jour vers 4 heures et demie du soir à Meknâs. Entre ces deux villes
s’étend une vaste plaine, le Saïs. Bornée au nord par les monts
Ouṭiṭa, Zerhoun, Terrats et Zalaṛ, à l’est par le flanc droit
de la vallée du Sebou, au sud par les monts El Behalil et Beni Mṭir,
elle s’étend à perte de vue vers l’ouest. Cette plaine se divise
en deux parties de niveaux différents : l’une plus basse, où est
Fâs, l’autre plus haute, où est Meknâs ; elles sont unies par
un talus en pente douce situé à environ moitié chemin entre les
deux villes. Le Saïs reste le même sur toute son étendue : terrain
très plat couvert de palmiers nains ; pas la moindre trace de culture,
bien que le sol soit très arrosé. On traverse, outre une quantité
de gros ruisseaux d’eau courante, quatre rivières : l’Ouad
Nza (gué au-dessous d’un pont de 5 arches ; 10 à 12 mètres de
large ; 40 à 50 centimètres de profondeur ; eau très claire ;
courant rapide) ; l’Ouad Mehdouma (10 mètres de large ; 40 à 50
centimètres de profondeur ; eau claire ; courant rapide) ; l’Ouad
Djedida (8 mètres de large ; 30 à 40 centimètres de profondeur ;
eau limpide et courante) ; l’Ouad Ousillin (8 mètres de large ;
30 à 40 centimètres de profondeur ; eau claire et courante). Durant
toute la route, nous avons soit devant nous, soit à notre droite,
le Djebel Zerhoun : ce massif, sans autres arbres que ceux de ses
jardins, est d’une fertilité extraordinaire ; ses pentes, ainsi que
le plateau qui le couronne, sont couverts de vergers et de cultures ;
il est renommé pour ses olives, ses raisins, ses oranges, ses fruits
de toute espèce. La population y est très dense ; du chemin, on
distingue à son flanc les masses blanches d’un grand nombre de
villages : ceux-ci renferment, dit-on, des maisons aussi belles que
les plus belles de Fâs. Les habitants du Zerhoun, comme les nomades
du Saïs, ne parlent que l’arabe.
[Illustration : Djebel Zerhoun, Djebel Outita et plaine du Saïs. (Vue
prise à 13 kilomètres de Meknâs, du chemin de Fâs.)
Croquis de l’auteur.]
Je passe quelques jours ici, attendant que Sidi Ọmar, le cherif qui
doit me mener à Bou el Djạd, achève ses préparatifs. Il faut de
plus, chose aussi nécessaire pour le cherif que pour moi, chercher des
zeṭaṭs qui nous protègent sur les territoires des Gerouân et des
Zemmour Chellaḥa, où nous aurons à marcher dès le premier jour :
ces tribus sont toutes deux insoumises. Le blad es sîba, pays libre,
commence aux portes de Meknâs, et le chemin y demeurera jusqu’au
Tâdla ; le Tâdla en fait lui-même partie. Nous quittons donc pour
longtemps les États du sultan, le blad el makhzen, triste région où
le gouvernement fait payer cher au peuple une sécurité qu’il ne
lui donne pas ; où, entre les voleurs et le qaïd, riches et pauvres
n’ont point de répit ; où l’autorité ne protège personne,
menace les biens de tous ; où l’État encaisse toujours sans
jamais faire une dépense pour le bien du pays ; où la justice se
vend, où l’injustice s’achète, où le travail ne profite pas ;
ajoutez à cela l’usure et la prison pour dettes : tel est le blad
el makhzen. On travaille le jour, il faut veiller la nuit : ferme-t-on
l’œil un instant, les maraudeurs enlèvent bestiaux et récoltes ;
tant que l’obscurité dure, ils tiennent la campagne : il faut
placer des gardiens ; on n’ose sortir du village ou du cercle des
