voici pour longtemps. Ici le pays ne présente pas grands dangers :
un homme suffit aujourd’hui comme escorte. En quittant Aït Baddou,
on achève de traverser la plaine du Telouet. Puis on entre dans la
région la plus désolée qu’on puisse voir : tout est roche :
au-dessus de la tête, on ne voit que murs de pierre ; aux pieds,
ravins aux parois de grès sans eau ni verdure ; les lits à sec
sont couverts d’une couche de sel ; nulle part la moindre trace
de terre ni de végétation. Après trois heures de marche dans
cette triste contrée, je débouche tout à coup dans une vallée
qui forme avec elle le plus frappant contraste : creusée à pic au
milieu de l’immense plateau de pierre qui règne à l’entour,
elle présente un aspect aussi riant, aussi gai que les solitudes
qui la bordent sont mornes et tristes. Au fond, coule un torrent
dont les deux rives sont, sans interruption, garnies de jardins et
de cultures ; au milieu des figuiers, des oliviers, des noyers,
s’élèvent en foule des villages, des groupes de maisons, des
tiṛremts : tout respire la richesse ; c’est l’Ouad Dra qui
commence : sur ses rives seules, et sur celles des deux rivières qui
le forment, je trouverai ces constructions élégantes et pittoresques
qui me frapperont désormais : tiṛremts aux gracieuses tourelles,
aux terrasses crénelées, aux balustrades à jour ; maisons aux
murailles couvertes de dessins et de moulures ; qçars dont les
enceintes, du pied jusqu’au faîte, ne sont qu’arabesques et
qu’ornements. Dans ces belles contrées, même la demeure la plus
pauvre présente l’aspect du bien-être. Le bas des bâtiments est
en pierres cimentées, le haut en pisé ; tout est construit avec soin,
tout semble neuf ; point d’habitation qui n’ait un premier étage ;
un second est souvent formé par une terrasse couverte, installée
au-dessus ; partout bonnes portes, volets façonnés et ornés comme
aux maisons des villes ; toutefois peu de demeures sont blanchies :
de loin en loin, quelque zaouïa ou les créneaux d’une tiṛremt ;
le reste a la teinte brun-rouge du grès et du pisé. Les jardins et
les cultures sont entretenus avec un soin extrême, mais ils forment
une bande étroite : aux endroits les plus larges, ils ont 60 mètres ;
encore ne sont-ils presque jamais en sol plat ; ils s’étagent,
les terres soutenues par des revêtements de pierre, des deux côtés
de la rivière : celle-ci, l’Ouad Iounil, a 4 mètres de large,
un courant très rapide, des eaux claires, salées ; elles coulent
sur un lit de gravier de 10 mètres, blanc de sel dans les portions à
sec. Les flancs de la vallée sont des murailles de grès verticales,
creusées sur toute leur longueur de séries continues de cavernes. A
ces murailles s’adossent maisons et jardins ; dans leur flanc est
taillé le sentier que je suis ; passage difficile : le chemin n’a
nulle part plus de 1m,50 de large : la paroi de roc d’un côté,
le précipice de l’autre. Telle est cette vallée, telles sont, me
dit-on, toutes celles du voisinage, Ouad el Melḥ, Ouad Imini, Ouad
Iriri, étroits sillons où se concentrent la végétation et la vie,
au milieu des immenses déserts de pierre qui forment le versant sud
du Grand Atlas. Je ne quitte plus l’Ouad Iounil jusqu’au gîte :
un moment, je monte sur le sommet du flanc gauche ; un vaste plateau
rocheux s’y offre à mes yeux : il s’étend à perte de vue ; le
thym est la seule plante qui y pousse ; les gazelles sont les seuls
êtres animés qui y vivent. A 3 heures, je m’arrête à Tizgi,
principal village du district de ce nom.
[Illustration : Village de Tizgi et vallée de l’Ouad Iounil.
(Vue prise en amont de Tizgi, à mi-côte du flanc gauche de la
vallée.)
Croquis de l’auteur.]
Peu de voyageurs aujourd’hui sur la route. J’ai traversé deux
cours d’eau : l’Asif Marṛen, appelé aussi Ouad el Melḥ (lit
de 15 mètres de large, à sec) ; l’Ouad Iounil (eaux de 4 mètres
de large et de 30 centimètres de profondeur ; courant très rapide).
