Je me retrouve dans la vallée de l’Ouad Innaouen au moment où

celui-ci, sortant de sa coupure, y réapparaît aussi. Telle était

la vallée ce matin, telle elle se retrouve ici et telle elle restera

jusqu’au bout : seulement, à partir de maintenant on n’y verra

plus ni arbres ni jardins ; par contre, les cultures la couvriront

presque entièrement. Nous ne la quittons qu’à l’approche de

Tâza. Nous coupons alors au court à travers les premières pentes

des montagnes des Ṛiata : sol rocheux, sources nombreuses, bois

d’oliviers et de figuiers, foule de jardins et de hameaux. A 3 heures

et demie, nous atteignons un col : Tâza apparaît. Une haute falaise

de roche noire se détachant de la montagne et s’avançant dans la

plaine comme un cap ; sur son sommet, la ville, dominée par un vieux

minaret ; à ses pieds, d’immenses jardins : tel est l’aspect sous

lequel se présente ce lieu. Bientôt nous entrons dans les jardins,

jardins superbes qu’égalent à peine les plus beaux du Maroc. Ils

couvrent le flanc gauche et le fond du ravin de l’Ouad Tâza ;

à l’ombre d’arbres séculaires auxquels se suspendent de longs

rameaux de vigne, nous franchissons ce torrent et nous gravissons,

au milieu des rochers, le chemin raide et difficile qui conduit à

la ville. A 3 heures et demie, j’atteins la porte de la première

enceinte : j’ôte mes chaussures et j’entre.

L’Ouad Innaouen, au moment où je l’ai quitté, à une heure

et demie de Tâza, n’avait plus que 5 à 6 mètres de large

et environ 30 centimètres de profondeur. En aval de la coupure

qu’il traverse, au point où il en sort, sa largeur était encore

de 8 mètres. L’Ouad Tâza n’est qu’un torrent ; ses eaux,

se précipitant par cascades sur un lit de roche, sont d’une

limpidité extrême ; il a 2 mètres de large. On le franchit sur

un pont d’une arche en fort mauvais état. De Fâs à Tâza,

nous avons rencontré très peu de monde sur la route : point de

caravanes ; comme voyageurs, quelques cavaliers portant tous fusil

et sabre ; personne dans les champs ; à quatre ou cinq reprises,

j’ai remarqué des vedettes en armes postées auprès du chemin :

elles étaient là pour veiller sur les moissons, et à l’occasion

pour détrousser les étrangers. Pas une personne, le long de la route,

qui n’ait témoigné du plus profond respect pour mon guide : tous

le saluaient, lui adressaient la parole ; la plupart lui baisaient

la main. Le pays que nous avons traversé est peu habité et mal

cultivé ; les tentes qu’on y rencontre sont assez belles ; mais

les villages ont un aspect misérable, ils sont composés de huttes

plutôt que de maisons. Dans les douars, un grand nombre de chevaux

bien soignés, signe d’une population belliqueuse.

VILLE DE TAZA.

[Illustration : Tâza. La ville et ses environs.

Croquis au 1/62000.]

Elle est située sur un rocher, à 83 mètres au-dessus du lit

de l’Ouad Tâza, à 130 mètres au-dessus de celui de l’Ouad

Innaouen. Adossée au sud à une haute chaîne de montagnes, bordée

de précipices au nord et à l’ouest et d’un talus très raide

au nord-est, elle n’est facilement accessible que d’un côté,

le sud-est. Le plateau où se trouve la ville est en pente douce, vers

l’est d’une part, vers l’ouest de l’autre. Tâza est entourée

de murs, doubles en plusieurs endroits ; autrefois ces fortifications

étaient plus considérables encore, témoin les ruines éparses aux

abords de la ville. Les murailles actuelles n’ont aucune valeur

militaire : elles sont en pisé, fort minces et très vieilles ;

