Si la qaçba n’est pas habitée, elle a deux faubourgs qui le

sont : l’un sur la rive droite, formé de maisons de pisé : les

familles riches, les Juifs, y demeurent ; l’autre sur la rive

gauche, composé de tentes et de huttes en branchages : c’est

le quartier des pauvres. Qaçba Tâdla est moins peuplée que Bou

el Djạd : elle a environ 1200 à 1400 habitants, dont 100 à 150

Israélites. Point d’autre eau que celle de l’Oumm er Rebiạ :

elle est claire et bonne, quoique d’un goût un peu salé. Toute

cette région contient du sel en abondance ; j’en vois ici de belles

dalles, d’un mètre de long, sur 60 centimètres de large et 15 à

20 centimètres d’épaisseur : on les extrait non loin d’ici, sur

le territoire des Beni Mousa[39]. Qaçba Tâdla ne possède point de

jardins : pas un arbre, pas un fruit, pas un brin de verdure. C’est

un exemple unique au Maroc. Ville, bourg ou village, je n’y ai pas

vu d’autre lieu habité qui n’ait eu des jardins petits ou grands.

4o. — DE QAÇBA TADLA A QAÇBA BENI MELLAL.

19 septembre.

Départ à 6 heures du matin. Je traverse l’Oumm er Rebiạ à un

gué situé auprès du cimetière, et je marche droit vers le pied

de la haute chaîne qui se dresse dans le sud. C’est la première

des trois grandes arêtes dont se compose l’Atlas Marocain, celle

que nous appelons Moyen Atlas. Elle n’a point de nom général

parmi les indigènes : la portion que je vois d’ici est dite,

à l’ouest, Djebel Beni Mellal, à l’est, Djebel Amhauch ;

les flancs sont tantôt rocheux, tantôt terreux, en grande partie

boisés : pentes fort raides dès le pied ; escarpements fréquents ;

dans les vastes forêts le gibier abonde : à côté des perdrix,

des lièvres, des sangliers, des singes, on y trouve le lion et la

panthère. Tels sont ces premiers hauts massifs de l’Atlas, monts

élevés et sauvages, au pied desquels s’arrêtent à la fois et la

plaine et le pays du Tâdla. Là commence le territoire des Aït Seri,

puissante tribu tamaziṛt qui couvre de ses villages et de ses tentes

toute la chaîne qui est devant mes yeux.

Du lit de l’Ouad Oumm er Rebiạ au pied de la montagne, ce n’est

qu’une large plaine, unie comme une glace ; pas une ondulation ;

pas une pierre ; le sol est une terre brune : des champs le couvrent

en entier et s’étendent à perte de vue ; des ruisseaux, à eau

claire et courante, une foule de canaux, les arrosent : ce sont les

cultures des Qeṭạïa, l’une des tribus du Tâdla. Au bout

de deux heures de marche, nous nous engageons au milieu de leurs

douars ; douars immenses et superbes, composés chacun de plus de

50 tentes, distants à peine d’un kilomètre les uns des autres :

ils forment deux longues rangées qui s’étendent parallèlement

au pied de la chaîne et se développent en lignes noires jusqu’à

l’horizon. A l’entour paissent chameaux, bœufs et moutons,

en troupeaux innombrables.

[Illustration :

