qui, tantôt montagnes, tantôt plateaux, traverse tout le Maṛreb
de l’ouest-sud-ouest à l’est-nord-est, sortant de l’Océan
à Agadir Iṛir, plongeant dans la Méditerranée à Tunis. Il
se divise naturellement en trois parties : Atlas Marocain, Atlas
Algérien, Atlas tunisien. Aux deux dernières on ne donne que
l’appellation générale d’Atlas. Dans l’Atlas Marocain, au
contraire, on distingue le Grand Atlas, le Moyen Atlas et le Petit
Atlas. Ce sont trois chaînes parallèles qui forment, dans ce pays,
la partie essentielle du massif.
Le _Grand Atlas_ commence à l’Océan, dans la tribu des Ḥaḥa,
et expire dans le Ḍahra. C’est de beaucoup la plus haute des trois
chaînes ; c’est aussi la plus longue et c’est l’arête centrale.
Le _Moyen Atlas_ est parallèle au Grand et situé au nord de
celui-ci. Commençant non loin de Demnât, il expire dans le Ḍahra,
à l’est de Debdou. C’est la seconde chaîne en hauteur.
Le _Petit Atlas_, parallèle aux deux premiers, mais moins haut
qu’eux, est situé au sud du Grand Atlas : il commence à l’Océan,
entre les embouchures du Sous et du Dra, et paraît expirer entre le
Dra et le Ziz, dans les plateaux qui avoisinent ce dernier fleuve.
Telles sont les trois chaînes fondamentales de l’Atlas Marocain. Il
y en a d’autres secondaires, toutes parallèles aux premières. Parmi
elles, la plus importante est celle devant laquelle nous sommes :
commençant à l’ouest d’Oulmess, elle passe au sud de Sfrou,
a un de ses points culminants au Djebel Ṛiata et se continue par
les monts Beni Bou Zeggou, Zekkara, etc., jusqu’en Algérie, où
elle passe au sud de Tlemsen.
Je franchirai cette dernière chaîne à Oulmess, le Moyen Atlas entre
Qaçba Beni Mellal et Ouaouizert, le Grand Atlas à Tizi n Glaoui et
à Tizi n Telṛemt, le Petit Atlas un grand nombre de fois.
Chaque fois que je dirai : « au nord de l’Atlas », « au sud de
l’Atlas », ce sera toujours de l’arête principale du massif
que j’entendrai parler : il faudra donc comprendre : « au nord,
au sud du Grand Atlas ».
Le nom de Djebel Ṛiata, qu’on vient de lire plusieurs fois,
s’emploie également pour désigner l’ensemble de la région
montagneuse occupée par les Ṛiata et pour indiquer le pic
remarquable qui en est le point dominant. Ce pic est célèbre à plus
d’un titre : très élevé, il se voit d’une grande distance ;
ses flancs passent pour renfermer des minerais de plusieurs métaux ;
enfin son sommet est le lieu où se produit une particularité unique
au Maroc : chaque année, après la fonte des neiges, ses plus hautes
pentes se couvrent d’une foule de chenilles à longs poils ; elles
sont aussi froides que la glace, et c’est, disent les indigènes, la
neige qui les enfante. On les appelle des _iakh_ (يَخ). Les chèvres
mangent avidement ces chenilles, qui disparaissent bientôt. Il n’y
a d’iakhs au Maroc que sur le Djebel Ṛiata. C’est à ces insectes
qu’il est fait allusion dans ce dicton de Fâs :
شيان عجيبان ابرد من اليَخ الشّيخ
يتصابّا وصبي يتمشيَخ
« Deux ridicules sont plus froids que l’iach : le vieillard qui
fait le jeune, et le jeune homme qui fait le vieux. »]
[Note 23 : Les mkhaznis sont des miliciens irréguliers, plutôt
gendarmes que soldats. Ils ne forment point de corps constitués. Les
principaux qaïds, ceux des villes surtout, en ont un certain nombre
auprès d’eux ; ils s’en servent pour faire la police, et surtout
pour pressurer le pays. Quand ils en ont 100, comme celui de Tâza,
c’est beaucoup. Il y a des mkhaznis à pied et à cheval : ils se
montent et s’arment à leurs frais et à leur fantaisie : leur solde
est fort irrégulière ; suivant l’exemple de leurs maîtres, ils
vivent sur le peuple en extorquant de l’argent çà et là. Je pense
qu’en estimant à 2000 le chiffre des mkhaznis ainsi disséminés
dans les provinces on aura un chiffre au-dessus de la vérité. Il y en
a un plus grand nombre auprès du sultan, ne quittant pas sa personne.]
