distincts, séparés par une large trouée. Ce sont : d’abord
le massif de l’Atlas, qui le traverse tout entier dans sa plus
grande longueur, du sud-ouest au nord-est ; puis le massif Rifain
qui, commençant vers Nemours, longeant la côte jusqu’à Ceuta,
percé par le détroit de Gibraltar, décrit une large courbe et se
retrouve en Espagne, dans la Sierra Nevada. Ces deux longs massifs
aux lignes courbes, partant presque d’un point commun et allant
en divergeant, ressemblent aux ondes d’un courant marin qui se
diviserait vers Tlemsen en deux bras, dont le principal continuerait
à suivre la direction générale du courant primitif en fléchissant
un peu vers le sud, tandis que l’autre, secondaire, s’élancerait
vers l’ouest, puis tournerait brusquement vers le nord et de
là vers l’est. La démarcation entre les deux massifs est très
nettement dessinée : de Lalla Maṛnia à Fâs, une large trouée
les sépare : plaine d’Angad jusqu’à la Mlouïa, même plaine
se prolongeant sous d’autres noms jusqu’à l’Ouad Innaouen,
vallée de cette rivière jusque auprès de Fâs. A partir de cette
ville, la trouée s’élargit encore ; c’est la vallée du Sebou,
qui va en s’épanouissant jusqu’à la mer.
Nous ne nous occuperons point du massif Rifain, dont nous n’avons vu
qu’une petite portion. Il semble d’ailleurs bien représenté sur
la carte de M. le capitaine Beaudoin, qui avait recueilli, sur cette
contrée en particulier, un nombre considérable de renseignements. De
plus, les levés de nos officiers d’état-major en comprennent une
partie, s’étendant de Nemours à la Mlouïa, région qui est connue
par conséquent avec exactitude.
Quant au massif de l’Atlas, nous l’avons traversé deux fois
dans tout son ensemble, et nous avons parcouru en quelques détails
certaines de ses parties. Nous allons essayer de le décrire tel
qu’il nous paraît être.
Expliquons d’abord les termes dont nous nous servons. Le nom
d’Atlas, appliqué primitivement par les anciens aux seules cimes
neigeuses qui s’élèvent au centre du Maroc, a été étendu ensuite
par quelques écrivains latins à l’ensemble du massif qui traverse
le Maṛreb. On lui a conservé cette signification ; le large dos
qui commence à l’Océan entre Mogador et l’embouchure du Dra et
finit à la Méditerranée au cap Bon, après avoir traversé le Maroc,
l’Algérie et la Tunisie, porte encore aujourd’hui le nom général
d’Atlas. On peut le distinguer en Atlas Marocain, Atlas Algérien,
Atlas Tunisien. Cette division est la seule qu’il comporte[49]. Quant
aux termes de Grand et de Petit Atlas, ils s’appliquent uniquement
à certaines parties de l’Atlas Marocain : ainsi l’entendait
Ptolémée, qui s’est servi le premier de ces expressions : il les
emploie pour désigner deux chaînes déterminées de ce massif. Nous
nous conformerons en partie à sa nomenclature, réservant ces noms
pour les deux chaînes du Maroc auxquelles ils paraissent le mieux
s’appliquer.
L’Atlas Marocain se compose essentiellement de trois chaînes
parallèles : l’une très haute, presque toujours couronnée de
neige ; elle est connue depuis longtemps sous le nom de Grand Atlas :
nous le lui conserverons ; une autre, au sud de celle-ci, suivant une
direction parallèle, mais moins élevée : nous l’appellerons Petit
Atlas ; ces deux chaînes, les deux seuls hauts massifs visibles de
la côte[50], étaient sans doute celles qu’on avait signalées à
Ptolémée, quoique dans ses écrits il en ait interverti l’ordre ;
la troisième, ne commençant que loin dans l’intérieur, a dû
lui être inconnue : elle est située au nord du Grand Atlas ;
moins élevée que ce dernier, elle l’est plus que le petit :
nous l’appellerons Moyen Atlas, nom correspondant à sa hauteur.