A. Restes de l’ancienne qaçba.

B. Village actuel.

C. Jardins.

D. Côtes couvertes d’amandiers.

E. Qoubba.]

A 9 heures, nous arrivons au pied des montagnes : nous le suivons

jusqu’au gîte. La contrée est enchanteresse : point d’heure

où l’on ne traverse un cours d’eau, point d’heure où l’on

ne rencontre un village, des vergers. C’est d’abord l’Ouad

Derna, que nous franchissons au milieu des jardins de Tagzirt,

bourgade que nous laissons à notre droite ; puis c’est Fichtâla,

avec la célèbre qaçba de ce nom, si importante naguère. déchue

aujourd’hui ; enfin c’est l’Ouad Foum el Ạncer avec Aït

Sạïd. Nous nous arrêtons quelques instants à Fichtâla : de la

qaçba, construite par Moulei Ismạïl sur le modèle de celle de

Tâdla, il ne reste que des ruines imposantes ; le village actuel y

est adossé : il n’a pas plus de 250 à 300 habitants. Ceux-ci ne

comptent avec aucune tribu. Cet endroit est un petit centre à part,

siège d’une zaouïa dont les chefs, qui sont en ce moment deux

frères, Sidi Moḥammed Ech Cherif et Sidi Ḥasan, sont souverains

absolus du lieu. Fichtâla est située sur les premières pentes de

la montagne, parmi des côtes ombragées d’amandiers, au pied de

grands rochers où une foule de ruisseaux bondissant en cascades

tracent des sillons d’argent, au milieu de jardins merveilleux

comparables à ceux de Tâza et de Sfrou.

[Illustration : Foum el Ancer et village d’Aït Sạïd.

(Vue prise du chemin de Foum el Ancer à Qaçba Beni Mellal.)

Croquis de l’auteur.]

Un peu plus loin est Aït Sạïd ; nous y arrivons à midi : c’est

le terme de notre marche d’aujourd’hui. Les cours d’eau que

j’ai traversés chemin faisant sont les suivants : Ouad Oumm er

Rebiạ, (40 mètres de large ; 90 centimètres de profondeur) ; Ouad

Derna (torrent impétueux ; eaux limpides et vertes roulant au milieu

de quartiers de roc dont est semé le lit : au gué où je l’ai

passé, il avait 25 mètres de large et 70 centimètres de profondeur ;

mais sa largeur habituelle n’est que de 15 à 20 mètres) ; Ouad

Fichtâla (gros ruisseau ; 2 mètres de large ; 40 centimètres de

profondeur ; descend par cascades de la montagne) ; Ouad Foum el

Ancer (3 mètres de large ; 40 centimètres de profondeur ; prend

sa source à une centaine de mètres en amont du village d’Aït

Sạïd). J’ai rencontré aujourd’hui un assez grand nombre de

personnes sur le chemin.

Aït Sạïd est un gros village de 300 à 400 maisons, le principal

de la fraction de ce nom : il est situé au bas de la montagne, à la

bouche d’un ravin profond, Foum el Ạncer, où six sources, qui

donnent naissance à un beau torrent, jaillissent du pied de roches

immenses. Ces roches, murailles à pic d’une hauteur prodigieuse,

dominent le village : vers leur partie supérieure, apparaissent les

ouvertures béantes de cavernes creusées presque symétriquement dans

leur flanc. Quels ouvriers ont façonné ces étranges demeures ? A

quelles races appartenaient-ils, ceux qui escaladaient ainsi les parois

lisses du roc par des chemins inconnus ? C’étaient sans doute des

Chrétiens, puisque rien ne leur est impossible. Aujourd’hui nul

n’y peut atteindre ; malheur à qui tenterait de monter vers ces

retraites mystérieuses : des génies en défendent l’accès et

précipiteraient le téméraire au fond de la vallée.

[Illustration]

A partir d’ici, je rencontrerai souvent des cavernes de ce genre ;