[Note 24 : L’Ouad el Kḥel se jette sur la rive gauche de l’Ouad
Innaouen : son cours, m’a-t-on assuré, est souterrain sur une
certaine longueur ; sa vallée, très profonde, très étroite,
d’abord très difficile, est d’une richesse extrême. Ce n’est
qu’un long jardin où s’échelonnent des villages nombreux.]
[Note 25 : Le combat eut lieu dans la montagne, sur les bords de
l’Ouad Bou Gerba. Les Ṛiata avaient, dit-on, construit des
barrages qu’ils rompirent tout à coup : les eaux du torrent se
précipitèrent avec fureur et emportèrent une partie de l’armée
du sultan.]
[Note 26 : On appelle ainsi le chanvre indien, connu ailleurs sous
le nom de ḥachich. On ne le désigne au Maroc que sous celui de
_kif_. Il s’en fait en ce pays une grande consommation. Dans les
villes, l’usage en est extrêmement répandu : la plus grande
partie des classes moyenne et pauvre, les petits marchands, tout ce
qui est mkhazni, soldat, la plupart des esclaves l’y fument. Le
tabac est moins à la mode ; s’en sert-on, c’est presque toujours
mélangé au kif. Les Juifs seuls ont l’habitude de la cigarette. La
consommation du kif et du tabac est assez importante pour que le
sultan se soit réservé le monopole de leur introduction dans les
villes, monopole qu’il afferme soit à des compagnies, soit à des
particuliers. A Fâs, c’est une société de vingt Israélites qui
le possède en ce moment. Sfrou et Tâza dépendent de cette même
société. La plus grande partie du kif et du tabac qui pénètrent
dans ces villes vient du Rif ; plusieurs tribus y vivent presque
exclusivement du revenu de cette culture : parmi elles on cite les
Ketâma, petite tribu voisine des Beni Zerouâl ; ses produits sont
les plus renommés du nord du Maroc.
La difficulté de se procurer du kif dans les campagnes fait que
l’usage de le fumer y est bien moins répandu que dans les villes :
le prix en étant plus élevé, il y devient un luxe ; au lieu
d’être, comme dans les cités, la consolation de la classe pauvre,
il y devient la distraction des riches, et surtout des cherifs et des
marabouts. Ces derniers sont à peu près les seuls qui l’y fument :
on peut presque partout les reconnaître au double usage du kif et
de l’eau-de-vie (_maḥia_), qui forme un de leurs caractères
distinctifs. Quant au tabac, une fois sorti des villes, je le verrai
disparaître complètement jusqu’au Sahara ; mais là je trouverai
vers Tisint, Tatta, Aqqa, une vaste région où tout le monde le
fume du matin au soir : les tabacs à la mode y sont ceux du Touat,
du Dra, et surtout d’Ouad Noun.]
[Note 27 : Les sots.]