Il y a nécessité à donner à ces chaînes des appellations
tirées de notre langue, aucune d’elles n’en possède dans le
pays. Chaque sommet, chaque col, chaque vallée, a un nom spécial ;
nulle part il n’est de nom qui désigne l’ensemble d’une
chaîne. C’est facile à expliquer : le Marocain ne voyage pas ;
il connaît les montagnes de son pays, mais ne connaît qu’elles ;
il ne sait pas si elles se lient à d’autres, il ne le demande pas :
dans ces conditions, les noms particuliers suffisent et peuvent
seuls exister. Une seule chaîne en a un général, encore ne le
possède-t-elle que sur une partie de sa longueur : le Grand Atlas,
du Ḥaḥa à l’extrémité orientale du Tizi n Glaoui, porte le
nom d’Adrar n Deren. Cette appellation s’appliquant à peine à
la moitié de la chaîne, nous ne pouvons nous en servir. Force nous
est d’adopter pour tout le massif des noms de convention.
L’Atlas Marocain, avons-nous dit, paraît formé essentiellement
de trois chaînes parallèles, dont l’orientation approximative
serait de l’ouest-sud-ouest à l’est-nord-est : nous les avons
appelées Grand Atlas, Moyen Atlas et Petit Atlas.
1o _Grand Atlas_. — Des trois chaînes, c’est de beaucoup la plus
connue : visible de Merrâkech, visitée par plusieurs voyageurs,
explorée dans sa partie occidentale par MM. Hooker et Ball, franchie
au nord de Taroudant par M. le docteur Lenz, auprès des sources du
Ziz par Caillé et par M. Rohlfs, nous l’avons nous-même passée en
trois points, vers le centre, au col des Glaoua, à son extrémité
ouest, entre Agadir Iṛir et Mogador, et non loin du point où elle
expire vers l’est, à hauteur de Qçâbi ech Cheurfa. De plus,
nous en avons longé le pied sur presque toute sa longueur, le pied
nord de Misour (Mlouïa) à Qçâbi ech Cheurfa et de Ouaouizert à
Zaouïa Sidi Reḥal, le pied sud d’Agadir Iṛir aux Menâba et du
Dâdes au Qçar es Souq. C’est une longue chaîne non interrompue,
mais percée d’un grand nombre de cols (col de Bibaouan, Tizi
n Ouichdan, Tizi n Tamejjout, etc., débouchant dans la vallée du
Sous ; Tizi n Tamanat, Tizi n Tichka, Tizi n Telouet, Tizi n Amzoug,
Tizi n Tarkeddit, Tizi Aït Imi, Tizi Ou Rijimt, etc., débouchant
dans la vallée du Dra ; Tizi n Telṛemt, débouchant dans la
vallée du Ziz ; Tizi n Tanslemt, débouchant dans la vallée du
Gir). Les principales altitudes observées sont : 1250m (col de
Bibaouan, M. Lenz) ; 3350m (mont Teza, M. Hooker) ; 3475m (mont
Miltsin, Washington) ; 3500m,4 (col de Tagherot, M. Hooker) ; 2634m
(col de Telouet, au point où nous avons franchi la chaîne chez les
Glaoua) ; 2182m (col de Telṛemt, où nous l’avons passée près
d’El Qçâbi). Partout, j’ai vu le faîte du Grand Atlas couvert
de neige, excepté à la grande dépression du Tizi n Glaoui : à
juger d’après la hauteur de la portion blanche, la partie la plus
élevée de la chaîne serait celle qui est située au nord du Dâdes,
du Todṛa, du Ṛeris, du pays de Ziz. Dans ce groupe, le massif du
Djebel El Ạïachi domine de beaucoup les autres sommets. Est-il le
point culminant du Grand Atlas ? Il le semble ; rien ne le prouve. La
neige commence sur la chaîne, vers l’ouest, à l’orient du col
de Bibaouan ; elle y finit, vers l’est, aux dernières pentes du
Djebel El Ạïachi : après ce massif, il n’y en a plus trace. De
Bibaouan à l’Océan, le Grand Atlas s’abaisse rapidement. Au
delà du Djebel El Ạïachi, il décroît d’une façon continue
et finit par expirer dans le Ḍahra. Où exactement ? A quelle
distance du Djebel El Ạïachi ? Nous ne le savons pas. La crête
du Grand Atlas paraît être une arête et non un plateau. Elle ne
présente l’aspect d’une ligne uniforme que vers ses extrémités
orientale et occidentale, où elle est dépourvue de neige ; partout
ailleurs, elle se découpe en nombreuses dentelures. Le versant nord
est en général boisé ; le versant sud est nu, pure roche, dans
les bassins du Dra, du Ziz et du Gir, en partie boisé dans celui de
l’Ouad Sous. Les forêts renferment, dit-on, d’abondant gibier,
sans aucune bête féroce.
