Départ à 7 heures du matin. Nous marchons d’abord dans la même

plaine qu’hier, toujours unie, fertile, peuplée. A 9 heures et

demie, nous sommes à son extrémité sud, au pied du talus qui la

borne. Le sommet de ce talus forme ici la crête supérieure du Petit

Atlas. Nous allons la franchir. Une brèche profonde se dessine en

face de nous ; nous montons vers elle par un couloir en rampe douce. A

10 heures un quart, nous atteignons le col, _Tizi Agni_, et la ligne

de faîte du Petit Atlas. Devant nous, au milieu d’entassements de

roches noires, s’ouvre un ravin : aucune largeur au fond, où un

filet d’eau bondit par hautes cascades ; flancs très escarpés,

souvent à pic ; pas de trace de terre ni de végétation ; tout

est pierre, grès noir et luisant. Vers le sud, on n’aperçoit

d’abord qu’une longue succession de croupes brunes, flancs de la

vallée dont la source est ici, versant méridional du Petit Atlas ;

puis, au delà, à une grande distance, une plaine blanche ; enfin,

bornant l’horizon, une dernière chaîne de montagnes, dominée

par un pic bleuâtre : c’est le Bani, avec le mont Taïmzouṛ,

au pied duquel est Tisint. Nous nous mettons à descendre le ravin

où plongent nos regards ; chemin difficile à travers les roches du

flanc droit : du col au village d’Agni, où nous parvenons à midi,

on ne peut marcher qu’à pied. A Agni, le sentier atteint le fond

de la vallée ; celle-ci, en aval de ce point, change d’aspect :

jusque-là, la rivière coulait par cascades ; la pente de son lit

était très rapide ; les flancs étaient si escarpés, et en même

temps si resserrés, qu’en arrivant ici j’ai vu l’ouad pour la

première fois depuis le col. Au delà, au contraire, plus de chutes ;

les flancs resteront hauts et raides, mais le fond de la vallée sera

en pente douce et prendra quelque largeur.

[Illustration : Vue dans la direction du sud, prise du col d’Agni.

Croquis de l’auteur.]

Ce changement n’est pas le seul qui m’attende : en approchant

d’Agni, j’aperçois, se détachant sur le fond noir du roc,

les panaches verts des palmiers ; ils recommencent ici : à

l’ouest du Dra, la crête du Petit Atlas est leur limite nord ;

je les retrouve donc pour ne pas les quitter de longtemps. Nous

faisons halte au village d’Agni[56]. C’est un groupe de huttes

en pierres sèches, où vivent misérablement dix ou douze familles

de Ḥaraṭîn. Le fond de la vallée a momentanément 80 mètres de

large ; il est couvert de cultures et ombragé de dattiers ; au milieu

coule l’Ouad Agni, avec 3 mètres d’eau verte et courante. Les

habitants reconnaissent l’autorité des Zenâga ; elle finit ici.

A 3 heures et demie, nous nous remettons en route. Nous rentrons

dans le désert pour y rester jusque auprès de Tisint. A présent,

c’est dans le lit de la rivière que l’on marche ; dès la sortie

d’Agni, il se dessèche et embrasse tout le fond de la vallée,

large de 40 mètres ; cet espace est couvert d’une couche de

galets, qui rendent la marche pénible ; pas d’autre végétation

que des jujubiers sauvages, de 2 à 3 mètres d’élévation, et des

ḥeuboubs, de 1 à 2 mètres, croissant au pied des flancs. Ceux-ci

restent les mêmes, toujours rocheux et noirs, hauts, escarpés. Nous

cheminons lentement dans ce couloir sauvage, en en suivant les

mille détours. Pendant trois longues heures, la vallée demeure

ainsi. Après ce temps, le fond s’élargit un peu. A 7 heures,

les flancs s’abaissent et meurent : c’est la fin du Petit Atlas ;

j’en suis arrivé au pied. Devant moi s’étend une immense plaine,

qui apparaissait du haut du col : on l’appelle la Feïja. C’est

un vaste désert s’étendant entre le Petit Atlas et le Bani :