tentes ; toujours sur le qui-vive. A force de fatigues et de soins,
a-t-on sauvé les moissons, les a-t-on rentrées, il reste encore à
les dérober au qaïd : on se hâte de les enfouir, on crie misère,
on se plaint de sa récolte. Mais des émissaires veillent : ils ont
vu que vous alliez au marché sans y acheter de grains : donc vous en
avez ; vous voilà signalé : un beau jour une vingtaine de mkhaznis
arrivent ; on fouille la maison, on enlève et le blé et le reste ;
avez-vous des bestiaux, des esclaves, on les emmène en même temps :
vous étiez riche le matin, vous êtes pauvre le soir. Cependant il
faut vivre, il faudra ensemencer l’année prochaine : il n’y a
qu’une ressource, le Juif. — Si c’est un honnête homme, il
vous prête à 60 %, sinon à bien davantage : alors c’est fini ;
à la première année de sécheresse, viennent la saisie des terres
et la prison ; la ruine est consommée. Telle est l’histoire qu’on
écoute à chaque pas ; en quelque maison que l’on entre, on vous
la répète. Tout se ligue, tout se soutient pour qu’on ne puisse
échapper. Le qaïd protège le Juif, qui le soudoie ; le sultan
maintient le qaïd, qui apporte chaque année un tribut monstrueux,
qui envoie sans cesse de riches présents, et qui enfin n’amasse
que pour son seigneur, car tôt ou tard tout ce qu’il possède sera
confisqué, ou de son vivant, ou à sa mort. Aussi règne-t-il dans la
population entière une tristesse et un découragement profonds : on
hait et on craint les qaïds ; parle-t-on du sultan, _ṭemạ bezzef_,
« Il est très cupide, » vous répond-on : c’est tout ce qu’on
en dit, et c’est tout ce qu’on en sait. Aussi combien ai-je vu de
Marocains, revenant d’Algérie, envier le sort de leurs voisins :
il est si doux de vivre en paix ! qu’on ait peu ou qu’on ait
beaucoup, il est si doux d’en jouir sans inquiétude ! Les routes
sûres, les chemins de fer, le commerce facile, le respect de la
propriété, paix et justice pour tous, voilà ce qu’ils ont vu par
delà la frontière. Que leur pays, si misérable quoique si riche,
serait heureux dans ces conditions !
[Note 4 : Les trois villes que les Français appellent inexactement
Fez, Mequinez et Maroc s’appellent _Fâs_, _Meknâs_ et
_Merrâkech_. Nous écrirons tous les noms propres marocains avec
leur orthographe véritable, à l’exception de trois auxquels nous
conserverons celle qui depuis longtemps est adoptée en France :
Tanger, Tétouan, Mogador.
Pour la transcription des mots arabes, nous suivrons en général
la méthode suivante : ا, a, e — ب, b — ت, t — ث, t et
rarement ts — ج, dj — ح, ḥ — خ, kh — د, d — ذ,
d — ر, r — ز, z — س, s — ش, ch — ص, ç — ض, ḍ,
— ط, ṭ — ظ, ḍ — ع, ạ et quelquefois ọ — غ, ṛ —
ف, f — ڧ, q, g — ك, k — ل, l — م, m — ن, n — ه,
h — و, ou, o — ي, i — ة, a.
Quant aux mots appartenant à la langue tamaziṛt, qui ne s’écrit
plus au Maroc, nous nous attacherons à les reproduire comme nous les
aurons entendus, nous servant pour cela des lettres de notre alphabet
et de cinq lettres arabes, le ḥ, le _kh_, le ḍ, le ṭ et le ṛ.
Dans les noms imaziṛen comme dans les noms arabes, toutes
les lettres devront se prononcer : ainsi, _Selîman_, _Zaïan_,
_Taourirt_, _Demnât_, _Ibzâzen_, etc., se liront comme s’il y
avait, _Selimane_, _Zaïane_, _Taourirte_, _Demnâte_, _Ibzâzene_. La
lettre _g_ sera toujours dure : ainsi on prononcera _Agerd_, _Aginan_,
comme s’il y avait _Aguerd_, _Aguinan_.
