Départ à 8 heures et demie. Mon escorte, de deux fusils au début,

s’augmente de deux autres à El Bordj : ces nouveaux zeṭaṭs

sont nécessaires pour me protéger sur le territoire des Aït Tigdi

Ouchchen. Jusqu’à 10 heures, je chemine dans une région montueuse

et déserte, identique à celle où j’étais hier. A 10 heures,

j’entre dans la vallée de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen : le lit

de la rivière, d’environ 60 mètres de large, en occupe tout le

fond ; il est de sable ; au milieu, serpente un filet d’eau claire,

au courant assez rapide, de 4 mètres de large et 15 centimètres de

profondeur ; des deux côtés, poussent tantôt nombreux, tantôt

clairsemés, des tamarix et des lauriers-roses. Les flancs sont de

pure roche, grès à surface noire et luisante ; ils ont 80 à 100

mètres de haut ; les pentes en sont raides dès le pied, et à pic

auprès du sommet ; aucune trace de végétation n’y apparaît. Je

m’engage dans le fond de cette vallée, et je ne la quitte pas

jusqu’à Tafounent. D’ici là, elle reste la même, si ce n’est

que l’eau diminue dans la rivière à mesure qu’on avance : à

Tafounent, il n’y en a plus. Les flancs demeurent jusqu’au bout

ce qu’ils étaient au début ; le gauche expire près de Tafounent,

le droit continue à perte de vue. Le fond garde partout même largeur

et même aspect ; à hauteur d’El Bordj et de Tislit seulement,

il s’étend, et se couvre un instant de cultures. De Tafounent à

Tazenakht, je traverse un plateau rocheux et désert, extrémité du

massif qui s’étend entre les ouads Idermi, Aït Tigdi Ouchchen et

Tazenakht. A 3 heures et demie du soir, j’arrive au gros village

de Tazenakht.

[Illustration : Flanc droit de la vallée de l’Ouad Aït Tigdi

Ouchchen. (Vue prise de Tafounent.)

Croquis de l’auteur.]

Peu de voyageurs sur mon chemin. Je n’ai rencontré de la journée

que trois petites caravanes. Le chef de l’une d’elles entra

en longs pourparlers avec les gens de mon escorte : il désirait

me piller, leur proposait de faire la chose de concert et leur

offrait la moitié du butin. Ne leur était-ce pas plus avantageux

que de continuer, sot métier, à faire cortège à un Juif ? Mes

hommes, qui avaient des préjugés, repoussèrent sa demande. Aucun

terme ne lui parut trop fort pour exprimer combien il les trouvait

ridicules. Outre l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen, j’ai traversé deux

rivières : l’Ouad Iṛels (lit de galets de 15 mètres de large,

à sec), l’Ouad Tazenakht (lit moitié galets, moitié sable,

de 50 mètres de large, à sec). Plusieurs centres habités se

sont trouvés sur ma route : Tagentout, composé de deux ou trois

maisons groupées autour d’une qoubba ; El Bordj, beau et grand

qçar, bâti sur une colline dans une situation pittoresque,

ceint de vastes jardins ; Tislit, groupe de deux petits qçars

s’élevant à 500 mètres l’un de l’autre, entourés de

vergers ; Tafounent, beau village d’environ 40 feux. Aujourd’hui,

plus de palmiers ; ils ont disparu avec Iṛels : je n’en verrai

désormais qu’après avoir atteint le versant méridional du Petit

Atlas. El Bordj, Tislit, Tafounent, appartiennent à la petite tribu

tamaziṛt des Aït Tigdi Ouchchen, tribu indépendante et isolée,

ne reconnaissant la suzeraineté de personne, ne faisant partie

d’aucune confédération. L’organisation des Aït Tigdi Ouchchen

est démocratique.

2o. — SÉJOUR A TAZENAKHT.

