plaine que les jours précédents ; mais le terrain se modifie un
peu. Il commence à changer vers 9 heures et demie, à la frontière
des Oulad Ạïssa. Jusque-là c’était toujours la même plaine
à ondulations légères, succession de plateaux peu élevés,
coupés de vallées sans profondeur. A partir de là, les rides
se creusent, les reliefs se prononcent. Cependant les mouvements
sont encore peu accentués, et la région d’ici à l’Ouad Sebou
peut se considérer comme appartenant à celle où je suis entré
le 5 juillet. Mais, par divers côtés, elle annonce la contrée
qu’on trouvera sur la rive gauche du fleuve : déjà les flancs des
vallées se couvrent de jardins ; déjà apparaissent sur les côtes
des plantations d’oliviers, de vignes et de figuiers ; déjà les
collines se couronnent de villages. De plus, la nouara hebila, plante
curieuse qui couvre une partie de la plaine que je finis de traverser,
et que je n’ai jamais rencontrée ailleurs, devient rare : par
contre, le jujubier sauvage commence à se montrer ; depuis que je
suis chez les Oulad Ạïssa, j’en vois çà et là des buissons
poussant dans la campagne. On rencontre plus de passants qu’hier ;
le pays paraît plus habité et plus riche. Vers 3 heures et demie,
nous atteignons la vallée du Sebou : moins large que celle de l’Ouad
Ouerṛa, elle est aussi nettement dessinée. Un double talus à pente
très raide en limite le fond de chaque côté. Ce fond est en partie
sablonneux : on y voit peu de cultures, mais il y a des pâturages avec
plusieurs grands douars ; au milieu coule, en serpentant beaucoup,
l’Ouad Sebou. La largeur moyenne paraît en être de 60 mètres,
la profondeur d’un mètre ; il coule entre deux berges de terre de
3 à 4 mètres de haut ; les eaux en sont moins claires que celles
de l’Ouad Ouerṛa, mais le courant en est extrêmement rapide :
nous profitons, pour le passer, d’un gué où il prend une grande
largeur et se divise en trois bras : dans les deux premiers je trouve
une profondeur de 50 centimètres environ ; dans le troisième, large
de 50 mètres, une profondeur de 70 centimètres : le lit est formé
de gros galets. Nous faisons halte dans un douar, sur la rive gauche
du fleuve, tout près d’un rocher isolé, _Ḥadjra ech Cherifa_,
qui donne son nom à ce lieu. Ici encore mes compagnons font une
pêche abondante. De l’Ouad Ouerṛa à l’Ouad Sebou, je n’ai
traversé que des ruisseaux.
11 juillet.
[Illustration : Djebel Gebgeb et Djebel Terrats. (Vue prise au
nord-ouest de ces montagnes, du chemin d’El Qçar à Fâs.) Croquis
de l’auteur.]
Départ à 5 heures du matin. Après nous être élevés par degrés
en franchissant une succession de côtes coupées de ravins assez
profonds, nous arrivons à 10 heures au cœur même du massif du
Gebgeb. Nous nous mettons à gravir cette montagne : le sol reste
terreux, mais le chemin, en pente très raide, devient difficile. La
fatigue de la route est compensée par la beauté du paysage : autour
de soi on ne voit que vastes plantations de vignes et d’oliviers,
s’étendant sur tout le flanc de la montagne et en couronnant le
faîte ; puis, de temps en temps, on aperçoit vers la droite la haute
cime du Terrats, ou bien, dans le lointain, la silhouette grise du
Zerhoun. A midi, j’atteins le col, situé presque au niveau des
sommets du massif. De là on jouit d’un spectacle merveilleux :
à droite, le Terrats et le Zerhoun ; à gauche, l’arête rocheuse
du Zalaṛ ; en avant, bornant toute l’étendue de l’horizon, une
ligne confuse de montagnes lointaines que dominent la haute cime du
Djebel Ṛiata et les crêtes neigeuses du Djebel Beni Ouaṛaïn :
au milieu de cette ceinture grandiose, au pied même du Gebgeb,
apparaît Fâs, émergeant comme une île blanche de la mer sombre
de ses immenses jardins.
