edrissides, ou plus correctement _Drisiin_. Tous les cherifs du Maroc
se divisent en 2 familles. 1o Les _Drisiin_, ou descendants de Moulei
Edris, enseveli au Zerhoun. Sont Drisiin : Moulei Ạbd es Selam el
Ouazzâni et toute la postérité de Moulei Ṭîb ; Moulei El Feḍil,
dont nous venons de parler ; Moulei El Madani, personnage tout-puissant
chez les Beni Mṭir, etc. 2o Les _Ạlaouïa_, ou descendants de
Moulei Ạli, venu de Ianbô et mort au Tafilelt. Sont Ạlaouïa :
la dynastie du sultan actuel, Chikh Moḥammed El Ạrabi el Derkaoui,
les cherifs de Qçâbi ech Cheurfa, etc.]
[Note 35 : L’Ouad Grou, qui porte ce nom dans sa portion supérieure,
et ceux de El Amgaz et de Bou Regreg dans son cours inférieur,
prend sa source dans la tribu des Zaïan ; de là il traverse les
territoires des Beni Zemmour, des Smâla et enfin des Zạïr.]
[Note 36 : Voici ce qu’écrivait Ali Bey, en 1804, au sujet de
la puissance de la zaouïa de Bou el Djạd et de Sidi El Ạrbi,
qui en était alors le chef :
« Je parlerai ici des deux plus grands saints qui existent maintenant
dans l’empire du Maroc : l’un est _Sidi Ali Benhamèt_, qui
réside à _Wazen_ ; et l’autre, qui se nomme _Sidi Alarbi Benmàte_,
demeure à _Tedla_.
« Ces deux saints décident presque du sort de l’empire, parce
que l’on croit que ce sont eux qui attirent les bénédictions du
ciel sur le pays. Dans les districts où ils habitent, il n’y a
ni pacha, ni kaïd, ni gouverneur du sultan, et on n’y paie aucune
espèce de tribut ; le peuple est entièrement gouverné par ces deux
saints personnages, sous une espèce de théocratie et dans une sorte
d’indépendance. La vénération dont jouissent ces personnages est
si grande que, lorsqu’ils visitent les provinces, les gouverneurs
prennent leurs ordres et leurs conseils...
« Je n’ai pas vu Sidi Alarbi, qui était à Tedla ; mais je connais
un de ses neveux, qui est venu me voir en son nom. Il est fort rouge,
et tellement gros que sa respiration est fatigante. On assure que Sidi
Alarbi est encore plus grand et plus gras. On voit que les jeûnes et
les macérations sont loin de porter atteinte à la vigueur et à la
santé de nos saints. Malgré sa grosseur, on ajoute que Sidi Alarbi
monte légèrement à cheval et qu’il tire très bien un coup de
fusil, ce qui est une nouvelle faveur de la divinité. Malheureusement
quelques discussions se sont élevées entre lui et le sultan Muley
Seliman. Ce dernier ayant fait construire une mosquée dans le
territoire de Tedla et ayant sans doute manqué à certains égards,
Sidi Alarbi crut devoir la convertir en écurie. Muley Seliman fit
alors présent de mille ducats à Sidi Alarbi pour l’apaiser. Le
vénérable saint envoya en échange mille moutons au sultan. Il
faut espérer que cet acte de repentir gagnera la miséricorde de
Dieu par la recommandation du saint. » (_Voyages d’Ali Bey el
Abbasi en Afrique et en Asie pendant les années_ 1803, 1804, 1805,
1806 et 1807 ; t. 1, chap. XV.)]
[Note 37 : Le _miḥrab_ est une niche orientée dans la direction
de la Mecque.]
[Note 38 : « Maison du gouvernement ».]
[Note 39 : Le sel abonde au Maroc. D’autres salines très riches,
d’où l’on tire des dalles semblables à celles des Beni Mousa,
se trouvent sur le territoire des Imeṛrân. Les rivières salées
sont aussi en grand nombre : j’en ai rencontré plusieurs : ce sont
l’Ouad Oumm er Rebiạ, l’Ouad Rḍât, l’Ouad Iounil, l’Asif
Marṛen, l’Ouad Tisint, l’Ouad Tatta, l’Ạïn Imaṛiren
(Ḥaḥa), etc. L’Ouad Messoun, affluent de la Mlouïa, est salé
aussi, m’a-t-on dit.]