2o _Moyen Atlas_. — Cette chaîne est de beaucoup la moins connue. Du
col de Telṛemt, nous en avons entrevu une portion : c’était une
longue crête uniforme couverte de neige, se relevant en un point
pour former un pic, le Djebel Tsouqt, et finissant brusquement par une
haute falaise, le Djebel Oulad Ạli. Où commence cette chaîne ? où
finit-elle ? On ne saurait le dire d’une façon certaine. Pour nous,
elle commence au nord de Demnât, à la trouée de la Teççaout,
où ses dernières pentes viennent se confondre avec celles du Grand
Atlas. C’est elle que traverse l’Ouad el Ạbid dans le long
kheneg qu’il se creuse, c’est elle qui borne au sud la plaine
du Tâdla et qui sépare sur toute leur longueur les bassins de
l’Oumm er Rebiạ et de l’Ouad el Ạbid, c’est elle que nous
avons franchie en allant de Qaçba Beni Mellal à Ouaouizert : elle
n’avait là, au col, que 1529m d’altitude ; les sommets pouvaient
être à 1900m. La chaîne commençait ; depuis Demnât, elle ne cesse
de s’élever jusqu’au Djebel Tsouqt, qui paraît en être le point
le plus haut. Où finit-elle ? S’arrête-t-elle brusquement, comme
elle le semble, au Djebel Oulad Ạli et au Djebel Reggou ? Nous ne le
pensons pas. Pour nous, la trouée subite qui se trouve à l’est de
ces monts est un large kheneg que s’est percé la Mlouïa dans la
chaîne ; les monts Debdou (1648m) seraient le prolongement naturel
de celle-ci, et elle irait expirer avec eux sur les hauts plateaux
du Ḍahra. Le Moyen Atlas commencerait donc au nord de Demnât,
atteindrait son point culminant au Djebel Tsouqt, et se continuerait
jusqu’au Ḍahra, où il viendrait mourir, comme l’a fait le Grand
Atlas. Les deux versants sont boisés : de Demnât à Debdou, ils ne
sont qu’immenses forêts, pleines de gibier et de bêtes sauvages,
les seules du Maroc où il y ait des lions[51].
