Peu de temps avant d’arriver ici, j’ai traversé l’Ouad Ksiksou

(lit de galets de 15 mètres de large, à moitié rempli d’une eau

peu courante de 60 centimètres de profondeur) : il coule dans un petit

ravin à flancs de roche escarpés, coupure au milieu de la plaine ;

l’Ouad Ksiksou se jette plus bas dans l’Ouad Grou ; la réunion

de ces deux rivières forme le Bou Regreg. Nous n’avons rencontré

aujourd’hui personne sur la route. Comme les jours précédents,

tout ce qui était roche se composait d’ardoises mêlées d’un peu

de pierre blanche. Depuis le col par lequel nous sommes descendus de

la Tafoudeït jusqu’à la crête du Djebel Ḥeçaïa, où commence

la plaine du Tâdla, on ne rencontre que ces deux espèces de pierres.

3 septembre.

Je suis ici près de la limite des Zaïan ; à très peu de distance

commence le Tâdla : je ne saurais aller plus loin sans un zeṭaṭ

de ce pays ; la journée se passe à le chercher, je ne pourrai partir

que demain.

4 septembre.

Je me mets en route à 5 heures du matin, accompagné d’un cavalier

des Beni Zemmour, la tribu du Tâdla la plus rapprochée. Aujourd’hui

je n’irai que jusqu’à la tente de mon zeṭaṭ, située au

douar des Aït El Maṭi. Nous y sommes à 8 heures du matin. Le

terrain jusque-là est toujours la plaine d’avant-hier ; cependant

elle se modifie : ses ondulations s’accentuent et elle se couvre,

vers les hauteurs, d’un assez grand nombre de lentisques ; le sol

reste pierreux.

Le Tâdla, où je suis entré aujourd’hui, n’est point une tribu :

c’est une contrée, peuplée de plusieurs tribus distinctes. Elle

est bornée : au nord, par les Zaïan et les Zạïr ; à l’est,

par les Zaïan et les Ichqern ; au sud, par les Aït Seri, les Aït

Atta d Amalou, les Aït Bou Zîd, les Aït Ạïad, les Aït Ạtab ;

à l’ouest, par les Entifa, les Sraṛna, les Chaouïa. Elle se

compose, au sud, d’une immense plaine, arrosée par l’Oumm er

Rebiạ et s’étendant jusqu’au pied du Moyen Atlas ; au nord,

d’une région montueuse moins vaste. Les tribus qui l’occupent sont

au nombre de neuf : cinq se trouvent dans la partie septentrionale,

quatre dans la portion méridionale : ce sont, en allant de l’est à

l’ouest : au nord, les Beni Zemmour, les Smâla, les Beni Khîran,

les Ourdiṛra, les Beni Miskin ; au sud, les Qeṭạïa, les Beni

Mạdan, les Beni Ạmir, les Beni Mousa. Ces diverses tribus sont

à peu près de même force, pouvant mettre, me dit-on, environ

3000 hommes à cheval chacune. Elles parlent, les unes l’arabe,

la plupart le tamaziṛt. Toutes sont nomades et ne vivent que sous

la tente. Elles sont riches, possèdent d’immenses troupeaux de

chameaux et de moutons, un grand nombre de chevaux, et cultivent

les rives fertiles de l’Oumm er Rebiạ. Elles sont insoumises,

à l’exception d’une seule, les Beni Miskin. Celle-ci fait partie

du blad el makhzen ; elle est commandée par un qaïd résidant dans

une qaçba. Les autres sont blad es sîba. Elles ne reconnaissent

qu’une autorité, celle de Sidi Ben Daoud, le marabout de Bou el

Djạd. L’influence de ce saint personnage s’étend même sur une

part des Zaïan : depuis le douar des Aït Mouloud, je n’entends

plus parler que du _Sid_.