[Note 28 : Sidi El Ḥasen el Ioussi est un célèbre marabout marocain
qui naquit dans la première moitié du XIe siècle de l’hégire
(entre 1592 et 1640, environ). Voici quelques notes concernant sa
personne : elles sont extraites d’un ouvrage écrit par lui-même,
_Moḥaḍarat Chikh El Ḥasen el Ioussi_ ; elles m’ont été
communiquées par M. Pilard, ancien interprète militaire : « Je
suis El Ḥasen ben Mesạoud ben Moḥammed ben Ạli ben Iousef
ben Aḥmed ben Ibrahim ben Moḥammed ben Aḥmed ben Ạli ben
Ạmar ben Iaḥia ben Iousef (et celui-ci est l’ancêtre de la
tribu) ben Daoud ben Idracen ben Ietatten. Voilà quelle était la
généalogie (de Iousef) lorsqu’il vint se fixer à Ḥara Aqlal,
bourgade du Ferkla encore bien connue aujourd’hui... Quant au
qualificatif de Ioussi, on disait originairement el Iousfi, et ce
nom rappelait l’ancêtre de notre tribu. Mais, dans leur idiome,
les gens de notre pays suppriment l’F... Mon maître fut le Chikh
el Islam Abou Ạbd Allah Sidi Moḥammed En Nacer ed Draï. »]
[Note 29 : Sur le territoire des Beni Mgild se trouve, au milieu des
forêts, une source célèbre, Ạïn el Louḥ : elle est, dit-on,
à deux journées de marche de Sfrou, dans la direction du sud-ouest.]
II.
DE MEKNAS A QAÇBA BENI MELLAL.
1o. — DE MEKNAS A BOU EL DJAD.
27 août 1883.
Enfin je quitte Meknâs. Nous partons plus nombreux que je ne pensais :
plusieurs personnes veulent profiter de la société de mon cherif, et
se joignent à nous : ce sont d’abord six ou huit Musulmans pauvres
qui se rendent dans le Tâdla, puis deux Juifs de Bou el Djạd qui
regagnent leur pays. De plus, nous faisons route jusqu’à Tlâta
ez Zemmour avec une caravane d’une cinquantaine de marchands qui
vont à ce marché. Nous sommes ainsi près de soixante-cinq : un
seul zeṭaṭ nous protège tous ; c’est un homme des Zemmour,
Moulei Ez Zạïr.
Partis à 11 heures du matin, nous arrivons vers 5 heures et demie
du soir à un petit douar où nous passerons la nuit. Le terrain ne
présente aucune difficulté durant le chemin : on est d’abord
en plaine ; beaucoup de cultures ; de là on passe à un terrain
accidenté, sans reliefs importants, région très arrosée, peu
cultivée, couverte de lentisques assez hauts, de jujubiers sauvages
et de palmiers nains. C’est le pays des Zemmour Chellaḥa ;
la plaine appartenait aux Gerouân. Les deux tribus sont de race
tamaziṛt (chleuḥa) et insoumises ; nous ne tardons pas à nous
en apercevoir. Les Gerouân ont, avec les voyageurs, le système de
quelques tribus limitrophes du blad el makhzen : elles ne pillent ni
ne donnent d’ạnaïa, mais, à chaque douar devant lequel on passe,
on vous arrête et il faut payer un droit arbitraire, la zeṭaṭa :
une troupe de cavaliers et de fantassins vient se mettre en travers du
chemin et se la fait donner les armes à la main. En deux heures, nous
avons eu cinq fois affaire à des députations de ce genre. Ce sont
les seuls êtres humains que nous ayons rencontrés sur notre route.
Du douar où nous campons, on ne voit de tous côtés que montagnes ;
au sud, le haut talus formant le flanc gauche de la vallée de l’Ouad
Beht ; partout ailleurs, des successions de croupes couvertes de
palmiers nains ou de broussailles ; en somme, pays fort montueux :
c’est le massif des Zemmour Chellaḥa.
28 août.
Départ à 3 heures et demie du matin. Nous traversons presque
aussitôt l’Ouad Beht (berges basses et en pente douce ; eau
claire de 20 mètres de large et de 50 centimètres de profondeur ;
courant très rapide ; lit de gravier) ; puis une longue côte,
facile mais assez raide, nous conduit au plateau où est situé le
marché. Durant la montée, on est soit sous des bois de lentisques,
soit dans des palmiers nains : beaucoup de gibier, perdreaux, pigeons,
lièvres. Sur le plateau, on entre dans une région toute différente,
aussi habitée et aussi florissante que la précédente était déserte
et sauvage : sol couvert de cultures ; foule de ruisseaux au milieu
des champs ; quantité de beaux douars, à l’aspect prospère,
entourés de frais jardins. C’est au milieu de cette riche campagne,
dont la fertilité proverbiale a fait donner au pays des Zemmour le
surnom de Doukkala du Ṛarb[30], qu’est situé le Tlâta. Nous y
arrivons à 7 heures du matin.
