manger pour
tous, dans tel autre on n’offrira pas l’hospitalité à un seul. De
même chez les nomades. Les Marocains ont, comme tous les hommes, plus
ou moins d’amour-propre ; chez les Arabes du sud, ce sentiment est
très développé et se change souvent en une noble fierté ; chez les
Ḥaraṭîn, il prend volontiers la forme d’une vanité puérile ;
les Chellaḥa l’ont moins. Inutile de dire que ces populations,
qui passent leur existence les armes à la main, sont braves. Inutile
de dire qu’elles sont attachées à leur indépendance : la plupart
l’ont conquise et la défendent chaque jour au péril de leur vie,
soit contre le sultan, soit contre leurs voisins ; les tribus du
blad el makhzen elles-mêmes ne font que se révolter. Je n’ai pu
juger avec mes yeux de la valeur guerrière des divers habitants du
Maroc ; il est admis dans le pays que les peuplades les plus braves
et les plus aguerries sont les grandes tribus nomades du sud et
de l’est du Grand Atlas : Berâber, Aït Seddrât, Ida ou Blal,
Oulad Iaḥia, Aït ou Mrîbeṭ d’une part ; Doui Mnia, Oulad el
Ḥadj de l’autre. Après eux, très braves aussi, viennent les
montagnards, les Chellaḥa du massif Atlantique et les Qebaïl du
Rif. Les populations de plaine, cantonnées dans les basses vallées
des fleuves et sur les bords de l’Océan, forment une troisième
classe regardée comme au-dessous des précédentes en courage. Les
moins estimés de tous sont les Ḥaraṭîn. Les Marocains sont
prompts à verser le sang et ne font aucun cas de la vie des autres ;
je n’ai vu ni entendu citer d’exemple de cruauté de leur part. En
général, Chellaḥa et Ḥaraṭîn sont laborieux : adonnés à
l’agriculture, ils semblent, les seconds surtout, industrieux en ce
qui la concerne. Ils n’ont pas l’esprit vif de certains Arabes,
tels que les Ida ou Blal et les Oulad Iaḥia : ceux-ci, malgré
leur ignorance, ont une intelligence remarquable, sont curieux et
comprennent vite. Ces Arabes ont des façons distinguées et de la
politesse, tandis que les Imaziṛen sont la plupart grossiers. En
revanche, on trouve parfois dans ceux-ci une certaine bonhomie,
rare chez les premiers. Le Maroc, à l’exception des villes et
de quelques districts isolés, est très ignorant. Presque partout,
on est superstitieux et on accorde un respect et une confiance sans
bornes à des marabouts locaux dont l’influence s’étend à une
distance variable. Nulle part, sauf dans les villes et districts
exceptés plus haut, on ne remplit d’une manière habituelle
les devoirs religieux, même en ce qui concerne les pratiques
extérieures. Il y a des mosquées dans tout qçar, village ou douar
important ; elles sont plus fréquentées par les voyageurs pauvres,
à qui elles servent d’abri, que par les habitants.
Avant de quitter Tisint, disons qu’auprès des cinq qçars actuels,
s’en trouvent quatre autres ruinés, trois au sommet du Djebel
Taïmzouṛ et un à l’extrémité sud de Foum Tisint, traversé
par le chemin. On ne sait de quelle époque date leur destruction ;
de mémoire d’homme on les a vus ce qu’ils sont aujourd’hui ;
leur fondation est attribuée aux Chrétiens.
2o. — DE TISINT A TATTA.
Comptant revenir plus tard à Tisint, je ne désirai pas m’y arrêter
cette fois ; dès mon arrivée, je voulus partir pour Tatta. Deux
zeṭaṭs Ida ou Blal, escorte suffisante, furent bientôt trouvés ;
mais un contretemps se présenta : un ṛezou de 400 Berâber était
signalé depuis quelques jours aux environs ; on jugea imprudent de se
mettre en route tant que ses intentions ne seraient pas connues. Le 16,
il tomba sur la partie occidentale des jardins de Tisint, les pilla
et enleva des travailleurs. Son but était atteint ; il ne lui restait
qu’à battre en retraite pour sauver son butin. Je pouvais partir.