[Illustration : Heliog. P. Albert Dujardin
Challamel aine Editeur
TIGERT. — (OUAD IOUNIL)]
16 et 17 octobre.
Séjour à Tizgi. J’ai été frappé, à mon entrée dans la vallée
de l’Ouad Iounil, d’un des caractères qui distinguent le bassin
du Dra : l’élégance des constructions ; j’en remarque ici
un autre, plus important : il se rapporte à la race qui occupe
le pays. Jusqu’à présent, je n’avais vu que des Imaziṛen
blancs, ceux qu’on appelle _Chellaḥa_ ; désormais, une bonne
partie de la population se composera d’Imaziṛen noirs ou bruns,
_Ḥaraṭîn_. Dans tout le bassin du Dra, je les trouverai mêlés
aux Chellaḥa, dans une proportion d’autant plus grande que
j’avancerai davantage vers le sud : dans la vallée même de ce
fleuve, ils sont si nombreux que le nom de _Draoui_ y est synonyme
de celui de Ḥarṭâni ; sur ses affluents, ils existent aussi en
grande quantité : c’est dans ce bassin qu’ils semblent s’être
concentrés ; il n’y en a point dans celui du Sous, très peu
dans celui du Ziz. Ils présentent les types les plus variés : on
en voit qu’on confondrait avec des nègres du Soudan ; d’autres
ont la couleur des noirs, et les traits des Européens ; ou bien les
grosses lèvres et le nez épaté des premiers, avec la peau blanche :
certains sont dits Ḥaraṭîn, qui, pour un étranger, ne présentent
aucune différence avec les Chellaḥa. Les physionomies des individus
étant aussi diverses, il est difficile d’assigner des caractères
distinctifs à la race : on peut dire seulement qu’une couleur café
au lait foncé avec des traits presque européens sont ce qu’on
rencontre le plus souvent. Les Ḥaraṭîn se considèrent comme
Imaziṛen au même titre que les Chellaḥa : ils sont mélangés
avec eux dans le fractionnement par tribus ; ils appartiennent
comme eux aux Seketâna ou aux Gezoula, grandes familles qui, à
elles deux, comprennent toutes les tribus entre Sous et Dra et une
partie de celles du Sous. Malgré cette égalité politique, malgré
cette communauté d’origine reconnue, les Chellaḥa se regardent
comme supérieurs aux Ḥaraṭîn, et ceux-ci ont le sentiment
de l’infériorité. Ils cherchent à se relever en épousant des
femmes de couleur claire. « Parle-t-on mariage ? dit un proverbe,
l’Arabe demande : Est-elle de bonne maison ? le Chleuḥ, est-elle
riche ? le Ḥarṭâni, est-elle blanche ? »
18 octobre.
Départ à 10 heures et demie. De Tizgi à Tikirt, on ne cesse de
suivre le cours de l’Ouad Iounil ; une bonne partie du chemin,
c’est dans son lit même que l’on marche : ce dernier a ici 15 à
20 mètres de large ; la rivière y coule, tantôt en une seule masse
de 5 mètres de large et de 30 centimètres de profondeur, tantôt
y formant plusieurs bras, tantôt l’inondant presque en entier
et étant alors très peu profonde. Depuis sa source jusqu’à son
confluent avec l’Ouad Imini, elle a, quelle que soit sa force, cette
même manière irrégulière de couler. D’ici à Tikirt, sa vallée
peut se diviser en deux portions : l’une jusqu’à son confluent
avec l’Asif Marṛen, l’autre au delà. Dans la première, le
fond reste ce qu’il était au-dessus de Tizgi, large de 50 à 60
mètres, couvert de cultures, ombragé de beaucoup d’arbres. Les
deux flancs sont toujours de grès rouge et très hauts : cependant
ce ne sont plus des murailles perpendiculaires, si ce n’est à
leur partie supérieure, où se voient des cavernes ; le pied est à
2/1 d’abord, puis à 1/1. Les flancs n’avaient, de Tiourassin à
Tizgi, livré passage à aucun affluent. Dans cette nouvelle région,
ils laissent accès à plusieurs ; ce sont autant de points où la
vallée s’élargit et où les jardins s’étendent. A 1 heure et
demie, j’atteins Tamdakht, village en face duquel l’Asif Marṛen
se jette dans l’Ouad Iounil. La vallée change d’aspect : le fond
s’agrandit et prend une largeur de 300 mètres : il est couvert
de cultures ; les cultures qu’on voit d’ici à Tikirt n’ont