[Note 40 : Au singulier _tiṛremt_, au pluriel _tiṛrematin_.]
[Note 41 : Au singulier _agadir_, au pluriel _igoudar_.]
III.
DE QAÇBA BENI MELLAL A TIKIRT.
1o. — DE QAÇBA BENI MELLAL A OUAOUIZERT.
25 septembre 1883.
Départ à 6 heures et demie du matin. Trois zeṭaṭs
m’accompagnent, un de la tribu des Beni Mellal, deux de celle des
Aït Atta d Amalou. Ouaouizert, où je vais, est située au pied
méridional du Moyen Atlas, qui sépare la plaine du Tâdla du cours
de l’Ouad el Ạbid, et dont, depuis Tagzirt, j’ai longé au bas
le versant nord. J’ai donc à franchir cette chaîne. Les pentes
en sont généralement escarpées ; dès qu’elles deviennent
assez douces pour être cultivées, elles se couvrent de champs
et des habitations apparaissent ; mais ces endroits sont rares :
presque toutes les côtes sont raides et boisées ; sauf les places
défrichées, clairières éparses de loin en loin, les flancs du
massif sont revêtus d’une épaisse forêt : les lentisques, les
caroubiers et les pins y dominent ; ils atteignent une hauteur de
5 à 6 mètres. Le sol est moitié terre, moitié roche ; celle-ci
n’apparaît point ici sous forme de longues assises, mais en blocs
isolés qui émergent de terre entre les arbres. Une foule de ruisseaux
d’eau courante arrosent l’un et l’autre versant. Le chemin,
constamment en montagne, pénible partout, est très difficile
en deux endroits : d’abord, au sortir de Qaçba Beni Mellal, au
passage nommé Ạqba el Kharroub ; puis à l’approche du col,
Tizi Ouaouizert, que précède une montée fort raide. A 1 heure,
je parviens à Ouaouizert.
Point de cours d’eau important pendant la route
d’aujourd’hui. Peu de monde sur le chemin. Les habitations
rencontrées étaient d’aspect misérable : c’étaient tantôt de
petites maisons de 2 mètres de haut, construites en pisé, couvertes
en terrasse, la plupart situées à mi-côte et à demi enfoncées
sous terre, tantôt de simples huttes de branchages ; les quelques
douars que j’ai vus ne se composaient que de cabanes rangées en
rond : pas une tente véritable.
SÉJOUR A OUAOUIZERT.
[Illustration : Djebel Beni Mellal.
(Les parties ombrées sont boisées.) (Vue prise du mellah
d’Ouaouizert.)
Croquis de l’auteur.]
[Illustration : Premiers échelons du Grand Atlas, formant le flanc
gauche de la vallée de l’Ouad el Abid.
(Les parties ombrées sont boisées.) (Vue prise du mellah
d’Ouaouizert.)
Croquis de l’auteur.]
Dès la sortie de Qaçba Beni Mellal, je suis entré chez les Aït Atta
d Amalou, sur le territoire desquels se trouve Ouaouizert. Ils n’ont
rien de commun avec les Aït Atta du Dra, ni avec les Berâber. C’est
une petite tribu tamaziṛt (chleuḥa), indépendante, dont les
frontières sont : au nord, le Tâdla ; au sud, l’Ouad el Ạbid ;
à l’est, les Aït Seri ; à l’ouest, les Aït Bou Zîd. Sur
l’autre rive de l’Ouad el Ạbid, habitent les Aït Messaṭ. Les
Aït Atta d Amalou peuvent mettre en ligne environ 800 fantassins
et 150 cavaliers. Les chevaux sont rares dans cette contrée ; en
revanche, on y élève un grand nombre de mulets. Les Aït Atta sont
peu riches, quoique rien ne manque à leur pays pour être prospère :
la montagne n’est que bois et pâturages ; sur les pentes douces,
dans les vallées, dans la plaine d’Ouaouizert, le sol est fertile :
on y voit des jardins et des cultures florissantes ; l’eau abonde
partout ; des minerais de fer, de cuivre, d’argent, se trouvent,
dit-on, sur le territoire. Mais les habitants ne savent point
extraire ces derniers, et ils négligent les travaux des champs ;
leurs troupeaux mêmes sont peu nombreux : ils ont des moutons, des
chèvres et quelques vaches, le tout de race médiocre. Aussi est-ce
une tribu de pillards, dont une bonne partie ne vit que de zeṭaṭas,
de vols, de rapines de tout genre.