Nous nous servirons dans le courant de cette relation de plusieurs
mots étrangers tels que _qaïd_, _ṭaleb_, _tiṛremt_, _agadir_,
_cherif_, _qçar_, etc. : le singulier seul en sera employé, afin
de faciliter la lecture. Pour le pluriel on se bornera à y ajouter
une _s_. Nous dirons des _qaïds_, des _ṭalebs_, des _tiṛremts_,
des _qçars_, et non des _qïad_, des _ṭolba_, des _tiṛrematin_,
des _qçour_. Nous ne ferons exception à cette règle que pour trois
mots appelés à revenir très souvent ; l’un, nom de race ; les
deux autres, appellations par lesquelles les étrangers désignent
des fractions de cette race : ce sont, d’abord, _Amaziṛ_ ; puis
_Chleuḥ_, qui veut dire Amaziṛ blanc, et _Ḥarṭâni_, qui
veut dire Amaziṛ noir. Nous dirons un _Amaziṛ_, une _Tamaziṛt_,
des _Imaziṛen_, un _Chleuḥ_, une _Chleuḥa_, des _Chellaḥa_,
un _Ḥarṭâni_, une _Ḥarṭania_, des _Ḥaraṭîn_.
L’arabe qui se parle au Maroc est à peu de chose près celui de
l’Algérie : il n’en diffère que par une corruption un peu plus
grande : les mots étrangers y sont plus nombreux. L’accent présente
quelques différences dont la plus importante et la plus générale
est que le ج se prononce simplement J : ainsi l’on dit, _Jzaïr_,
Alger, _Oujda_, Oudjda. Quelquefois la même lettre se prononce G ;
exemple : _gaïz_, passant.]
[Note 5 : Les _fondoq_ sont des sortes d’hôtelleries.]
[Note 6 : Citadelle.]
[Note 7 : Cet itinéraire est le suivant : Tétouan, Beni Ạouzmer,
Beni Ḥasan, Akhmâs, Beni Zerouâl, Beni Ḥamed, Raḥôna,
Cherâga, Fâs.]
[Note 8 : زطاط, pluriel زطاطة. Dans toutes les tribus
indépendantes du Maroc, ainsi que dans celles qui sont imparfaitement
soumises, la manière de voyager est la même. On demande à un
membre de la tribu de vous accorder son _ạnaïa_, « protection »,
et de vous faire parvenir en sûreté à tel endroit que l’on
désigne : il s’y engage moyennant un prix qu’on débat avec
lui, _zeṭaṭa_ : la somme fixée, il vous conduit ou vous fait
conduire par un ou plusieurs hommes jusqu’au lieu convenu ; là on
ne vous laisse qu’en mains sûres, chez des amis auxquels on vous
recommande. Ceux-ci vous mèneront ou vous feront mener plus loin
dans les mêmes conditions : nouvelle ạnaïa, nouvelle zeṭaṭa,
et ainsi de suite. On passe de la sorte de main en main jusqu’à
l’arrivée au terme du voyage. Ceux qui composent l’escorte
sont appelés _zeṭaṭ_ ; leur nombre est extrêmement variable,
je l’indiquerai toujours : on verra qu’un seul homme suffit
parfois, lorsque ailleurs, souvent très près, quinze ne suffisent
pas. L’usage de l’ạnaïa, appelé aussi _mezrag_, forme une
des principales sources de revenu des familles puissantes. C’est
à elles, en effet, que les voyageurs s’adressent de préférence,
la première condition chez un zeṭaṭ étant la force de faire
respecter son protégé. Il y a une seconde qualité non moins
essentielle qu’il faut chercher en lui : c’est la fidélité. En
des lieux où il n’y a ni lois ni justice d’aucune sorte, où
chacun ne relève que de soi-même, des zeṭaṭs peuvent piller,