chose rare, elles sont basses. Toute la surface close par la partie

sud de l’enceinte est occupée par des jardins ; au delà vient

un deuxième mur, puis commence la ville proprement dite : là même

tout n’est pas constructions ; certaines parties du plateau, vers

l’est et vers l’ouest, sont couvertes de cultures. Tâza paraît

avoir 3 à 4000 habitants, dont 200 Juifs fort à l’étroit dans

un très petit mellaḥ. Il y a quatre mosquées, deux grandes et

deux petites ; deux ou trois fondoqs spacieux et bien installés,

mais vides et tombant en ruine. La ville est construite moitié en

pierres, moitié en briques ; les maisons sont peintes de couleur

brun-rouge, ce qui leur donne un aspect triste ; elles sont, comme dans

toutes les villes que j’ai vues au Maroc, excepté Chechaouen et El

Qçar, couvertes en terrasse. La plupart des habitations possèdent

des citernes dont l’eau est délicieuse et glacée ; mais c’est

insuffisant aux besoins des habitants et surtout à ceux des bestiaux :

on va puiser ce qui manque au torrent. Des jardins superbes entourent

Tâza de tous côtés ; l’Ouad Tâza d’une part, de l’autre

une foule de ruisseaux descendant de la montagne les arrosent :

c’est une épaisse forêt d’arbres fruitiers, d’une élévation

extraordinaire, sans exemple peut-être au Maroc ; couvrant la plaine

tout autour de la ville, ils se pressent jusque sur le raide talus

qui la borde à l’ouest et, atteignant là le pied de ses murailles,

ils élèvent leur haute ramure au-dessus du faîte des maisons.

[Illustration : Enceinte extérieure de Tâza et campagne

environnante. (Vue prise du mellah.)

Croquis de l’auteur.]

[Illustration : Cours de l’Ouad Innaouen et campagne au nord-est

de Tâza. (Vue prise du mellah de la ville.)

Croquis de l’auteur.]

HABITANTS.

Tâza est sous la domination nominale du sultan. De fait elle est au

pouvoir de la puissante tribu des Ṛiata, qui en font la ville la

plus misérable de la terre. Le sultan y entretient un qaïd et une

centaine de mkhaznis[23] ; ils vivent enfermés dans le mechouar,

d’où ils n’osent sortir par peur des Ṛiata. L’autorité du

qaïd est nulle, non seulement au dehors, mais dans la ville même :