[Illustration : Massif situé entre l’Ouad el Abid et l’Ouad
Ouaouizert.
(Les parties ombrées sont boisées.) (Vue prise du mellah
d’Ouaouizert.)
Croquis de l’auteur.]
[Illustration : Ouaouizert.
A. Groupes d’habitations.
B. Cimetière.
C. Qaçba Moulei Ismaïl (ruines).
D. Marché.
E. Mellah.]
Ouaouizert est située au pied du Djebel Beni Mellal, au seuil
d’une petite plaine traversée par l’Ouad el Ạbid. De quelque
côté qu’on tourne les yeux, on ne voit que hautes montagnes,
resserrant la vallée dans une ceinture étroite. La bourgade
s’élève sur les deux rives d’un ruisseau qui porte son nom ;
elle se compose de trois groupes d’habitations assez éloignés
les uns des autres, unis par des vergers. L’un d’eux est une
zaouïa, résidence d’une famille de marabouts, dont le chef
actuel est Sidi Moḥammed ould Moḥammed. Dans les vergers, on
voit quelques pans d’épaisses murailles, ruines d’une qaçba
construite jadis par Moulei Ismạïl. Les maisons sont de pisé,
à simple rez-de-chaussée couvert d’une terrasse ; au milieu
d’elles, ainsi que dans la campagne voisine, se dressent un grand
nombre de tiṛremts. Les arbres des jardins sont des oliviers, des
pêchers et des figuiers ; les légumes, des piments, des oignons
et des citrouilles. Ouaouizert renferme 800 ou 1000 habitants, dont
100 à 150 Israélites. Malgré son peu de population, elle a une
réelle importance, par son marché d’abord, marché qui se tient
le vendredi et qui est très fréquenté, ensuite et surtout par
sa position, qui en fait une des portes du Grand Atlas et le nœud
de plusieurs routes. Trois passages principaux s’ouvrent dans le
Grand Atlas entre les bassins de l’Oumm er Rebiạ et du Dra :
l’un à l’ouest, menant de Zaouïa Sidi Reḥal au Telouet ; un
autre au centre, conduisant de Demnât aux Haskoura ; le dernier en
face d’Ouaouizert, débouchant dans l’Oussikis. Celui-ci est le
chemin que prennent les caravanes venant de Merrâkech allant soit
dans le haut Ouad Dâdes, soit au Todṛa, soit au Ferkla. A l’est
de ce col, il n’y en a plus de fréquenté dans la chaîne jusque
auprès de Qçâbi ech Cheurfa.
[Illustration : Cavernes creusées dans le flanc droit de la vallée
de l’Ouad Ouaouizert, à 3 kilomètres en amont d’Ouaouizert.
Croquis de l’auteur.]
Les costumes sont les mêmes ici que dans le Tâdla ; mais les femmes,
comme déjà celles des Beni Mellal, font un usage immodéré de
henné. C’est une exception. Les Marocaines n’en mettent pas
d’ordinaire avec excès.
Dans la vallée de l’Ouad Ouaouizert, à trois kilomètres au-dessus
du village, se trouvent beaucoup de cavernes de Troglodytes comme
celles décrites plus haut.
J’entends causer ici du voyage d’un Chrétien. Habillé en
Musulman, il traversa, il y a trois ans et demi, le Sous, le Tazeroualt
et Ouad Noun. Puis il se rendit à Tindouf, d’où il partit pour le
Soudan. A Tétouan et à Fâs, on m’avait parlé du docteur Lenz ;
cela n’avait rien de surprenant ; mais comment s’attendre à ce
qu’ici, en ce coin perdu de l’Atlas, si éloigné du théâtre
de ses explorations, sa renommée fût parvenue ?