égorger, chemin faisant, les voyageurs qu’ils avaient promis de
défendre ; nul n’a un mot à leur dire, nul n’a un reproche
à leur faire ; c’est un accident contre lequel rien au monde
ne peut garantir : une fois en route avec des zeṭaṭs, on est
entièrement à leur merci. Aussi faut-il les choisir avec la plus
grande prudence et, avant de demander à un homme son ạnaïa,
s’informer minutieusement de sa réputation. D’ailleurs,
quoiqu’on en voie un très grand nombre qui trahissent, soit
ouvertement en vous pillant eux-mêmes, soit par stratagème en vous
faisant dépouiller par un parti plus nombreux auquel ils donnent
le mot ; quoiqu’il y en ait d’autres qui vous abandonnent,
chemin faisant, après s’être fait payer d’avance, ou bien qui
ne consentent à vous accompagner jusqu’au bout qu’à condition
d’augmenter leur salaire, malgré ces genres divers de trahison,
genres que j’ai expérimentés tous sans exception, on trouve
aussi des hommes honnêtes qui, les uns par sentiment d’honneur,
les autres pour garder intacte une réputation source de nombreux
bénéfices, non seulement vous conduisent fidèlement jusqu’à
la fin, mais montrent même un dévouement qui va jusqu’à risquer
leur vie pour vous défendre.]
[Note 9 : Parmi ces cherifs, se distingue au premier rang la famille
des Oulad El Maddjich ; ils font partie de la descendance de Sidi
Ạbd es Selam ben Mechich, célèbre saint marocain mort en 1227 de
J.-C. et enterré non loin de Tétouan, au Djebel el Ạlam.
C’est à l’obligeance de M. Pilard, ancien interprète militaire,
qui d’ailleurs m’a, ainsi qu’on le verra, fourni la matière
de plusieurs autres notes, que je dois ce renseignement. Le Djebel
el Ạlam, où se trouve le mausolée de Sidi Ạbd es Selam ben
Mechich, est situé à une journée de marche de Tétouan, dans le
Djebel Beni Ḥasan. Il fait partie de cette chaîne. Il s’élève
sur son versant oriental.]
[Note 10 : Que Dieu fasse brûler éternellement le père qui t’a
engendré, Juif !]
[Note 11 : Musulman qui a fait le pèlerinage de la Mecque.]
[Note 12 : Les expressions de _Qebaïl_, _Chellaḥa_, _Ḥaraṭîn_,
_Berâber_, sont autant de mots employés par les Arabes pour désigner
une race unique dont le nom national, le seul que se donnent ses
membres, est celui d’_Amaziṛ_ (féminin _Tamaziṛt_, pluriel
_Imaziṛen_). Au Maroc, les Arabes appellent _Qebaïl_ les Imaziṛen
de la partie septentrionale, ceux qui habitent au nord du parallèle
de Fâs ; ils donnent le nom de _Chellaḥa_ à tous les Imaziṛen
blancs résidant au sud de cette ligne[a] ; celui de _Ḥaraṭîn_
aux Imaziṛen noirs, Leucaethiopes des anciens ; enfin celui de
_Berâber_ est réservé à la puissante tribu tamaziṛt dont il est
proprement le nom. M. le colonel Carette ne s’était pas trompé
en disant que le mot de Berâber, appliqué par les généalogistes
arabes à toute la race tamaziṛt, devait être celui de quelque tribu
importante de ce peuple, tribu dont on avait par erreur étendu le
nom à toutes les autres. Cette tribu des Berâber existe toujours :
