Départ à 5 heures du matin, en compagnie d’une caravane de cinq

à six personnes ; le pays est sûr ; on est en blad el makhzen :

point d’escorte. D’ici à Demnât, je continuerai à cheminer

sur les premières pentes de l’Atlas, en me rapprochant de plus

en plus de son pied. Pendant ce trajet, je passerai insensiblement

du Moyen Atlas au grand : les deux chaînes paraissent se rejoindre

à la trouée de la Teççaout, où serait l’extrémité de la

première. Ma route d’aujourd’hui se divise en deux portions

distinctes : de Djemaạa Entifa à l’Ouad Teççaout, et de

la Teççaout à Demnât. Dans la première partie, le pays est

accidenté, le sol pierreux, quelquefois rocheux ; il est souvent nu,

par moments garni de palmiers nains et de taçououts, ou boisé ;

peu d’eau ; cependant, au flanc des coteaux, au fond des ravins,

sur les sommets, s’élèvent une foule de villages, entourés de

grandes plantations d’oliviers, avec des haies de cactus : en somme,

région d’aspect triste, mais fort habitée. A 9 heures et demie,

j’arrive au bord de la Teççaout : c’est la Teççaout Fouqia,

appelée aussi Ouad Akhḍeur « Rivière Verte ». Elle est bien

nommée ; elle coule au milieu d’une végétation merveilleuse,

à l’ombre de grands oliviers, dans une vallée couverte de champs

et de vergers. A partir de la Teççaout, j’entre dans une région

nouvelle : accidents de terrain moins sensibles ; sol terreux ; foule

de ruisseaux ; nombreux villages ; à chaque instant jardins immenses,

à végétation superbe, à arbres séculaires : c’est au travers

de ce beau pays que je parviens à Demnât. J’entre dans la ville

à midi et demi.

Durant toute la journée, beaucoup de monde sur le chemin. Je n’ai

point traversé d’autre cours d’eau important que l’Ouad

Teççaout : il avait 15 mètres de large et 50 centimètres de

profondeur ; eaux claires ; courant rapide ; lit de galets ; berges

de terre, en pente douce, de 1 mètre à 1m,50 de hauteur.

6 et 7 octobre.

Séjour à Demnât. Cette ville est le siège d’un qaïd qui

gouverne la province de Demnât ; celle-ci a pour limites : au nord,

les Sraṛna ; à l’est, les Entifa et les Aït b Ououlli ; au sud,

les pentes supérieures du Grand Atlas ; à l’ouest, les Glaoua et

les Zemrân.

[Illustration : Demnât.

1. Enceinte de la ville.

2. Enceinte de la qaçba.

3. Demeure du qaïd.

4. Mosquée.

5. Mosquée.

6. Synagogue principale.

7. Place du marché.

8. Vergers.]

Demnât est entourée d’une enceinte rectangulaire de murailles

crénelées, garnies d’une banquette et flanquées de tours ; le

tout est en bon état, sans brèches ni portions délabrées. Trois

portes donnent entrée dans la ville. La qaçba a son enceinte à part

et est bordée de fossés ; ceux-ci, les seuls que j’aie vus au

Maroc, ont 7 à 8 mètres de large sur 4 ou 5 de profondeur et sont

en partie remplis d’eau. Au milieu de ce réduit, s’élèvent

la mosquée principale et la maison du qaïd. Murailles, qaçba,

mosquées, maisons, toutes les constructions de la ville sont en

pisé ; rien n’est blanchi, sauf la demeure du qaïd et le minaret

qui l’avoisine. Le reste est de la couleur brun sombre qui distingue

les habitations depuis Bou el Djạd. L’intérieur de l’enceinte

est aux deux tiers couvert de maisons, en bon état, quoique mal

bâties. Le dernier tiers est occupé partie par des cultures,

partie par la place du marché : point de terrains vagues, point de

ruines ; en somme, air prospère. La population est d’environ 3000

âmes, dont 1000 Israélites ; ceux-ci n’ont pas de mellaḥ ;

ils habitent pêle-mêle avec les Musulmans, qui les traitent avec

une exceptionnelle bonté. Demnât et Sfrou sont les deux endroits

du Maroc où les Juifs sont le plus heureux. Il y a d’autres

rapprochements à faire entre ces deux villes, dont les points

de ressemblance frappent l’esprit : même situation au pied de

l’Atlas, à la porte du Sahara ; population égale, et composée

d’une manière semblable ; prospérité presque pareille ; même

genre de trafic ; même caractère doux et poli des habitants ;

même ceinture d’immenses et superbes jardins. En un mot, ce que

Sfrou est à Fâs, Demnât l’est à Merrâkech.