Le gros village de Tazenakht, qui porte aussi les noms de Tazenag,

Aït Ouzanif, Dar ez Zanifi et Khemîs Aït Ạmer, est la capitale

d’un État ; cet État est formé de plusieurs tribus, réunies dans

la main d’un seul chef, sans être connues sous aucune dénomination

générale. Elles en ont une cependant : la plupart des tribus et

des districts des environs, Aït Tigdi Ouchchen, Aït Oubial, Aït

Selîman, Tazenakht, Tasla, Iṛels, Tammasin, d’autres encore,

sont des fractions de la grande et ancienne tribu des Aït Ạmer ;

mais ce nom est oublié : chaque branche a un nom particulier et

ne connaît que lui ; une seule a conservé le nom d’origine, en

en faisant son appellation spéciale : c’est le rameau qui habite

les bords de l’Ouad Timjijt. La souche de la race des Aït Ạmer

fut, dit-on, une seule famille : celle dont les chefs ont pris le

nom d’Aït Ouzanif. Ceux-ci ont gardé la prépondérance qu’ils

avaient à l’origine ; depuis un temps immémorial, ils possèdent le

souverain pouvoir. Le berceau de cette antique maison est la vallée

même de l’Ouad Tazenakht, qu’on appelle aussi Ouad Ouzanif. Les

représentants actuels en sont deux frères, Chikh Ḥamed ben Chikh

Moḥammed et Chikh Ạbd el Ouaḥad ; ils règnent ensemble en bon

accord ; leur résidence est le village de Tazenakht, leurs États

propres se composent du pays de Tazenakht, de celui d’Amara et de la

tribu des Aït Ạmer ; on désigne cet ensemble du nom d’une de ses

parties ou de celui de ses chefs, l’appelant soit blad Aït Ạmer,

soit blad Tazenakht, soit blad ez Zanifi ; le tout forme environ 1200

fusils. De plus, Tammasin, les Aït Semgan, les Aït Touaïa, une

partie des Aït Zaïneb (Imzouṛen, Tadoula, Tizgzaouin, Taselmant),

le district d’Alougoum, les Aït ou Ḥamidi, quatre bourgades

du Tlit, Tasla, et quelques autres qçars isolés, se sont rangés

volontairement sous leur autorité. Celle-ci n’a rien de lourd :

le service militaire en temps de guerre, une redevance annuelle de 2

francs par fusil, c’est tout ce qu’ils demandent à la population ;

encore beaucoup sont-ils dispensés de l’impôt, les uns vu leur

parenté avec les chikhs, d’autres par leur qualité de marabout.

Les Zanifi sont indépendants ; comme nous l’avons dit, ils sont

d’ordinaire en bonnes relations avec le qaïd de Telouet : presque

toutes les années, jusqu’à celle-ci, l’un des deux frères

allait lui faire visite et lui apportait un cadeau de 500 à 700

francs. Ces rapports amicaux sont sur le point de cesser : il y a

quelques jours, Chikh Ạbd el Ouaḥad, qui, par suite du grand

âge de son frère, s’occupe presque seul des affaires, a reçu

des lettres de Merrâkech, écrites par des Juifs de Tazenakht en ce

moment dans la capitale : elles lui recommandaient de ne pas aller

comme d’habitude chez le Glaoui, celui-ci ayant reçu l’ordre

de le jeter en prison à son premier voyage à Imaounin. Cet avis

semble désintéressé et part de bonne source ; d’ailleurs il ne

contient rien qui puisse surprendre : combien n’a-t-on pas vu de

chefs indépendants, venus dans les villes du makhzen confiants dans

l’amitié du sultan, parfois sur son invitation, y être incarcérés

tout à coup et maintenus au cachot jusqu’à ce qu’ils aient payé

de grosses rançons ? Simple opération financière. De même ici ;