Du col, la descente est aisée : à 2 heures, j’arrive à Bab Segma
et j’entre dans l’antique cité de Moulei Edris.
Pendant cette journée, une foule de voyageurs n’a cessé de
sillonner le chemin : de Ḥadjra ech Cherifa à Fâs, le pays
est d’une richesse extrême ; ce ne sont que cultures, villages,
jardins, plantations de vignes et d’oliviers ; quelques ravins sont
boisés ; peu de places incultes, celles qu’on voit sont couvertes
de jujubiers sauvages et de palmiers nains : la nouara hebila a
entièrement disparu. Peu d’eau courante, mais des sources et des
puits. Vers 7 heures et demie, j’ai passé au milieu de l’Arbạa
des Oulad Djemạ ; malgré l’heure matinale, il était animé :
il s’y trouvait 300 ou 400 personnes, et on venait de toutes parts.
[Illustration : Partie orientale de Fâs el Bâli. (Le reste de la
ville est caché par des collines couvertes de vergers.) (Vue prise
à un kilomètre du mellah de Fâs, du chemin de Sfrou.) Croquis
de l’auteur.]
5o. — SÉJOUR A FAS.
A mon passage à Tanger, M. Benchimol, dont le nom est connu en France
par les importants services que, depuis plus d’un siècle, sa famille
ne cesse de rendre à notre pays, m’avait donné une lettre pour
un des principaux négociants de Fâs, M. Samuel Ben Simhoun. Je me
fis immédiatement conduire à la maison de ce dernier. Je reçus de
lui le meilleur accueil. Je lui demandai aussitôt de m’aider à
trouver les moyens de gagner le Tâdla ; il me promit de le faire,
et il m’offrit si cordialement l’hospitalité que je n’hésitai
pas à l’accepter. D’ailleurs je comptais ne passer que peu de
temps à Fâs : cette ville étant décrite dans plusieurs ouvrages
en grand détail et mieux que je n’eusse pu le faire, je n’avais
pas à l’étudier ; il me tardait, au contraire, de la quitter pour
entrer enfin en pays inconnu. Je priai donc M. Ben Simhoun de hâter
mon départ pour le Tâdla : je tenais à y aller en coupant au court,
à travers le massif inexploré qu’occupent les Zemmour Chellaḥa
et les Zaïan.
Ce que je désirais n’était pas chose aussi facile que je l’avais
cru. Nous n’obtînmes d’abord que les renseignements les plus
décourageants : le chemin que je voulais prendre était impraticable,
jamais on ne le suivait ; les Zaïan et les Zemmour Chellaḥa
étaient des tribus sauvages chez lesquelles il était impossible de
voyager ; il ne fallait pas songer à une route pareille ; d’ailleurs
n’en avait-on pas une autre, aussi sûre que celle-ci l’était
peu ? celle qui se prenait toujours, et qui passait par Rebaṭ et
Dar Beïḍa. On eut beau chercher, questionner, s’informer, ce
fut tout ce qu’on put obtenir. Au bout de huit jours, force fut de
s’avouer qu’il n’y avait rien à espérer à Fâs. Mon hôte fit
alors une dernière tentative : il écrivit à Meknâs, priant un de
ses amis d’y continuer les recherches qui jusque-là avaient si peu
réussi. La réponse ne se fit pas attendre : il existait à Meknâs un
cherif, homme honorable, qui connaissait le chemin que je demandais ;
il l’avait suivi lui-même plusieurs fois : comble de bonheur, il
avait l’intention d’aller à Bou el Djạd dans quelque temps ;
je pourrais partir avec lui, il se faisait fort de me faire passer
partout. Mais il ne voyagerait qu’à la fin du Ramḍân. Or le
Ramḍân commençait à peine. Il était dur d’être arrêté un
mois à Fâs ; d’autre part, l’occasion qui s’offrait était
unique : il fallait ou l’attendre, ou se résigner à suivre la
route ordinaire. Je ne balançai pas, j’acceptai la proposition
du cherif. — Quant à mon séjour à Fâs, je m’efforcerais de
l’employer le plus utilement possible, j’en profiterais pour
aller visiter Tâza et Sfrou.