[Illustration : Partie occidentale de la ville et des jardins de

Demnât. (Vue prise de la synagogue principale.)

Croquis de l’auteur.]

Le commerce de Demnât est le suivant : les tribus de l’Atlas et

du Sahara (Dâdes, Todṛa) viennent s’y approvisionner de produits

européens et d’objets fabriqués dans les villes marocaines, tels

que cotonnades, sucre, thé, parfumerie, bijouterie, belṛas ; elles

y cherchent aussi des grains, mais en petite quantité : en échange,

elles apportent des peaux, des laines et des dattes, que les habitants

de Demnât expédient à Merrâkech. Ce commerce, florissant autrefois,

a fait la richesse de la ville : il est en décadence depuis quatre ou

cinq ans. A cette époque, le sultan envoya un amin d’une rapacité

telle que le trafic ne fut plus possible : tout ce qui passait les

portes de la cité était, quelle qu’en fût la provenance, frappé

d’un droit arbitraire si élevé que bientôt les tribus voisines

et les caravanes du sud désertèrent ce marché, et se portèrent

en masse sur Merrâkech, où elles se fournissent à présent.

Demnât est entourée de toutes parts d’admirables vergers, les

plus vastes du Maroc. Au milieu d’eux sont disséminés une foule

de villages se touchant presque, qui forment comme des faubourgs de

la ville. Ces jardins sont renommés au loin ; leur fertilité, leur

étendue, la saveur et l’abondance de leurs fruits, les excellents

raisins qui s’y récoltent sont légendaires.

Presque contigus aux vergers de Demnât, s’en trouvent d’autres

très célèbres, que nous avons traversés en venant : ceux d’Aït

ou Aoudanous. Ils rappellent un triste exemple de la rapacité du

sultan et de la malheureuse condition de ses sujets. Ces jardins,

domaine immense et merveilleux, forêt d’oliviers séculaires et

d’arbres fruitiers de toute espèce, arrosés par des ruisseaux

innombrables, appartenaient, il y a quelques années, à un homme

fameux par ses richesses et son luxe, Ben Ạli ou El Maḥsoub,

dont la vaste demeure s’élève encore au sommet d’un mamelon qui

les domine. Cette fortune énorme, cette ostentation, ce pouvoir,

portèrent ombrage au sultan. Soit pure cupidité, soit crainte de

l’influence croissante d’un homme aussi puissant, il le fit une

nuit surprendre, saisir, emmener : on le jeta en prison dans l’île

de Mogador. En même temps, ses biens furent confisqués et réunis à

ceux de la couronne. J’appris plus tard à Mogador que le malheureux

Ben Ạli, qu’on y connaissait sous le nom d’El Demnâti, avait,

après plusieurs années de captivité, obtenu sa liberté au prix

de tous ses biens. Mais il n’en jouit pas. Au sortir de prison,

à la porte de Mogador, il mourut.

8 octobre.

Départ à 8 heures et demie du matin. D’ici à Zaouïa Sidi

Reḥal, je serai encore en blad el makhzen ; région sûre ; un guide

suffit. La route longe constamment la lisière d’une vaste plaine qui

s’étend au pied du Grand Atlas. Sol terreux et uni. A gauche, sont

les premières pentes de la montagne, pentes assez douces, partie nues

ou couvertes de palmiers nains, partie boisées ; d’aucun point on

ne distingue les crêtes. A droite, on ne voit qu’une immense plaine

s’allongeant à perte de vue vers l’ouest ; elle est bornée à

l’est par les masses lointaines et grises du Moyen Atlas, au nord

par les collines éloignées des Rḥamna, qui séparent les bassins

de l’Oumm er Rebiạ et de la Tensift. Jusqu’à la Teççaout

Taḥtia, la plaine est couverte de pâturages, et une foule de

villages entourés de bois d’oliviers la sèment de points sombres ;