aucune ressemblance avec celles d’auparavant : jusqu’à présent,
une foule d’arbres ombrageaient les champs ; désormais on n’en
verra plus, excepté aux abords des villages ; encore y sont-ils
peu nombreux et parfois manquent-ils. La rivière coule dans un lit
de 40 mètres de large, moitié vase, moitié galets, dont l’eau
n’occupe qu’une faible partie. Les flancs, tout en restant rocheux,
s’abaissent peu à peu, le droit surtout ; il diminue graduellement,
et disparaît à quelque distance de Tikirt. Le flanc gauche conserve
une hauteur minima de 150 mètres au-dessus du niveau de la vallée,
mais ses pentes deviennent de plus en plus douces ; sa couleur change :
il n’a plus le rose ou le rouge du grès, mais une teinte blanche
qu’il gardera jusque auprès de Tikirt ; là, variant de nouveau,
il deviendra noir et luisant : à partir d’ici, plus de cavernes. En
face de Tikirt, s’étend une plaine triangulaire où confluent les
ouads Iounil et Imini ; très plate, à sol de vase desséchée, elle
se cultive en automne et est inondée en hiver. A l’extrémité de
la plaine, un étroit kheneg, se creusant entre les roches noires
des montagnes, donne passage à la rivière. Un peu plus haut, un
spectacle nouveau réjouit mes yeux : un bois de palmiers entoure le
village de Tazentout ; c’est le premier que je voie : on approche
du Sahara. A 5 heures, je parviens à Tikirt, où je m’arrête.
[Illustration : Djebel Anremer et village de Tazentout. (Vue prise
du mellah de Tikirt.)
Croquis de l’auteur.]
Peu de voyageurs sur le chemin, quoique le pays soit très
habité. L’Ouad Imini, que j’ai traversé avant d’arriver, a 9
mètres de large et 30 centimètres de profondeur ; peu de courant ;
il coule au milieu d’un lit de gros galets, large d’environ 700
mètres. Cette rivière est moins considérable comme volume d’eau
que l’Ouad Iounil, qui, deux heures plus haut, avait, avec un courant
très rapide, la même profondeur que lui et une largeur de 10 mètres.
5o. — SÉJOUR A TIKIRT.
Parmi les pays indépendants, ceux du sud du Grand Atlas présentent,
en leur organisation sociale, des différences avec ceux du nord. Dans
ceux-ci, une seule unité, la tribu ; un seul état social, l’état
démocratique ; aucun lien n’unit les tribus entre elles. La tribu
est une grande famille avec ses subdivisions naturelles, tente ou
maison, douar ou village, groupe de plusieurs centres habités, et
ainsi de suite ; le fractionnement est d’autant plus grand que la
tribu est plus nombreuse. Chaque groupe se gouverne à part comme
bon lui semble, au moyen d’une assemblée où chaque famille est
représentée, _djemaạa_ en arabe, _anfaliz_ en tamaziṛt. Quelques
hommes y ont souvent la prépondérance, mais sans titre ni droit
reconnu. Les affaires concernant la tribu entière se règlent
d’après le même principe ; les petites tribus réunissent tous
leurs membres pour délibérer ; dans les grandes, telles que les
Zaïan, les Beni Zemmour, les Smâla, où les premières fractions
sont elles-mêmes nombreuses et souvent peu unies entre elles, ces
fractions se concertent et se décident séparément, s’inquiétant
ou ne s’inquiétant pas du parti pris par les autres. Dans certaines
tribus, telles que les Aït Ạtab, les Aït Bou Zîd, il y a des
_qanoun_, codes de lois, auxquels les habitants sont tenus de se
soumettre, et que l’assemblée générale fait respecter. Chez
la plupart, cela n’existe pas ; les assemblées ne s’occupent
point des particuliers ; tout leur est permis : s’il s’élève
des différends, soit entre familles, soit entre fractions, elles
les tranchent entre elles à coups de fusil. Ici, avec la liberté
entière, la division à l’infini, la désunion complète ; là, avec
un peu plus d’ordre et d’unité, c’est toujours la démocratie
absolue. Les différentes tribus n’ont d’autres relations que les
guerres et les alliances qu’elles font momentanément entre elles.