3o _Petit Atlas_. — C’est le plus connu après le grand. M. Lenz
l’a franchi au sud d’Iliṛ (1100m). M. Rohlfs en a suivi
longtemps le pied nord. Enfin il a été un des principaux objets
de mes recherches : j’en ai longé le pied méridional de Tisint
à Aqqa, le pied septentrional d’Agadir Iṛir aux Menâba et du
Dâdes au Ṛeris ; je l’ai traversé en six points différents,
aux cols d’Iberqaqen, d’Azrar, de Haroun, d’Agni, de Tifernin,
d’Iṛil n Oïṭṭôb. Il avait à ces passages : 1912m, 1934m,
2059m, 1674m, 1872m, 2280m d’altitude ; ce sont, à peu de chose
près, les hauteurs de la ligne culminante, car le Petit Atlas
est couronné presque partout d’un large plateau à ondulations
légères : ce plateau, pierreux dans la partie orientale de la chaîne
(celle qui est à l’est du Dra et qui porte le nom de Saṛro),
l’est moins dans la partie centrale, où le tapissent de longues
étendues d’ḥalfa, et, vers l’ouest, se garnit d’une couche
de bonne terre, se couvre de champs, d’amandiers et de villages,
et forme une des plus riches contrées du Maroc. Le versant sud du
Petit Atlas est nu et rocheux. Le versant nord l’est aussi dans les
bassins du Dra et du Ziz ; mais il est boisé dans celui du Sous, au
pied seulement vers l’est, en entier vers l’ouest. Peu de gibier ;
point de bêtes féroces. La hauteur de la chaîne ne présente nulle
part de brusques variations : la crête a partout l’aspect d’une
ligne horizontale ; en trois endroits, à hauteur de Taroudant, aux
environs du col d’Azrar et dans le Saṛro, j’y ai distingué
quelques filets de neige : c’étaient d’étroits sillons à
peine visibles. Le Petit Atlas commence auprès de l’Océan[52] :
où finit-il ? Nous ne le savons pas. Nous supposons qu’il expire
dans les hauts plateaux qui se trouvent à l’ouest de l’Ouad Ziz :
la chaîne paraît s’abaisser sans cesse du Dâdes au Ṛeris ; de
ce dernier point, on l’aperçoit se prolongeant dans le lointain et
décroissant toujours. De Qçar es Souq, on ne la distingue plus :
on ne voit vers le sud, le sud-ouest, le sud-est, qu’une plaine
immense s’étendant jusqu’à l’horizon. Je conjecture donc que le
Petit Atlas meurt avant d’atteindre les bords du Ziz. Les plateaux
où il finit se continuent au delà de ce fleuve et se prolongent
jusqu’en Algérie.
Telles sont les trois chaînes qui forment la portion fondamentale
de l’Atlas Marocain. Après elles, on peut en citer deux autres,
secondaires. Les directions en sont parallèles à celle des
premières. Elles sont situées, l’une, le Bani, au sud du Petit
Atlas ; l’autre, dont semblent faire partie le plateau d’Oulmess
et les monts des Ṛiata, au nord du Moyen Atlas.
Le Bani est une étroite digue de roche nue, peu élevée, ayant dans
sa partie centrale 924m d’altitude. Il commence à l’Océan,
au sud d’Ouad Noun, et se prolonge au delà de l’Ouad Dra, qui
le traverse au kheneg de Foum Taqqat, au-dessous de Tamegrout. Où
finit-il ? Nous l’ignorons. Il expire sans doute, comme le Petit
Atlas, entre le Dra et le Ziz. Nous avons franchi plusieurs fois le
Bani, nous en avons longé le pied durant quelque temps, et sur les
parties que nous n’avons pas vues nous possédons des renseignements
précis. Les traits généraux de cette chaîne peuvent donc être
considérés comme connus avec quelque certitude.
Il n’en est pas de même pour l’autre, pour celle dont je
crois voir des portions dans le plateau d’Oulmess et le Djebel
Ṛiata. Elle semble avoir son origine entre Oulmess et l’Océan,
passerait à quelque distance au sud de Sfrou, serait traversée par
le Sebou à un kheneg, atteindrait la Mlouïa sous le nom de Djebel
Ṛiata ; ce fleuve s’y fraierait un large passage au nord de la
plaine de Tafrâta, et elle se prolongerait ensuite sans interruption
jusqu’à Tlemsen par les monts Mergeshoum, Beni Bou Zeggou, Zekkara,
Beni Snous. La chaîne commencerait à l’ouest d’Oulmess, aurait
un de ses points culminants au pic des Ṛiata, et se continuerait
jusqu’en Algérie. La partie occidentale, jusqu’à la Mlouïa, est
couverte de grandes forêts et peuplée de fauves ; les panthères y
abondent. La région orientale possède aussi des bois et les mêmes
animaux sauvages, mais à un degré moindre. La chaîne a été
franchie par Caillé sur le territoire des Aït Ioussi, par M. Rohlfs
sur celui des Beni Mgild, par nous sur celui des Zaïan. L’altitude
en est de 1290m à Oulmess, de 1517m à Douar S. Ạbd Allah (Rohlfs).