ces vastes étendues pleines de troupeaux, ces innombrables oasis de

verdure, forment un beau tableau de paix et d’abondance. A partir

de la Teççaout, les oliviers diminuent ; bientôt ils cessent :

en même temps, les pâturages font place à des cultures. A 6 heures

du soir, j’arrive à Zaouïa Sidi Reḥal. Au loin, dans le disque

enflammé du soleil couchant, on aperçoit la haute tour de Djamạ

el Koutoubia, mosquée de Merrâkech.

Durant toute la journée, beaucoup de monde sur la route. Un seul

cours d’eau important : l’Ouad Teççaout Taḥtia (eaux claires

et courantes de 20 mètres de large et de 30 à 40 centimètres

de profondeur, coulant sur un lit de galets trois fois plus grand,

entre deux berges rocheuses, tantôt à 1/1, tantôt à 1/2).

Zaouïa Sidi Reḥal est une bourgade du territoire des Zemrân ;

entourée de murs bas sans prétentions militaires, bâtie en

pisé, elle a environ 1000 habitants ; au milieu s’élèvent

une belle qoubba, où reposent les restes de Sidi Reḥal, et une

zaouïa, où vivent les marabouts ses descendants ; ces derniers

sont fort vénérés dans le pays : de toutes les tribus voisines,

des Zemrân, des Rḥamna, des Sraṛna, de Demnât, de Merrâkech

même, on les visite, on leur apporte des offrandes. En dehors de

l’enceinte musulmane, formant un faubourg isolé, se trouve un

petit mellaḥ. Jardins peu étendus.

4o. — DE ZAOUIA SIDI REHAL A TIKIRT.

9 octobre.

Quoique blad el makhzen, le pays n’est pas assez sûr pour

marcher sans zeṭaṭ ; mais un seul homme suffit. Je trouve

sans peine quelqu’un pour m’escorter. Départ à midi et

demi. Un cours d’eau sort ici même du Grand Atlas. C’est

l’Ouad Rḍât. Il prend sa source au sommet de la chaîne, à la

dépression considérable appelée _Tizi n Glaoui_, et en descend

dans une direction perpendiculaire aux crêtes ; cette rivière trace

ainsi une route courte et facile pour franchir la chaîne. Je m’y

engage. Jusqu’au Tizi, je resterai dans le bassin de l’ouad, et

pendant la plus grande partie du trajet j’en suivrai le cours. De

Sidi Reḥal aux environs de Zarakten, où je quitterai la vallée

de l’Ouad Rḍât, celle-ci présente le même aspect : le fond

n’en a jamais plus de 100 mètres de large, le plus souvent il a

beaucoup moins ; les flancs sont habituellement des talus boisés

à 1/1, quelquefois des murailles rocheuses presque à pic. C’est

lorsque les pentes de ces flancs sont les plus raides que le fond

est le plus large, lorsqu’elles sont les plus douces qu’il est le

plus étroit. Tantôt ce dernier est couvert des galets, des blocs de

roche qui forment le lit de la rivière : dans ces points croissent,

entre les pierres, des lauriers-roses et des pins ; ailleurs il y a

un peu de terre : on trouve alors des jardins, avec des figuiers et

des oliviers. De même pour les flancs. Moitié terre, moitié grès,

ils sont la plupart du temps escarpés et couverts de forêts où

se mêlent les lentisques, les tiqqi, les teïda et les teceft. Mais

aux rares endroits où les côtes sont moins abruptes, on rencontre

des villages, et à leur pied, des cultures et des vergers. Les

villages sont disposés en long : chacun forme plusieurs groupes,

échelonnés dans le sens de la vallée. Les plantations s’étagent

au-dessous, disposées par gradins ; de petits murs retiennent la

terre. Les champs sont des champs d’orge et de maïs ; des figuiers,

des grenadiers, des oliviers, de la vigne, et surtout une foule de

noyers les ombragent : le noyer apparaît ici pour la première fois ;

cet arbre abonde sur les deux versants du Grand Atlas ; je ne l’ai

pas vu ailleurs. Telle sera la vallée de l’Ouad Rḍât jusque

auprès de Tagmout, où je la quitterai. Le chemin tantôt en suit

le fond, tantôt serpente sur ses flancs ; il est presque partout

raide et pénible, difficile en peu d’endroits. Aujourd’hui,

je fais une étape très courte : je m’arrête à Enzel, village

de 600 habitants, où je passerai la nuit ; il n’est que 3 heures

lorsque j’y arrive.