Pendant ce court séjour, je fis plusieurs connaissances. Aussitôt le
bruit de mon arrivée répandu, tous les ḥadjs, familiers avec les
choses et les gens des pays lointains, voulurent me voir. Une fois de
plus, je reconnus les excellents effets du pèlerinage. Pour le seul
fait que je venais d’Algérie, où ils avaient été bien reçus,
tous me firent le meilleur accueil ; plusieurs, je le sus depuis,
se doutèrent que j’étais Chrétien ; ils n’en dirent mot,
comprenant mieux que moi peut-être les dangers où leurs discours
pourraient me jeter. L’un d’entre eux, le Ḥadj Bou Rḥim ould
Bou Rzaq, devint dans la suite pour moi un véritable ami, me rendit
les services les plus signalés et me sauva des plus grands périls.
16 novembre.
Parti à midi d’Agadir, avec deux Ida ou Blal, j’arrivai à 3
heures et demie à Qaçba el Djouạ, petite oasis où l’on devait
passer la nuit. De Tisint à Tatta, on suit constamment le pied des
monts Bani. Cette chaîne est un mouvement de terrain fort curieux
et l’un des plus importants du Sahara Marocain. S’élevant
de 200 à 300 mètres au-dessus du sol environnant, d’un à deux
kilomètres de largeur à la base, sans aucune largeur au sommet, elle
forme une lame rocheuse, un tranchant, émergeant de terre au seuil
du désert. Nul contrefort, nulle chaîne, ne se rattache à cette
digue isolée dans le Sahara. Elle est orientée de l’est-nord-est
à l’ouest-sud-ouest, comme le cours inférieur du Dra et comme les
chaînes de l’Atlas. La longueur en est grande : elle est traversée,
dit-on, par le Dra au-dessous de Tamegrout et se développe, toujours
semblable, gardant même composition, même forme et même hauteur,
jusqu’au bord de l’Océan, où elle expire au sud du groupe de
villages appelé Ouad Noun. Un certain nombre de khenegs la percent,
étroites brèches par où s’écoulent vers le Dra les eaux du
Petit Atlas. Chacun de ces passages est le point de réunion de
quatre ou cinq rivières, et comme l’orifice d’un entonnoir. Les
eaux se trouvant assemblées en ces points, il s’est créé à
chacun d’eux une oasis. Les grandes oasis qui se voient entre le
Sous, le Dra et l’Atlantique ont toutes cette origine ; toutes,
Zgiḍ, Tisint, Tatta, Aqqa, Tizgi el Ḥaraṭîn, Icht sont à
la bouche d’un kheneg du Bani. Le Bani est en roche, sans terre
ni végétation : grès calciné, comme les monts de Tazenakht,
il présente une écaille noire et brillante sur toute la surface
de ses flancs. Ceux-ci sont en pente douce au pied, très raide
vers le sommet. En maints endroits du Bani existent des minerais :
cuivre, zinc, argent, or vers l’occident. Au nord de cette muraille
s’élèvent les pentes du Petit Atlas ; commençant à son pied,
à l’ouest, elles sont séparées d’elle par la Feïja, dans la
portion orientale. Au sud, plus une montagne, la plaine à perte de
vue. Tel est le Bani, la dernière chaîne avant le Grand Désert ;
parallèle au Grand et au Petit Atlas, il est comme le ruban d’écume
qui borde la plage en avant de ces deux vagues monstrueuses. Je suivrai
cette chaîne remarquable jusqu’à Tatta, tantôt en longeant le
pied, tantôt m’en tenant à peu de distance, marchant dans la Feïja
d’abord, sur les premières pentes du Petit Atlas ensuite. Le chemin
est facile : terrain sablonneux dans la Feïja, pierreux ailleurs,
nu en cette saison, couvert de plantes basses les hivers pluvieux ;
comme arbres, des gommiers de 2 à 3 mètres, d’autant plus nombreux
qu’on se rapproche du lit de quelque ruisseau ou qu’on s’éloigne
du Bani, au pied duquel le sol, tout de roche, ne leur permet pas de
pousser. Point de gibier dans ces régions stériles, si ce n’est
des mouflons ; eux seuls vivent dans les vastes solitudes du Petit
Atlas et sur les rocs du Bani. Au sud de celui-ci, dans la plaine,
courent de nombreuses gazelles.