sol de sable, parfaitement plat ; un grand nombre de rivières et de

ruisseaux, tous à sec, le sillonnent ; pas d’autre végétation

que des gommiers de 2 à 3 mètres, nombreux au pied du Petit Atlas

et le long des cours d’eau, d’autant plus clairsemés qu’on

s’éloigne de ceux-ci et qu’on va vers le sud : je vois ces

arbres pour la première fois. Il fait nuit quand nous entrons dans

la Feïja ; Chikh Moḥammed l’avait calculé ainsi ; ce désert,

sans cesse parcouru par les _ṛezous_[57] des Ida ou Blal, des

Oulad Iaḥia, des Berâber, est un passage des plus dangereux :

a-t-on à le traverser ? on s’arrange pour le faire de nuit,

afin d’échapper, à la faveur des ténèbres, aux embuscades qui

s’y dressent. Nous nous y engageons donc, nous dirigeant droit

sur la cime du Taïmzouṛ, qui se détache en noir devant nous. A

10 heures du soir, après trois heures d’une course rapide, nous

parvenons au pied du Bani, à l’oasis de Tanziḍa. Ici, plus de

péril ; nous circulons lentement au travers de mille canaux, entre de

grands palmiers aux aspects fantastiques, dont les rameaux, argentés

par la lune, jettent sur nous une ombre épaisse. J’arrive ainsi

jusqu’au qçar : il m’apparaît tout entier, avec ses maisons de

pisé blanc étagées au pied de la paroi luisante de la montagne,

dont les roches polies miroitent par cette belle nuit. La lune, qui

brille au milieu d’un ciel sans nuages, jette une clarté douce ;

l’air est tiède, pas un souffle ne l’agite. En ce calme profond,

au milieu de cette nature féerique, j’atteins mon premier gîte

du Sahara. On comprend, dans le recueillement de nuits semblables,

cette croyance des Arabes à une nuit mystérieuse, _leïla el qedr_,

dans laquelle le ciel s’entr’ouvre, les anges descendent sur la

terre, les eaux de la mer deviennent douces, et tout ce qu’il y a

d’inanimé dans la nature s’incline pour adorer son Créateur.

Depuis le Tizi Agni, je n’ai pas rencontré une seule personne

sur la route. Auprès de Tanziḍa, j’ai traversé l’Ouad Agni

(lit de sable de 30 mètres de large ; 8 mètres d’eau ; la rivière

coule à 20 mètres environ au-dessous du niveau de la Feïja ; rives

bordées de palmiers), et l’Ouad Tanziḍa (40 mètres de large ;

fond de sable ; eau salée ; il n’y a que 4 mètres d’eau dans

le lit, la plus grande partie étant détournée pour l’arrosage

des plantations).

14 novembre.

Tanziḍa est un grand qçar peuplé surtout de Ḥaraṭîn. Il

se gouverne à part et ne compte avec aucun district ; mais il

reconnaît, comme tous les centres des environs, la suzeraineté des

Ida ou Blal. La vallée, ou plutôt l’encaissement au bord duquel

il s’élève, a environ 1000 mètres de large ; il est borné au

sud par le Bani, et au nord par la Feïja, en contre-bas de laquelle

il est de 20 à 25 mètres ; un talus presque à pic l’en sépare ;

le fond, de sable blanc, est planté de palmiers.

[Illustration : Chaîne du Bani, Djebel Taïmzour et Foum Tisint. (Vue

prise de Ez Zaouïa, qçar de Tisint.)

Croquis de l’auteur.]