Je ne puis dire combien de zèle montra M. Ben Simhoun en ces
négociations. C’est lui qui fit toutes les démarches, toutes les
recherches. Jusqu’au moment où la dernière disposition fut prise
pour mon départ, il quitta ses occupations, négligea ses affaires,
pour se consacrer en entier à ce que je lui avais demandé. Il
montra en tout une intelligence, une activité, une discrétion
dont je ne devais pas trouver d’autre exemple au Maroc parmi ses
coreligionnaires.
[Illustration : Monts Terrats, Gebgeb et Zalar et plaine du Saïs. (Vue
prise du chemin de Sfrou à Fâs.)
Croquis de l’auteur.]
[Illustration : Djebel Terrats. (Vue prise du mellah de Fâs.)
Croquis de l’auteur.]
[Illustration : Djebel El Behalil, portion orientale du revers nord
du Djebel Beni Mtir et plaine du Saïs. (Vue prise du mellah de Fâs.)
Croquis de l’auteur.]
La population de Fâs est d’ordinaire estimée à 70000 habitants,
dont 3000 Israélites : ces chiffres ne sont, je crois, pas loin de la
vérité. Fâs fait un commerce considérable ; elle est le centre où
affluent d’une part les marchandises européennes venant par Tanger,
de l’autre les cuirs du Tafilelt, les laines, la cire et les peaux
de chèvre des Aït Ioussi et des Beni Ouaṛaïn, parfois même les
plumes du Soudan. Les laines, les peaux, la cire, sont expédiées
par grandes quantités en Europe ; les plus beaux cuirs restent à
Fâs où, travaillés par d’habiles ouvriers, ils servent à faire
ces belṛas, ces coussins, ces ceintures, objets de luxe qu’on
vient y acheter de tous les points du Maroc du nord[18]. Les objets
d’origine européenne arrivant dans la ville sont nombreux : velours,
soieries, passementeries d’or et d’argent venant de Lyon ; sucres,
allumettes, bougies de Marseille ; pierres fines de Paris ; corail de
Gênes ; cotonnades (_meriqan_, _sḥen_, indiennes), draps, papier,
coutellerie, aiguilles, sucres, thés d’Angleterre ; verrerie et
faïences d’Angleterre et de France. Une portion de ces marchandises,
tout ce qui est passementeries, pierres fines, coutellerie, reste à
Fâs. Le reste, c’est-à-dire la plus grande part de beaucoup, va
alimenter des marchés de Fâs au Tafilelt. Les grands négociants de
la capitale envoient des agents, munis de cotonnades et de belṛas,
sur les marchés des Hiaïna et des Beni Mgild ; de plus, ils ont des
correspondants échelonnés depuis Sfrou jusqu’au Reteb : ils leur
expédient du sucre, du thé, des cotonnades, qui s’écoulent de là
chez les Beni Ouaṛaïn, les Aït Ioussi, les Aït Tsegrouchen, et
chez toutes les tribus de la haute Mlouïa et de l’Ouad Ziz. D’un
autre côté, les caravanes qui viennent du Tafilelt, apportant des
cuirs et des dattes, s’en retournent chargées de cotonnades, de
sucre, de thé, de riches vêtements de drap et de belṛas fines,
pour lesquels Fâs est renommée, et d’une pacotille de parfums, de
papier, d’aiguilles, d’allumettes, de verres et de faïences. Fâs
fournit ainsi non seulement une partie du Maroc central, mais encore
la plus grande portion du Sahara oriental, toute celle qui dépend
commercialement de l’Ouad Ziz. Un commerce aussi étendu serait la
source de richesses immenses dans un autre pays ; mais ici plusieurs
causes diminuent les bénéfices : d’abord le prix élevé des
transports, tous faits à dos de chameau ou de mulet, prix que doublent
au moins les nombreux péages établis sur les chemins du nord de
l’Atlas et les escortes qu’il est indispensable de prendre au
sud de la chaîne ; ensuite, dans une région dont la plus grande
partie est peuplée de tribus indépendantes et souvent en guerre
entre elles, dont l’autre n’est qu’à moitié soumise et se
révolte fréquemment, il arrive sans cesse qu’une caravane est
attaquée, qu’un convoi est pillé, qu’un agent est enlevé. Le
commerce a donc ses risques, et plus d’un motif vient en amoindrir
les gains. Enfin il est entravé encore par le manque de crédit
et par l’usure. Le taux de l’intérêt atteint au Maroc des
limites fantastiques, ou plutôt il n’en a pas. Voici le taux
auquel prêtent à Fâs des Israélites qui se respectent : 12 %
pour un coreligionnaire d’une solvabilité certaine ; 30 % pour
un Musulman d’une solvabilité également assurée ; 30 % pour une
personne de solvabilité moins sûre, mais qui fournit un gage ; 60 %
dans les mêmes conditions sans gage[19].