Nous passons la plus grande partie de la journée au marché : il
est très animé ; on y voit plus de 30 tentes de marchands. Les
denrées qui se vendent sont les mêmes qu’au Tlâta Hiaïna ;
mais il faut y ajouter des monceaux de fruits superbes, des raisins
surtout, qu’on apporte des douars du voisinage.
Vers 4 heures, nous quittons Moulei Ez Zạïr et la caravane des
marchands, et nous nous remettons en route avec l’ạnaïa d’un
homme des environs. A 6 heures, on fait halte ; nous sommes arrivés au
douar de notre conducteur. En quittant le marché, nous avons d’abord
cheminé sur le riche plateau où il se tient ; puis, arrivés au bord
de son talus sud, nous nous sommes mis à descendre : à partir de
là, plus de cultures ; une côte boisée de lentisques, semblable à
celle de ce matin. Depuis Meknâs, le sol a été constamment terreux.
29 août.
Nous avons, au sortir d’ici, à traverser une région très
dangereuse. Il nous faudra, pour la parcourir, une escorte de 6 ou
8 cavaliers : on ne peut la trouver aujourd’hui ; les tentes sont
vides ; toute la population est à un marché, l’Arbạa des Zemmour,
qui se tient aux environs. Force est donc d’attendre à demain pour
continuer la route.
Le douar où nous sommes est fort riche : belles et grandes tentes ;
auprès de la plupart, un ou deux chevaux de selle ; dans chacune
on voit des femmes occupées à tisser flidjs, tellis, bernous et
_tarḥalt_ (couvertes multicolores à dessins variés), ou bien
à tresser des nattes qu’on brode ensuite de laines aux couleurs
éclatantes. Ces nattes brodées sont, avec les tarḥalts, la
spécialité des Zemmour, des Zaïan et des Beni Mgild. Les Zemmour,
ainsi que les Zaïan, chez qui nous entrerons ensuite, se distinguent
des autres tribus que j’ai vues au Maroc par le primitif de leur
costume : hommes et femmes y sont fort peu vêtus ; leur habillement
est le suivant : pour les hommes riches, point de chemise ni de
caleçon, une simple farazia, et par-dessus un bernous ; les pauvres
n’ont que le bernous : en marche, ils le plient, le jettent sur
l’épaule, et vont nus. Les premiers ont sur la tête soit un turban
de cotonnade blanche, soit un mouchoir blanc et rouge ; les pauvres
sont tête nue. Les uns et les autres se rasent les cheveux ; mais,
chose que je n’ai également vue que là, ils conservent au-dessus
de chaque oreille une longue mèche semblable aux nouaḍer des
Juifs[31]. Les Zemmour les portent toutes deux, les Zaïan n’en
ont qu’une : c’est la seule différence de mode entre les deux
tribus. Cette mèche est, pour les jeunes élégants, l’objet de
soins minutieux : ils la peignent, la graissent, puis, la tressant,
en forment une petite natte. Le même usage existe, m’a-t-on dit,
chez les Chaouïa. Le costume des femmes est aussi des plus légers :
c’est une simple pièce d’étoffe rectangulaire, de cotonnade
ou plus souvent de laine, dont les deux extrémités sont réunies
par une couture verticale ; il y a trois manières de le porter :
1o en le retenant par des broches (grosses boucles d’argent,
_khelal_) ou de simples nœuds au-dessus de chaque épaule ; 2o en
retroussant et attachant le bord supérieur au-dessus des seins, les
épaules et le haut de la gorge demeurant découverts ; 3o en laissant
retomber la partie supérieure, le corps restant nu jusqu’à la
ceinture. Dans les trois cas, le vêtement est retenu à la taille
par une bande de laine ; il est assez court : il ne descend guère
au-dessous du genou. On le porte de la première façon pour sortir,
de la seconde pour travailler hors de la tente, de la troisième à
l’intérieur. Les femmes s’entourent plus ou moins la tête de
chiffons ; jamais elles ne se voilent.