ses fonctions se bornent à rendre la justice aux citadins et aux Juifs

dans les différends qu’ils ont entre eux. Quant aux Ṛiata, sur le

territoire desquels se trouve Tâza, ils traitent cette cité en pays

conquis, y prenant de force ce qui leur plaît, tuant sur l’heure

qui ne le leur cède pas de bonne grâce. Au dehors, ils tiennent la

ville dans un blocus continuel ; nul n’ose sortir des murs sans être

accompagné d’un Ṛiati : quiconque s’aventurerait sans zeṭaṭ,

ne fût-ce qu’à 100 mètres, serait dévalisé, maltraité,

peut-être tué : c’est au point que les habitants ne peuvent pas

aller seuls remplir leurs cruches à l’Ouad Tâza ; les Ṛiata ont

ainsi le monopole de l’eau, qu’ils apportent chaque jour moyennant

salaire. Au dedans, la ville est encombrée de Ṛiata ; on en voit

sans cesse un grand nombre flânant dans les rues, un grand nombre

assis soit devant les portes, soit à l’intérieur des maisons, soit

sur les terrasses : on les reconnaît à leur sabre et à leur fusil,

qui ne les quittent pas ; ils s’installent où bon leur semble, se

font donner à manger ; s’ils aperçoivent une chose qui leur plaise,

ils la prennent et s’en vont. Le jour du marché, où ils sont plus

nombreux encore que d’ordinaire, nul n’ose passer dans les rues

avec une bête de somme, de peur de se la voir enlever. En outre,

de temps en temps ils mettent la ville en pillage réglé ; aussi,

dès qu’un habitant a quelque argent, il se hâte de l’envoyer en

lieu sûr, soit à Fâs, soit à Qaçba Miknâsa. C’est un spectacle

étrange que celui de ces hommes se promenant en armes dans la ville,

et y agissant toute l’année comme ils pourraient faire dans une

ville ennemie le jour de l’assaut. Il est difficile d’exprimer

la terreur dans laquelle vit la population. Aussi ne rêve-t-elle

qu’une chose, la venue des Français. Que de fois ai-je entendu les

Musulmans s’écrier : « Quand les Français entreront-ils ? Quand

nous débarrasseront-ils enfin des Ṛiata ? Quand vivrons-nous en

paix comme les gens de Tlemsen ? » Et de faire des vœux pour que ce

jour soit proche : l’arrivée n’en fait point de doute pour eux ;

ils partagent à cet égard l’opinion commune à une grande partie

de la population du Maroc oriental et à presque toute la haute classe

de l’empire, savoir : que dans un avenir peu éloigné le Maṛreb

el Aqça suivra le sort d’Alger et de Tunis et tombera entre les

mains de la France. — Le commerce de Tâza est nul ; les denrées

européennes sont à un prix double de celui de Fâs, résultat naturel

de la difficulté des communications. — Hélas ! ces beaux jardins

eux-mêmes, où Ali Bey se plaisait à entendre roucouler pigeons

et tourterelles, ne sont plus aujourd’hui aux habitants qu’une

source d’amers regrets : on les voit toujours aussi verts qu’au

temps de Badia, les mêmes ruisseaux y murmurent, les rossignols y

chantent encore dans les arbres, mais les Ṛiata les ont tous pris.

RIATA.

Les Ṛiata sont une grande tribu tamaziṛt indépendante, occupant

le revers nord du haut massif montagneux dont l’un des points

culminants porte son nom, et s’étendant jusqu’à la vallée

de l’Ouad Innaouen. Elle est bornée à l’est par les Houara,

au nord par les Miknâsa et les Tsoul, à l’ouest par les Hiaïna,

au sud par les Beni Ouaṛaïn. Elle se subdivise en six fractions :

Ahel ed Doula (dans la montagne, du côté de la Mlouïa).

Beni Bou Iaḥmed (dans la montagne, à l’ouest d’Ahel ed Doula).

Beni Bou Qitoun (dans la montagne, à l’ouest des Beni Bou Iaḥmed

et à l’est de Tâza).

Beni Oujjan (dans la montagne, à l’ouest de Tâza et des Beni

Bou Qitoun).

Ahel el Ouad (dans la montagne, sur les bords de l’Ouad el

Kḥel[24], à l’ouest des Beni Oujjan et au sud-est de la zaouïa

de S. Ạbd er Raḥman).

Ahel Ṭahar (dans la montagne, à l’ouest des Ahel el Ouad et au

sud-ouest de la zaouïa de S. Ạbd er Raḥman).

Ainsi qu’on le voit, les Ṛiata sont essentiellement montagnards. La

partie de leur territoire située en plaine est peu habitée,

peu cultivée même, quoique fertile : elle a d’ailleurs peu

d’étendue, comparée à l’épais massif montagneux qui forme leur

quartier principal : là sont leurs villages et leurs cultures, sur

de hauts plateaux, dans de profondes vallées presque inaccessibles ;

ces vallées sont, dit-on, d’une fécondité extrême, ombragées

d’oliviers, et produisant de l’orge en abondance. Les flancs de

la montagne contiennent, paraît-il, divers minerais, d’argent,

de fer, d’antimoine et de plomb. Ce dernier métal est le seul

qu’on sache extraire et travailler. La fabrication des balles et

celle de la poudre sont la principale industrie de la tribu : il y

a 80 maisons où l’on s’y livre. Les Ṛiata peuvent, je crois,

mettre en ligne environ 3000 fantassins et 200 chevaux. C’est une

tribu belliqueuse et jalouse de son indépendance. Ses six fractions

sont journellement en guerre entre elles, mais elles s’unissent

toujours contre les ennemis communs. Il y a environ sept ans,

Moulei El Ḥasen voulut la soumettre ; il marcha contre elle à

la tête d’une armée : ses troupes furent mises en déroute ;