je les signalerai chaque fois qu’il s’en présentera ; elles

abondent dans la partie de l’Atlas que je vais traverser : il est

rare d’y trouver un village auprès duquel il n’y en ait pas. La

plupart d’entre elles sont placées en des points inaccessibles. Il

y en a de deux sortes : les unes s’ouvrent sans ordre à la surface

du rocher ; l’œil ne distingue que plusieurs trous sombres percés

au hasard et isolés de leurs voisins. Les autres, au contraire, sont

creusées sur un même alignement : en avant des ouvertures, on voit,

le long de la muraille, une galerie taillée dans le roc qui met en

communication les cavernes ; cette galerie est fréquemment garnie,

à l’extérieur, d’un parapet en maçonnerie ; quand des crevasses

se présentent et coupent la voie, les bords en sont reliés par de

petits ponts de pierre. Souvent des rangs semblables sont étagés par

deux ou trois sur une même paroi rocheuse. Ces cavernes bordent

certaines vallées sur une grande longueur. Le petit nombre d’entre

elles qui sont accessibles servent à emmagasiner les grains ou à

abriter les troupeaux ; j’en ai visité quelques-unes : elles m’ont

frappé par leur profondeur et par leur hauteur. Mais presque toutes

sont inabordables. Aussi les légendes les plus fantastiques ont-elles

cours à leur sujet : ces demeures extraordinaires paraissant choses

aussi merveilleuses que les bateaux à vapeur et les chemins de fer,

on les attribue aux mêmes auteurs : à des Chrétiens des anciens

temps, que les Musulmans chassèrent quand ils conquirent le pays ;

on va jusqu’à citer les noms des rois, surtout des reines à

qui appartenaient ces forteresses aériennes. Dans leur fuite, ils

abandonnèrent leurs trésors. Aussi pas un indigène ne doute-t-il

que les cavernes n’en soient pleines. D’ailleurs ne les a-t-on pas

vus ? Ici c’est un marabout, là c’est un Juif qui, se glissant

entre les rochers, pénétrant dans les grottes profondes, a aperçu

des monceaux d’or ; mais nul n’a pu y toucher : tantôt des génies

les gardaient, tantôt un chameau de pierre, animé et roulant des yeux

terribles, veillait sur eux ; ailleurs on les entrevoyait entre deux

roches qui se refermaient d’elles-mêmes sur qui voulait franchir

le passage. On m’a cité un lieu, Amzrou, sur l’Ouad Dra, où,

d’après des rapports de ce genre, les habitants sont si convaincus

de l’existence de richesses immenses dans des cavernes du voisinage,

qu’ils y ont placé des gardiens pour qu’on ne les enlevât pas.

[Illustration]

Pendant ma route d’aujourd’hui, j’ai remarqué, sur les pentes

de l’Atlas, soit isolées, soit dominant des villages, un grand

nombre de constructions semblables à de petites qaçbas, à des

châteaux. C’est ce qu’on appelle des _tiṛremt_[40]. La forme

ordinaire en est carrée, avec une tour à chaque angle ; les murs sont

en pisé, d’une hauteur de 10 à 12 mètres. Ces châteaux servent de

magasins pour les grains et les autres provisions. Ici, tout village,

toute fraction a une ou plusieurs tiṛremts, où chaque habitant, dans

un local particulier dont il a la clef, met en sûreté ses richesses

et ses réserves. Des gardiens sont attachés à chacune d’elles.

Cette coutume des châteaux-magasins, que je vois ici pour la

première fois, est universellement en usage dans une région

étendue : d’abord dans les massifs du Grand et du Moyen Atlas,

sur les deux versants, depuis Qçâbi ech Cheurfa et depuis les Aït

Ioussi jusqu’à Tizi n Glaoui ; puis sur les cours tout entiers

de l’Ouad Dra et de l’Ouad Ziz, ainsi que dans la région

comprise entre ces fleuves. A l’ouest de Tizi n Glaoui et du Dra,

règne une autre méthode, en vigueur dans la portion occidentale

de l’Atlas et du Sahara, de l’Ouad Dra à l’Océan : celle des

_agadir_[41]. Là ce n’est plus le village qui réunit ses grains

en un ou plusieurs châteaux, c’est la tribu qui emmagasine ses

récoltes dans un ou plusieurs villages. Ces villages portent le nom

d’agadirs. Vers Tazenakht, je les verrai, sur ma route, remplacer

les tiṛremts. Dans la première région, chaque hameau, en temps

d’invasion, peut opposer séparément sa résistance ; dans la

seconde, la vie de la tribu entière dépend d’un ou deux points :

dans l’une, j’aurai chaque jour le spectacle d’hostilités de

village à village ; dans l’autre, ce n’est qu’entre grandes

fractions qu’on se fait la guerre.

20 septembre.

Départ à 10 heures du matin. Le chemin continue à longer le

pied de la montagne : sol terreux, semé de quelques pierres ; à

gauche, l’Atlas rocheux et boisé ; à droite, la plaine du Tâdla

s’étendant à perte de vue comme une mer ; aussi loin que l’œil

peut distinguer, elle est couverte de cultures. A midi, j’arrive

à Qaçba Beni Mellal, où je m’arrête.