Moulei El Ḥasen veut faire emprisonner Chikh Ạbd el Ouaḥad :

est-ce pour annexer ses États au blad el makhzen ? Point ; c’est

pour lui arracher une partie de ses richesses, qu’on dit énormes. Le

Zanifi est célèbre au Maroc pour les trésors qu’il possède,

enfouis, dit-on, sous sa demeure ; ce ne seraient là que monceaux

d’or, joyaux, armes merveilleuses. Le Zanifi passe pour le plus riche

de l’empire en bijoux anciens et objets précieux de toute sorte ;

après lui, viendrait S. El Ḥoseïn ould Ḥachera, le marabout du

Tazeroualt ; en troisième lieu, le fameux qaïd el Genṭafi. Outre

ces trésors, les chikhs de Tazenakht ont de grandes terres, et dans

leur pays, et au Mezgîṭa, et chez les Aït Zaïneb. Il y a là de

quoi tenter la cupidité proverbiale de Moulei El Ḥasen. Mais cette

fois la trahison qu’il a projetée n’aura d’autre résultat

que de briser le dernier lien entre lui et les Aït Ouzanif : les

attaquer ouvertement, il n’y saurait songer ; même au temps où

les relations étaient les plus amicales avec Tazenakht, le qaïd

de Telouet n’osa jamais y aller. Que serait-ce aujourd’hui ? Il

faudrait le sultan avec toute son armée. Encore rencontrerait-il une

résistance sérieuse : les Aït Ouzanif sont unis par de nombreuses

alliances à la maison souveraine du Mezgîṭa : ils trouveraient là

un appui solide ; ils en ont un autre dans la personne de l’Azdifi,

chikh héréditaire de la puissante tribu des Zenâga : en guerre

contre lui depuis de nombreuses années, ils viennent de lui offrir

la paix ; elle s’est conclue ces jours derniers ; une visite de

l’Azdifi, pendant mon séjour même, a cimenté le traité : on

lui a fait une réception splendide, et d’ennemis on est devenu

alliés. Les nouvelles reçues de Merrâkech n’ont, dit-on, pas

été étrangères à ce brusque accommodement.

[Illustration : Massif rocheux situé entre Tazenakht et l’Ouad

Azgemerzi, et, en arrière, flanc droit de la vallée de cette

rivière. (Vue prise du mellah de Tazenakht.)

Croquis de l’auteur.]

[Illustration : Village d’Adreg et Djebel Siroua.

(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.)

(Vue prise du marché de Tazenakht.)

Croquis de l’auteur.]

Tazenakht est un gros village construit dans un site triste : au nord,

s’étendent à perte de vue les solitudes pierreuses que traverse le

chemin de Tikirt ; à l’est et au sud, un massif escarpé de roche

noire et luisante, auquel la bourgade est adossée, ferme l’horizon ;

c’est vers l’ouest que le paysage est le moins désolé : de

ce côté, on aperçoit une portion de la plaine des Zenâga et au

delà, se dressant sur un piédestal de montagnes grises, la haute

cime blanche du Djebel Siroua. Au pied de Tazenakht est le lit de

la rivière du même nom, presque toujours à sec. Cette année, au

milieu de mon séjour, une nappe d’eau de 10 mètres y a coulé

durant 24 heures : ç’a été une joie universelle, le présage

d’une bonne récolte ; depuis quatre ans, on n’avait pas vu

d’eau dans l’ouad ; depuis quatre ans, il y avait disette. Le

village est bâti en long sur la rive droite de la rivière ; les

habitations, en pisé, sont la plupart délabrées ; vers le centre,

s’élève la demeure des chikhs, demeure vaste, mais simple, ne

rappelant en rien les constructions élégantes de l’Ouad Iounil et

d’Iṛels : celles-ci ont disparu par degrés à mesure que nous

nous sommes éloignés du Dra. L’aspect de Tazenakht est triste ;

on ne voit que maisons à demi démolies, pans de murs croulants ;

les ruines occupent au moins les deux tiers de la surface. C’est

l’œuvre de la famine ; quatre années de sécheresse ont produit

ce résultat ; il y a quatre ans, vivaient ici 300 familles, moitié

de Musulmans, moitié d’Israélites ; un grand commerce y apportait

la richesse ; le khemîs, marché célèbre dans le Sahara entier,

était le rendez-vous de toutes les tribus voisines : on y venait en

foule du Sous, du Dra, du Telouet même et des Ida ou Blal ; depuis

quatre ans, point d’eau, point de récoltes : les ressources se sont

épuisées, les provisions ont manqué, il a fallu émigrer ; plus de

la moitié des habitants a déserté. Aujourd’hui la population est

réduite à 80 familles musulmanes et 55 juives. La décadence s’est

mise en tout : le commerce est devenu à peu près nul ; le marché,

si animé jadis, est désert. C’est la disette de grains dans les

tribus voisines, surtout chez les Zenâga, qui a amené ce désastre ;