lui-même eut son cheval tué dans la mêlée ; il s’enfuit à pied

et non sans peine du champ de bataille[25]. Depuis, il n’essaya

pas de venger cet échec. Les Ṛiata sont fort peu dévots : « ils

n’ont ni Dieu ni sultan ; ils ne connaissent que la poudre » ; le

fait est devenu proverbial. Cependant nous avons vu quelle immense

influence possède sur eux Sidi Edris ; ils ont encore, mais à un

degré moindre, du respect pour trois ou quatre autres cherifs,

tels que Moulei Ạbd er Raḥman et Moulei Ạbd es Selam, dont

nous verrons au retour les zaouïas. Ils n’élisent parmi eux ni

chikhs ni chefs d’aucune sorte ; c’est l’état démocratique

dans toute sa force : chacun pour soi avec son fusil. Cependant,

là comme partout, quelques hommes possèdent, par leur fortune, par

leur courage, une influence particulière : de nos jours, l’homme

le plus considérable des Ṛiata est un personnage du nom de Bel

Khaḍîr, habitant le village de Negert. Les Ṛiata sont Imaziṛen

(Chellaḥa) de race, et le tamaziṛt est leur langue habituelle ;

mais, par suite de leur voisinage avec plusieurs tribus arabes,

telles que les Hiaïna, les Oulad el Ḥadj, etc., un grand nombre

d’entre eux parlent l’arabe. Ils sont de très haute taille ;

leur costume ne diffère pas de celui que nous avons vu de Tétouan

à Fâs, si ce n’est par la coiffure : tous ont la tête nue,

avec un mince cordon de poil de chameau ou de coton blanc lié

autour. Ils ne marchent jamais qu’armés, et ont sabre et fusil :

ce dernier est de forme analogue à ceux qu’on a décrits plus

haut, mais plus grossier ; quelques-uns ont des fusils européens à

capsule. Les femmes ne se voilent point. On en voit un grand nombre

en ville le jour du marché : de taille élevée, portant leur jupe

retroussée au-dessus du genou, elles ont l’air si martial que,

ne fût l’absence d’armes et de barbe, on pourrait les prendre

pour des hommes. Les Ṛiata sont grands fumeurs de kif ; de plus,

il existe chez eux une coutume que j’ai rarement vue ailleurs :

tous, hommes et femmes, prisent. Si l’usage de fumer le kif[26]

est, à des degrés divers, répandu dans tout le Maroc, celui de

fumer le tabac l’est très peu et ne se trouve que dans quelques

tribus du Sahara ; quant à celui de priser, il est encore plus rare :

assez commun dans les villes, je ne l’ai vu aux gens de la campagne

que chez les Ṛiata, chez les Oulad el Ḥadj et à Misour.

6 août.

C’est aujourd’hui que je quitte Tâza, cette ville si florissante

et si heureuse, il y a quatre-vingts ans, qu’Ali Bey la trouvait

alors la plus agréable du Maroc, et que l’anarchie a réduite

maintenant à en être de beaucoup la plus misérable. Je n’ai plus

pour m’en retourner ma puissante protection de l’aller, aussi

prendrai-je un autre chemin ; voici la combinaison qui est adoptée :

deux cavaliers Ṛiata, me servant de zeṭaṭs, me conduiront à la

zaouïa de Moulei Ạbd er Raḥman. Là je demanderai au cherif de

me faire mener au Tlâta Hiaïna : c’est demain mardi, je trouverai

au marché maintes caravanes allant à Fâs ; il n’y aura qu’à

se joindre à l’une d’elles.