Au sud du Grand Atlas, nous trouvons trois unités : la tribu, le
village, le district ; deux liens entre elles, la confédération
et le vasselage ; deux états sociaux, le gouvernement par des chefs
héréditaires et le régime démocratique. La tribu se rencontre et
parmi les Imaziṛen et parmi les Arabes, avec son fractionnement
naturel, le même en tous lieux : tels sont les Zenâga, les Aït
Jellal, les Aït Seddrât, les Berâber. A côté d’elle se trouvent
des villages isolés, sans aucun lien entre eux ; ils sont habités,
les uns par un mélange de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn, d’autres
par des membres de tribus diverses, d’autres par des cherifs ou des
marabouts. Parmi ces villages, quelques-uns restent isolés, comme
Qaçba el Djouạ, Iliṛ ; la plupart, pour résister aux invasions
des tribus voisines, s’unissent entre eux par groupes d’un certain
nombre ; ils forment ainsi ce que nous appellerons des districts : tels
sont Arbạ Mia, Tizgi, Ouad Noun, Tisint. Tribus, villages isolés
et districts s’unissent entre eux par deux sortes de liens. Le
premier est la confédération ; elle est formée de la collection
de plusieurs de ces unités, quelles qu’elles soient, groupées
pour former une masse plus compacte : telle est la confédération du
Dâdes, tels sont les nombreuses tribus et les qçars confédérés
avec les Aït Ạmer. Inutile de dire que ces confédérations sont
soumises à des changements : tantôt un groupe s’en détache,
tantôt un autre s’y joint. Le second lien dont nous avons parlé
est une sorte de vasselage : des tribus, des districts, se déclarent
vassaux soit d’un chef, soit d’une tribu plus puissante[45] :
les vassaux sont tenus à une redevance annuelle, le suzerain
s’engage en retour à respecter leurs personnes et leurs biens ;
là se bornent les obligations mutuelles : c’est ainsi que Tisint,
Tatta, sont vassaux des Ida ou Blal, que ceux-ci le sont des Berâber.
Tribus, districts, villages, vivent les uns sous le régime despotique,
les autres sous le régime démocratique ; les premiers sont gouvernés
par des familles où le pouvoir suprême, avec le titre de chikh[46],
est héréditaire : tels sont les Aït Ạmer, les Zenâga, le
Mezgîṭa. L’autorité de ces chikhs n’est pas lourde pour leurs
sujets ; parents plus ou moins proches d’un grand nombre d’entre
eux, force leur est de ménager ces alliés naturels ; d’ailleurs
il est de leur intérêt de n’indisposer personne ; ils laissent
à leurs administrés grande liberté et ne leur demandent que trois
choses : payer une légère redevance, les suivre quand ils font
la guerre, ne pas trop se battre, se piller ni se voler entre eux :
ce n’est permis qu’avec les étrangers. Pour le reste, licence
complète. Tel est, dans le sud du Maroc, ce que, faute d’autre nom,
j’appelle le régime despotique.
Quant au régime démocratique, les tribus ou districts qui l’ont
adopté le possèdent avec les nuances les plus diverses. Chez les uns,
tels que les Ilalen, les Iberqaqen, règne le système établi dans le
nord : tribus, fractions, villages, se gouvernent par l’assemblée
de tous leurs membres. Ailleurs, comme dans les qçars de Tisint, de
Tatta, l’assemblée garde entre ses mains la puissance souveraine et
confie le pouvoir exécutif à un chikh qu’elle élit ; quelquefois
elle laisse ce titre longtemps dans la même maison, quelquefois
elle le porte sans cesse de l’une à l’autre. Certaines tribus,
telles que les Ida ou Blal, les Aït ou Mrîbeṭ, les Isaffen, se
divisent en fractions ayant chacune à leur tête une famille où la
dignité de chikh est héréditaire ; tantôt le pouvoir de ces chefs
est assez grand, comme chez les Aït ou Mrîbeṭ et les Isaffen ;
tantôt, comme chez les Ida ou Blal, leur seule prérogative est
de conduire leurs frères dans les combats. Enfin il y a un dernier
système, spécial aux Berâber, aux Aït Seddrât et aux Imeṛrân :
c’est celui des _chikh el ạam_, « chikhs nommés pour un an » ;
les tribus se gouvernent au moyen d’assemblées, mais dans chaque
fraction, chaque district, le pouvoir exécutif est entre les mains
d’un chikh qu’on élit chaque année.