Durant le trajet, beaucoup de monde sur la route. L’Ouad Rḍât

avait, à Zaouïa Sidi Reḥal, 6 mètres de large et 20 centimètres

de profondeur ; les eaux en étaient claires et courantes, légèrement

salées ; elles coulaient au milieu d’un lit de galets de 60

mètres, bordé de berges de terre d’un mètre. Cette rivière est,

m’affirme-t-on, un affluent de la Tensift : elle s’y jetterait

après avoir arrosé le territoire des Zemrân et celui des Glaoua.

Cette dernière tribu est celle où je suis entré en sortant de

Zaouïa Sidi Reḥal ; un qaïd nommé par le sultan la gouverne ; il

réside à Imaounin, dans le Telouet : son autorité réelle s’étend

sur les Glaoua et sur le Ouarzazât, son pays natal ; son pouvoir

nominal va jusqu’aux Aït Zaïneb, son influence jusqu’à Tazenakht

et jusqu’au Mezgîṭa. La première seule de ces trois régions est

considérée comme blad el makhzen ; seule elle fournit des soldats

et paie l’impôt : les deux autres sont blad es sîba. Cependant,

dans la seconde, la parole du qaïd est prise en considération ; mais

à condition qu’il ne réclame que des choses faciles, ne coûtant

rien aux habitants ; il ne se hasarderait pas à leur en demander

d’autres, sachant que ce serait provoquer des refus ; il ne se

mêle en aucune façon de leur administration, de leurs différends,

des guerres qu’ils peuvent se faire entre eux ; mais son ạnaïa

est respectée : des gens de sa maison, esclaves ou mkhaznis, peuvent

servir de zeṭaṭs ; on voyage en sûreté sous sa protection. Il

n’en est plus de même dans la troisième région : la suprématie,

même nominale, du sultan n’y est pas reconnue ; tout ce que peut

faire le qaïd est d’entretenir des rapports d’amitié avec les

chefs des deux grandes maisons voisines, les chikhs de Tazenakht et du

Mezgîṭa. Il ne saurait servir de zeṭaṭ sur leurs territoires,

mais ses lettres assureraient un bon accueil auprès d’eux. Au delà,

ni son nom ni celui du makhzen ne sont connus.

Le commerce des Glaoua est actif : il consiste presque uniquement en

l’échange des grains du nord contre les dattes du Dra. Deux marchés

dans la tribu : le Tenîn de Telouet et le Khemîs d’Enzel. Les

Glaoua sont Imaziṛen de langue comme de race, ainsi que toutes

les tribus que je verrai dans les massifs du Grand et du Petit

Atlas : de Zaouïa Sidi Reḥal à Tisint, la première oasis que

j’atteindrai, il n’y a pas un seul Arabe. Ici apparaît pour la

première fois un vêtement original, d’un usage universel chez

les Glaoua, dans le Dra, dans le bassin du Sous, dans la chaîne du

Petit Atlas ; c’est le _khenîf_ : qu’on se figure une sorte de

bernous court, de laine teinte en noir, avec une large tache orange,

de forme ovale, occupant tout le bas du dos ; cette sorte de lune

si étrangement placée est tissée dans le bernous même, et les

bords en sont ornés de broderies de couleurs variées ; le bas du

bernous est garni d’une longue frange, le capuchon d’un gros

gland de laine noire. La plupart des hommes, enfants et vieillards,

Musulmans et Juifs, portent ce vêtement ; les autres se drapent dans

des ḥaïks de laine blanche. On garde le sommet de la tête nu,

comme dans le reste du Maroc ; mais la bande, large ou étroite, qui

se roule d’habitude à l’entour, au lieu d’être de cotonnade

blanche, est de laine noire. Les belṛas se remplacent fréquemment

par des sandales. On ne voit plus de sabres qu’aux cavaliers :