A partir d’ici, il y a une modification à noter dans les costumes :

sans changer complètement, ils présentent quelques différences avec

les précédents. Les hommes ne laissent plus pousser les longues

mèches qui distinguent les Zemmour Chellaḥa, les Zaïan et les

Chaouïa. Les femmes conservent le même vêtement, mais elles ne le

portent que d’une manière, attaché par des broches ou des nœuds

au-dessus des épaules ; de plus, il leur couvre les jambes jusqu’à

la cheville. Ce costume, tel qu’on le voit ici, est celui de toutes

les femmes du Maroc ; excepté dans les grandes villes et chez les

Zemmour Chellaḥa et les Zaïan, nulle part je ne leur en ai vu ni

ne leur en verrai d’autre : il peut être fait de divers tissus :

soit de laine, comme ici, soit de cotonnade blanche, soit de guinée,

mais partout la forme reste la même ; partout aussi les femmes ne

portent que cette unique pièce d’étoffe pour tout vêtement :

rien dessous, rien dessus : quelquefois un petit voile couvre la

tête et le buste ; rien de plus.

5 septembre.

[Illustration : Djebel Heçaïa. (Vue prise d’Aït el Maṭi.)

Croquis de l’auteur.]

Je pars à 4 heures du matin, en compagnie de mon zeṭaṭ

d’hier. Le terrain est légèrement accidenté ; le sol pierreux et

nu ; on n’y voit que de petits lentisques clairsemés et quelques

jujubiers sauvages. Au bout de deux heures de marche, nous traversons

l’Ouad Grou : c’est, ai-je dit, le second cours d’eau dont est

formé le Bou Regreg[35] : il n’est encore qu’une faible rivière :

lit de galets ; 12 mètres de large ; point d’eau courante ; quelques

flaques de distance en distance. A partir de là, nous montons, par

une côte qui ne devient un peu raide qu’en approchant du sommet,

vers la crête du Djebel Ḥeçaïa ; en chemin, nous franchissons

plusieurs chaînes de collines basses, ses contreforts. Jusqu’au

bout le sol reste le même qu’au départ, seulement les arbres sont

plus serrés à mesure que l’on s’élève.

A 10 heures et demie, j’arrive à un col ; devant moi se développe

une immense plaine, blanche et nue, dont la côte que je viens de

gravir n’était que le talus : cette plaine est celle du Tâdla ;

vers l’est et vers l’ouest, elle s’étend à perte de vue ;

au sud, dans le lointain, des montagnes majestueuses dressent haut,

malgré la distance, leurs crêtes sombres au-dessus de l’horizon,

et la bornent sur toute sa longueur : ces montagnes sont la première

des trois grandes chaînes dont se compose l’Atlas. A quelques

pas du col est une petite enceinte, Qçar Beni Zemmour. Nous nous

arrêtons là aujourd’hui. Nous entrons en même temps qu’une

caravane assez nombreuse, armée jusqu’aux dents, qui a fait route

avec nous depuis l’Ouad Grou.

Je ne suis ici qu’à trois heures de marche de Bou el Djạd,

pourtant je suis loin d’être arrivé. Il y a autant de danger

dans le peu de chemin qu’il me reste à faire qu’il y en avait

dans toute la route que j’ai franchie jusqu’à ce jour. Ici plus

d’ạnaïa, plus de zeṭaṭs : tout ce qui passe est pillé. Le

pays, en cette saison surtout, est désert. Des troupes de pillards

de toutes les tribus du Tâdla, parfois d’Ichqern, viennent s’y

embusquer par 40 et 60 chevaux, prêtes à fondre sur quiconque s’y

aventurerait. Les caravanes, même de 50 fusils, n’osent s’y

hasarder. Cependant, au milieu de tant de périls, il est une voie

de salut : ceux qui ne respectent rien respectent Sidi Ben Daoud ;

là où les armes ne préservent point de l’attaque, le pacifique

parasol d’un membre de la famille sainte suffit à écarter tout

danger. Ainsi, qu’un voyageur isolé, qu’un nombreux convoi

veuillent aller à Bou el Djạd, ils n’ont qu’un moyen :

prier Sidi Ben Daoud de les faire chercher par un de ses fils ou

petits-fils : cela coûte plus ou moins cher suivant le nombre de

voyageurs et la composition de la caravane. Hâtons-nous de dire que

les _çaliḥ_ (saints) de la zaouïa sont loin d’être exigeants :

ils profitent avec une extrême modération de ce monopole, et

déplorent l’état de choses qui le leur assure. Leur influence,

quelque grande qu’elle soit, a été impuissante à le faire cesser ;

ils ne peuvent rien contre cet antique usage de la _ṛazia_, partout

en honneur chez les nomades.