S’il existe dans ces régions une organisation politique plus
complète que dans le nord, il ne faudrait pas en conclure qu’il
y règne beaucoup plus d’ordre ; l’administration intérieure
de chaque village se fait assez régulièrement, mais c’est tout ;
de tribu à tribu, de fraction à fraction, de district à district,
de village à village, les guerres sont continuelles ; trois motifs en
produisent la plupart : entre sédentaires, les contestations au sujet
des eaux et des canaux ; entre nomades, le pillage injuste de vassaux
que l’honneur commande de venger ; entre sédentaires et nomades,
la cupidité de ceux-ci, qui les porte à attaquer les premiers pour
les dépouiller. Je n’ai pas été dans une seule région au sud de
l’Atlas, sans y trouver, pour une de ces trois causes, la guerre,
soit intestine, soit avec des voisins.
Les divers territoires que j’ai traversés depuis les Glaoua,
Assaka, Tizgi, Aït Zaïneb, appartiennent, les premiers à des
districts isolés, le dernier à une petite tribu. Les uns et les
autres sont indépendants de fait, mais reconnaissent la suzeraineté
du sultan. Les marques de soumission qu’ils lui donnent se bornent
à l’envoi annuel au Glaoui d’un présent dont la valeur varie
entre 50 et 200 francs ; de plus, si l’on prend des voleurs, on les
expédie à Imaounin. L’Assaka, le Tizgi, se gouvernent par leurs
assemblées, _anfaliz_. Les Aït Zaïneb ont un chikh héréditaire,
Chikh Moḥammed, qui réside à Tikirt ; il ne domine que sur
une partie de sa tribu, celle qui est à l’est d’Imzouṛen ;
le reste, Imzouṛen, Tizgzaouin, Tadoula, s’est depuis peu rangé
volontairement sous la domination du chikh de Tazenakht, ez Zanifi :
cela s’est fait sans guerre ; la bonne intelligence des deux chefs
n’a pas été troublée.
Ici le tamaziṛt est non seulement la langue générale, c’est
presque la langue unique : à peine si un homme sur cinq, une femme
sur vingt, savent l’arabe.
Le costume est le même qu’à l’entrée des Glaoua ; mais les
femmes, qui dans le nord portaient peu de bijoux, en ont une foule et,
en outre, se peignent la figure. Jusqu’ici un fil de verroteries
mêlées de grains de corail et de pièces d’argent suspendu
au cou, un second placé dans les cheveux, étaient leurs seuls
ornements. Désormais elles se couvriront d’énormes colliers
d’ambre et de corail, de bracelets, de broches, de diadèmes,
de pendants d’oreilles et d’autres volumineuses parures d’argent.
Dans le Grand Atlas, nous avons trouvé le lait et le miel en
abondance. Ici il en a été de même ; plus loin, ces deux choses
seront rares. On cesse de pouvoir se procurer du savon au sud de
Tikirt ; jusqu’ici on en fabriquait dans toutes les bourgades
de quelque importance : c’était une spécialité lucrative des
Juifs ; au delà des Aït Zaïneb, il ne s’en fait plus, il ne
s’en vend plus sur les marchés. Pour laver les vêtements, on se
sert de certaines herbes ; le blanchissage ainsi obtenu est médiocre.