[Illustration : Djebel Zerhoun. (Vue prise du chemin de Fâs à Sfrou,
à un kilomètre du mellah de Fâs.)
Croquis de l’auteur.]
Dans les diverses villes du Maroc que j’ai vues, le costume des
Musulmans de condition aisée est le même ; je le décrirai ici
une fois pour toutes : linge de coton ; comme principal vêtement,
soit un costume de drap brodé à la mode algérienne, soit un long
cafetan de drap de couleur très tendre, soit plus souvent encore la
_farazia_, sorte de cafetan de coutil blanc cousu au-dessous de la
ceinture, comme la gandoura, et se fermant du haut par une rangée
de petits boutons de soie ; sur la tête, un large turban en étoffe
très légère de coton blanc ; par-dessus le tout, un léger ḥaïk
de laine blanche unie ; aux pieds, jamais de bas : de simples belṛas
jaunes. Au Maroc, la couleur des belṛas a la plus grande importance :
le jaune est réservé aux Musulmans, le rouge aux femmes, le noir
aux Juifs : c’est une règle rigoureuse, observée même dans
les campagnes les plus reculées. Les citadins portent rarement le
bernous : il ne fait pas partie de leurs habits ordinaires ; on ne
le met que lorsqu’il fait froid. Les marchands, les individus de
condition secondaire, remplacent volontiers le costume algérien,
le cafetan, la farazia, par la djelabia en laine blanche ou en drap
bleu foncé : avec la djelabia on ne porte pas le ḥaïk. Quant aux
pauvres, ils n’ont qu’une chemise et une djelabia grossière. Les
Musulmans de Fâs ont la peau d’une blancheur extrême ; ils sont en
général d’une grande beauté ; leurs traits sont très délicats,
efféminés même, leurs mouvements pleins de grâce ; passant leur
vie dans les bains, ils sont la plupart, même les pauvres, de cette
propreté merveilleuse qui distingue les Musulmans des villes.