30 août.
Départ à 5 heures du matin. Une escorte de 6 cavaliers et de
4 fantassins Zemmour nous accompagne. Aussitôt après avoir
franchi l’Ouad Ourjelim, qui passe au pied de notre douar, nous
nous engageons dans une vaste région, déserte en ce moment, mais
parcourue au printemps par les troupeaux des Zemmour ; on la nomme
la Tafoudeït : c’est une succession de côtes et de plateaux
s’élevant par échelons et sillonnée de nombreux ravins. Au
début, tout est boisé : lentisques, caroubiers, pins de diverses
espèces, forment un fourré épais ; après quelque temps les arbres
diminuent ; laissant à nu les crêtes et les parties supérieures,
ils se réfugient au fond des ravins et sur les premières pentes
de leurs flancs. Plus on s’avance, plus on s’élève, plus les
troncs deviennent rares. Le sol est terreux et jaunâtre ; nu en ce
moment, il se couvre au printemps de riches pâturages. A 10 heures,
nous atteignons un col : ici finit la Tafoudeït. Nous descendons
par un chemin rocheux et difficile dans une région nouvelle : pays
accidenté, terrain semé de gros blocs d’ardoise, sol boisé de
grands arbres, ruisseaux qui coulent de toutes parts. C’est ainsi,
à l’ombre de lentisques et d’oliviers séculaires, que nous
marchons jusqu’à 1 heure ; à ce moment nous apercevons un douar,
premier vestige d’êtres humains qui apparaisse depuis le départ :
nous nous y arrêtons ; c’est là qu’on passera la nuit. Ces
tentes appartiennent à un très haut personnage, Moulei El Feḍil,
cherif profondément vénéré par les Zaïan et tout-puissant sur la
plus grande partie de cette tribu. Je suis ici en pleine montagne :
le douar est au fond d’un ravin étroit ; de tous côtés se dressent
au-dessus de ma tête de hautes cimes escarpées aux flancs rocheux et
boisés. Les panthères abondent, dit-on, dans cette région sauvage.
Je n’ai traversé aujourd’hui qu’une rivière de quelque
importance, l’Ouad Ourjelim, encore était-elle à sec (lit de galets
de 25 mètres de large, sans eau). Pendant la route, nous n’avons
rencontré personne, si ce n’est une troupe d’une vingtaine de
Zaïan qui se sont joints à nous dans la Tafoudeït et nous ont suivis
jusqu’à la frontière de leur tribu : c’étaient des pauvres ;
la plupart n’avaient qu’un bernous pour tout vêtement, rien sur
la tête, à la main un grand sabre de bois : ils m’ont paru gens
fort irascibles ; à chaque instant ils se prenaient de querelle
entre eux, et c’étaient aussitôt de grands coups de sabre ;
ils y mirent tant d’ardeur qu’il fallut en emporter deux tout
sanglants dans leurs bernous.
31 août.
Nous sommes ici en territoire zaïan : nous abandonnons nos
zeṭaṭs Zemmour ; nous n’avons pas eu à nous louer d’eux :
hier, au milieu du trajet, quand ils nous virent bien engagés dans le
désert, ils nous déclarèrent qu’ils n’iraient pas plus loin si
l’on n’augmentait le salaire convenu ; force fut d’en passer
par là. Aujourd’hui un seul homme suffit pour nous escorter :
il n’est même pas armé.