[Illustration : Ouaouizert et vallée de l’Ouad Ouaouizert.
(Vue prise des cavernes situées à 3 kilomètres en amont du village.)
Croquis de l’auteur.]
2o. — D’OUAOUIZERT AUX ENTIFA.
20 septembre.
Départ d’Ouaouizert à 6 heures du matin. Je vais d’abord au
Ḥad des Aït Bou Zîd, qui se tient aujourd’hui. J’y arrive
à 7 heures un quart. Le chemin qui y mène longe la lisière nord
de la plaine, au milieu de terrains tantôt rocheux et incultes,
tantôt terreux et couverts de champs de blé.
Le marché est très animé ; tant qu’il dure, il ne s’y
trouve jamais moins de 600 personnes, et c’est un va-et-vient
continuel. Cependant les objets qu’on y vend ne présentent pas
grande variété. On y voit surtout des fruits et des légumes,
apportés par les Aït Bou Zîd, achetés par les Aït Atta ; puis du
bétail : moutons, chèvres, vaches du prix de 30 à 40 francs ; des
grains, des peaux, de la laine. Les Juifs d’Ouaouizert étalent des
belṛas, des bijoux, des poules, des cotonnades ; quelques marchands
musulmans, coureurs de marchés de profession, vendent du thé,
du sucre, des allumettes. Mais ici l’affaire importante n’est
point le trafic, c’est le « jeu des chevaux ». Tout cavalier des
Aït Bou Zîd est tenu de venir chaque dimanche y prendre part ; une
amende de 10 francs punit les manquants. Voici comme on procède à
cet exercice : on se forme par pelotons de 10 à 20 ; successivement
chacun de ces groupes prend le galop, charge, fait feu, s’arrête et
démasque, laissant la place au suivant ; puis il recharge les armes,
pour recommencer quand son tour reviendra.
[Illustration : Entrée du long défilé où s’enfonce l’Ouad el
Abid, au sortir de la plaine d’Ouaouizert.
(Vue prise de cette plaine.)
Croquis de l’auteur.]
A 4 heures, je quitte le marché sous l’escorte d’un zeṭaṭ
des Aït Bou Zîd, sur le territoire desquels je suis à présent. Je
continue à longer, sur un sol semblable à celui de ce matin, la
lisière nord de la plaine ; les montagnes qui l’entourent paraissent
fort habitées : on y entrevoit des cultures partout où les pentes ne
sont pas trop raides, un grand nombre de tiṛremts se dressent sur
leurs flancs. A 5 heures, j’atteins l’extrémité de la plaine,
et en même temps les bords de l’Ouad el Ạbid. Celui-ci est
une belle rivière, au courant impétueux, aux nombreux rapides ;
ses eaux, vertes et claires, occupent le tiers d’un lit de 60
mètres de large, sans berges, moitié vase, moitié gravier, semé
de gros blocs de rochers ; il se remplit en entier durant l’hiver ;
quatre ou cinq fois plus forte qu’elle n’est en ce moment, la
rivière coule alors avec une violence extrême. En toute saison,
on ne peut la passer qu’à des gués assez rares. A partir d’ici,
j’en suis le cours, marchant tantôt le long de ses rives, tantôt
à mi-côte de ses flancs, suivant les difficultés du terrain ; elles
deviennent bientôt très grandes. L’Ouad el Ạbid, en sortant de
la plaine, s’enfonce dans une gorge profonde ; le bas en a juste
la largeur de la rivière ; les côtés sont deux murailles de grès,
qui atteignent par endroits plus de 100 mètres de hauteur ; au-dessus,
se dressent les massifs mi-terreux, mi-rocheux de la chaîne au travers
de laquelle l’ouad se fraie si violemment passage. Leurs pentes,
souvent escarpées, sont raides partout, parfois inclinées à 2/1,
d’ordinaire à 1/1 presque jamais à 1/2. C’est avec la plus grande
peine que l’on suit la vallée ; rarement on peut marcher au fond :
il est occupé par les eaux ; le chemin tantôt serpente dans la
montagne, au-dessus des parois de la gorge, tantôt est taillé dans
le roc, au flanc même de ces parois, et surplombe la rivière. Ce
sont des passages extrêmement difficiles, les plus difficiles que
j’aie jamais trouvés. Ils se franchissent pourtant trop vite au
gré du voyageur. L’œil ne se lasse pas de contempler ce large cours
d’eau roulant ses flots torrentueux entre d’immenses murailles de
pierre, au pied de ces montagnes sombres, dans cette région sauvage
où le seul vestige humain est quelque tiṛremt suspendue à la
cime d’un rocher. A l’entrée de ce long défilé, est la maison
de mon zeṭaṭ, Dar Ibrahim. Nous y faisons halte à 5 heures et
demie du soir. Peu de temps avant d’arriver, j’ai vu un affluent
se jeter sur la rive gauche de l’Ouad el Ạbid : c’est l’Ouad
Aït Messaṭ, belle rivière aux eaux vertes, au courant impétueux,
de 12 à 15 mètres de large, venant du sud par une gorge profonde.