Je dépêche donc à Sidi Ben Daoud la lettre de recommandation que

j’ai pour lui, avec prière de m’envoyer chercher. Un messager

fait cette commission : il ne part qu’après s’être dépouillé

de presque tous ses habits, seul moyen de passer en sûreté.

Qçar Beni Zemmour est une enceinte carrée, en mauvais murs de pisé

de 3 mètres de haut ; à l’intérieur se dressent pêle-mêle

une trentaine de tentes, petites et misérables. Les habitants sont

très pauvres ; ils ne vivent que du commerce de bois : le coupant

dans le Djebel Ḥeçaïa, ils le vendent aux gens de Bou el Djạd

qui viennent le prendre. Point d’eau au Qçar : chaque jour, à

heure fixe, tous les hommes prennent leurs fusils et vont en troupe

en chercher à des puits éloignés. Il est difficile d’imaginer

une existence plus misérable. Encore la muraille qui protège ce

lieu ne date-t-elle que de deux ans : elle est un bienfait du _Sid_,

comme on appelle communément Sidi Ben Daoud.

6 septembre.

Mon messager revient à 10 heures et demie du matin ; un des

petits-fils de Sidi Ben Daoud l’accompagne : c’est un beau jeune

homme d’environ dix-neuf ans ; il arrive monté sur sa mule, le

parasol à la main ; un seul esclave le suit. Nous partons aussitôt.

D’ici à Bou el Djạd, nous marchons dans l’immense plaine

du Tâdla, plaine à ondulations légères, tantôt nue, tantôt

couverte de champs, en ce moment moissonnés et déserts ; çà et

là poussent, maigres broussailles, quelques jujubiers sauvages ; le

sol est blanchâtre, dur, pierreux. A 1 heure et demie, nous entrons

dans la ville.

2o. — SÉJOUR A BOU EL DJAD.

[Illustration : Bou el Djad.

(Vue de la ville prise du chemin de Qçar Beni Zemmour.)

Croquis de l’auteur.]

« Ici, ni sultan ni makhzen ; rien qu’Allah et Sidi Ben Daoud. »

Ces paroles, que m’adressait un Musulman à mon entrée à Bou el

Djạd, résument l’état de la ville : Sidi Ben Daoud y est seul

maître et seigneur absolu. Son pouvoir est une autorité spirituelle

qui devient, quand il lui plaît, une puissance temporelle, par le

prix qu’attachent les tribus voisines à ses bénédictions. Cette

souveraineté s’étend à la ronde à environ deux journées de

marche. De tous les points situés dans ce rayon, on accourt sans

cesse à Bou el Djạd apporter une foule de présents : la ville est

toujours remplie de pèlerins : ils viennent chercher la bénédiction

du saint et gagnent, en échange de cadeaux, les grâces attachées

à ses prières. C’est surtout le jeudi, jour de marché, que

les fidèles sont nombreux ; la semaine dernière, les offrandes,

en blé seulement, se montaient à deux cents charges de chameau ;

la précédente, à quatre cents : de plus, il y avait eu de grands

dons d’argent, de bétail, de chevaux. Ce ne sont pas seulement

les particuliers qui remplissent ces pieux devoirs. Chaque année,

les tribus environnantes arrivent, les unes après les autres,

fraction par fraction, recevoir en masse la bénédiction du Sid

et lui présenter leur tribut. Cette redevance régulière lui est

servie par toutes les tribus du Tâdla, presque tous les Chaouïa,

quelques fractions des Aït Seri, une petite portion des Ichqern.