Si dans les cités la mode est invariable, c’est tout le contraire
dans les campagnes. A chaque pas, je la verrai changer. Je signalerai,
chemin faisant, ces différences : elles sont telles qu’on peut dire,
à la vue du costume et des armes d’un Marocain, à quelle région
il appartient. De Tétouan à Fâs, l’habillement est uniforme :
c’est, pour les gens dans l’aisance, une chemise de coton ou de
laine, une djelabia blanche, un ḥaïk ; les pauvres portent des
djelabias de couleur ou des lambeaux d’étoffe blanche dont ils
se couvrent comme ils peuvent. Les uns et les autres sont pour la
plupart tête nue : quelques-uns s’enroulent autour de la tête un
turban étroit et mince qui en laisse le sommet découvert. En fait
d’armes, on a le fusil à un coup, à pierre ; canon long, large
crosse triangulaire de bois noirci : la crosse est très simple, sans
autres ornements que de légères incrustations de fil d’argent. Ces
fusils se fabriquent surtout à Tétouan. La poudre se porte dans
des boîtes de bois en forme de poire : elles sont toutes couvertes
de gros clous de cuivre et de sculptures coloriées. Les sabres sont
rares dans cette région ; les cavaliers seuls en ont. Les lames en
sont courtes (70 à 80 centimètres), droites ou peu recourbées,
très flexibles ; les poignées, de corne ou de bois, avec gardes
et branches de fer ; les fourreaux, de bois couvert de cuir, avec
garnitures en cuivre : ce type de sabre est le seul en usage au
Maroc. Enfin, ici comme ailleurs, tout le monde, hors des villes,
porte habituellement le poignard, même étant désarmé ; il sert
au besoin de couteau. Il y a deux modèles de poignards au Maroc :
l’un court et à lame courbe, seul usité dans le massif du Grand
Atlas et au sud de cette chaîne ; l’autre plus long et à lame
droite, en usage dans le nord, où l’on rencontre aussi quelquefois,
mais rarement, le poignard recourbé. Les harnachements des chevaux
sont au Maroc les mêmes qu’en Algérie ; mais les housses de selles
sont de drap rouge, au lieu d’être de cuir, et les poitrails et les
brides sont brodés de soie d’une seule couleur, rouge d’ordinaire.
[Illustration : Page 24.
1. — Fusil en usage au nord du Grand Atlas.
2. — Sabre.
3. — Corne à poudre en usage dans les bassins de l’Oumm er Rebia,
du Sous et du Dra, et sacs à balles.
4. — sac à poudre en usage dans le bassin du Ziz et chez les
Aït Seddrât.
5. — Poignard à lame courbe.
6. — Fusil en usage au sud du Grand Atlas.
7. — Boîte à poudre en usage dans le Sahel marocain.]
La ville et la province de Fâs sont administrées par trois bachas,
commandant chacun à une portion de la ville et à un certain nombre
de tribus de la campagne[20]. Il n’y a point de grand commandement
dans le blad el makhzen. Jamais plusieurs tribus considérables,
plusieurs villes, ne sont réunies sous l’autorité d’un seul :
chaque tribu de quelque importance, chaque cité, chaque province
a son qaïd, nommé directement par le sultan et ne relevant que
de lui. Bien plus, dans les capitales, à Fâs et à Merrâkech, et
dans les grandes tribus telles que les Ḥaḥa, les Chaouïa, etc.,
l’autorité est répartie entre plusieurs gouverneurs. Ils portent
le titre de bacha dans les résidences impériales, Merrâkech, Fâs,
Meknâs, celui de qaïd partout ailleurs. Cette extrême division du
pouvoir a pour but d’empêcher les révoltes. Le soin constant du
sultan est de veiller à ce que personne dans ses États ne devienne
trop riche, ne prenne trop d’influence. Il suffirait de si peu pour
renverser son trône chancelant !
6o. — VOYAGE A TAZA.