car en aucun temps Tazenakht ne peut se suffire à soi-même : nous

avons vu que le terrain qui l’environne est rocheux ; en outre, il

est peu arrosé : le village est alimenté par des sources ; l’eau en

est bonne et ne tarit pas ; mais si elle suffit à l’alimentation des

habitants, elle est trop peu abondante pour irriguer la campagne. Aussi

y a-t-il peu de cultures : de maigres plantations de maïs, d’oignons

et de citrouilles, s’étendant le long de la rivière ; au milieu

d’elles, des bouquets de trembles très clairsemés ; çà et là

quelques figuiers, quelques cognassiers ; c’est tout ce qu’on

voit de verdure à Tazenakht. Le climat est, me dit-on, très chaud

en été, tempéré en hiver ; il tombe quelquefois de la neige,

mais elle fond en touchant terre.

[Illustration : Ouad Tazenakht, au pied de Tazenakht. (Vue prise

du mellah.)

Croquis de l’auteur.]

[Illustration : Maison de Chikh ez Zanifi, à Tazenakht.

(Les montagnes ombrées sont couvertes de neige.) (Vue prise du

mellah.)

Croquis de l’auteur.]

Tazenakht possède un marché célèbre. La situation centrale de ce

marché entre le Sous, le Dra et le Telouet lui a donné une grande

importance ; chaque jeudi, le Sous y apporte ses huiles, le Dra ses

dattes, les Glaoua des grains ; là se fait l’échange des divers

produits : les dattes sont portées vers l’ouest et le nord,

huiles et grains prennent la direction du sud et de l’est. Les

habitants de Tazenakht ont des relations suivies avec Maroc : leurs

caravanes s’y rendent avec des peaux, des noix et des dattes, et

reviennent chargées de cotonnades, de sucre, de thé, d’allumettes,

etc. ; on emmagasine ces marchandises, et on les expose le jour du

marché. Une industrie, la fabrication des khenîfs[53], fleurit dans

la bourgade. Celle-ci est la patrie du khenîf, dont le tissage et le

brodage occupent presque toute la population. Malgré ces objets de

trafic, Tazenakht voit décliner son commerce : les tribus voisines

y viennent encore s’approvisionner des produits d’Europe ; les

Zenâga y apportent toujours leurs laines et leurs grains ; mais les

caravanes du Sous, du Mezgîṭa, des Glaoua, nombreuses autrefois,

sont aujourd’hui rares et peu importantes ; des oasis du sud on

ne vient plus. Parfois il n’y a pas 60 étrangers sur le marché ;

l’huile même manque souvent à Tazenakht ; on en est réduit, pour

s’éclairer, à faire brûler péniblement un peu de graisse, ou à

allumer une poignée d’herbes sèches. Le pays est très pauvre en

ce moment ; les chevaux et les mulets sont rares et regardés comme

un luxe ; peu de vaches ; point de chameaux ; il n’y a en certaine

quantité que des ânes, des moutons et des chèvres.

J’entre ici, pour l’alimentation, dans une région nouvelle :

jusqu’à présent, les pauvres se nourrissaient de farine d’orge,

mais tout ce qui était aisé mangeait du blé ; à partir d’ici,

on ne voit plus de blé ; excepté les chikhs, personne ne connaît

que l’orge ; c’est l’orge qui compose et le pain, et le

couscoussou de chaque jour, et la _zemmita_[54] qu’on emporte en

voyage. Les costumes sont les mêmes que chez les Aït Zaïneb ;

mais on voit, entre les khenîfs et les ḥaïks blancs, des bernous

gris à fines raies foncées ; je n’en trouverai de semblables

qu’au Mezgîṭa. Population de Chellaḥa, mêlés de quelques

Ḥaraṭîn ; ceux-ci sont moins nombreux ici qu’à Tikirt. On

ne parle que le tamaziṛt : sur sept ou huit hommes, à peine

en trouve-t-on un qui sache l’arabe ; aucune femme ne comprend

cette langue ; les Juifs même ne s’en servent pas habituellement

entre eux.