Quelle est la source de ce prestige ? Sidi Ben Daoud n’est point

un chef d’ordre religieux ; il n’est point non plus un cherif,

petit-fils de Mahomet ; mais son origine n’en est pas moins auguste :

il descend du kalife Ọmar ben El Khaṭṭab. Ses ancêtres,

établis depuis trois siècles et demi au Maroc, y acquirent vite,

autant par leurs vertus que par leur sainte et illustre naissance,

la vénération et la puissance dont nous voyons Sidi Ben Daoud jouir

aujourd’hui. D’ailleurs, point d’ordre, point de khouân,

point de prières particulières : il n’y a ici que le chef

d’une grande et sainte famille, le rejeton d’une longue lignée

de bienheureux, objet des grâces spéciales du ciel accordées aux

prières de ses ancêtres. On honore en lui un sang sacré ; on a

foi en sa bénédiction, qui en ce monde fertilise la terre et fait

prospérer les troupeaux, et dans l’autre vie ouvre aux hommes

les portes du paradis et leur assure, au jour du jugement dernier,

l’intercession d’Ọmar et de tous les saints ses descendants.

Voici la généalogie de Sidi Ben Daoud, depuis l’époque à laquelle

sa maison s’est établie au Maroc :

Sidi Ḥammou (c’est lui qui vint d’Orient dans ces pays),

Sidi Zari ben S. Ḥammou,

Sidi Bel Qasem ben S. Zari (il habitait Qaçba Tâdla, où se trouve

son mausolée),

Sidi Moḥammed Ech Chergi ben S. Bel Qasem (c’est lui qui

fonda la ville de Bou el Djạd, à l’emplacement de laquelle ne

s’élevaient alors que des bois),

Sidi Ạbd el Qader ben S. Moḥammed Ech Chergi,

Sidi Ạbd el Qader ben S. Ạbd el Qader,

Sidi El Maṭi ben S. Ạbd el Qader,

Sidi Çaleḥ ben S. El Maṭi,

Sidi El Maṭi ben S. Çaleḥ,

Sidi El Ạrbi ben S. El Maṭi,

Sidi Ben Daoud ben S. El Ạrbi.

Depuis la fondation de Bou el Djạd par S. Moḥammed Ech

Chergi, cette ville n’a pas cessé d’être la résidence de ses

descendants[36]. Sidi ben Daoud ben Sidi El Ạrbi, leur chef actuel,

a près de quatre-vingt-dix ans ; malgré son grand âge, il jouit

de la plénitude de ses facultés : c’est un beau vieillard, au

visage pâle, à la longue barbe blanche ; ses traits ont une rare

expression de douceur et de bonté. Il marche avec difficulté,

mais circule chaque jour sur sa mule. Quelle que soit la maison

où il se trouve, les abords en sont toujours entourés de plus de

cent individus accroupis au pied des murs, attendant le moment de

sa sortie pour baiser son étrier ou le pan de son ḥaïk. Il est

non seulement vénéré, mais profondément aimé. Chacun vante sa

justice, sa bonté, sa charité.

La famille de Sidi ben Daoud est nombreuse : il a, me dit-on, au moins

trente enfants, tant de ses femmes que de ses esclaves. L’aîné

de ses fils s’appelle S. el Ḥadj El Ạrbi : il est en ce moment

auprès du sultan ; le second est S. Ọmar, homme de 55 à 60 ans :

ce dernier passe pour très intelligent et fort instruit. Outre ses

descendants directs, il a un grand nombre de frères, de neveux :

la ville entière n’est peuplée, à part les Juifs et quelques

artisans, que des parents proches ou éloignés du Sid, de leurs

esclaves et de leurs serviteurs. Tous les membres de la famille de

Sidi ben Daoud participent à son caractère de sainteté, et cela

à un degré d’autant plus élevé qu’ils lui tiennent de plus

près par le sang.

Qui sera l’héritier de S. Ben Daoud ? Nul ne le sait : il n’y a

point d’ordre de succession ; chaque Sid, lorsqu’il sent la mort

approcher, choisit un de ses enfants et, lui donnant sa bénédiction,

fait passer par là sur sa tête les faveurs divines dont est sans

cesse comblé le chef de la maison d’Ọmar ; l’élu recueille

l’héritage de tous les biens spirituels et temporels de son

père. Rien ne peut faire prévoir d’avance qui doit l’être ;

l’ordre de naissance n’est point suivi : S. Ben Daoud était un

des plus jeunes fils de S. El Ạrbi.