[Illustration]

Départ de Tanziḍa à 8 heures et demie. Je suis le fond de la

vallée. Il se rétrécit peu à peu et finit, près d’Aqqa Aït

Sidi, par n’avoir plus que 200 mètres de large ; hors cela, il

demeure le même : toujours sablonneux, toujours ombragé de dattiers,

toujours séparé de la Feïja par une muraille verticale. A Aqqa Aït

Sidi, changement brusque : les dattiers disparaissent ; la vallée

se rétrécit tout à coup, de façon à ne garder qu’une largeur

de 40 mètres, la place de la rivière ; en même temps celle-ci

s’enfonce dans un profond kheneg. Ce défilé s’appelle Foum

Tisint ; s’ouvrant dans le flanc du Bani, il donne issue aux eaux

du Petit Atlas et de la Feïja. Le passage, de 150 mètres de largeur

totale, se divise en deux parties : l’une est un plateau sur lequel

passe le chemin ; l’autre, en contre-bas de la première, et large

de 40 mètres, est occupée par le lit du cours d’eau ; ces deux

portions sont séparées par un talus à 1/1 de 20 à 30 mètres

de haut. Plateau, talus, chemin, tout n’est que pierre, comme les

flancs de la montagne ; ceux-ci sont escarpés, et composés de cette

roche noire et luisante que je trouve si souvent dans le sud. Le Bani

est fort étroit ; c’est une arête aiguë, une lame qui émerge du

sol ; quoique je le traverse obliquement, il est bientôt franchi :

en un quart d’heure, j’atteins l’extrémité sud du kheneg. Là

toute l’oasis de Tisint se découvre à mes yeux : immense forêt

de palmiers, vaste étendue sombre, au milieu de laquelle brillent

les taches blanches des qçars ; des collines basses, des talus de

sable jaune, bordent au loin l’océan de verdure ; à mes pieds,

la rivière, qui sort du kheneg, s’avance avec majesté, pleine

d’une eau bleue et limpide, vers les bois de dattiers où je la

vois bientôt s’enfoncer et disparaître. Sur sa rive droite, au

seuil des plantations, est le grand qçar d’Agadir. J’y entre à

10 heures du matin.

Dans cette courte marche, j’ai traversé ou vu plusieurs cours

d’eau : l’Ouad Tanziḍa (lit mi-sable, mi-gravier ; 100 mètres

de large, avec 8 mètres d’eau, jusqu’au confluent de l’Ouad

Aginan ; 200 mètres de large, avec 20 mètres d’eau, au-dessous de

ce point) ; l’Ouad Aginan (je ne le vois que de loin ; sa vallée,

ombragée de palmiers, se creuse à pic dans les sables de la Feïja ;

elle semble identique à celle de l’Ouad Tanziḍa) ; l’Ouad Qaçba

el Djouạ (lit moitié roche, moitié sable, de 25 mètres de large,

avec 8 mètres d’eau claire et courante ; cette eau est douce) ;

l’Ouad Tisint (le lit, au point où je le traverse, a 40 mètres

de large ; il est de sable ; une eau limpide et courante, profonde

de 70 centimètres, en occupe la moitié ; cette eau est salée,

comme celle de l’Ouad Tanziḍa qui la compose en partie).

[Note 53 : Au singulier, _khenîf_ ; au pluriel, _khenfân_.]

[Note 54 : La _zemmita_ se compose de blé ou d’orge grillé, puis

moulu ; elle se mange avec un peu d’eau ; suivant la quantité de

celle-ci, on fait soit une pâte, soit une bouillie.]

[Note 55 : On peut leur appliquer de tous points ces mots de

M. Duveyrier sur les Touâreg : « En général les Touâreg

sont de haute taille... Tous sont maigres, secs, nerveux ; leurs

muscles semblent des ressorts d’acier. Blanche est leur peau dans

l’enfance ; mais le soleil ne tarde pas à lui donner la teinte

bronzée spéciale aux habitants des tropiques. » (H. DUVEYRIER,

_Touâreg du Nord_, liv. IV, chap. IV, _Caractères physiques des

Touâreg_.)]

[Note 56 : _Agni_, pluriel _ignan_. Mot amaziṛ ayant le sens de

brèche, tranchée, défilé très étroit.]

[Note 57 : On appelle _ṛezou_ des troupes de partisans qui

se réunissent pour exécuter des coups de main, _ṛazia_. Les

ṛezous n’ont pour but que le pillage ; ils opèrent soit contre

les caravanes et les voyageurs, soit contre des tribus ennemies.]