3o. — DE TAZENAKHT A TISINT.

Aller de Tazenakht à Tisint eût été chose facile autrefois,

lorsque, chaque jeudi, des Ida ou Blal venaient ici attirés par

le marché : on eût loué une escorte parmi eux ; le chemin,

infesté de bandes pillardes de leur tribu, ne peut se parcourir

que sous leur protection, ou en compagnie d’étrangers qu’ils

respectent. Aujourd’hui Tazenakht n’a plus de relations avec

le Sahara, on ne peut espérer l’arrivée d’Ida ou Blal. Il me

faut chercher, comme zeṭaṭ, un homme du pays qui soit connu

et considéré des nomades du sud. Le Zanifi et l’Azdifi sont

dans ces conditions et pourraient me faire parvenir en sûreté ;

mais on me détourne de m’adresser à ces seigneurs : si, me

dit-on, ils vous jugent pauvre, ils ne vous conduiront point, n’y

trouvant pas leur profit ; si, au contraire, ils vous croient riche,

ils vous _mangeront_ en route, vous et ce que vous avez, y trouvant

plus de profit ; il est imprudent de se mettre entre les mains des

souverains : leur haute position les met trop au-dessus de tout ;

que leur importe de passer pour loyaux ou sans foi ? il faut prendre

pour zeṭaṭ un homme assez fort pour faire respecter son ạnaïa,

mais non tant qu’il n’ait intérêt à garder une réputation

intacte. Après quinze jours de recherches, je trouvai quelqu’un qui

réunissait à ces deux conditions celle d’avoir dans le sud des

relations lui permettant d’y aller sans trop de danger. Lui aussi

portait le titre de chikh. Ce nom n’est point ici une expression

désignant le chef temporaire d’un douar ou d’un qçar ; c’est

un titre rare et respecté, qui est héréditaire et appartient aux

seuls chefs de quelques grandes familles ; tels sont le Zanifi,

le Mezgîṭi, Ben Ọtman, l’Azdifi, et enfin mon zeṭaṭ,

Chikh Moḥammed ou Ạziz ould Chikh El Ḥasen. Mais celui-ci

est un prince détrôné ; c’est pourquoi l’on peut se fier en

lui. Chef d’une maison souveraine des Zenâga, il partageait jadis

l’autorité dans cette tribu avec l’Azdifi ; une longue guerre

eut lieu entre les deux familles rivales ; elle se termina, il y a

quinze ans, par la ruine de Chikh Moḥammed ou Ạziz. Son château

fut détruit. Il dut chercher refuge à l’étranger. C’est alors

qu’il vint s’établir à Tazenakht. Il en est aujourd’hui un des

hommes les plus considérés et s’y est fait une grande renommée de

courage. Y a-t-il une expédition guerrière ? On le trouve toujours au

premier rang, avec Chikh Ạbd el Ouaḥad. Sa maison avait de vieilles

relations avec les tribus du sud ; les liens du sang l’unissent à

plusieurs d’entre elles ; il n’a cessé d’entretenir ces bons

rapports ; mieux que personne, il pourra me défendre. Tel est celui

qui va me conduire : je n’aurai qu’à me louer de lui.

12 novembre.

Départ à 10 heures et demie. Chikh Moḥammed, monté sur une belle

jument, et deux de ses esclaves à pied m’escortent. Après avoir,

par un chemin pierreux, contourné le massif auquel Tazenakht est

adossée, j’entre dans une immense plaine, dont le nord forme

le territoire des Aït Ạmer, et dont les portions centrales et

méridionales appartiennent aux Zenâga. Cette plaine est limitée :

au nord, par les premières pentes du désert montueux qui s’étend

entre les ouads Idermi et Tazenakht ; à l’est, à l’ouest

et au sud, par un talus de grès identique à celui qui forme le

flanc droit de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen : même composition,