Dans ce large massif de l’Atlas Marocain, formé de cinq chaînes
parallèles, dont trois essentielles et deux secondaires, on voit
qu’il y a une arête principale, le Grand Atlas, dominant de beaucoup
tout le reste ; la plupart des fleuves du Maroc, Mlouïa, Ouad el
Ạbid, Tensift, Sous, Dra, Ziz, Gir, y prennent leur source. Après
lui, vient le Moyen Atlas, le second en hauteur ; deux fleuves sortent
de son flanc : l’Oumm er Rebiạ et le Sebou. La moins élevée des
trois chaînes principales est le Petit Atlas ; il ne donne naissance
qu’à des rivières. Quant aux deux chaînes secondaires, seuls de
petits cours d’eau en sortent.
Ces chaînes parallèles forment entre elles trois rigoles où coulent
bout à bout tous les fleuves marocains : Oumm er Rebiạ et Sebou
entre le Moyen Atlas et la chaîne Oulmess-Ṛiata ; Ouad el Ạbid
et Mlouïa, entre le Grand Atlas et le Moyen Atlas ; Sous et Dra
supérieur, entre le Grand Atlas et le Petit Atlas. Le Dra, ayant
percé l’un après l’autre le Petit Atlas et le Bani, coule ensuite
au pied de ce dernier, parallèlement à la direction des crêtes. Dans
ces rigoles, les fleuves sont séparés à leur source, tantôt par des
plaines, si unies qu’il faut le baromètre pour trouver la ligne de
partage des eaux, tantôt par des massifs montagneux. Au nord du Moyen
Atlas, un plateau montueux, le Fezaz, fait la limite entre les bassins
du Sebou et de l’Oumm er Rebiạ. Entre le Grand et le Moyen Atlas,
les bassins de la Mlouïa et de l’Ouad el Ạbid sont divisés
par les hautes cimes du Djebel el Ạïachi et des plateaux très
élevés qui s’en détachent. Entre le Grand Atlas et le petit,
le Dra est séparé du Sous par un massif montagneux que domine le
Siroua, du Ziz par une large plaine. Du Ziz au Gir s’étendent
également des plaines.
Tel est le massif Atlantique au Maroc : tel du moins il me paraît
être. Il faudra encore bien des voyages, bien des travaux, pour
déterminer avec exactitude ce qu’il est. Les chaînes du Grand
Atlas, du Petit Atlas et du Bani sont relativement connues ; mais
celles du Moyen Atlas et d’Oulmess-Ṛiata le sont de la manière
la plus incertaine.
[Note 42 : Il n’en est plus ainsi maintenant. Les Entifa se sont
révoltés. Voici ce qu’on lit à leur sujet dans le _Réveil du
Maroc_ du 25 février 1885 : « A Entifa, le gouverneur s’est vu
dans la nécessité de prendre la fuite à la suite de l’attaque
dont il a été l’objet de la part de ses administrés, qui ont
détruit et pillé son château. »]
[Note 43 : Dans ces rochers, on aperçoit de loin une plante curieuse
que, dans le cours de mon voyage, j’ai vue en quatre endroits :
là ; dans les escarpements qui dominent le village d’Aït Sạïd
(Tâdla) ; sur les pentes septentrionales du Petit Atlas ; dans les
territoires des Ilalen et des Chtouka ; enfin dans les falaises
des Ḥaḥa, au bord de l’océan Atlantique. Cette plante, la
_taçouout_, paraît ne pousser que dans les lieux rocheux.]