Les Aït Bou Zîd, chez lesquels je suis, sont de race tamaziṛt
(chleuḥa) et indépendants. Leur territoire, tout en montagne,
occupe la portion du Moyen Atlas bornée au nord par le Tâdla, au
sud par l’Ouad el Ạbid, à l’est par les Aït Atta d Amalou,
à l’ouest par les Aït Ạtab et les Aït Ạïad. Ils peuvent
armer environ 1000 fantassins et 300 cavaliers. Cette tribu est
renommée pour sa richesse : en effet, tant que je serai sur ses
terres, je ne cesserai d’admirer des preuves de l’intelligence
et de l’activité des habitants ; nulle part au Maroc les cultures
ne m’ont paru mieux soignées, les chemins aussi bien aménagés,
dans un pays plus difficile. Toutes les portions du sol dont on a pu
tirer parti sont plantées : ici sont des blés, là des légumes,
ailleurs des oliviers ; ils s’étagent par gradins, une succession
de murs en maçonnerie retenant les terres ; sur ces pentes raides,
on ne peut labourer à la charrue : tout se travaille à la pioche. Les
chemins sont la plupart bordés de bourrelets de pierre ; en certains
points ; ils sont taillés dans le roc : des consoles les soutiennent,
des ponts sont jetés au-dessus des crevasses. Les maisons n’ont
qu’un rez-de-chaussée, mais sont bien construites ; elles sont en
pierre cimentée, mais non taillée. Les tiṛremts sont nombreuses
et grandes ; quelques-unes, se dressant au sommet de rocs escarpés,
semblent presque inaccessibles. Ces ouvrages témoignent d’une
population active et industrieuse. Les Aït Bou Zîd ont un usage qui
leur est spécial, et que nous ne retrouverons ailleurs que loin vers
l’ouest et dans une seule tribu, les Ḥaḥa. C’est celui de se
disséminer, maison par maison, chacun au milieu de ses cultures,
au lieu de se grouper par villages. Sur leur territoire, on n’en
rencontre pas : on ne voit que demeures isolées, semées sans ordre
au flanc de la montagne.
Une légère modification se fait ici dans l’armement : plus
de baïonnettes ; tout le monde porte le sabre. De plus, le fusil
change : la crosse, de courte et large, devient longue et étroite ;
elle était simple : elle se couvre d’ornements, incrustations d’os
et de métal. Ces deux modèles sont les seuls qui existent au Maroc ;
le premier est d’un usage universel au nord de l’Atlas ; dans
cette chaîne et au Sahara, on le trouve quelquefois, mais rarement,
c’est le second qui domine.
Le tamaziṛt est l’idiome général des tribus que j’ai
traversées depuis Meknâs ; mais jusqu’à Qaçba Beni Mellal tout
le monde, dans les familles aisées, savait l’arabe. Depuis que
je suis dans l’Atlas, il n’en est plus de même. Ici, bon nombre
d’hommes parlent encore cette langue, mais les femmes l’ignorent
complètement.