c’est encore aujourd’hui la plus puissante du Maroc ; elle occupe
toute la portion du Sahara comprise entre l’Ouad Dra et l’Ouad
Ziz, possède presque en entier le cours de ces deux fleuves,
et déborde en bien des points sur le flanc nord du Grand Atlas ;
elle est jusqu’à ce jour restée compacte, et elle réunit chaque
année en assemblée générale les chefs de ses nombreuses fractions :
nous donnerons ailleurs sa décomposition. Dans le Sahara, dans le
bassin de la Mlouïa, on est près de la tribu des Berâber : on la
connaît ; on n’a garde d’appliquer son nom à d’autres qu’à
elle. Mais qu’on s’éloigne vers le nord, qu’on aille à Fâs
ou à Sfrou, on trouve déjà la confusion. On entend généraliser
le nom de la célèbre tribu du sud et l’appliquer indifféremment
à toutes celles des environs qui parlent la même langue, comme les
Aït Ioussi, les Beni Ouaṛaïn, les Beni Mgild, les Zaïan, etc.,
tribus que, mieux informés, les Arabes de Qçâbi ech Cheurfa ou des
Oulad el Ḥadj auront soin de n’appeler jamais que du nom général
de Chellaḥa. Pour nous, suivant l’exemple des tribus limitrophes
des Berâber, nous donnerons le nom de Qebaïl aux Imaziṛen que
l’usage fait désigner ainsi, aux autres celui de Chellaḥa ou
de Ḥaraṭîn, réservant celui de Berâber pour la seule tribu à
laquelle il appartient.]
[Note a : En d’autres termes, et plus exactement, les Imaziṛen
du massif Rifain sont appelés Qebaïl et ceux du massif Atlantique
Chellaḥa. La ligne de démarcation entre les deux noms est la large
trouée qui sépare les deux massifs, celle qui conduit de Lalla
Maṛnia à Fâs et de là à l’Océan par la vallée du Sebou.]
[Note 13 : La _belṛa_ est une sorte de pantoufle très large, en
cuir souple, à semelle mince, sans talon. C’est la seule chaussure
qu’on voie au Maroc.]
[Note 14 : Les _nouara hebila_ sont de larges fleurs blanches
portées par des tiges raides qui atteignent jusqu’à 1m,20 à
1m,40 de hauteur ; elles poussent sans culture, très serrées,
formant comme de vastes champs blancs ; les tiges ont en moyenne 1
mètre à 1m,20 d’élévation ; elles servent, une fois sèches,
à allumer le feu et à faire des huttes grossières. Cette plante
n’est propre à aucun autre usage : les animaux ne la mangent point.]
[Note 15 : La tribu des Bdaoua fait partie de la province d’El
Ạraïch, province gouvernée par un qaïd résidant à El
Ạraïch. Les Bdaoua, ainsi que toutes les populations que je
rencontrerai d’ici à Fâs, ne parlent que l’arabe.]
[Note 16 : Le grand château.]
[Note 17 : Le qaïd d’El Ạraïch est le chef de la province du
même nom. De Tanger à Fâs, je traverse cinq provinces : celles de
Tanger, de Tétouan, d’El Ạraïch, du Ṛarb, et de Fâs. Les
quatre premières sont gouvernées chacune par un qaïd ; dans la
dernière l’autorité est partagée entre trois bachas. Ces sept
fonctionnaires relèvent tous directement du sultan. La province
du Ṛarb est très étendue : je vais y entrer, et j’y resterai
jusqu’auprès de Fâs. Les tribus des Ṭegaga, des Hejaoua, des
Oulad Ạïssa, des Cheraga, en font partie.]