[Illustration : Village d’Ahel Sabeq.

(Vue prise du chemin de Foum el Ancer à Qaçba Beni Mellal.)

Croquis de l’auteur.]

[Illustration : Zaouïa Sidi Mohammed Bel Qasem et partie

septentrionale des jardins de Qaçba Beni Mellal.

(Vue prise du chemin de Foum el Ancer à Qaçba Beni Mellal.)

Croquis de l’auteur.]

Qaçba Beni Mellal, qui porte aussi le nom de Qaçba Bel Kouch, est une

petite ville d’environ 3000 habitants, dont 300 Israélites. Elle est

construite au pied même de la montagne, sur une côte douce qui joint

celle-ci à la plaine ; de superbes jardins tapissent cette côte ;

vers le nord, ils s’étendent fort loin ; au sud, ils s’arrêtent

brusquement devant une falaise de pierre qui se dresse à 1 kilomètre

de la ville. Au pied de cette muraille jaillissent, du sein du rocher,

les sources qui arrosent Qaçba Beni Mellal : les eaux en sont d’une

pureté admirable et d’une abondance extrême ; on les a réparties

en six canaux : chacun d’eux forme un ruisseau de 2 mètres de large

et de 30 centimètres de profondeur ; ensuite elles sont distribuées

à chaque maison, à chaque clos, par une foule de petits conduits

courant en toutes directions. Bien que ces eaux forment un volume

total considérable, elles se perdent dans les jardins de la ville

et dans la plaine du Tâdla, sans atteindre l’Oumm er Rebiạ à

leur confluent naturel. Il en est de même des divers cours d’eau

que j’ai traversés hier, après l’Ouad Derna. Leurs eaux sont

captées au sortir de la montagne pour les irrigations : il ne leur en

reste plus en arrivant en plaine ; ce n’est que l’hiver que leurs

lits se remplissent, et qu’ils gagnent : l’Ouad Foum el Ạncer,

l’Ouad Derna ; l’Ouad Beni Mellal, l’Oumm er Rebiạ.

[Illustration : Zaouïa Sidi Mohammed Bel Qasem et plaine du Tâdla.

(Vue prise des premières pentes du Moyen Atlas, au sud de la zaouïa.)

Croquis de l’auteur.]

Les constructions de Qaçba Beni Mellal, comme toutes celles que

j’ai vues depuis le 17 septembre, sont en pisé. Les maisons

ont un premier étage, de même qu’à Bou el Djạd et à Qaçba

Tâdla. Point de minaret dans la ville même ; il y en a un au milieu

des jardins, à la zaouïa de S. Moḥammed Bel Qasem. Une vieille

qaçba, aux murailles hautes et épaisses, mais tombant en ruine,

quoiqu’elle ait été, dit-on, restaurée par Moulei Selîman, est

le seul monument remarquable. Au centre du bourg, se trouve le marché,

semblable à celui de Bou el Djạd ; les produits européens en vente

sur ce dernier se rencontrent également ici ; ils viennent soit de

Dar Beïḍa, soit plutôt de Merrâkech. Tous les quinze jours, une

caravane d’une douzaine de chameaux arrive de cette capitale : elle

ne met que quatre journées à faire le trajet. Au contraire, la route

de Dar Beïḍa est longue : elle passe par Bou el Djạd. La ville

a l’aspect propre et riche ; rues larges, maisons neuves et bien

construites : elle doit sa prospérité à ses immenses vergers, dont

les fruits s’exportent au loin. Les jardins de Qaçba Beni Mellal,

comme ceux qui sont échelonnés dans la même situation au pied de

l’Atlas, sont d’une richesse merveilleuse : ce qu’étaient au

nord Chechaouen, Tâza, Sfrou, nous le retrouvons ici à Tagzirt,

à Fichtâla, à Qaçba Beni Mellal, à Demnât. Les trois premiers

de ces lieux, et d’autres placés plus à l’est, fournissent

tout le Tâdla de leurs fruits. Bou el Djạd même ne mange guère

que de ceux-là. Ces fruits consistent en raisins, figues, grenades,

pêches, citrons et olives, aussi remarquables par la qualité que

par l’abondance.