Départ à 7 heures du matin. Outre mes deux zeṭaṭs, un Juif

de Tâza m’accompagne, précaution indispensable pour assurer la

fidélité de l’escorte. A 11 heures et demie, nous parvenons à la

zaouïa. Ici, comme dans la plus grande partie du Maroc, on étend ce

nom à toute demeure de cherif ou de marabout un peu marquant ; telle

est la zaouïa où nous venons d’arriver : point d’enseignement,

point de khouan ni de corps de ṭalebs, mais une famille de cherifs,

vénérée par les tribus environnantes, et vivant des dons à peu

près réguliers qu’elles lui apportent et qu’au besoin elle va

chercher. C’est ici que je passerai la nuit : demain matin, un neveu

de Moulei Ạbd er Raḥman me conduira au Tlâta. Le hameau où je

suis a, malgré son titre pompeux, un aspect des plus misérables :

maisons très basses, murs de pisé ou de pierres sèches, terrasses

grossières chargées de terre. Dans les villages des Ṛiata,

les habitations sont couvertes en terrasse ; au contraire, chez les

Hiaïna, ainsi qu’entre Fâs et Tanger, on voit partout des toits

de chaume.

7 août.

[Illustration : Djebel Beni Ouaraïn.

(Les parties ombrées sont couvertes de neige.)

(Vue prise du col du Djebel Oulad Bou Ziân, sur le chemin de Tâza

à Fâs.)

Croquis de l’auteur.]

Je pars à 4 heures du matin, escorté par le jeune cherif mon

zeṭaṭ et deux de ses domestiques. Le chemin traverse une région

accidentée, mais sans relief important : collines calcaires :

peu de pierres ; les vallées et les pentes douces cultivées ; le

reste couvert de chardons. A 5 heures, nous arrivons à la limite des

Ṛiata. Ici notre cherif déclare à Mardochée qu’il n’ira pas

plus loin avant d’être payé : le prix, convenu d’avance, était

de deux reals. Mardochée les lui remet : « Donne-m’en encore

deux autres. — Mais... — Tais-toi et donne ! — Voilà... —

Maintenant donne un demi-real à chacun de mes domestiques. —

Mais... — Tais-toi et donne ! — A présent, un de mes hommes va

te mener jusqu’au marché. — Comment, après tout ce qu’on

t’a donné, tu ne nous conduis pas toi-même ? — Accompagner

de vilains Juifs comme vous ! A ta mère ! » A ces mots il fait

demi-tour, et nous nous estimons heureux qu’en nous abandonnant

il nous ait laissé un de ses serviteurs : celui-ci du moins est

fidèle et nous amène au Tlâta. Pour y parvenir, on franchit un

massif assez haut, le Djebel Oulad Bou Ziân. Au pied de son versant

ouest, sur un plateau, se trouve le marché. Nous y arrivons à 9

heures du matin. Le terrain jusque-là était calcaire ; les cultures

consistaient en blé, orge et maïs ; les portions incultes étaient

parfois nues, parfois couvertes de palmiers nains, le plus souvent

de chardons. Pendant une partie du chemin, j’aperçois dans le

lointain, à ma droite, le Djebel Beni Ouaṛaïn ; il est encore tel que

je le vis du Gebgeb ; les mêmes sillons de neige brillent sur ses

flancs.