[Note 44 : Imaounin porte aussi le nom de Dar el Qaïd et celui de
Dar el Glaoui. Le qaïd des Glaoua n’est point héréditaire ; il
est nommé par le sultan et change fréquemment ; quel qu’il soit,
on l’appelle _el Glaoui_. C’est un usage général au Maroc de
désigner les gouverneurs du nom de leurs provinces ; on dit ainsi :
_el Demnâti_, _el Entifi_, etc.]
[Note 45 : Cet acte de vasselage est la _debiḥa_, dont nous parlerons
en détail plus loin.]
[Note 46 : _Chikh_ en arabe, _amṛar_ en tamaziṛt.]
[Note 47 : _Adrar n Deren_, mot à mot « mont de Deren ». Deren est
un nom propre, sans signification. Cette expression est universellement
employée ici pour désigner le Grand Atlas ; dans le bassin du Sous,
elle l’est de même ; dans le Dâdes et au delà, on ne la connaît
plus. Elle s’applique donc à toute la portion occidentale de la
chaîne, jusqu’au Tizi n Glaoui inclusivement.]
[Note 48 : Mouflons à manchettes. C’est l’animal que les Arabes
appellent _aroui_, et les Imaziṛen _aoudad_. Ce gibier est le seul
qui se rencontre dans les déserts pierreux du Petit Atlas et dans le
Bani. J’ai vu des mouflons apprivoisés à Tazenakht et à Tisint.]
[Note 49 : Voir, sur ce sujet, _Géographie de l’Algérie_, par
M. O. Mac Carthy, Préliminaires.]
[Note 50 : C’est prouvé par le travail de M. le lieutenant
W. Arlett : _Description de la côte d’Afrique depuis le cap Spartel
jusqu’au cap Bojador_. (_Bulletin de la Société de Géographie
de Paris_ : 1837, janvier.)]
[Note 51 : Cette chaîne a été franchie par René Caillé entre
Qçâbi ech Cheurfa et Gigo, par M. Rohlfs entre Tesfrout (Ouad Sebou)
et Ouṭat Aït Izdeg (2085m d’altitude au col), par nous entre
Qaçba Beni Mellal et Ouaouizert (1529m au col).]
[Note 52 : Entre 29° 30′ et 29° 03′ de latitude nord. A quelque
distance du rivage, il y a des sommets de 1190m d’altitude. Voir
la description de la côte par le lieutenant W. Arlett, déjà citée.]
IV.
DE TIKIRT A TISINT.
1o. — DE TIKIRT A TAZENAKHT.
25 octobre 1883.
Départ de Tikirt à 9 heures du matin. Je m’engage aussitôt dans
un vaste désert qui s’étend, moucheté de loin en loin de petites
oasis, entre les trois ouads Idermi, Aït Tigdi Ouchchen et Tazenakht ;
l’aspect en est partout le même : terrain montueux, chemins assez
pénibles, aucune végétation ; pas d’autres êtres vivants que les
gazelles ; le sol est formé de roches et de pierres, grès dont la
surface, semblant calcinée, est noire et luisante comme si elle avait
été passée au goudron. Cette roche, la seule que je sois appelé à
voir d’ici à Tazenakht, domine dans tout le sud. Dans les plaines,
je la trouverai sous la forme d’une croûte de petites pierres noires
et brillantes, sorte d’écaille qui couvre la terre ; en pays de
montagnes, comme ici, elle se présente sous deux aspects : tantôt
avec l’apparence d’escaliers aux degrés noircis et craquelés,
monceau de pierres luisantes entassées, tantôt en longues tables
unies et lisses. Telles sont les solitudes désolées que je parcours ;
elles font songer aux déserts de pierres noires que, dans une autre
région, S. Paulinus trouva aux abords du Grand Atlas. A 4 heures et
demie, j’arrive à l’oasis d’Iṛels ; j’y passerai la nuit.