ces armes sont donc peu nombreuses, les chevaux étant rares dans le

Grand comme dans le Petit Atlas. On cesse de porter la poudre dans

des poires : on la met dans des cornes. Ce sont, soit des cornes

naturelles à armatures de cuivre, soit, plus souvent, des cornes

en cuivre ciselé ; elles ne manquent pas de grâce ; des sachets

de cuir pour les balles s’y attachent. Ce modèle, en usage dès

les premières pentes septentrionales du Grand Atlas, est le seul

employé dans cette chaîne et dans tout le sud : il n’y a que deux

exceptions ; nous les signalerons plus tard ; l’une est vers l’est,

dans le bassin du Ziz, l’autre vers l’ouest, dans le Sahel.

10 octobre.

[Illustration : Adrar n Iri et Tizi n Telouet. (Vue prise d’Ifsfes.)

Croquis de l’auteur.]

D’Enzel à Tagmout, je suis la vallée de l’Ouad Rḍât,

telle que je l’ai décrite hier. Parti à 5 heures du matin,

j’arrive à 11. Chemin faisant, je passe auprès des ruines

d’un pont attribué par les uns aux Chrétiens, par les autres

à es Soulṭân el Akḥeul : on cite toujours ces deux noms au

Maroc dès qu’il s’agit d’ouvrages dont on ne connaît pas les

auteurs ; ce pont, dont il reste quatre arches en pierre, s’élève

sur la rivière au point de jonction des chemins de Merrâkech et de

Zaouïa Sidi Reḥal. Il me paraît d’origine musulmane. Plusieurs

gros villages jalonnent la route : les deux principaux sont Ifsfes

(600 habitants) et Zarakten (800 habitants). L’Ouad Ifraden, le

seul que je traverse, est un ruisseau de 2 mètres de large ; les

eaux en sont salées, comme toutes celles des environs : les flancs

mêmes de la montagne sont par endroits blancs de sel. Durant cette

matinée, de hauts massifs ne cessent de se dresser de tous côtés

au-dessus de ma tête : vers le sud, au milieu d’une longue crête,

j’aperçois l’échancrure du Tizi n Telouet et, à sa gauche, la

cime rose de l’Adrar n Iri dominant toutes les autres. Du monde passe

sur le chemin. Beaucoup de gibier ; quantité énorme de perdreaux :

tout le long de la route, j’en vois courir à mes pieds ; ils se

lèvent rarement ; on ne les chasse pas : quand les habitants veulent

en manger, ils en tuent à coups de pierres.

11, 12, 13 octobre.

[Illustration : Portion supérieure de Tagmout et vallée de l’Ouad

Adrar n Iri.

(Les parties ombrées sont boisées.) (Vue prise d’un groupe de

maisons de Tagmout situé en aval.)

Croquis de l’auteur.]

[Illustration : Adrar n Iri. (Vue prise de Tagmout.)

Croquis de l’auteur.]

Séjour à Tagmout. Le village a 800 ou 900 habitants. Situé sur

le bord de l’Ouad Adrar n Iri, il est fractionné en plusieurs

groupes qui s’espacent sur les premières pentes du flanc gauche de

la vallée, au milieu de cultures et de jardins : ceux-ci occupent

aussi une partie du fond, qui a ici 60 mètres de large. Tagmout

compte parmi les Aït Robạ : cette fraction se compose de tout ce

qui habite sur le cours de l’Ouad Adrar n Iri. Zarakten forme une

autre fraction, Enzel une autre encore. Les villages de ce versant

sont d’aspect misérable : les maisons, de pierre et couvertes en

terrasse, sont mal bâties ; elles n’ont qu’un rez-de-chaussée,

parfois à demi enfoncé dans le sol.

14 octobre.

[Illustration : Adrar n Iri et Tizi n Telouet.

(Vue prise du chemin de Tagmout à ce col.)

Croquis de l’auteur.]

[Illustration : Adrar n Iri.

(Les parties ombrées sont boisées.)

(Vue prise du chemin de Tagmout au col de Telouet.)