V.

SÉJOUR DANS LE SAHARA.

1o. — TISINT.

En arrivant à Tisint, une région nouvelle a commencé pour

moi ; ciel, productions, habitants, costumes, tout y diffère de

ce que j’ai vu avant ce jour. Jusqu’ici j’étais dans un

pays montagneux ; il avait le climat et les produits du sud de

l’Europe ; les habitants étaient des Chellaḥa, presque tous

vêtus de laine blanche. Ce pays, le Bani en est la limite. Lorsque,

après l’avoir traversé, on entre à Tisint, on met le pied dans

un monde nouveau. Ici, pour la première fois, l’œil se porte

vers le midi sans rencontrer une seule montagne : la région au

sud du Bani est une immense plaine, tantôt blanche, tantôt brune,

étendant à perte de vue ses solitudes pierreuses ; une raie d’azur

la borne à l’horizon et la sépare du ciel : c’est le talus de

la rive gauche du Dra ; au delà commence le Ḥamada. Cette plaine

brûlée n’a d’autre végétation que quelques gommiers rabougris,

d’autres reliefs que d’étroites chaînes de collines, rocheuses,

entrecoupées, s’y tordant comme des tronçons de serpents. A côté

du désert morne, sont les oasis, avec leur végétation admirable,

leurs forêts de palmiers toujours verts, leurs qçars pleins de

bien-être et de richesse. Travaillant dans les jardins, étendue

nonchalamment à l’ombre des murs, accroupie aux portes des maisons

causant et fumant, on voit une population nombreuse d’hommes au

visage noir, Ḥaraṭîn de couleur très foncée ; leurs vêtements

me frappent d’abord : tous sont vêtus de cotonnade indigo, étoffe

du Soudan. Je suis dans un nouveau climat : point d’hiver ; on sème

en décembre, on récolte en mars ; l’air n’est jamais froid ;

au-dessus de ma tête, un ciel toujours bleu,

Où jamais ne flotte une nue,

S’étale implacablement pur.

Tisint est une des plus grandes oasis du Sahara Marocain. Elle est

située au fond d’une cuvette dont les bords sont, d’une part

le Bani, de l’autre une ceinture de collines, rocheuses au sud,

sablonneuses à l’est et à l’ouest. Au milieu de ce cercle,

s’étend une plaine de sable blanc : là se trouve l’oasis,

forêt de palmiers traversée par une belle rivière, avec qçars

s’élevant à la lisière des plantations.

L’Ouad Tisint a en toute saison beaucoup d’eau ; cette eau est

salée ; les habitants boivent de préférence celle qui provient de

pluie, et qui se conserve en quelques creux de rochers des environs ;

ils n’ont pas de citernes. La rivière renferme beaucoup de

poissons ; on en pêche qui ont 40 centimètres de longueur. Ces

poissons, cette onde abondante et amère donnent lieu à mille

légendes : les gens du pays ne doutent pas que l’Ouad Tisint

ne tire ses eaux de la mer. Leur opinion tient à une croyance

répandue dans les campagnes du Maroc. Les fleuves, les ruisseaux,

les sources qui coulent à la surface du globe, ont deux origines

principales : les uns, d’eau douce, viennent des nuages du ciel,

dont la substance s’emmagasine dans la terre ; les autres, salés,

sont produits par l’onde marine, qui s’infiltre sous le sol. Il y

a aussi des lits qui ne s’emplissent que durant les pluies : pour

ceux-ci, point d’hésitation sur la cause qui les forme. Enfin on

voit des cours d’eau d’une quatrième sorte, les plus mystérieux ;

ils coulent l’année entière, qu’il pleuve ou non, sans qu’on

leur connaisse de source : ils ne viennent ni de la terre, ni de la

mer, ni du ciel, mais de Dieu seul. L’Ouad Tisint passe au milieu

des dattiers ; ils croissent sur ses bords mêmes et ombragent ses

flots ; le lit de la rivière, presque partout rocheux, est au niveau

des plantations et sans berges ; il a 100 à 120 mètres de large,

dont le quart est couvert par la nappe liquide, d’ordinaire divisée

en plusieurs bras. Au-dessus de l’oasis, le volume des eaux est

plus considérable. A l’entrée de la forêt, en face d’Agadir,

un barrage les arrête : il se forme à ce point un réservoir long

et profond, d’où partent une foule innombrable de conduits qui vont

arroser chaque clos. Des diverses oasis que je verrai au Maroc, aucune

n’est comparable à Tisint pour la quantité des eaux courantes :