[Illustration : Qaçba Beni Mellal et plaine du Tâdla. (Vue prise

des premières pentes du Moyen Atlas, au sud de la Qaçba.)

Croquis de l’auteur.]

Deux qaïds résident ici. Ce sont des qaïds _in partibus_, comme

ceux des Zaïan et de Qaçba Tâdla. Cependant le sultan avait en

ce lieu, il n’y a pas longtemps, un parti assez nombreux : il

s’était produit un fait que j’ai remarqué dans d’autres

contrées insoumises, surtout dans celles qui étaient riches

et commerçantes. Une partie de la population, considérant les

obstacles que l’anarchie mettait à la prospérité du pays,

songeant aux dévastations continuelles de leurs terres, résultat des

guerres avec les tribus voisines, regardant combien le trafic était

difficile à cause du peu de sûreté des routes, s’était prise

à désirer un autre régime, à souhaiter l’annexion au blad el

makhzen. Ces idées étaient depuis quelque temps celles d’un tiers

des habitants de Qaçba Beni Mellal. Les autres restaient attachés

à leur indépendance et rejetaient toute pensée de soumission. Sur

ces entrefaites, il y a cinq mois environ, Moulei El Ḥasen, à la

tête d’une armée, envahit le Tâdla. Il arrive devant Qaçba Beni

Mellal : à son approche, tout ce qui lui était hostile abandonne

la ville et se retire dans la montagne ; le parti du sultan reste,

et lui envoie une députation l’assurer de son dévouement. Comme

réponse, il impose les Beni Mellal de 50000 francs : les présents

paieront pour les absents. Inutile d’ajouter qu’aujourd’hui il

n’y a plus de parti du makhzen dans la Qaçba. J’ai dit plus haut

que, dans d’autres portions du Maroc, j’avais trouvé des tribus

disposées à échanger leur indépendance contre les bienfaits d’une

administration régulière. Ainsi, en 1882, plusieurs tribus du haut

Sous se sont, de leur propre gré, soumises au sultan. Mais partout

le dénouement est le même : on ne tarde pas à s’apercevoir que

le makhzen n’est rien moins que le gouvernement rêvé. Pas plus de

sécurité qu’auparavant : les voleurs plus nombreux que jamais ;

enfin les rapines des qaïds ruinant le pays en un an plus que ne

l’eussent fait dix années de guerre. Aucun bien ne compense de

grands maux. Aussi cet état ne dure-t-il pas. Après deux ou trois ans

de patience, souvent moins, voyant qu’il n’y a rien à espérer,

on secoue le joug et on reprend l’indépendance.

5o. — CAMPAGNE DU SULTAN DANS LE TADLA, EN 1883.

Avant de quitter le Tâdla, je vais résumer quelques renseignements

recueillis sur la récente expédition de Moulei El Ḥasen dans

cette contrée.

Tous les ans ou tous les deux ans, le sultan se met à la tête

d’une armée et part pour guerroyer dans quelque portion du Maroc :

ces campagnes ont pour but tantôt d’amener à l’obéissance des

fractions insoumises, tantôt de lever des contributions de guerre sur

des tribus trop puissantes pour être réduites, mais trop faibles ou

trop désunies pour pouvoir empêcher une incursion momentanée sur

leur territoire. C’est une expédition de cette catégorie, simple

opération financière, que Moulei El Ḥasen vient de faire dans le

Tâdla. La méthode qu’il suit dans ces occasions est invariable :

il marche pas à pas, de tribu en tribu, offrant à chacune, en

arrivant à elle, le choix entre deux choses : pillage du territoire,

ou rachat par une somme d’argent. Dans cette alternative, prenant de

deux maux le moindre, on se décide souvent à acheter la paix au prix

demandé ; c’est ce qu’espère le sultan. Mais parfois il éprouve

des mécomptes. A certains endroits, on lui résiste, avec succès

même, témoin les Ṛiata. Dans le Tâdla, on prit un troisième

parti, qui fut pour lui la source de la plus amère déception :