Il y a deux chemins principaux pour aller à Tâza : l’un, plus
court, mais que l’on ne prend jamais, remonte l’Ouad Innaouen par
les tribus des Hiaïna et des Ṛiata ; l’autre, généralement
suivi, traverse les Hiaïna, les Tsoul, les Miknâsa, évitant le
plus longtemps possible le territoire des Ṛiata et n’y entrant
qu’à la porte de Tâza. Les Hiaïna, les Tsoul, les Miknâsa font
partie du blad el makhzen ; mais ils n’obéissent qu’à demi ;
leur pays est peu sûr ; les caravanes y circulent sans escorte, mais
les étrangers n’y voyagent guère isolés. Quant aux Ṛiata, sur
le territoire desquels est Tâza, ils sont indépendants, et de plus
célèbres par leurs violences et leurs brigandages. On ne saurait
faire un pas sur leurs terres sans l’ạnaïa d’un membre de la
tribu ; encore faut-il choisir un homme puissant et sûr, ce qui,
pour un étranger surtout, n’est pas facile. Pour moi, je vais
partir dans les conditions les plus favorables. En ces lieux où le
sultan n’a aucun pouvoir, il est un homme tout-puissant : c’est
le moqaddem de la grande zaouïa de Moulei Edris de Fâs, Sidi Er
Râmi[21]. Son influence, immense sur les Hiaïna, sur les Ṛiata,
s’étend plus loin encore ; tout le Rif, des Ṛomera aux Beni
Iznâten, toutes les tribus entre Fâs, Tâza et la Méditerranée,
obéissent à ses moindres volontés : ont-elles des affaires à Fâs,
c’est lui qui s’en charge ; le sultan désire-t-il quelque chose
de l’une d’elles, il s’adresse à lui. C’est à l’abri
de cette puissante protection que je vais partir : à la prière de
M. Ben Simhoun, Sidi Er Râmi me donne un de ses esclaves de confiance
pour me conduire à Tâza ; nous prendrons le chemin le plus court,
ce chemin que jamais on n’ose prendre : où ne passerait-on pas
sous une pareille sauvegarde ? — Avec la même facilité, avec la
même sécurité que je vais aller à Tâza, on pourrait, par Sidi
Er Râmi, aller de Fâs à Chechaouen et à Tétouan par le chemin
que j’avais voulu prendre et qui, dans le sens inverse, était si
difficile. Ce qu’on m’avait dit à Tétouan était donc exact.
29 juillet.
[Illustration : Fâs. (Vue générale de la ville et de ses jardins,
prise du haut d’Aqba el Djemel.)
Croquis de l’auteur.]
A 8 heures du matin, je suis à la porte de Fâs ; un superbe cavalier
noir y attend : c’est mon guide ; nous partons. Après avoir, sur
un pont de huit arches, traversé l’Ouad Sebou, nous nous mettons
aussitôt à gravir le flanc droit de sa vallée, haute croupe aux
pentes assez raides, au sol jaune et nu : point de végétation, si
ce n’est çà et là de rares et maigres cultures. D’ailleurs
le terrain est doux, sans une pierre ; le chemin bon et facile :
cette côte, Ạqba el Djemel, la seule qu’il y ait entre Fâs et
Tâza, est donc un faible obstacle. Nous la franchissons à quelque
distance du sommet, et nous descendons ensuite par son versant est :
il est semblable à l’autre, mais en pente plus douce. A son pied
s’étend un plateau : sol dur, terre semée de beaucoup de pierres,
nue dans quelques parties, le plus souvent couverte de palmiers nains
et de jujubiers sauvages ; une série de ravins parallèles, parfois
assez profonds, le coupe. C’est là que nous cheminons jusqu’au
moment où nous atteignons l’Ouad Innaouen. Cette rivière a ici 25
mètres de large et 60 centimètres de profondeur moyenne : ses eaux,
vertes et limpides, coulent sur un fond de gravier, au milieu d’un
lit de 50 mètres dont elles n’occupent que la moitié ; le reste
est couvert d’un fourré de lauriers-roses et de tamarix. Des berges
de terre de 2 à 3 mètres bordent ce lit. L’Ouad Innaouen n’a
pas un courant régulier, comme celui de l’Ouad Sebou. Tantôt ses
eaux sont assez profondes, alors il a peu de courant ; tantôt elles
le sont très peu, et son courant est rapide : je ne crois pas que
leur profondeur atteigne plus d’un mètre dans les parties que je
verrai. La rivière serpente beaucoup ; aussi, sans en quitter les
bords, la traverserai-je un grand nombre de fois d’ici à Tâza.