à chaque pas, on traverse des canaux, dont plusieurs ont jusqu’à

2 mètres de large et 40 ou 50 centimètres de profondeur.

Le sol de l’oasis est tout sable. Les palmiers qui le couvrent

sont plantés très serrés ; des murs de pisé les divisent en une

infinité d’enclos ; peu d’autres arbres s’y mêlent, de loin en

loin on aperçoit quelques figuiers. Point de cultures à l’ombre

des dattiers : on réserve toute l’eau pour l’irrigation de cet

arbre précieux. Il n’y a de champs qu’en dehors de la forêt,

à la lisière de l’oasis ; là on cultive dans le sable des

légumes et de l’orge ; on ne le fait que les années de pluie,

quand l’eau du ciel féconde la terre, et que la rivière, plus

grosse que d’habitude, fournissant plus qu’il ne faut aux palmiers,

permet d’arroser une plus grande surface de terrain. La datte est la

fortune de Tisint ; grâce à elle, cette dernière est un des centres

les plus prospères du Sahara Marocain : suivant un dicton du pays,

des trois oasis célèbres de la contrée, Tatta, Aqqa et Tisint,

la première l’emporte en population, et la dernière en nombre de

palmiers. Tisint produit des dattes de plusieurs espèces : _djihel_,

_bou iṭṭôb_, _bou feggouç_, _bou sekri_, _bou souaïr_[58] ;

les djihels y dominent de beaucoup : elles y sont très bonnes,

tandis qu’ailleurs elles sont d’ordinaire médiocres.

[Illustration : Oasis de Tisint. (Vue générale prise d’Agadir.)

Croquis de l’auteur.]

[Illustration : Oasis d’Aqqa. (Vue générale prise des coteaux

situés au nord-est du qçar d’El Kebbaba.)

Croquis de l’auteur.]

[Illustration : Plateau des Ilalen, plaines du bas Sous, Océan

Atlantique, Grand Atlas. (Les parties ombrées du Grand Atlas sont

couvertes de neige.) (Vue prise d’Afikourahen.)

Croquis de l’auteur.]

Les qçars de Tisint sont au nombre de cinq : Agadir (500 familles),

Aït ou Iran, Taznout, Ez Zaouïa, Bou Mousi. Agadir et Bou Mousi

sont les deux principaux ; en temps de guerre, tout Tisint enferme ses

biens entre leurs murs. Bou Mousi et Ez Zaouïa sont habités presque

exclusivement par des marabouts ; à Bou Mousi, se trouve la zaouïa de

Sidi Ạli ou Ạbd er Raḥman, dont l’influence est grande sur les

Oulad Iaḥia ; à Ez Zaouïa, celle de Sidi Ạbd Allah ou Mḥind,

avec le tombeau de ce saint et celui de son fils Sidi Moḥammed ou

Bou Bekr ; cette dernière est très vénérée d’une partie des

Berâber ; de tout le voisinage on vient visiter les mausolées des

trois bienheureux et apporter des offrandes à leurs descendants. Il y

a d’autres qoubbas à Tisint : telle est celle de Moulei Ismạïl,

en face d’Agadir. Tant de saints, morts et vivants, prouvent une

population pieuse ; en effet les Ḥaraṭîn de Tisint sont dévots,

formant contraste en cela avec les autres Musulmans de la contrée,

et surtout avec ces « païens » d’Arabes, comme ils appellent

les nomades voisins. A Tatta, à Aqqa d’une part, chez les Zenâga

de l’autre, personne ne fait le pèlerinage de la Mecque, personne

ne sait lire, si ce n’est un petit nombre de marabouts ; personne

ne dit régulièrement les prières, beaucoup ne les savent pas. Le

seul acte religieux qu’on fasse est de donner quelque argent à

des zaouïas ; encore ne le leur apporte-t-on point : il faut que

les religieux aillent eux-mêmes quêter en chaque village. Chez

les nomades, chez les Ida ou Blal surtout, c’est pis : on a beau

venir chez eux, ils ne donnent rien ; si les marabouts insistent, ils

les traitent de fainéants et les renvoient en se moquant d’eux ;