Le marché est animé au moment où nous arrivons ; il s’y trouve 500

ou 600 personnes : tout le monde est armé, sabre au côté et fusil

sur l’épaule. On vend des grains, des bêtes de somme, du bétail,

des cotonnades, des belṛas, de l’huile, du sucre, du thé ;

de plus, on abat sur place des bœufs, des moutons et des chèvres

qu’on dépèce et débite à mesure au détail. Vers midi et demi,

la dispersion commence : chacun reprend le chemin de son douar ou

de son village. J’ai trouvé une petite caravane allant à Fâs ;

à 1 heure, je pars avec elle. Nous marchons toute l’après-midi en

terrain accidenté : succession de collines calcaires, de vallons,

de ravines ; de même que ce matin, il y a de longues côtes, mais

il est rare qu’elles soient très raides, et elles ne sont jamais

difficiles. Pendant une grande partie de la route, on distingue le

cours de l’Ouad Innaouen et le Djebel Ṛiata ; le Djebel Beni

Ouaṛaïn se voit au commencement ; vers le soir, le Zalaṛ et

le Terrats apparaissent. Peu de champs ; nous cheminons au milieu

d’étendues incultes couvertes de palmiers nains, de jujubiers

sauvages et de chardons ; ces plantes, si vivantes d’habitude, sont

ici flétries et jaunies par le soleil : c’est la première fois que

je les vois en cet état, et ce sera la dernière. A 6 heures et demie,

nous faisons halte dans un petit village où nous passerons la nuit.

Pendant la matinée, ainsi que le soir jusqu’à 2 heures et demie,

il y avait une foule de monde sur le chemin, gens allant au marché ou

en venant ; à partir de 2 heures et demie, nous n’avons rencontré

presque personne. Nous n’avons traversé aujourd’hui aucun cours

d’eau de quelque importance : l’Ouad Amelloul n’est qu’un gros

ruisseau dont les eaux avaient à peine, au point où nous l’avons

passé, 3 mètres de large et 20 à 30 centimètres de profondeur.

8 août.

Départ à 4 heures du matin. Nous descendons vers l’Ouad Innaouen ;

après en avoir traversé la vallée, nous nous engageons sur le

plateau qui forme le flanc gauche : là nous retrouvons le chemin que

nous avons pris en venant. Nous le suivons jusqu’à Fâs, où nous

arrivons à midi.

7o. — EXCURSION A SFROU.

La route de Fâs à Sfrou est sûre dans ce moment : il n’en est

pas toujours ainsi. Les tribus des environs de Fâs sont tantôt

obéissantes, tantôt en révolte : suivant ces deux états, les

chemins de Sfrou et de Meknâs sont tantôt sans danger, tantôt

périlleux. A l’heure qu’il est, on circule sans le moindre risque

sur l’un et l’autre.

20 août.

[Illustration : Jardins de Sfrou et Djebel Aït Ioussi. (Vue prise

du chemin de Fâs à Sfrou.)

Croquis de l’auteur.]

Départ de Fâs à 5 heures du matin. Pendant la première portion du

trajet, je traverse la partie orientale du Saïs : plaine unie, sans

ondulations ; sol dur, assez pierreux, couvert de palmiers nains. Vers

8 heures, le pays change : fin du Saïs ; j’entre dans une région

légèrement accidentée : collines très basses, à pentes douces

séparées par des vallées peu profondes ; sol souvent pierreux,

parfois rocheux ; terre rougeâtre ; à partir d’ici, on voit une

foule de sources, de ruisseaux, dont les eaux, courantes et limpides,

sont bordées de lauriers-roses. A 9 heures, je passe à hauteur

d’un très grand village, El Behalil[27] : il porte, dit-on, ce nom

parce que ses habitants prétendent descendre des Chrétiens. Quelle

que soit son origine, son état actuel est prospère ; les maisons

y sont bien construites et blanchies : autour s’étendent au loin

de beaux et vastes vergers qui, avec ceux de Sfrou et du Zerhoun,

forment cette riche ceinture qui entoure et nourrit Fâs. D’ici on

voit les jardins de Sfrou, qui s’allongent à nos pieds en masse

sombre ; une pente douce y conduit : la ville est au milieu ; mais,

cachée dans la profondeur des grands arbres, nous ne l’apercevrons

qu’arrivés à ses portes. A 9 heures et demie, j’entre dans

les jardins, jardins immenses et merveilleux, comme je n’en ai vu

qu’au Maroc : grands bois touffus dont le feuillage épais répand

sur la terre une ombre impénétrable et une fraîcheur délicieuse,

où toutes les branches sont chargées de fruits, où le sol toujours

vert ruisselle et murmure de sources innombrables. Chechaouen,

Tâza, Sfrou, Fichtâla, Beni Mellal, Demnât, autant de noms qui me

rappellent ces lieux charmants : tous sont également beaux, mais

le plus célèbre est Sfrou. A 10 heures, j’arrive à la ville :