Le Sid est en bonnes relations avec le sultan ; jamais, malgré leur

puissance, ni lui ni ses ancêtres n’ont montré d’hostilité

au gouvernement des cherifs. Moulei El Ḥasen envoie chaque année

de riches présents à Bou el Djạd ; en échange, toutes les

fois qu’il va de Fâs à Merrâkech, le Sid ou un de ses fils

l’accompagne depuis Dar Beïḍa jusqu’à l’Oumm er Rebiạ

ou l’Ouad el Ạbid. C’est ainsi que Ḥadj El Ạrbi est en ce

moment auprès du sultan.

Inutile de dire que la zaouïa est riche : chaque année y voit

entrer des offrandes immenses, tant en argent qu’en nature, tributs

réguliers des régions environnantes, dons apportés de loin par

des pèlerins isolés, cadeaux envoyés de Fâs et de Merrâkech

par les grands de l’empire. Sidi ben Daoud possède une fortune

énorme. Les autres membres de sa famille participent aux aumônes

des fidèles comme ils participent à leur dévotion, suivant leur

degré de sainteté. Quelques-uns sont fort riches, d’autres le

sont moins ; mais tous ne vivent que des offrandes qu’ils reçoivent.

Les çaliḥs de Bou el Djạd sont loin d’être des hommes

fanatiques, intolérants, d’esprit étroit. La plupart ont été

à la Mecque : c’est dire qu’ils ont abandonné et les folles

idées des ignorants sur la puissance et l’étendue de la religion

musulmane et leurs préjugés ridicules contre les Européens. Tous

sont lettrés, peu sont savants. Le Sid possède cependant une belle

bibliothèque, mais on la consulte peu. Les saints profitent des

biens que Dieu leur a donnés pour passer leur existence dans les

douceurs des plaisirs licites : au reste, le Seigneur les bénit en

toutes choses. Nulle part je n’ai vu les mulâtres aussi nombreux

qu’à Bou el Djạd.

[Illustration : Bou el Djâd.

(La ville et ses environs.)

1. Mosquée de M. Selîman.

2. Mosquée de S. Mohammed Ech Chergi.

3. Qoubbas, au nombre de 3.

4. Qoubba de S. Mohammed Ech Chergi.

5. Maison de Sidi Ben Daoud.

6. Maison de S. Omar.

7. Maison de S. Mohammed Ben Dris.

8. Maison de S. el Hadj Edris.

9. Maison de Mousi Alloun.

10. 1er mellah.

11. 2e mellah.

12. 3e mellah.

13. Fondoq.

14. Place.

15. Marché.

P. Principale entrée de la ville.

α. Buttes formées de décombres amoncelés.

β. Jardins.

δ. Petites qoubbas.

ε. Puits.]

La position de Bou el Djạd, au milieu des ondulations d’une

immense plaine pierreuse et blanche, est triste. Il y a peu d’eau,

peu de jardins. Sans son importance comme centre religieux, sans

le caractère que lui donnent ses mosquées, ses grandes qoubbas

et les riches demeures de ses çaliḥs, ce lieu ne mériterait pas

le nom de ville : il n’a guère plus de 1700 habitants, dont 200

Israélites. La cité est étendue, eu égard à sa population ;

mais les maisons y sont clairsemées et entremêlées, à l’ouest,

de jardins, à l’est, de terrains vagues et d’énormes monceaux

d’ordures. Les demeures riches, celles des fils et des proches

parents du Sid, sont bâties en pierres grossièrement cimentées,

avec portails, arcades, pourtours de fenêtres en briques ; peu

sont blanchies extérieurement ; à l’intérieur, elles sont

ornées comme les maisons de Fâs : carrelage sur le sol ; vitres

aux fenêtres ; plafonds de poutrelles peintes ; miḥrabs[37] à

arabesques sculptées. Les maisons pauvres, c’est-à-dire le plus

grand nombre, sont construites en pisé. Toutes sont couvertes en

terrasse. La ville ne possède point d’enceinte ; mais il existe

des portes, ou au moins des portails, à l’entrée des principales

rues. La partie occidentale de Bou el Djạd est habitée par la

famille immédiate du Sid, aussi porte-t-elle le nom de Ez Zaouïa ;