On part à 5 heures du matin. Nous marchons dans un pays très
montagneux : succession de ravins profonds et de talus escarpés ;
chemins la plupart du temps difficiles ; une fois même, le sentier est
si rapide qu’il faut mettre pied à terre. Sol rocheux, hérissé de
blocs d’ardoise et entièrement boisé ; arbres élevés, serrés,
formant une forêt épaisse ; beaucoup d’eaux courantes, bordées de
lauriers-roses, de mûriers et parfois de vigne sauvage. Ainsi est la
région où, tantôt montant, tantôt descendant, nous cheminons avec
peine et lenteur jusqu’à 8 heures et demie. A cet instant, après
avoir gravi une dernière côte, nous nous trouvons enfin au sommet du
haut massif montagneux qui a commencé à l’Ouad Beht : un plateau
le couronne, nous nous y engageons ; le sol y est un sable dur et nu
semé de loin en loin de petits fragments d’ardoise ; dépouillé
maintenant, il se tapisse, aux pluies printanières, d’une herbe
verdoyante ; un grand nombre de sources et de ruisseaux limpides
l’arrosent. C’est au milieu de ce plateau, appelé Oulmess, que
nous faisons halte. Nous nous y installons, à 9 heures et demie,
dans le douar des Aït Ọmar. Il y a plusieurs autres groupes de
tentes dans le voisinage ; de grands troupeaux sont dispersés aux
alentours : j’y remarque des chameaux, les premiers que je rencontre
depuis Meknâs.
Aujourd’hui, en passant sur l’ạdjib[32] de Moulei El Feḍil,
nous avons rencontré une fraction de tribu en voyage. Les bœufs,
chargés des tentes et des bagages, marchaient au centre, en longue
colonne ; les femmes les poussaient : derrière leurs mères étaient
les enfants, les plus petits juchés par trois ou quatre sur le dos des
mulets. Sur un des côtés cheminaient moutons et chèvres, conduits
par quelques bergers. Les hommes, à cheval, formaient l’avant-garde
et l’arrière-garde et veillaient sur les flancs. Les troupeaux
étaient très nombreux ; il y avait surtout une grande quantité
de bœufs.
1er septembre.
C’est aujourd’hui sabbat ; force est de passer la journée à
Aït Ọmar. Ce douar est de tous points semblable à celui où je
me suis arrêté chez les Zemmour : même air de richesse, même
luxe de tentes, même quantité de chevaux. Les Zaïan, quoiqu’ils
ne cultivent presque pas, sont loin d’être une tribu pauvre ;
si leur pays produit peu de moissons, il nourrit des troupeaux
immenses, chèvres, moutons, chameaux, chevaux, et surtout bœufs
d’une taille remarquable : l’abondance des bêtes à cornes ne se
trouve au Maroc que dans leur tribu : de là un commerce important et
des gains considérables. Il y a toujours ici des agents de maisons
de Meknâs occupés à acheter des peaux et des animaux sur pied ;
ces derniers sont ensuite expédiés sur Tanger.
Les Zaïan sont nomades et de race tamaziṛt (chleuḥa). Ils forment
une tribu très nombreuse, la plus puissante qu’il y ait au nord
de l’Atlas. Leur territoire est borné par ceux des Zạïr, des
Zemmour Chellaḥa, des Beni Mgild, des Ichqern et par le Tâdla.
Ils se composent de quatre fractions :
Beni Hessousen (campant du côté de Moulei Bou Iạzza ; ils peuvent
mettre en ligne 3000 chevaux).
Aït Ḥarkat (campant du côté des Khanifra ; 6000 chevaux).
Ḥebbaren (campant du côté des Beni Zemmour ; 1000 chevaux).
Aït Sidi Ạli ou Brahim (campant du côté des Beni Mgild ;
8000 chevaux).