[Illustration]
Je profite de mon séjour à Tikirt pour aller visiter les ruines de
Tasgedlt, célèbres dans le pays et objet de mille légendes. Elles
se composent d’une enceinte presque carrée, jadis garnie de tours
sur tout son développement. Les murailles, épaisses, ont dû être
en maçonnerie à la base, en pisé dans le haut. Il en reste peu
de chose : une partie des murs s’est écroulée ; le reste, très
écrêté, tombe chaque jour davantage. La partie sud est la mieux
conservée ; on y voit 7 ou 8 tours ayant encore 3 à 4 mètres. A
l’intérieur de l’enceinte, s’élèvent des monceaux de pierres
ne présentant que des débris informes. La forteresse est construite
en amphithéâtre sur une côte rocheuse, d’une pente de 1/2, dont
elle couvre toute la hauteur ; dans sa portion nord, cette côte se
transforme brusquement en une muraille verticale où s’ouvrent les
bouches de plusieurs cavernes. Une ancienne citadelle, des cavernes,
voilà plus qu’il n’en faut aux habitants pour voir ici une trace
du passage des Chrétiens. D’ailleurs l’histoire n’est-elle pas
là pour prouver la vérité de cette opinion, histoire écrite en
des livres qu’on n’a pas pu me montrer, mais dont le contenu est
dans la mémoire de chacun. Naguère, il y a bien des siècles, trois
princesses, filles d’un roi chrétien, régnaient sur ces contrées :
l’une, Doula bent Ouâd, résidait en cette forteresse de Tasgedlt ;
une autre, Zelfa bent Ouâd, en habitait une semblable, sur les bords
de l’Asif Marṛen, près de Teççaïout ; la troisième, Stouka
bent Ouâd, une semblable encore à Taskoukt, sur l’Ouad Imini : en
ces trois lieux se voient des ruines pareilles. Les Musulmans firent
longtemps la guerre aux trois princesses chrétiennes et finirent
par les chasser. Il est plus probable que les trois qaçbas sont
l’œuvre d’un même sultan, celui sans doute qui construisit le
pont de l’Ouad Rḍât.
[Illustration : Ruines de Tasgedlt. (Vue d’ensemble, prise du lit
de l’Ouad Tidili.)
Croquis de l’auteur.]
[Illustration : Ancienne porte à l’angle nord de l’enceinte de
Tasgedlt. (Vue prise du nord-ouest.)
Croquis de l’auteur.]
Dans cette excursion, je passe auprès du confluent des ouads
Iriri et Imini ; ils se réunissent dans une plaine triangulaire
semblable à celle de Tikirt : même sol vaseux, bas et plat,
couvert de cultures, et en hiver inondé ; pas d’arbres, si ce
n’est quelques-uns auprès des villages ; champs d’orge, de
blé, surtout de maïs. On laboure avec des charrues à soc de fer,
traînées par des bœufs ; ces derniers sont assez nombreux dans
le pays, ainsi que les moutons et les chèvres ; depuis le Telouet,
on voit quelques chameaux. L’Ouad Imini, au-dessous du confluent,
a peu d’eau, 1m,50, avec 40 centimètres de profondeur : ce mince
filet court au milieu d’un lit de gros galets mesurant plus de 500
mètres d’une rive à l’autre. Plus haut, en face de Tasgedlt,
la même rivière a 200 mètres de large et est à sec, non par
manque d’eau, mais parce que les habitants la font dériver pour
arroser leurs plantations ; si je n’en rencontre pas dans l’ouad,
je traverse plusieurs larges conduites où elle coule à pleins
bords. Chaque tribu, chaque village, a droit à une quantité d’eau
déterminée ; des traités, des qanouns la règlent. Les canaux sont
une source de contestations et de querelles fréquentes entre villages
et entre fractions. Ces démêlés se vident comme ils se vident tous,
par la poudre : en ce moment, les gens de l’Imini et les Aït Touaïa
sont en hostilités avec les Aït Zaïneb pour ce motif. Rarement ces
guerres sont meurtrières ; elles se bornent la plupart du temps à
quelques coups de fusil échangés à la frontière.
[Illustration : Plaine où s’unissent les ouads Iounil, Iriri et
Tidili. (Vue prise du chemin de Tizgzaouin à Imzouren.)
Croquis de l’auteur.]
6o. — ADRAR N DEREN ET SIROUA.
« Les montagnes tournent tout autour de notre pays, » disent les
habitants de Tikirt. En effet, de quelque côté qu’on jette
les yeux, on ne voit que massifs sombres. Au sud et à l’est,
ce sont les flancs des ouads Iounil d’une part, Imini et Idermi de
l’autre, talus rocheux de 150 à 200 mètres de haut, que nous avons
décrits. Au nord et à l’ouest, ce sont de très hautes crêtes, la
plupart couvertes de neige, se perdant dans les nuages. On distingue
de Tikirt plusieurs sommets remarquables et plusieurs cols : Djebel
Anṛemer, Tizi n Telouet, Tizi n Tichka, Tizi n Tamanat, Djebel
Tidili, Djebel Siroua. Les premiers appartiennent à la chaîne du
Grand Atlas, qu’on appelle ici _Adrar n Deren_[47] ; quant au Siroua,
c’est le pic culminant d’un massif qui s’élève entre le Grand
et le Petit Atlas et sépare le bassin du Sous de celui du Dra.