Croquis de l’auteur.]

[Illustration : Village d’Ider.

(Les parties ombrées sont boisées.)

(Vue prise du chemin de Tagmout au col de Telouet, en amont d’Ider.)

Croquis de l’auteur.]

Départ à 6 heures du matin. Un zeṭaṭ m’escorte. La route

d’aujourd’hui peut se diviser en quatre portions. 1o De Tagmout

à Titoula Taḥtia : chemin extrêmement difficile ; montées

très raides à travers les pierres ; région déserte ; sol rocheux,

tantôt nu, tantôt boisé. 2o De Titoula Taḥtia à Titoula Fouqia :

on retrouve le cours de l’Ouad Adrar n Iri, appelé aussi dans cette

partie Ouad Titoula ; on le suit : les premières pentes et le fond de

la vallée sont couverts de villages et de cultures ; orges et maïs,

ombragés de noisetiers, de trembles, surtout de noyers ; ce fond de

vallée a peu de largeur : les cultures ne s’étendent en tout que

sur quarante mètres ; au milieu d’elles coule le ruisseau, qui ne

cesse pas d’avoir de l’eau : les flancs sont en pente douce au

pied, escarpés vers le sommet, rocheux partout ; plus on avance,

plus la pierre nue apparaît, plus les arbres sont clairsemés :

chemin facile. 3o De Titoula Fouqia au col Tizi n Telouet, où

je franchis la crête supérieure du Grand Atlas : l’eau tarit

dans l’ouad, les cultures cessent, les habitations ont disparu :

désert de pierre : de tous côtés s’élèvent de hautes montagnes

de grès ; plus un arbre, plus une plante, plus un brin de verdure ;

tout est roche : le chemin, sans être difficile, est très raide et

très pénible ; on monte lentement vers le col. Il est atteint à 4

heures du soir. Je me trouve à 2634 mètres au-dessus du niveau de la

mer. Un panorama immense s’étend devant mes yeux. Je suis frappé

d’abord de l’aspect montagneux de la contrée que je vais aborder :

ce ne sont que chaînes s’étageant les unes derrière les autres

jusqu’au bout de l’horizon ; puis de son air triste et désolé :

tout est nu ; tout est roc ; pas un grain de sable ni une motte de

terre ; de longues côtes jaunes, des croupes d’un rouge sombre

se succédant à l’infini, immenses solitudes pierreuses, c’est

tout ce que distingue l’œil lorsqu’il se tourne vers le sud du

haut du Grand Atlas. 4o J’entre ici dans la quatrième portion de

mon trajet d’aujourd’hui : du Tizi n Telouet à Aït Baddou. On

commence par une descente raide : c’est un passage dangereux,

comme l’indique son nom, _Taourirt n Imakkeren_, « colline des

brigands » ; puis on débouche dans la plaine du Telouet ; sol plat ;

bonne terre couverte de cultures. Je m’arrête à 6 heures et demie,

près de son extrémité sud, au petit village d’Aït Baddou.

[Illustration : Vue dans la direction du sud, prise du col de Telouet.

Croquis de l’auteur.]

[Illustration : Col de Telouet, plaine du Telouet et village d’Aït

Baddou. (Vue prise de la plaine du Telouet.)

Croquis de l’auteur.]

Peu de voyageurs sur la route pendant cette journée. Le Telouet est

une fraction des Glaoua : il comprend un certain nombre de villages,

semés les uns près des autres dans une petite plaine fertile ;

l’un d’eux, Imaounin[44], est la résidence du qaïd, _el

Glaoui_. L’extérieur des constructions annonce la prospérité :

ce ne sont plus les huttes de l’Ouad Rḍât ; maisons hautes

et bien bâties. Les arbres ne sont pas encore nombreux ; on en

voit quelques-uns auprès des habitations : ce sont des trembles,

des figuiers, des noyers ; il pousse aussi des pieds de vigne. Une

multitude de ruisseaux descendant de la crête de l’Atlas arrosent

le sol. Quelque riante que soit en elle-même cette verte plaine, elle

est entourée de toutes parts de montagnes si nues et si désolées

que son aspect en est attristé.

15 octobre.

Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte) · 第 10 / 59 段