leur parle-t-on du ḥadj ? ils répondent qu’ils ne vont qu’où

il y a de l’argent à gagner ; quant à lire et à écrire, pas

un homme ne le sait dans la tribu ; prier, ils n’y ont jamais

pensé. A Tisint, au contraire, peu de gens jouissant d’un peu

d’aisance qui ne portent le titre de ḥadj. Faire le pèlerinage

est l’ambition de tous les habitants. Il faut 1000 ou 1500 francs

pour cela, grosse somme dans le pays : ils travaillent sans relâche

jusqu’à ce qu’ils l’aient acquise ; l’ont-ils ? les voilà

partis pour Tanger, et de là pour la Mecque. Prodige plus rare,

quelques-uns savent lire. C’est la première fois qu’en dehors

des villes et des zaouïas je vois des Marocains lettrés. Tisint

est une merveille au milieu de l’ignorance générale. Avec cette

piété, il ne peut régner pour les marabouts qu’une libéralité

et un respect extrêmes : couvents et religieux ont fleuri de toutes

parts sur un sol si propice.

A Tisint, comme partout au sud du Bani, la plupart des constructions

sont en pisé ou en briques séchées au soleil ; quelquefois, dans

les maisons pauvres, les parties basses sont en pierre ; les demeures

riches sont tout en pisé. Cette dernière matière est la seule

estimée dans le pays. Pour les charpentes, on se sert de poutres de

palmier. Les maisons ont un rez-de-chaussée, un premier étage et

une terrasse ; chacune possède une cour intérieure. Quelques rares

bâtiments sont blanchis ; la chaux est en général réservée aux

qoubbas. Les rues sont étroites, à tel point que, dans la plupart,

les mulets ne peuvent passer chargés ; elles sont en grande partie

couvertes.

La population de Tisint, comme celle de toutes les oasis du sud

du Bani, est un mélange de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn ; ici

ces derniers, en proportion bien plus forte que partout ailleurs,

forment plus des neuf dixièmes des habitants : ainsi Tisint est

presque entièrement peuplée de Ḥaraṭîn. En même temps,

sans doute à cause de cela, leur couleur y est plus foncée que

nulle part. Nous remarquerons, en tous lieux, que le teint des

Ḥaraṭîn est d’autant plus noir qu’ils sont plus compacts,

d’autant plus clair que les Chellaḥa auxquels ils sont mélangés

sont plus nombreux.

[Illustration : Hartania de Tisint.

Croquis de l’auteur.]