Depuis le kheneg de Tisint jusqu’à Qaçba el Djouạ, je n’ai
cessé de suivre l’Ouad Qaçba el Djouạ. A hauteur d’Aqqa Aït
Sidi, il a 12 ou 15 mètres d’eau, dans un lit de pierre de largeur
double, que bordent deux parois rocheuses et escarpées élevées
de 20 à 30 mètres. Deux kilomètres plus haut, l’eau courante
disparaît ; il reste des flaques plus ou moins longues, de distance
en distance ; lit de 50 mètres ; le fond, parfois recouvert d’une
légère couche de sable, est de roche blanche ainsi que les parois qui
le bordent ; celles-ci n’ont plus que 15 à 20 mètres de haut. Peu
après, elles s’abaissent encore et se changent en talus de sable
de 10 à 15 mètres, formant de chaque côté une ligne de dunes
irrégulières appelées Idroumen. A partir de Trit, plus d’eau
dans l’ouad : lit de galets au niveau de la Feïja. Dans l’oasis
de Qaçba el Djouạ, la rivière prend une largeur extrême, mais
reste à sec ; le lit, moitié sable, moitié gravier, se remplit de
palmiers et, confondu avec le terrain qui l’entoure, cesse bientôt
de se distinguer. Chemin faisant, j’ai traversé la petite oasis
de Trit, bois de palmiers au milieu duquel s’élève un qçar
d’environ 100 maisons, peuplé de Ḥaraṭîn vassaux des Ida
ou Blal. Trit se gouverne à part. De Tisint à Qaçba el Djouạ,
beaucoup de monde sur la route.
[Illustration : Feïja, oasis de Qaçba el Djoua et Bani.
(Vue prise du chemin de Qaçba el Djoua à Aqqa Igiren.)
Croquis de l’auteur.]
17 novembre.
Séjour à Qaçba el Djouạ. Qaçba el Djouạ est un grand qçar,
situé au milieu d’une belle oasis. Les constructions s’élèvent
sur les premières pentes de la plus basse et la plus septentrionale de
trois collines qui, se dressant près du Bani, sans s’y rattacher,
forment un massif isolé au bord de la Feïja. L’Ouad Qaçba el
Djouạ, plein de dattiers et confondu avec le sol de l’oasis,
contourne ce massif. A son entrée dans les plantations, il reçoit sur
sa rive gauche l’Ouad Ṭriq Targant[71], ainsi nommé parce que,
pour gagner au nord-ouest le qçar de ce nom, on en remonte le cours
un certain temps. Ici, les palmiers, moins serrés qu’à Tisint,
ombragent des cultures. Le sol est sablonneux. Point d’eau courante ;
l’ouad est à sec, à moins qu’il ne pleuve. Une nappe d’eau
existe sous le sol, à peu de profondeur ; une multitude de puits sont
creusés dans l’oasis ; par eux la Qaçba s’alimente et irrigue
ses plantations. L’arrosage des palmiers est inutile les années de
pluie : que l’eau coule dans l’ouad durant vingt-quatre heures,
c’est assez pour inonder l’oasis, assez pour que la terre soit
fécondée, assez pour que la récolte de grains et de dattes soit
assurée. Mais il ne pleut pas tous les ans ; en voici sept que ce
bonheur n’est arrivé : sept années de sécheresse viennent de
passer sur la partie occidentale du bassin du Dra. Le pays s’en
est ressenti et est fort appauvri. L’orge est hors de prix ;
il n’y a presque plus de bétail : la misère est générale. Un
ciel nuageux et un peu de pluie ayant signalé le commencement de ce
mois, l’allégresse fut universelle ; on employa les dernières
économies à acheter des grains, et chacun se mit à labourer
avec acharnement. Tous déploient ici une activité fiévreuse ;