de grands murs blancs l’entourent, elle a l’aspect propre et gai.

C’est surtout en la parcourant qu’on est frappé de l’air de

prospérité qui y règne : on ne le retrouve en aucune autre ville

du Maroc. Partout ailleurs on ne voit que traces de décadence :

ici tout est florissant, et annonce le progrès. Point de ruines,

point de terrains vagues, point de constructions abandonnées :

tout est habité, tout est couvert de belles maisons de plusieurs

étages, à extérieur neuf et propre ; la plupart sont bâties

en briques et blanchies. Sur les terrasses qui les surmontent,

des vignes, plantées dans les cours, grimpent et viennent former

des tonnelles. Une petite rivière de 2 à 3 mètres de large et de

20 à 30 centimètres de profondeur, aux eaux claires, au courant

très rapide, traverse la ville par le milieu : trois ou quatre ponts

permettent de la franchir. Sfrou a environ 3000 habitants, dont 1000

Israélites. Il y a deux mosquées et une zaouïa ; celle-ci renferme

de nombreux religieux appartenant aux descendants de Sidi El Ḥasen

el Ioussi[28]. On remarque aussi beaucoup de turbans verts, insigne

des Derkaoua.

Sfrou tire sa richesse de plusieurs sources : ce sont : 1o le

commerce qu’elle fait avec les tribus des environs, Aït Ioussi,

Beni Ouaṛaïn, etc. ; elle leur vend les produits européens et prend

en échange des peaux, et surtout de grandes quantités de laines :

ces dernières, parmi lesquelles celles des Beni Ouaṛaïn sont les

plus estimées, sont lavées et nettoyées à Sfrou, où ce travail

occupe une grande partie de la population ; puis on les vend à Fâs,

parfois même directement à Marseille ; 2o le passage des caravanes

du Tafilelt et le commerce qu’elle fait avec Qçâbi ech Cheurfa

et le sud ; 3o ses jardins : elle exporte à Fâs une multitude

énorme de fruits : olives, citrons, raisins, cerises, etc. ; le

raisin est si abondant qu’on en fait d’excellent vin à 10 francs

l’hectolitre ; 4o les poutres et les planches qu’elle reçoit du

Djebel Aït Ioussi et qu’elle expédie dans les villes du nord :

elles sont toutes de bois de cèdre ; chaque tronc donne, en poutres,

4 ou 5 charges de mulet : ces cèdres poussent sur le territoire des

Aït Ioussi. D’autres tribus voisines, telles que les Beni Mgild[29],

en possèdent aussi de grandes forêts, mais les exploitent peu.

La ville n’est sur le territoire d’aucune tribu ; elle a un

qaïd spécial et dépend de la province de Fâs : c’est ici que

finit cette dernière ; au point où s’arrêtent, vers le sud,

les jardins de Sfrou, commence le territoire des Aït Ioussi.

21 août.

Je reviens à Fâs en passant, au retour, par le même chemin qu’à

l’aller. Aujourd’hui comme hier, je rencontre beaucoup de passants

sur la route : âniers et chameliers conduisant des convois de fruits

et de planches, voyageurs isolés allant à Sfrou, caravanes partant

pour le Sahara. Personne n’est armé : les femmes ne se voilent pas.

8o. — DE FAS A MEKNAS.

Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte) · 第 4 / 59 段