[Note 18 :
[Illustration]
Le Maroc se divise politiquement et commercialement en deux régions
distinctes et presque sans rapports l’une avec l’autre : la
première a Fâs pour centre ; on peut l’appeler Maroc du nord
ou royaume de Fâs. La seconde a pour centre Merrâkech : elle
peut se désigner sous le nom de Maroc méridional ou royaume de
Merrâkech. Ces deux régions ont chacune leur capitale, chacune leurs
ports, chacune leur commerce. Elles sont séparées par une longue
ligne de tribus indépendantes, les Zạïr, les Zemmour Chellaḥa,
les Zaïan, les Ichqern, les Aït Seri, les Berâber, et par les
régions montagneuses qui s’étendent entre les bassins de l’Oumm
er Rebiạ et du Dra d’une part, et ceux du Sebou, de la Mlouïa et
du Ziz de l’autre. Il n’y a que deux points par où communiquent
ces deux contrées ; ils se trouvent aux extrémités opposées de la
ligne qui les sépare ; ce sont : au nord-ouest, le bord de la mer ;
au sud-est, la plaine qui, par le Todṛa, le Ferkla et le Ṛeris,
s’étend entre l’Ouad Dâdes et l’Ouad Ziz. Les deux chemins qui
suivent, l’un cette plaine, l’autre le rivage de l’Océan, sont
les seuls qui mettent en relation le Maroc du nord et le Maroc du sud.]
[Note 19 : Il faut aussi compter parmi les obstacles au commerce
l’absence d’un système monétaire uniforme. Il y a bien une
unité monétaire, le _mitqal_, se divisant en dix _ouqia_. Mais
c’est une valeur toute théorique ; il n’existe point de monnaie
la représentant : on se sert de pièces étrangères et de quelques
rares pièces du pays, les unes et les autres changeant de valeur
dans chaque ville, dans chaque tribu. Les pièces en usage sont :
Le _real_ (pièce de 5 francs, française ou espagnole) : il a cours
partout ; c’est la monnaie principale, l’unité dont on se sert
pour tous les comptes, toutes les évaluations.
La _peceta_ (pièce de 1 franc ; 5 valent un real) : toutes les
pièces d’un franc françaises ou espagnoles passent dans les grandes
villes ; hors de là n’ont cours que les vieilles pecetas espagnoles
du siècle dernier ou des dix premières années de celui-ci.
Diverses monnaies marocaines en argent. Il y en a d’une foule de
modèles, les unes anciennes, les autres neuves ; les plus fortes
sont un peu plus grosses qu’une pièce de 0 fr. 50 : on ne leur
donne pas d’autre nom que celui de leur valeur en ouqias, valeur
qui change en chaque lieu. Elles passent dans tout le Maroc, mais
avec une valeur relative moindre que celle des pièces européennes.
Les pièces de 2 francs, de 0 fr. 50 et de 0 fr. 20, n’ont cours
que dans les grandes villes ; il en est de même de toute la monnaie
d’or. Les populations des campagnes et des petites localités,
n’ayant pas le moyen de la contrôler, refusent de l’accepter,
craignant d’en prendre de fausse.
Comme monnaie de cuivre, on se sert d’une monnaie nationale dont
l’unité est la _mouzouna_. On compte quatre mouzounas dans l’ouqia
et 40 dans le mitqal. Cette monnaie est en usage dans tout le Maroc ;
sa valeur y est uniforme : c’est la seule pour laquelle il en soit
ainsi. Il n’y a pas de pièces d’une mouzouna ; il y en a de 2/3
de mouzouna, de 1/6 de mouzouna, etc.