à son approche, les tribus, toutes nomades, se contentèrent de

plier bagage et de se retirer, qui dans les montagnes de Aït Seri,

qui dans celles des Zaïan. Là elles étaient à l’abri. Le sultan

resta seul avec son armée, errant au milieu de la plaine déserte. Sa

campagne fut désastreuse ; il ne put que tirer quelque argent des

petites qaçbas éparses de loin en loin dans le pays, maigre rentrée

pour un grand déploiement de forces. « Fatigue sans profit »,

c’est ainsi que les habitants qualifient cette expédition.

Voici quel fut l’itinéraire de Moulei El Ḥasen :

Parti de Merrâkech au printemps dernier, il gagna d’abord Zaouïa

Sidi Ben Sasi ; puis, successivement, El Qanṭra (sur l’Ouad

Sidi Ben Sasi, affluent de la Tensift), Moulei Bou Ạzza Ạmer

Trab ; l’Ouad Teççaout, qu’il franchit ; l’Ouad el Ạbid,

qu’il traversa au gué de Bou Ạqba : cette dernière opération

fut pénible ; le passage dura trois jours ; trois canons tombèrent

au fond de la rivière, et on ne les retira qu’à grand’peine. En

arrivant à l’ouad, le sultan avait demandé au qaïd _in partibus_

des Beni Mousa, Ould Chlaïdi, si le gué était praticable et sans

danger ; celui-ci avait répondu que oui ; il se trouva au contraire

difficile, avec des eaux très hautes ; Moulei El Ḥasen fit donner

sur l’heure la bastonnade au qaïd mal informé. De là on alla

à Dar Ould Sidoïn (résidence d’un autre qaïd _in partibus_

des Beni Mousa ; ils en ont trois), puis à Sidi Selîman (qoubba

avec source dans la plaine du Tâdla, sans habitants), à Qçar Beni

Mellal (bourg à deux heures à l’ouest de Qaçba Beni Mellal,

dans une situation semblable, au pied de l’Atlas ; belles sources ;