même pente, même élévation de 80 à 100 mètres. Vers le sud,

le sommet de ce talus est le faîte même du Petit Atlas ; vers

l’ouest, il est le premier échelon du Siroua, dont la haute cime

domine toute la contrée. Dans le nord, on distingue au loin une

longue ligne blanche : le Grand Atlas. Le sol de la plaine n’a pas

une ondulation, il est uni comme une glace ; c’est, au début, de

la roche couverte d’une mince couche de sable : à mesure qu’on

avance vers le sud, on voit cette couche s’épaissir rapidement ;

au delà de l’Ouad Timjijt, le terrain n’est plus que sable semé

d’un peu de gravier, les plantations commencent ; à partir de

l’Ouad Tiouiin, on rencontre à peine une pierre de loin en loin,

le sol se couvre de cultures et se sème de villages ; enfin, au sud

de Tamarouft, plus de pierres du tout, sable pur, on n’aperçoit

que champs de toutes parts. En résumé, c’est une plaine très

riche ; le sol y est d’une fertilité admirable : une partie

seulement en est ensemencée, et les grains en alimentent toutes

les tribus voisines ; elle pourrait se cultiver en entier. L’eau

seule manque quelquefois ; cette terre excellente est peu arrosée :

on y voit les lits d’un grand nombre de ruisseaux, de rivières,

mais presque tous à sec : il faut la pluie pour féconder. Sur les

parties laissées incultes, le thym seul pousse en cette saison ;

en repassant au printemps, je trouverai les mêmes places couvertes

de _seboula el far_ et d’autres herbes qui servent à la nourriture

des troupeaux. Telle est la plaine où je marche aujourd’hui. Plus

j’avance, plus l’aspect en devient riant. A partir de Temdaouzgez,

on ne voit de tous côtés que travailleurs dans les champs : il vient

de pleuvoir durant plusieurs jours ; c’est la récolte assurée :

aussi chacun de labourer le plus qu’il peut et d’ensemencer à la

hâte, pour profiter de cette année de prospérité qui succède à

quatre de disette. A 4 heures, j’arrive à Tamarouft, gros village

où je passerai la nuit.

Point d’autres voyageurs que nous sur la route. J’ai traversé

deux rivières : l’Ouad Timjijt (au point où je l’ai passé, il

coule dans une dépression d’un kilomètre de large, de quelques

mètres au-dessous du niveau de la plaine ; lit de vase de 30

mètres, au milieu duquel serpentent 2 mètres d’eau claire et

courante) ; l’Ouad Azgemerzi (il coule, au-dessous de Temdaouzgez,

dans une dépression de 300 mètres de large et de quelques mètres de

profondeur ; au-dessus de ce lieu, le lit est au niveau de la plaine ;

il a 30 mètres de large ; fond de sable, avec 2 mètres d’eau

courante ; rives bordées de tamarix). Les divers centres habités

que nous avons rencontrés d’Asersa à Tamarouft sont des villages

en pisé blanc, médiocrement construits, entourés de jardins bien

cultivés, mais pauvres de végétation ; les arbres, en petit nombre,

y sont les mêmes qu’à Tazenakht : le tremble domine. L’eau,

peu abondante dans les rivières, se trouve à une courte profondeur,

en creusant le sol ; on voit au milieu des plantations une grande

quantité de puits.

Les Zenâga, chez qui je me trouve ici, se font appeler, lorsqu’on

écrit leur nom en arabe, _Cenhadja Oulḥourri_. C’est une

tribu riche et puissante ; son territoire s’étend et sur la

plaine où nous sommes et sur les montagnes qui la bordent : dans

la plaine, elle a ses cultures et ses villages, ceux-ci au nombre

d’une quarantaine ; dans la montagne paissent ses troupeaux. Les

Zenâga sont sédentaires et Imaziṛen ; ils sont Chellaḥa ;

pas un Ḥarṭâni parmi eux. Ils sont de beaucoup, des tribus

que j’ai vues, celle où le tamaziṛt est employé de la façon

la plus exclusive ; personne ici ne sait l’arabe, pas même les

gens riches, pas même les chikhs ; jusqu’aux Juifs, dont bon

nombre n’entendent que le tamaziṛt. Si j’avais dû trouver

quelque part des écrits dans cette langue, c’eût été ici ; mes

questions à ce sujet y ont été aussi infructueuses qu’ailleurs :