les parents moins proches résident dans les autres quartiers ; les

Juifs sont relégués au nord-est. Il y a deux grandes mosquées, et

auprès d’elles quatre mausolées abritant les restes d’ancêtres

de S. Ben Daoud : ce sont des tours carrées, hautes et massives,

couronnées de toits de tuiles vertes. Point de quartier commerçant

proprement dit. L’emplacement du marché hebdomadaire sert en même

temps au trafic de chaque jour ; on y voit un certain nombre de niches

alignées, faites de pisé ou de pierre sans ciment, profondes de 2

mètres, hautes de 1m,50 : c’est là qu’artisans et commerçants

viennent s’installer chaque matin avec leurs marchandises

qu’ils remportent le soir : tous n’ont même pas ces abris,

il en est qui préfèrent de simples huttes de feuillage. Le jeudi,

grand marché, fréquenté par toutes les tribus des environs. On

trouve dans les boutiques la plupart des produits européens en

vente à Fâs et à Meknâs, sauf le pétrole, la coutellerie, les

crayons. Mais ces objets abondent chez les çaliḥs qui les font

venir directement de Dar Beïḍa. C’est par ce port que se fait

tout le commerce de Bou el Djạd. De là viennent cotonnades, thé,

riz, sucre, épicerie, parfumerie, vêtements de luxe ; en échange

on y apporte des peaux, de la laine, de la cire. Il y a quatre jours

de marche d’ici à Dar Beïḍa, deux en blad es sîba, où l’on

ne voyage qu’avec l’escorte d’un parent du Sid, deux en blad el

makhzen. Aucunes relations avec Merrâkech, à cause de la difficulté

des communications : la route est très périlleuse ; on compte huit

jours pour la parcourir, tant il faut faire de détours et changer

souvent de zeṭaṭs. Bou el Djạd, quoique traversée par un

ruisseau, est mal pourvue d’eau ; celle que donne le ruisseau est

mauvaise, et ne sert qu’à abreuver les animaux et à arroser les

vergers : quelques maisons ont des citernes, mais la plus grande

partie de la ville n’est alimentée que par un groupe de six ou

sept puits situés à près d’un kilomètre vers l’ouest. Avec si

peu d’eau, il ne saurait y avoir beaucoup de jardins : ils sont en

effet peu étendus ; on les cultive avec d’autant plus de soin. On

y voit les arbres qui croissent à Meknâs : grenadiers, figuiers,

oliviers, vigne ; et, poussant à leur ombre, les légumes du pays :

citrouilles, melons, pastèques, courges et piments.

[Illustration : Mosquée et mausolée de Sidi Mohammed Ech Chergi,

à Bou el Djạd.

(Vue prise de la maison de Mousi Alloun.)

Croquis de l’auteur.]

[Illustration : Deux des 3 mausolées, à Bou el Djạd.

(Vue prise de la maison de Mousi Alloun.

Croquis de l’auteur.]

[Illustration : Campagne autour de Bou el Djạd.

Qoubbas δ.

(Vue prise de la maison de Mousi Alloun.)

Croquis de l’auteur.]

Le costume des citadins est le même ici qu’à Fâs. Celui

des tribus voisines a été décrit au sujet des Beni Zemmour ;

cependant, à partir de Bou el Djạd, je remarque dans l’armement

une particularité, spéciale au Tâdla, et qui ne m’avait pas

frappé à Aït El Maṭi : c’est l’usage de la baïonnette ;

tous les hommes du Tâdla portent habituellement, suspendue à un

baudrier, une longue baïonnette qui remplace sabre et poignard.

3o. — DE BOU EL DJAD A QAÇBA TADLA.

Avant de quitter Bou el Djạd je m’assure de l’escorte d’un

des petits-fils de Sidi Ben Daoud pour tout le temps que je passerai

encore dans le Tâdla. Sous cette protection je vais aller d’abord

à Qaçba Tâdla, puis à Qaçba Beni Mellal.

17 septembre.

[Illustration : Qaçba Tâdla. (Vue prise du chemin de Bou el Djâd.)