Voici quelques détails sur ces différents points.
_Djebel Anṛemer_. C’est de cette montagne que sort l’Ouad
Iounil ; aussi lui donne-t-on quelquefois le nom de Djebel Ounila. A
son sommet est un étang, toujours rempli d’eau, même par les étés
les plus brûlants ; nul n’en connaît la profondeur ; au-dessous,
la source de l’Ouad Iounil jaillit au milieu des rochers. Cet
étang est un objet de vénération profonde pour les Musulmans
des environs. Le premier jour de chaque année, ils y montent en
pèlerinage et y immolent des brebis et des chèvres. Souffre-t-on
de la sécheresse ? les Iounilen, les gens de l’Assaka, les Aït
Zaïneb, se cotisent à raison d’une mouzouna par tête, achètent
des moutons, et vont les sacrifier sur ses bords.
_Tizi n Telouet_. C’est le col où j’ai franchi le Grand Atlas. Il
fait partie du Tizi n Glaoui. On appelle ainsi la forte dépression
qui se trouve en face d’ici dans l’Adrar n Deren, et que limitent
à l’est le Djebel Anṛemer, à l’ouest le Djebel Tidili. Ce
tronçon de la chaîne porte le nom général de Tizi n Glaoui ;
il renferme trois cols, ceux de Telouet, de Tichka et de Tamanat.
_Tizi n Tichka_. Col conduisant de la vallée de l’Asif Marṛen dans
celle de l’Ouad Rḍât, à Zarakten par exemple. L’Ouad Tichka,
qui en descend, se jette dans l’Ouad el Melḥ, à Imirṛen. Quand
le col de Telouet est encombré par les neiges et que celui de Tichka
est, par extraordinaire, praticable, on passe par ce dernier.
_Tizi n Tamanat_. Col donnant accès de la vallée de l’Ouad Imini
dans la tribu des Mesfioua. C’est un troisième chemin pour gagner
Merrâkech. De ces trois routes, la plus courte est la dernière,
mais la plus facile et de beaucoup la plus fréquentée est celle du
Tizi n Telouet. L’Ouad Tamanat, qui descend du col, se jette dans
l’Ouad Imini.
_Djebel Tidili_. Ce mont, ainsi que ceux qui l’entourent, a le sommet
couvert de neige ; c’est dans son flanc que l’Ouad Imini prend
sa source. A l’ouest du Djebel Tidili, la chaîne se continue par
une longue suite de crêtes neigeuses qui se perdent dans les nuages.
_Djebel Siroua_. C’est la plus haute des montagnes voisines,
au dire des habitants. Seul parmi elles, il a son sommet couvert de
neiges éternelles. Sur les autres cimes visibles d’ici, tantôt la
neige persiste l’été, tantôt elle fond, suivant que l’année
est plus ou moins chaude. Sur les pentes du Siroua se trouve un col
conduisant de la tribu des Aït Tedrart dans le Sous. Les flancs du
massif renferment, dit-on, des minerais ; les habitants n’en savent
pas tirer parti.
Ces montagnes sont toutes également nues, également rocheuses ;
point d’arbres, point de végétation, rien que des pierres. Point
de bêtes fauves, pas d’autre gibier que des gazelles et des
mouflons[48].
Les trois cols du Tizi n Glaoui sont praticables toute l’année ;
cependant, en hiver, il y tombe parfois une grande quantité de
neige : lorsque la couche est trop épaisse pour qu’on puisse
franchir la montagne, les voyageurs attendent dans les villages les
plus rapprochés du sommet et passent à la première éclaircie. Il
en est de même des cols qui, plus à l’est, mettent en relations
Demnât et les Haskoura, Ouaouizert et l’Oussikis.
7o. — QUELQUES MOTS SUR L’ATLAS MAROCAIN.
[Illustration]
Nous sommes ici en plein cœur de l’Atlas. Il est temps de donner
quelques détails sur la façon dont nous comprenons le système
montagneux du Maroc.