non seulement on n’en possède point, mais on semble ignorer qu’il

en ait existé. A ce caractère distinctif des Zenâga, leur langage,

un second se joint, leur physionomie ; ils en ont une spéciale qui

ne se retrouve pas chez d’autres : sans avoir rien des Ḥaraṭîn,

ils ont le teint très bronzé ; leurs traits sont accentués et durs ;

presque tous sont laids, mais grands, secs et forts[55]. C’est une

tribu farouche, guerrière et pillarde, la crainte de ses voisins,

l’effroi des voyageurs ; il faut l’ạnaïa d’un homme puissant

pour qu’un étranger puisse la traverser sans péril. Elle était

gouvernée autrefois par les deux maisons souveraines dont nous avons

parlé plus haut ; aujourd’hui elle obéit tout entière à un seul

chef, Chikh Ḥammou ben Chikh Moḥammed d Ida el Qaïd. Celui-ci

a pour résidence le village d’Azdif, d’où le nom d’Azdifi,

sous lequel il est connu. Il a un frère, Ạbd el Ouaḥad d Ida el

Qaïd, qui porte aussi le titre de chikh et habite avec lui. Le nom

de leur famille, _Ida el Qaïd_, vient de ce que jadis un de leurs

ancêtres reçut le titre de qaïd d’un sultan. Duquel ? Nul ne

peut le dire. Quand ? On l’ignore. Tout ce qu’on sait, c’est

que, depuis un temps immémorial, cette maison règne sur les

Zenâga. Son pouvoir s’étend plus loin ; elle a forcé plusieurs

tribus et districts du voisinage à le reconnaître. Le Tlit lui est

soumis. Tisint l’était autrefois, mais depuis vingt ans elle a

secoué le joug. Inutile de dire que les Zenâga sont indépendants ;

tout ce qui est au sud de Tazenakht l’est de la manière la plus

complète. Voici une anecdote qui donnera l’idée du genre de

relations qu’on a ici avec le makhzen. Au mois d’avril 1884,

comme je repassai dans ces parages, je rencontrai, entre El Ạïn

et Tazenakht, Chikh Ḥammou el Azdifi qui revenait du dernier point,

où il avait passé quelques jours en visite chez le Zanifi. J’avais

comme zeṭaṭ un esclave de Sidi Ḥamed ou Ạbd er Raḥman,

marabout des Aït Ạmer, chef de la zaouïa de S. Ạbd Allah

ou Mḥind. Aussitôt que les cavaliers de la suite du chikh nous

aperçurent, ils nous prirent au col, Mardochée et moi, en réclamant

un droit de passage, une zeṭaṭa. Leur maître s’était arrêté

et regardait impassible la bousculade. Un des hommes nous demanda

d’où nous étions. « De Merrâkech. — Des gens de Merrâkech,

des sujets du sultan ! s’écria le chikh. La bonne aubaine ! Trois

Zenâga sont en prison dans le blad el makhzen. Voici des otages

qui arrivent à propos. Qu’on les emmène et qu’on les mette aux

fers. Ils y resteront jusqu’à ce que Moulei El Ḥasen nous ait

rendu nos sujets. » Lorsqu’il entendit ce langage, l’esclave du

marabout prit la bride du chikh et lui déclara que, sujets ou non du

sultan, nous étions sous l’ạnaïa de son maître Sidi Ḥamed,

et que par conséquent nul n’avait droit de nous toucher. A ces

paroles, tout change. Toucher aux protégés de Sidi Ḥamed ! Qui y

a pensé ! Non seulement on ne nous emmène pas, mais on nous laisse

passer sans exiger de zeṭaṭa. Tel est le prestige du sultan. On

le regarde comme un chef de tribu éloigné, avec qui on serait en

assez mauvais rapports.

Les Zenâga comptent environ 1700 fusils ; ils ont à peine 20

chevaux. Un seul marché sur leur territoire, l’Arbạa Taleouin.

13 novembre.

Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte) · 第 13 / 59 段