[Illustration]
La pièce de 5 francs, seule unité pratique, a une valeur qui diffère
en chaque lieu ; de plus, en un même point, cette valeur n’est
pas fixe, elle oscille sans cesse entre certaines limites. Voici
ce qu’elle valait en divers endroits, aux époques où je les ai
traversés : Tanger, Tétouan, El Qçar, Fâs, Meknâs, 10 mitqals ;
— de Meknâs à Demnât, 8 à 9 mitqals ; — Demnât, Zaouïa Sidi
Reḥal, 10 mitqals ; — Tazenakht, 10 à 11 mitqals ; — Zenâga,
8 à 9 mitqals ; — Tisint, 4 mitqals 1/2 à 5 mitqals ; — Tatta,
Aqqa, Isaffen, Ilalen, Chtouka, Agadir Iṛir, partie méridionale
de la tribu des Ḥaḥa, tout le Sahel marocain, de 3 mitqals
1/2 à 4 mitqals 1/2 ; — Iliṛ (sur l’Ouad S. Moḥammed ou
Iạqob), 12 mitqals ; — Taroudant, Houara, Menâba, 12 mitqals
1/2 ; — partie septentrionale de la tribu des Ḥaḥa, Mogador,
12 à 13 mitqals ; — Mezgîṭa, Aït Seddrât, 11 mitqals 1/2 ;
— Tinzoulin, 8 mitqals ; — toute la partie du pays de Dra
située au sud du Tinzoulin, Tazarin, Todṛa, Ferkla, Tafilelt,
4 mitqals ; — Dâdes, 4 mitqals 1/2 ; — Qçâbi ech Cheurfa,
Misour, Ouṭat Oulad el Ḥadj, 9 mitqals ; — Debdou, 2 mitqals 1/2
(c’est-à-dire 100 mouzounas : on a adopté cette valeur pour pouvoir
compter d’après la règle française ; dans ces conditions chaque
mouzouna vaut 5 centimes ; on compte à Debdou par douros, francs,
sous). — Qaçba el Ạïoun, 3 mitqals.
Ainsi qu’on le voit, la pièce de 5 francs ou real vaut de 8 à 12
mitqals dans le nord et dans le centre du Maroc. Cette valeur baisse
brusquement et tombe à 4 mitqals, parfois même à moins, dans le
Sahel (nom de la région qui borde l’Océan au sud de l’Ouad Sous)
et dans le Sahara. De même, à Debdou et aux environs de la frontière
française, la nécessité de se rapprocher de notre système a fait,
dans une zone restreinte, tomber le real à 2 mitqals 1/2 et 3 mitqals.
Dans ces monnaies de valeur si variable, il circule beaucoup de
pièces fausses : il en existe parmi les reals ; il en existe
surtout parmi les pecetas espagnoles, qui sont la monnaie la plus
commune. Ces anciennes pièces, à empreinte souvent effacée, sont
d’une imitation facile ; aussi dans celles qui servent actuellement
s’en trouve-t-il plus de fausses que d’authentiques. Ce sont les
Juifs, les ṭalebs, les cherifs, qui les confectionnent, tous ceux,
en un mot, qui ont quelque instruction : la plupart d’entre eux
s’occupent d’alchimie et, en attendant qu’ils découvrent la
pierre philosophale, font de la fausse monnaie. Dans ces conditions,
on ne reçoit d’argent qu’avec les plus grandes précautions ; le
moindre payement exige, dans les campagnes surtout, un temps infini ;
on n’accepte une pièce qu’après l’avoir tournée, examinée,
montrée à deux ou trois personnes, fait voir à un Juif, s’il
s’en trouve. Quant aux monnaies d’or, on n’en veut point, tant
on craint d’en prendre de fausses. Enfin il n’y a pas jusqu’à
celles de cuivre qui ne soient souvent falsifiées.]
[Note 20 : Voici comment ils se partagent l’autorité :
1o Le bacha Sidi Ạbd Allah. Il a deux lieutenants, _khalifa_,
nommés directement par le sultan. Relèvent de lui : Fâs Qedîm ;
les gens du Rif habitant le Gebgeb et le Lemta ; le Djebel Zerhoun,
avec Zaouïa Moulei Edris, dont il nomme le qaïd (il y a un qaïd
à Zaouïa Moulei Edris, et des chikhs dans les autres villages du
Zerhoun) ; les Oulad el Ḥadj habitant autour du pont du Sebou.