En se réunissant, ils pourraient donc armer environ 18000
cavaliers[33]. Les Zaïan, comme tous leurs voisins, sont libres. A la
vérité, le sultan a un qaïd chez eux ; mais c’est un magistrat
_in partibus_. Il est le seul de la tribu à se douter qu’il est
qaïd et à savoir qu’il y a un sultan. Jamais ne lui viendrait
l’idée de demander un sou d’impôt ni un soldat ; il est trop
heureux qu’on le laisse vivre en paix. Nous trouverons souvent,
dans les fractions les moins soumises, des qaïds de ce genre ;
la population tolère leur présence avec la plus grande bonhomie,
l’indifférence du mépris : on sait que ni eux ni leur maître
ne peuvent devenir une gêne. Le personnage influent chez les Zaïan
est le cherif dont il a déjà été parlé, Moulei El Feḍil ; son
ạdjib, que j’ai traversé, est situé sur leur territoire, non loin
des frontières des Zemmour Chellaḥa et des Beni Mgild : il a une
grande puissance sur les portions de ces trois tribus voisines de sa
résidence, mais aucune d’elles n’est tout entière dans sa main ;
les Zaïan s’étendent très loin vers le sud-est, dans ces régions
ils le connaissent moins. Une autre famille de cherifs possède aussi,
mais à un degré moindre, du crédit dans cette contrée : c’est
celle des Ạmrâni. Originaire de Fâs, elle est aujourd’hui
dispersée en divers lieux et compte de nombreux alliés chez les
Zaïan[34]. Le sultan a grand soin de rechercher l’amitié de ces
redoutables maisons, qui, du haut de leurs montagnes inaccessibles,
pourraient à tout moment précipiter des torrents d’envahisseurs
sur le blad el makhzen, dont plusieurs sont si fortes que leur haine
pourrait renverser son trône, leur bon vouloir le soutenir. Aussi
n’est-il pas d’avances qu’il ne leur fasse, pas de moyens
qu’il n’emploie pour s’assurer leur amitié : cadeaux, honneurs,
tout est pour elles ; il leur offre jusqu’à des alliances dans sa
famille : c’est ainsi qu’il a donné une de ses sœurs en mariage
à S. Moḥammed el Ạmrâni, chef de la maison de ce nom. Il est
aussi dans les meilleurs rapports avec Moulei El Feḍil. Grâce
à cette politique, il peut, tout insoumis que soient les Zaïan,
avoir parfois l’aide de leurs armes : ainsi, dans sa campagne
de cette année contre le Tâdla et les Zạïr, M. El Feḍil est
venu à son secours avec un corps assez fort. Les Zaïan, ainsi que
les Zemmour Chellaḥa, parlent le tamaziṛt ; mais l’arabe est
très répandu parmi eux : tout ce qui est de condition élevée a
l’habitude de s’en servir, même les femmes et les enfants ; les
pâtres, les gens de la dernière classe, ignorent seuls cette langue.
2 septembre.
Départ à 6 heures du matin. Un cavalier d’Aït Ọmar nous sert
de zeṭaṭ. Nous gagnons d’abord le bord méridional du plateau
d’Oulmess, puis commence la descente : elle est longue et difficile,
il faut mettre pied à terre. Ce ne sont que roches entassées,
escarpements, précipices. Les crêtes sont nues et toutes de
pierre ; au fond des ravins et sur leurs premières pentes poussent
quelques arbres. Il nous faut deux heures et demie pour parvenir au
pied du talus que nous descendons. Arrivés là, nous trouvons un
petit ruisseau ombragé de lentisques, de caroubiers et de pins ;
après en avoir suivi quelque temps le cours, nous le laissons au
nord et nous nous engageons sur un plateau montueux sillonné de
ravins ; vers 11 heures, les reliefs deviennent moins accentués,
les coupures moins profondes ; bientôt nous nous voyons dans une
vaste plaine où nous resterons jusqu’au soir : elle est pierreuse
et fortement ondulée ; le sol y est nu, sans autre végétation que
de rares jujubiers sauvages ; mais, dit-on, il se couvre d’herbe au
printemps : l’eau y est abondante ; sources et ruisseaux. A 3 heures,
nous faisons halte : nous sommes arrivés au douar Aït Mouloud, où
nous passerons la nuit. Mon cherif, Sidi Ọmar, m’abandonne ici ;
en partant, il me recommande avec chaleur au principal personnage du
douar ; celui-ci me donne l’hospitalité et se charge de me procurer
un zeṭaṭ.