La route d’aujourd’hui n’était pas des plus sûres : le
frère de Chikh Moḥammed de Tikirt m’a escorté avec deux de
ses gens jusqu’à Tagenzalt ; il me quitta là, en me confiant à
deux hommes de ce qçar : ceux-ci me conduisirent à Iṛels. Nous
n’avons rencontré personne pendant tout le trajet. Point de cours
d’eau. Tagenzalt, où je me suis arrêté une demi-heure, est une
localité indépendante, se gouvernant elle-même, mais reconnaissant
la suzeraineté du chikh de Tikirt ; elle comprend environ cinquante
maisons, bâties en pisé et entourées d’une enceinte ; auprès
sont de grands et beaux jardins ; les dattiers y dominent ; on
y voit aussi des grenadiers, des figuiers, des trembles ; à leur
ombre sont des cultures. L’oasis est située au fond d’un vallon
dont le flanc occidental est à cet endroit une muraille à pic ; les
bouches d’une dizaine de cavernes s’y ouvrent. Pas de ruisseau ;
il n’y a d’autre eau que celle d’une source. Tagenzalt est,
avons-nous dit, entourée d’une enceinte de murailles : c’est une
particularité que je vois pour la première fois et qu’il importe
de signaler. Elle marque un changement dans l’état des villages :
jusqu’ici tous étaient ouverts ; désormais, en allant vers le sud,
je trouverai la plupart d’entre eux fortifiés. A dater de ce jour,
il y aura donc une distinction à faire : nous appellerons _qçar_
tout centre fortifié, réservant le nom de _village_ pour ceux qui
ne le seront pas. Tantôt les qçars sont défendus par des murailles
qui enveloppent les habitations, murailles d’ordinaire garnies de
tours ; tantôt les murs des maisons, juxtaposés et ne laissant
passage que par une ou deux portes étroites, forment eux-mêmes
l’enceinte. Quel que soit le système adopté, les qçars sont
très ramassés, resserrés dans le plus petit espace possible :
l’opposé des villages.
Iṛels est un beau qçar, riche et prospère, d’environ 500
habitants. Il est très bien bâti ; point de ruines, point de maisons
en mauvais état ; tout est neuf, tout est propre et bien entretenu ;
le bas des constructions est en pierres, souvent taillées, toujours
disposées régulièrement, le haut est en pisé ; des terrasses
reposant sur de longues poutres de palmier couronnent les habitations,
des gouttières pratiquées le long des murs amènent l’eau dans des
citernes. Une enceinte garnie de tours protège le qçar ; elle est,
ainsi que tous les bâtiments de ce dernier, couverte de moulures et
de dessins à la chaux. Les jardins sont superbes : comme à Tagenzalt,
il y a des arbres variés, mais les palmiers dominent ; à leur ombre,
la terre, divisée en carrés, disparaît sous le maïs, le millet et
les légumes. Une foule de canaux arrosent ces riches plantations ;
çà et là de grands bassins maçonnés sont remplis jusqu’au
bord d’une eau limpide. Cette végétation luxuriante, ces arbres
superbes qui répandent une ombre épaisse sur une terre toute verte,
ces mille canaux, ce ciel admirable, cette nature riche et riante qui,
au milieu de la contrée la plus désolée, fait de ce séjour un
lieu de délices, se trouveront pareillement dans les autres oasis :
telle est Iṛels, tels seront tous les points où nous verrons
croître le dattier : en tous même fraîcheur, en tous même calme,
même abondance ; endroits charmants où il semble ne pouvoir exister
que des heureux.
A peu de distance d’Iṛels, est un qçar plus petit, Tamaïoust,
également entouré de palmiers ; il forme avec Iṛels un groupe
isolé, indépendant, compris sous le nom d’Iṛels. Population
tamaziṛt, mélange de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn. Iṛels,
Tamaïoust et Tagenzalt produisent des dattes d’excellente qualité.
26 octobre.
[Illustration]