1er octobre.
[Illustration : Vallée de l’Ouad el Abid.
Village situé sur une roche de sa rive gauche, entre Dar Ibrahim et
Aït ou Akeddir.
Croquis de l’auteur.]
Départ à 5 heures du matin. Telle était hier soir la vallée de
l’Ouad el Ạbid, telle elle reste aujourd’hui ; les hautes
montagnes qu’elle traverse sont, à l’exception des places
cultivées, entièrement boisées : oliviers sauvages, pins, mêlés
parfois de lentisques et de caroubiers. Par instants, le fond de la
gorge se resserre au point de n’avoir que 30 mètres de large ;
par moments, il s’étend un peu et a jusqu’à 100 mètres : en
ces endroits, d’autant plus fréquents qu’on avance davantage,
les bords de l’ouad se garnissent de lauriers-roses, les parois de
la vallée s’abaissent et s’inclinent, quelques arbres poussent
aux fentes des rochers. La gorge, jusqu’au point où la rivière
sort de l’Atlas, présente donc l’aspect suivant : une série
d’étranglements très étroits unis par des défilés, lesquels,
resserrés au début, s’élargissent peu à peu à mesure qu’on
descend, en même temps que leurs flancs deviennent moins escarpés. Au
bout d’une heure et demie, la muraille rocheuse s’est déjà
beaucoup abaissée dans ces endroits ; un peu plus tard, elle fait
par moments place à la terre, et la forêt arrive jusqu’au bord
des eaux. A dater de 8 heures et demie, la largeur habituelle est
100 mètres ; des trembles, des oliviers, couvrent le fond ; les
parois de roche sont très basses ou remplacées par des talus de
terre à 1/1 ; quelques maisons entourées de vergers apparaissent
sur les pentes. Des étranglements resserrent encore par moments la
vallée, mais de chacun elle sort plus large. A 9 heures et demie,
elle a 150 mètres et se remplit de jardins ; les flancs en sont à
1/1 ou à 1/2 ; des habitations s’y élèvent de toutes parts. Elle
reste ainsi jusqu’à Aït ou Akeddir, où j’arrive à 10 heures
et demie du matin.
[Illustration]
En chemin, j’ai traversé l’Ouad el Ạbid plusieurs fois,
la première vers 6 heures (25 mètres de large, 70 centimètres de
profondeur), la dernière vers 10 heures un quart (40 mètres de large,
50 centimètres de profondeur). Partout les eaux étaient les mêmes,
limpides, vertes, impétueuses ; partout elles coulaient sur un lit
de gros galets, sans berges ; les blocs de roche dont était semé
le lit au commencement avaient disparu dans la dernière partie du
trajet. Depuis 8 heures et demie, les rives étaient garnies d’un
grand nombre d’appareils qui servent aux habitants à traverser en
hiver, lorsque, les eaux étant hautes, on ne peut plus franchir à
gué ; ces machines se composent de deux fortes piles de maçonnerie
établies l’une de chaque côté de la rivière ; en leur milieu
sont fixés de gros troncs d’arbres, auxquels s’amarrent les cordes
servant au passage. Le sol du fond de la vallée est partout de terre.
2 et 3 octobre.
Séjour à Aït ou Akeddir. Les Aït Ạtab, chez lesquels je suis,
sont une tribu tamaziṛt (chleuḥa), indépendante. Leur territoire
est limité : au nord, par les Aït Ạïad et le Tâdla ; à l’est,
par les Aït Bou Zîd ; au sud et à l’ouest, par l’Ouad el
Ạbid. Ils peuvent mettre en ligne environ 1200 fantassins et 300
chevaux. Deux marchés sur leur territoire : Ḥad d’Aït Ạtab
et Arbạa d’Ikadousen ; Ikadousen est le nom d’une de leurs
fractions, qui habite vers le nord-ouest du point où je suis.