environ 2000 habitants), à Qaçba Beni Mellal, à Seṛmeṛ (qaçba

fort ancienne, aujourd’hui déserte et ruinée, située dans la

plaine, entre Fichtâla et Aït Sạïd, à peu de distance au nord

du chemin que j’ai pris ; elle appartient aux Aït Sạïd), à

Ṛarm el Ạlam (vieille qaçba inhabitée, s’élevant dans la

plaine en face de la partie du Djebel Amhaouch occupée par les Aït

Ouirra). Dans cette marche, le sultan avait suivi la route que j’ai

prise moi-même, longeant le pied de l’Atlas entre les Aït Seri et

le Tâdla. De là il se rendit à Qaçba Tâdla ; puis à Zaouïa Aït

El Ṛouadi (chez les Semget, fraction des Qeṭạïa), à Zizouan

(entre les Beni Zemmour et les Zaïan, à sept heures de Bou el Djạd,

dans la direction de Moulei Bou Iạzza), à Sidi Bou Ạbbed (zaouïa

chez les Beni Zemmour), à Sidi Moḥammed Oumbarek (Beni Zemmour), à

Mezgîḍa (Beni Zemmour), à Bir el Ksa (Beni Zemmour), à El Ḥachia

(frontière des Beni Zemmour et des Smâla). Sur le territoire des

Smâla, le sultan éprouva de la résistance : une fraction de cette

tribu, les Beraksa, dédaignant de se retirer à son approche, et

se refusant à payer aucune contribution, l’attendit les armes à

la main ; il les attaqua : les Beraksa lui tuèrent 500 hommes, mais

furent vaincus ; leur qaçba fut prise, ses murs rasés ; on y coupa

50 têtes et on en emmena 200 prisonniers. De là on passa aux Oulad

Fennan (fraction des Smâla), puis aux Beni Khîran. Sur le territoire

de cette tribu, Moulei El Ḥasen commença par piller Zaouïa Oulad

Sidi Bou Ạmran : elle appartient aux cherifs de ce nom, cherifs qui

ont une influence considérable dans la fraction des Beni Khîran où

ils résident, celle des Oulad Bou Ṛadi, et possesseurs de grandes

richesses ; il les dépouilla. Il dévasta ensuite le territoire des

Oulad Fteta (rameau des Oulad Bou Ṛadi) et celui des Beni Mançour

(fraction des Beni Khîran). Il se trouvait chez les Beni Mançour

vers le 10 août. Il en partit pour se porter à Meris el Bioḍ, sur

la frontière des Beni Khîran et des Zạïr. Auparavant, à Masa,

il avait trouvé les contingents du royaume de Fâs, dont son armée

s’était grossie. De Meris el Bioḍ, il entra dans le pays des

Zạïr à Talemaṛt. Là s’arrêtent les renseignements qu’on

a pu me fournir.

Le sultan, dans cette campagne, avait avec lui 10000 chevaux et 10000

hommes de pied. Sur ce nombre, les troupes régulières (ạskris)

et les mkhaznis comptaient pour peu de chose, pour cinq ou six mille

hommes peut-être : le reste était le contingent des tribus soumises

du royaume de Merrâkech. S’agit-il de faire une expédition de ce

genre ? Si l’on est à Merrâkech, on mande les qaïds du voisinage,

chacun avec ce qu’il peut ramasser d’hommes ; leur réunion forme

un corps qui accompagne le sultan jusqu’à son arrivée dans une

autre capitale, Fâs ou Meknâs. Là le service de ces contingents

est terminé : chacun rentre dans ses foyers. Si au contraire on

était à Fâs, ce seraient les fractions fidèles du Maroc du nord

qui composeraient l’armée. Les corps ainsi rassemblés ne peuvent

être très forts ; les tribus les plus puissantes, étant insoumises

ou indépendantes, ne fournissent pas un homme : telles sont, pour

le centre seulement, celles des Ichqern, des Zaïan, des Zạïr, des

Zemmour Chellaḥa, des Beni Mgild, des Beni Mṭir, et toutes celles

du Tâdla, excepté les Beni Miskin. Ces noms sont ceux des tribus

non seulement les plus nombreuses, mais aussi les plus guerrières

de la région. Il ne reste donc au gouvernement que les populations

des bords de la mer, populations donnant des soldats médiocres.

Comment dans ces conditions Moulei El Ḥasen peut-il impunément

ravager les territoires de tribus aussi puissantes que celles du

Tâdla, que les Zạïr ? C’est par suite de la désunion qui règne

partout, non seulement entre les diverses tribus, mais encore parmi

les fractions de chacune d’elles : les discordes, les rivalités,

les rancunes sont telles, que rien, même l’intérêt commun, ne

peut unir les différents groupes ; seule la voix d’un cherif ou

d’un marabout respecté de tous pourrait produire momentanément

ce miracle ; cette voix, grâce à la politique habile du sultan,

se tait depuis un grand nombre d’années.

[Note 30 : Les Doukkala sont une grande tribu dont le territoire est

célèbre par sa fertilité ; il fait partie du Maroc du sud. Celui

des Zemmour, au contraire, est compris géographiquement dans le

Maroc du nord, que les gens du pays appellent plus particulièrement

Ṛarb. Le surnom qu’on lui donne signifie donc : « la province

la plus fertile, le Doukkala, du royaume de Fâs ».]

[Note 31 : Les _nouaḍer_ sont d’épaisses mèches de cheveux que

les Israélites marocains laissent pousser au-dessus de chaque oreille,

et qui leur pendent le long des joues jusqu’au niveau du menton ou

de l’épaule.]

[Note 32 : Le mot _ạdjib_ s’emploie au Maroc avec le sens de

« domaine agricole ».]

[Note 33 : Ce chiffre nous paraît fort : il nous a cependant été

donné de plusieurs côtés différents.]

Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte) · 第 8 / 59 段