2o Le bacha Ould Ba Moḥammed. Il est assisté d’un lieutenant
nommé par le sultan. Sont sous son autorité : le mellaḥ de Fâs ;
les Oulad Djemạ (deux marchés dans la tribu) ; les Behalil ; les
Oulad el Ḥadj habitant sur la route de Fâs à Sfrou ; les Chedjạ
(à quelques heures de Fâs) ; les Ḥamian, les Mhaïa, les Oulad Sidi
Chikh, les Doui Mnia (campant tous dans le Saïs) ; les Ṛomera (près
des Chedjạ). Toutes ces tribus sont dites de « plaine ». Voici
maintenant les tribus de « montagne » : les Fichtâla (sur le chemin
du Rif, à une demi-journée de Fâs ; les Beni Ouriaṛel (sur le
chemin du Rif, au delà des Fichtâla). Dans ces diverses fractions,
c’est le bacha qui nomme les chefs. Ceux de la plaine sont appelés
_khalifa es souq_, « lieutenants du marché », parce que c’est
sur les marchés qu’ils rendent la justice ; les petites tribus en
ont un, les grandes en ont plusieurs. Dans la montagne, ils portent le
nom de _chikh_ : les Fichtâla et les Beni Ouriaṛel en ont un chacun.
3o Le bacha Ḥadj Sạïd. Son commandement se compose de Qaçba
Cherarda, redoute faisant partie de l’enceinte de Fâs Djedid, au
nord de Bab Segma ; Sfrou (où il nomme le qaïd ainsi que le chikh
des Juifs) ; les gens du Sous et les nègres résidant aux environs
de Fâs ; les Cherarda (habitant entre Fâs et Sfrou dans la partie
appelée Bou Rejouan). Ḥadj Sạïd est secondé par un khalifa.]
[Note 21 : Le chef de la zaouïa de Sidi Edris, qui porte le titre de
moqaddem de cette zaouïa, n’est ni un descendant de Sidi Edris ni
un cherif. C’est le chef d’une maison où la dignité de moqaddem
de la zaouïa se perpétue de père en fils depuis un temps très
reculé. Il y a deux principales zaouïas de Sidi Edris : l’une
au Djebel Zerhoun, où est enseveli Sidi Edris le père, celui qui
vint d’Orient s’établir au Maroc ; l’autre à Fâs, où est
enterré le fils du précédent, Sidi Edris, fondateur de Fâs. Cette
dernière est la plus importante de beaucoup. C’est là que réside
le grand moqaddem. Un de ses parents dirige la zaouïa du Zerhoun. Le
moqaddem est, nous venons de le voir, plus puissant en bien des lieux
que le sultan : c’est un homme de grand poids au Maroc. Sa famille
est depuis longtemps plus vénérée que celle des descendants mêmes
de Moulei Edris. Cependant il donne à ces derniers une partie des
offrandes qu’apportent les pèlerins à la zaouïa. Les cadeaux
en nature, grains, tissus, etc., ainsi que ce qu’on lui remet
personnellement, demeurent sa propriété particulière. Mais outre
ces dons il existe deux troncs où les dévots glissent des offrandes :
le contenu de ces troncs est distribué intégralement par lui entre un
certain nombre de familles descendant de Moulei Edris. La postérité
de ce dernier est fort nombreuse ; mais ne sont admises à participer
à ce revenu de la zaouïa que deux classes : 1o les familles résidant
à Fâs et à Meknâs, au nombre d’une soixantaine ; 2o celles qui
font partie de la descendance de Moulei Ạbd es Selam ben Mechich,
et qui demeurent soit dans les environs de Fâs, soit dans le Rif,
soit dans la région de Tétouan. C’est le moqaddem qui remet à
chaque maison la part à laquelle elle a droit. Le moqaddem actuel
est un homme d’âge moyen. Il se nomme Sidi Er Râmi. Mais dans le
peuple on ne l’appelle que Sidi Edris. Depuis longtemps on désigne
de ce nom tous les moqaddems successifs de la zaouïa.
Sur la zaouïa de Moulei Edris, voir _Ali Bey_, t. I, chap. XI.]
[Note 22 : C’est ici que j’atteins pour la première fois le
pied du massif de l’Atlas. Les chaînes que j’ai rencontrées
jusqu’ici appartenaient toutes à un autre massif qui en est
entièrement distinct, le massif Rifain.
[Illustration]