Aït ou Akeddir est un gros village, situé sur les premières
pentes du flanc droit de l’Ouad el Ạbid, à un coude que fait la
rivière ; les environs de ce centre sont la portion la plus habitée
du territoire des Aït Ạtab. Auprès de lui s’élèvent à peu
de distance plusieurs autres groupes, parmi lesquels on distingue
El Ḥad, où se tient le marché. En face, le flanc gauche est
hérissé d’une foule de maisons, de tiṛremts, s’étageant en
amphithéâtre au milieu des oliviers. Ces constructions, ainsi que
toutes celles de la tribu, sont en pisé. La population totale de
ces diverses agglomérations peut être de 2000 âmes, dont 200 Juifs
répartis en deux mellaḥs. Chaque village est entouré d’arbres
fruitiers. De grands jardins occupent le fond de la vallée, où
l’on ne bâtit point, de peur des inondations.
4 octobre.
[Illustration : Point où l’Ouad el Abid sort de la montagne et
entre en plaine. (Vue prise de Tabia.)
Croquis de l’auteur.]
Départ à 5 heures du matin. Un homme des Aït Ạtab me sert de
zeṭaṭ. A quelque distance d’ici, l’Ouad el Ạbid s’enfonce
de nouveau dans une gorge profonde ; il y reste enfermé jusqu’à
Tabia, où il sort de l’Atlas et entre en plaine. Je prends un
chemin qui passe à quelque distance de la rivière, sur un petit
plateau couvert de cultures et semé d’amandiers ; des tiṛremts
se dressent de toutes parts ; de grands troupeaux paissent sur les
côtes. A 10 heures, je reviens sur les bords de l’Ouad el Ạbid au
lieu même où, débouchant de la montagne par une brèche sauvage,
il s’élance dans la plaine. Je le traverse et je gagne le petit
village de Tabia, situé sur sa rive gauche. Me voici en blad el
makhzen, pour la première fois depuis Meknâs. En passant la rivière,
je suis entré sur le territoire des Entifa, tribu soumise. Ici,
plus de zeṭaṭ, plus d’escorte ; on voyage seul en sûreté[42].
Je repars donc aussitôt avec un simple guide pris à Tabia. Laissant
l’Ouad el Ạbid prendre sa course vers le nord-ouest, je me
maintiens près de la montagne. C’est toujours le Moyen Atlas ;
j’en longe le pied par une succession de plateaux bas et de côtes
douces : les plateaux ont un sol sablonneux, avec des pâturages
et quelques cultures ; les coteaux, rocheux[43] et nus à la partie
supérieure, sont terreux et garnis de villages et de jardins à leur
pied. Vers 3 heures, j’atteins une bourgade qui sera mon gîte,
Djemaạa Entifa.
Assez nombreux voyageurs sur la route pendant cette journée. Point
d’autre cours d’eau que l’Ouad el Ạbid ; au gué de Tabia où
je l’ai traversé, il avait 40 mètres de large et 70 centimètres de
profondeur. Toujours même lit de galets, même eau limpide et verte,
même courant impétueux. Les roches au pied desquelles il coule en
sortant de l’Atlas sont de grès, comme toutes celles de sa vallée
depuis le point où j’y suis entré.
Djemaạa Entifa ne porte point ce nom à cause d’un marché ; elle
en possède un, mais qui se tient le lundi. Le village se compose de
trois groupes d’habitations, distribués sur les deux rives d’un
ruisseau. Des jardins, vraie forêt d’oliviers, les unissent et
les entourent. La population est d’environ 1500 habitants, dont 200
Israélites. Cette localité fait un commerce actif, d’une part avec
Bezzou et Demnât, de l’autre avec les tribus du sud. Non loin de là
est la demeure du qaïd des Entifa. La juridiction de ce gouverneur
est limitée : au nord, par les Sraṛna et l’Ouad el Ạbid ;
à l’est, par l’Ouad el Ạbid et les Aït Messaṭ ; au sud,
par les Aït b Ougemmez et les Aït b Ououlli ; à l’ouest, par la
province de Demnât et les Sraṛna. Elle comprend, outre les Entifa,
Bezzou au nord, les Aït Abbes et les Aït Bou Ḥarazen au sud-est.
3o. — DES ENTIFA A ZAOUIA SIDI REHAL.
5 octobre.