Croquis de l’auteur.]

Départ de Bou el Djạd à 3 heures et demie du matin. Le terrain est

toujours cette grande plaine du Tâdla, à ondulations légères, où

j’ai déjà marché ; quant à la nature du sol, elle varie un peu :

rocheuse pendant le premier tiers de la route, elle n’est plus que

pierreuse au second ; à la fin c’est de la terre mêlée de petits

cailloux. Les cultures, rares au début, augmentent à mesure que

j’avance : ce qu’elles n’occupent pas est nu en cette saison,

ou semé de rares jujubiers sauvages, mais se couvre, dit-on, au

printemps, de pâturages superbes. Beaucoup de gibier : on lève un

grand nombre de lièvres et de perdreaux ; il y a aussi, paraît-il,

des gazelles. A 7 heures du matin, j’arrive à Qaçba Tâdla.

Avant Moulei Ismạïl, le lieu où elle se dresse était,

m’assure-t-on, désert : aucun village n’y existait. Le bourg que

l’on voit aujourd’hui daterait du règne de ce sultan. C’est lui

qui fonda et la qaçba et la mosquée ; à lui aussi est dû le pont de

l’Oumm er Rebiạ, pont de 10 arches, le plus grand du monde au dire

des habitants. Qaçba Tâdla s’élève sur la rive droite du fleuve,

qui coule au pied même de ses murs. Les eaux ont ici 30 à 40 mètres

de large ; le courant en est rapide, la profondeur considérable :

on ne peut les traverser qu’en des gués peu nombreux ; hors de ces

points, il faudrait, même dans cette saison, se mettre à la nage :

elles sont encaissées entre des berges tantôt à 1/1, tantôt à 1/2,

s’élevant de 12 à 15 mètres au-dessus de leur niveau. La berge

gauche est la plupart du temps un peu plus haute que la droite :

les berges sont parfois rocheuses ; alors le lit du fleuve l’est

aussi : mais le plus souvent leur composition est un mélange de

terre et de gravier.

La Qaçba proprement dite, bien conservée, est de beaucoup ce que

j’ai vu de mieux au Maroc, comme forteresse. Voici de quoi elle se

compose : 1o d’une enceinte extérieure, en murs de pisé de 1m,20

d’épaisseur et de 10 à 12 mètres de haut ; elle est crénelée

sur tout son pourtour, avec une banquette le long des créneaux ;

de grosses tours la flanquent ; 2o d’une enceinte intérieure,

séparée de la première par une rue de 6 à 8 mètres de large. La

muraille qui la forme est en pisé, de 1m,50 d’épaisseur ; elle est

presque aussi haute que l’autre, mais n’a point de créneaux. Ces

deux enceintes sont en bon état : point de brèche à la première ;

la seconde n’en a qu’une, large, il est vrai : elle s’ouvre

sur une place qui divise la qaçba en deux parties : à l’est,

sont la mosquée et dar el makhzen[38] ; à l’ouest, les demeures

des habitants : les unes et les autres tombent en ruine et paraissent

désertes. Je ne vis, lorsque je la visitai, qu’un seul être vivant

dans cette vaste forteresse : c’était un pauvre homme ; il était

assis tristement devant la porte de dar el makhzen ; son chapelet

pendait entre ses doigts ; il le disait d’un air si mélancolique

qu’il me fit peine. Quel était cet ascète vivant dans la solitude

et la prière ? D’où lui venait ce visage désolé ? Faisait-il,

pécheur converti, pénitence de crimes inconnus ? Était-ce un saint

marabout pleurant sur la corruption des hommes ? — Non, c’est

le qaïd ; le pauvre diable n’ose sortir : dès qu’il se montre,

on le poursuit de huées.

[Illustration :

1. Mosquée.

2. Dar el makhzen.

3. Principale porte de la 1er enceinte.

4. Pont sur l’Oumm er Rebia.

5. Gué de l’Oumm er Rebia.

α. Faubourg.

β. Marché.

γ. Cimetière.

δ. Maisons en ruine et désertes.

Qaçba Tâdla.]

Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte) · 第 7 / 59 段