Les costumes sont les suivants. Au lieu de chemise, on porte une

kechchaba de cotonnade indigo (_khent_)[59] : c’est un morceau

d’étoffe, de 2 mètres à 2m,50 de long sur 1 mètre à 1m,20

de large, au milieu duquel est pratiquée une fente longitudinale

où l’on passe la tête ; les deux pans de la pièce tombent

naturellement, l’un par devant, l’autre par derrière ; point de

coutures ; on se contente de nouer ensemble les coins des pans dans

le bas, à droite et à gauche ; le côté reste nu. La plupart du

temps on n’a qu’une kechchaba ; quelques riches en mettent deux,

la seconde étant en coton blanc (_sḥen_). Par-dessus ce vêtement,

les uns portent le ḥaïk de laine blanche, d’autres le bernous,

parfois blanc, plus souvent brun (_kheïdous_), quelques-uns le

khenîf. On s’entoure la tête d’un étroit turban de khent ou,

plus souvent, on reste tête nue. Aux pieds on a des belṛas jaunes,

au bras quelque amulette, au cou un cordon de cuir où sont pendus

quatre objets : une pipe[60] à fourneau en bois noir du Soudan,

un poinçon pour la nettoyer, une pince pour saisir la braise et

allumer, enfin un sachet de cuir pour le tabac ; ces sachets, appelés

_bit_, tous du même modèle, sont apportés de Timbouktou. Le costume

comporte une dernière pièce, qui couvre tour à tour diverses parties

du corps : c’est le caleçon. Il est de khent et descend au-dessous

du genou. Les riches seuls le possèdent. A l’intérieur des qçars,

ils le portent comme se porte d’ordinaire ce vêtement. Sortent-ils,

ont-ils une marche à faire ? ils l’ôtent, sous prétexte qu’il

gêne les mouvements, et se l’enroulent autour de la tête comme

renfort de turban. Tels sont les costumes et la façon de s’habiller

des Musulmans sédentaires dans les oasis du sud du Bani, entre Dra

et Sahel. Les vêtements des nomades de la même région diffèrent

peu ; ils sont moins variés encore : une seule kechchaba, toujours

de khent ; le caleçon facultatif ; un ḥaïk de laine blanche ;

un bernous de même couleur ; rien sur la tête, chez quelques

vieillards seuls un turban de khent ; une amulette enfermée dans un

étui de métal et pendue soit au cou, soit au bras ; la pipe et ses

accessoires : c’est là leur costume uniforme. Parmi eux, les Ida ou

Blal se distinguent par leur façon de porter les cheveux : alors que

les autres Marocains que j’ai vus les rasent ou les tiennent très

courts, beaucoup d’Ida ou Blal les laissent pousser et gardent une

chevelure longue de 10, 15 et 20 centimètres. Les femmes s’habillent

d’une manière identique chez les Ḥaraṭîn, les Chellaḥa et

les nomades. Leur vêtement est le même que dans le reste du Maroc,

une pièce d’étoffe unique attachée sur les épaules et retenue

à la ceinture ; le tissu, au lieu d’en être comme auparavant de

cotonnade blanche ou de laine, est de khent. Un voile court, en khent,

complète le costume ; elles s’en couvrent le visage devant les

hommes, lorsque leurs pères ou leurs maris sont présents ; hors de

la vue de ces derniers, elles ne le mettent pas. Elles se peignent

peu la figure et ne se tatouent point ; la coutume du tatouage est

à peu près inconnue au Maroc. Comme bijoux, elles ont de grosses

boucles d’oreilles d’argent, des agrafes de même métal, un

grand nombre de colliers où l’ambre domine, mêlé de mial, de

pièces d’un et de deux francs, de grains de verre et de corail,

puis des diadèmes argent et corail, des bracelets de corne, enfin

quelques bagues d’argent. Pieds nus d’ordinaire, elles mettent

pour sortir les belṛas rouges de toutes les Marocaines.

Parmi les hommes de cette région, les Chellaḥa et les Ḥaraṭîn

sont en général de taille moyenne, bien faits, forts, lestes, et

laids de figure ; les Arabes sont presque tous petits et d’apparence

chétive, avec de beaux traits. On trouve peu de femmes agréables chez

les Chellaḥa ; au contraire, beaucoup de Ḥarṭaniat sont jolies ;

elles se distinguent dans leur jeunesse par de grands yeux pleins de

mobilité et d’expression, une physionomie ouverte et rieuse, des

mouvements souples et gracieux. Les femmes des tribus nomades, Ida

ou Blal, Oulad Iaḥia, etc., sont la plupart belles ; en aucun lieu

du Maroc je n’ai vu d’aussi beaux types que parmi elles : elles

ont la noblesse, la régularité, la grâce ; leur peau est d’une

blancheur extrême, celle du moins de leur visage et de leurs bras ;

car l’habitude de porter des habits indigo, jointe à celle de ne

se jamais laver, donne à leur corps des tons foncés et bleuâtres

différents de sa couleur naturelle.

Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte) · 第 14 / 59 段