pas un homme de la Qaçba qui ne soit au travail ; on voit de
toutes parts des gens conduisant leurs charrues entre les palmiers,
traînées par des vaches, des chevaux, des mulets, des ânes et,
faute de mieux, des femmes : les bêtes de somme et de trait sont
rares dans les qçars et le moment des semailles va passer ! Qaçba
el Djouạ est vaste, prospère, et bien construite, partie en
pisé, partie en pierre. Les habitants, Chellaḥa. contrastent,
par leur blancheur, avec les noirs possesseurs des oasis voisines ;
exception remarquable, ils ne reconnaissent point de suzerain, n’ont
de debiḥa sur personne. Beaucoup d’entre eux sont cherifs, la
plupart sont riches. Ils forment 400 fusils. Leur langue habituelle
est le tamaziṛt, presque tous savent aussi l’arabe. Fraction des
Aït Semmeg de la rive gauche du Sous, et depuis longtemps séparés
de leur tribu mère, ils ont conservé de bons rapports avec elle, et
en cas de guerre, malgré la distance, lui envoient et en reçoivent
des secours. Ils sont en bonnes relations avec les Ida ou Blal ;
beaucoup épousent des femmes de cette tribu. Qaçba el Djouạ est
célèbre par l’abondance et la bonne qualité de ses dattes ;
elle produit des bou feggouç, des djihel, des bou souaïr, des bou
iṭṭôb et surtout des bou sekri.
On distingue d’ici quatre petites oasis, situées de l’autre côté
de la Feïja ; chacune d’elles contient un qçar dont elle porte le
nom. De ces qçars, Aqqa Iṛen, Tiskmoudin, Ida Oulstan, Serṛina,
le plus important est Aqqa Iṛen. On appelle les trois autres Qçour
Beïḍin, à cause de la blancheur de leurs maisons. Tous sont
peuplés de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn tributaires des Ida ou Blal.
18 novembre.
Départ à 6 heures du matin. Je continue à suivre le Bani. Bientôt
la Feïja finit et je passe dans une nouvelle région, sur
les premières pentes du Petit Atlas, terrain pierreux, mais
facile. Vers 10 heures, j’approche d’Aqqa Igiren : on voit
d’une part cette petite oasis, de l’autre un kheneg dans le Bani,
Kheneg eṭ Ṭeurfa. A cette brèche se trouvent une source et des
dattiers, propriété des habitants d’Aqqa Igiren, mais point de
maisons. Une rivière s’échappe par là vers le sud, l’Ouad
Kheneg eṭ Ṭeurfa. Elle est formée de trois cours d’eau,
l’Ouad Aqqa Izen, l’Ouad Tesatift et l’Ouad Aqqa Igiren :
les deux premiers sont des ruisseaux et coulent dans le désert ; le
troisième est une rivière importante ; au-dessus d’Aqqa Igiren,
qu’il traverse et où il reçoit un affluent, il prend le nom
d’Ouad Targant et arrose plusieurs lieux habités. Aqqa Igiren est
une oasis peu étendue, avec deux petits qçars d’aspect misérable ;
la moitié des constructions est en ruine et abandonnée ; les maisons
qui restent sont en pierre, mal bâties, n’ayant la plupart qu’un
rez-de-chaussée, ce qui est le dernier signe de pauvreté dans le
pays. Population de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn, tributaires des
Ida ou Blal. Point d’eau courante ; plusieurs puits de bonne eau
et une feggara auprès du qçar occidental.
[Illustration : Kheneg et Teurfa. (Vue prise du chemin de Qaçba el
Djoua à Aqqa Igiren.)
Croquis de l’auteur.]
[Illustration : Aqqa Igiren. (Vue prise du chemin de Qaçba el Djoua.)
Croquis de l’auteur.]