Nous nous engageons dans cette vallée et nous y marchons jusqu’au
soir. Le fond, de bonne terre, inculte d’abord, se remplit ensuite,
en partie, de champs, de jardins et de bouquets d’arbres. Les flancs,
talus de terre brune au sud, blanche ou grise au nord, sont longtemps
sans cultures, tantôt nus, tantôt couverts de palmiers nains ;
ce n’est que vers la fin de la journée que quelques plantations
nous apparaissent sur leurs pentes. A 5 heures, nous faisons halte :
nous sommes sur la rive gauche de l’Ouad Innaouen, dans un petit
douar où nous passerons la nuit. La rivière a ici 15 mètres de
large et environ 50 centimètres de profondeur. Les champs qu’on
voit dans la vallée produisent du blé, de l’orge, du maïs ;
les jardins, des melons, des pastèques, des courges, des oignons ;
les arbres sont des oliviers et des figuiers.
L’Ouad Sebou, sous le pont où nous l’avons traversé, a 35
mètres de large et 80 centimètres de profondeur ; il coule au milieu
d’un lit moitié vase, moitié gravier, d’une largeur de 60 à 80
mètres : courant extrêmement rapide ; eau jaune, chargée de beaucoup
de terre. Le pont est jeté au-dessus d’un gué ; en amont et en
aval, le fleuve se rétrécit et prend une profondeur plus grande. Le
fond de la vallée est occupé partie par des cultures, partie par des
roseaux. — Du haut d’Ạqba el Djemel, on aperçoit le pays au
nord de l’Ouad Innaouen, jusqu’à une grande distance : c’est
d’abord une large étendue de collines grises très ravinées ;
puis, en arrière, dans le lointain, s’échelonne une série de
chaînes de montagnes qui paraissent rocheuses.
30 juillet.
[Illustration : Djebel Riata.
(Les parties ombrées sont boisées.)
(Vue prise au confluent de l’Ouad Innaouen avec l’Ouad Amelloul.)
Croquis de l’auteur.]
Départ à 5 heures du matin. Nous continuons à remonter l’Ouad
Innaouen. Le fond de la vallée reste ce qu’il était hier. Le flanc
droit s’élève un peu sans cesser d’être calcaire ou glaiseux. Le
flanc gauche change complètement de nature : au bout de peu de temps,
les cultures en disparaissent, le sol s’y hérisse de pierres ;
les pentes se raidissent, les crêtes s’élèvent et se couvrent
d’arbres ; enfin le flanc se confond avec une haute chaîne de
montagnes, rocheuse et boisée ; au milieu d’elles se dresse la
cime majestueuse du Djebel Ṛiata[22].
[Illustration : Coupure où passe l’Ouad Innaouen, à 17 kilomètres
en aval de Tâza.
(Vue prise au point où la rivière entre dans la coupure.)
Croquis de l’auteur.]
[Illustration : Coupure où passe l’Ouad Innaouen, à 17 kilomètres
en aval de Tâza.
(Vue prise au point où la rivière sort de la coupure.)
Croquis de l’auteur.]
A 11 heures et demie, j’arrive à un accident de terrain des plus
curieux : devant moi, la vallée est barrée par une ligne de collines,
trait d’union entre les hauteurs de la rive droite et les monts
Ṛiata : ces collines sont peu élevées ; un col est au milieu. La
rivière, au lieu de s’ouvrir un passage au travers de ce faible
obstacle, passe plus au sud, par une étroite et profonde coupure
à hautes murailles de roc, creusée à pic dans le flanc du Djebel
Ṛiata. Cette brèche, qui n’a au fond que la largeur du cours
d’eau, et dont les parois sont presque aussi rapprochées dans
le haut que dans le bas, a ses bords supérieurs bien au-dessus du
sommet de la chaîne qui barre la vallée. Le chemin franchit cette
chaîne en suivant une ligne elle-même remarquable : sur l’un et
l’autre versant, on marche dans le fond d’une petite ravine dont la
ligne de thalweg marque la place exacte où se sont rejoints les deux
massifs pour former la digue ; à gauche de cette ligne, le terrain est
entièrement calcaire, ce ne sont que côtes blanches s’étendant à
perte de vue ; à droite, il est tout roche, ce ne sont qu’énormes
blocs de grès allant se confondre avec ceux du Djebel Ṛiata.
[Illustration : Tâza.
(Vue de la ville prise du chemin de Fâs.)
Croquis de l’auteur.]